CHAPITRE PREMIER
Mes impressions en entrant aux Tuileries. — Souvenirs de 1854.
— Oubli des haines d'autrefois. — Le peuple nomme un gou> vernemcnt provisoire. — Je suis désigné pour la préfecture de police. — Départ de la Réforme. — Mon costume pittoresque. — Édilité de Paris. — Entrée à la préfecture de police. — Sobrier et Cahaigoe. — Mes anciens rapports avec mon prédécesseur. — M. Delessert et saint Napoléon. — Procès de Ledrii- Rollin à la cour de cassation. — La caisse de la préfecture. — Les appartements de M. Delessert. — Mesures de sûreté. —
— Visite des souterrains. — Les sapeurs pompiers. — Proclamations révolutionnaires. — Caractère de la police républicaine. — Org.misation des divers services. — Les approvisionnements de Paris. — Le pain, le bois, l'éclairage. — Sobrier tombe malade et quitte la préfecture. — Les chefs de barricades. .— Rétablissement de la circulation, — Pavage des rues. — Anecdote nocturne. — Le préfet de police prisonnier. — Affluence des dénonciateurs. — Un vol d’armes et d'argenterie par on professeur d'escrime. — Les ceintures rouges. — Mansuétude des républicains. — Tous les hommes sont frères. — ■ Le drapeau aux trois couleurs. — Les chevaux de la gardq^ municipale. — Allocution aux commissaires de police de Paris.
Comme tant d’autres, j’étais arrivé au Palais- Kuyat, le liisil au bras ; et, après la prise du Cliâ-
MÉMUIHËS UE CAUSSIUIEHE.
leau (l’Eau , j’étais entré aux Tuileries , stupéfié du peu de résistance des défenseurs de la royauté.
Comme d’autres aussi, je m’arrêtai sur les marches du trime, en pensant à mon frère, assassiné à Lyon, en 1854. C’était sur les marches de l’autel du Christ qu’il était tombé, frappé de trois balles, percé de soixante-quatre coups de baïonnettes ; et son corps, livré à la fureur d’une soldatesque effrénée, ne fut plus bientôt qu’une dentelle sanglante.
Je songeai aussi à toi, mon pauvre et digne père, connu par ta probité proverbiale, et dont toute la vie ne fut qu’un long acte de dévouement à la cause sainte du peuple. Tu devais mourir à la peine, sans avoir vu se lever l’aurore de ta religion politique. Aujourd’hui, je serais tenté de dire : C’est un bonheur ; car lu es mort avec tes illusions !
La vue du peuple qui venait de chasser ses maîtres me livra à de graves méditations. Je compris tout le néant de l’orgueil des hommes. Les Tuileries devinrent le tombeau de ma haine. J’oubliai les longues et fiévreuses nuits de la prison, pour ne songer qu’aux nouveaux devoirs imposés
CUAPIXaE I.
à toas les citoyens amis de l’ordre, en même temps que des institutions démocratiques.
En sortant des Tuileries, je m’étais rendu aux bureaux de la Réforme, où un grand nombre d’in> sorgés nommaient un gouTernement. Lorsque les citoyens désignés pour ce pouvoir provisoire s’installèrent à l’Hôtel de ville, il restait encore deux fonctions principales, dont les services devaient être immédiatement assurés : la direction des postes, qui fut confiée à Etienne Ârago, et la préfecture de police.
Je proposai Baune au département de la police ; il refusa ; quelques autres citoyens refusèrent aussi : tous rejetaient un honneur si dilBcile.
Flocon et Baune me désignèrent alors, conjointement avec Sobrier. Je repoussai d’abord cette offre ; mais l’insistance du peuple et le concours de Sobrier, me décidèrent à accepter. Ce fut à contrecœur, mais avec la résolution d’apporter les plus grands soins, et toute l’énergie nécessaire à une mission de cette importance. Je me promis, toutefois, d’abdiquer mes pouvoirs révolutionnaires, aussitôt qu’une organisation assez forte dirigerait les affaires du pays.
Mou intention réelle et sincère avait toujours
64 MËMÜIReâ DK CAtSSIDIEHL.
été de me tenir en dehors de tontes les combinaisons de pouvoir. Depuis dix-sept ans, j’étais sur la brèche, sans arrière-pensée d’intérêt personnel. Je puis dire que j’avais fait à ma cause tous les sacrifices possibles. La réalisation et l’application de mes principes politiques me paraissaient la plus belle des récompenses.
Je me rendis donc à la préfecture, accompagné deSobrier et de Caliaigne, sans orgueil ni défiance de moi-même.
Je remis mon fusil et mes pistolets à Sobrier et à Cahaigne, qui avaient déjà déposé leurs armes , et je ne gardai qu’un sabre, attaché autour de mon corps avec un cordon rouge. C’était le sabre d’honneur de mon père.
J’étais affublé d’une casquette, d’une redingote crottée, d’un pantalon noir, et d’une paire de bottes, hachées par tes nombreuses pérégrinations que, depuis 24 heures, je n’avais cessé de faire au travers des barricades. J’avais sur moi une centaine de francs.
Chemin faisant, j’eus l’occasion de remarquer combien l’édilité de Paris avait besoin d’être immédiatement remise en vigueur. Les rues étaient partout coupées par des barricades ; mais l’aspect
(mAm-RE I.
de la ville n’élait point triste : chacun circulait comme en un jour de fête. Les préoccupations de l’avenir n’avaient pas encore assombri les fronts. Le présent était tout. Aussi les habitants firent-ils bien volontiers les frais de l’éclairage par des illuminations spontanées.
Lorsque j’entrai dans la cour principale de la préfecture avec mes deux camarades, tout était désordre et confusion. La terre était jonchée de casques, de selles de chevaux et de divers objets d’équipement militaire. Deux mille sept cents hommes environ, garde municipale et troupe de ligne, venaient d’évacuer l’enceinte de la préfecture. Une compagnie de la 11* légion présentait seule quelque apparence d’ordre militaire. C’étaient les officiers de cette compagnie, secondés par l’adjudant Caron et aussi par M. Carteret, je crois, qui, pour éviter un conflit, avaient obtenu la retraite de la garde municipale et de la ligne. Grand nombre de citoyens plus ou moins armés , et encore dans l’ivresse d’un succès obtenu sans elTusion de sang, se promenaient dans les cours, aux cris de : Vive la liberté ! Vive la République ! et au chant de la Marseillaise. Le coup d’œil était vraiment pittoresque ; c’était un véritable délire !
<t> MÉMOIRES DE CAUSSIUIERE.
Je priai le capitaine de la garde nationale de rassembler son monde, et, dans une courte allocution, j’annonçai ma nomination provisoire au département de la préfecture, en invitant tous les citoyens présents à m’aider de leur concours pour rétablir Tordre et parer aux choses les plus urgentes. La promesse m’en fut faite avec enthousiasme et exécutée ensuite avec zèle et intelligence.
Je montai alors, toujours accompagné de Sobrier et de Cahaigne, au secrétariat général, où je ne trouvai que deux employés et deux huissiers de service, restés à leur poste.
Je me rappelai aussitôt combien de fois j’avais été mandé dans cette même salle, lorsque, soumis à une surveillance rigoureuse comme condamné politique, la susceptibilité du secrétaire général ou du préfet était éveillée par les rapports des agents de la police secrète.
Une fois, entre autres, j’avais dû comparaître devant mon prédécesseur , pour me défendre de certaines imputations tronquées ou exagérées, et ' j’avais subi de sa part quelques conseils dont la bienveillance pouvait être attribuée à l’estime toute particulière qu’il professait pour mon oncle Spréafico. C’était M. Spréafico, qui, par les soins et dé-