‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 41 sur 142 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les commandes laites en novembre et décembre 1847 avaient été généralement inférieures à celles des saisons précédentes. C’est pourquoi il existait un trop plein de marchandises dans les maisons qui font fabriquer par avance, sur la supposition des besoins de la saison.

De là vint forcément le renvoi des travailleurs de divers ateliers, et l’impossibilité pour eux de renouveler leurs effets de vêtement.

Les grandes maisons de commerce restreignirent temporairement leurs affaires plutôt que d’engager leurs capitaux. Du petit au grand, chacun partant de ce principe, la circulation commerciale se trouvait arrêtée.

Les riches, par système, les pauvres, par misère, privaient le marchand de leur apport journalier.

Pour les fabricants et pour les marchands qui débitent ensuite au public, il en résulta donc une gêne prolongée et beaucoup de faillites.

Du reste, le commerce subit tous les cinq ou six ans une année de morte saison. Les affaires reprennent ensuite avec plus d’énergie.

Le Gouvernement ne crut pas, sans doute, que ce malaise durerait ; autrement, il aurait pu faire

238 MüMOlRiiS DE CAUSSIÜIERE.

exporter, pour le compte de l’Ëtat, les marchandises encombrant les fabriques et magasins.

Ces marchandises auraient été vendues, à un prix facultatif, à l’extérieur de la France ; c’est-àdire qu’elles auraient pu subir une baisse de 5, 10 ou 15 pour 100, selon le plus ou moins de facilité des ventes, et les besoins plus ou moins sérieux de tels ou tels articles.

Ce solde national, outre le crédit qu’il eût ramené, aurait porté un coup terrible aux concurrences étrangères, qui ne luttent contre nous que par l’infériorité de leurs prix.

Napoléon sut faire brûler à propos pour trentecinq millions de marchandises anglaises, saisies par la douame française.

Le système dont nous parlons n’eùt pas coûté énormément : les sommes dépensées en ateliers nationaux auraient presque suffi pour combler la différence.

On eût payé en bons garantis, à douze et vingt- . cinq mois de date, et portant intérêt de 3 porc 100, les maisons les moins nécessiteuses; des avances eussent été offertes aux fabriques en souffrance, sous bénéfice d’escompte.

Par l’emploi de ces moyens, on aurait intéressé

CHAPITRK XIV.

le commerce à l’existeace et à la prospérité du Gouvernement républicain.

Objectera-t-on que la vente de ces marchandises à 15 pour 100 de rabais eût fait tomber les prix à venir? Mais tout le monde sait aujourd’hui la quantité de commissionnaires étrangers qui viennent écumer nos fabriques, et acheter des soldes à 30 et 40 pour 100 de perte ; et non-seulement des soldes, mais des marchandises de premier ordre.

Un fabricant aura une forte échéance. Il se trouve plus encombré de marchandises que de capitaux. Il faut qu’il paye. Il doit donc se procurer de bonnes valeurs qu’il puisse négocier, ou du numéraire. Il n’y a pas à hésiter. S’il ne fait pas un sacrilice, l’inflexible protêt viendra frapper à sa porte, causera la ruine de son crédit, et le conduira à la faillite.

Le commissionnaire est connaisseur en pareille matière : il voit venir son homme, et feint de n’avoir aucun besoin, pour pouvoir le pressurer plus à l’aise. De là, ces ventes à vil prix, qui amènent le désordre dans les affaires, et ruinent le travailleur, pendant que l’exploiteur s’enrichit !...

Ces faits désastreux ne sont malheureusement

2iU MÉMUIKKS U£ CAlIbiSIDIEUE.

jioint exagérés. Ce que je viens de dire n’est que la faible esquisse de ce qui se passe tous les jours en fabrique.

Il n’y a point à arguer de la mise de fonds et du crédit nécessaires ni des embarras que causeraient à l’Etat ces opérations d’achat et de vente. L’État a-t-il donc moins de ressources qu’un simple particulier, qui, avec 100,000 francs, va faire pour un million d’affaires dans l’année ?

Ce même individu connait-il le prix de revient des marchandises qu’il achète et revend?

Au besoin, n’a-t-il pas des employés spéciaux pour examiner la valeur intrinsèque des articles dont il veut se rendre acquéreur ?

En facilitant ainsi les transactions industrielles, on rappelait le travail dans les ateliers; et l’ouvrier, qui est bon et honnête, quoi qu’en disent ses détracteurs,, n’eût point été poussé par la misère dans les barricades, avec un tronçon de pain au bout d’un bâton en guise de drapeau ; il n’eût point pris pour mot de ralliement ce cri fatal du désespoir ; Du pain ou du plomb !

Je me rappelle qu’un ouvrier vint, un jour, me demander un emploi à la Préfecture. Il me dit qu’il avait combattu en Février, me montra la cicatrice

CHAl’ITRK XIV.

:^tl

encore fraiche, d’une blessure au bras droit, et me produisit une attestation du fait. Il ajouta qu’il était père de famille, et que sa femme était en couches de son troisième enfant.

Je voulus lui remettre vingt francs, en l’assurant qu’on allait s’occuper de lui. Il repoussa mon argent, et me dit, les larmes aux yeux :

« Mc prenez-vous pour un mendiant, que vous m’üll’rez de l’argent? C’est du travail que je veux, cl non une aumône !...

— Je n’ai point prétendu vous faire une aumône, lui dis-je ; en vous humiliant, je me serais abaissé moi-même. Acceptez le prêt ; vous en disposerez plus tard en faveur d’un malheureux, lorsque le travail vous mettra à même de rendre service à quelqu’un, s

J’eus beaucoup de peine à lui faire garder les vingt francs. Peu de jours après, il fut placé dans un marché.

J’aurais à raconter bien des traits de délicatesse et de désintéressement des ouvriers. Dieu merci, ces faits leur sont assez-habituels pour qu’il ne soit pas besoin d’en faire la nomenclature.

Ainsi donc, revenant au sujet principal de ce. chapitre, on aurait pu prendre des mesures plus

décisives pour rappeler le niouvenient dans les finances, et le travail dans les fabriques. Peut-être e ut-n peur de l’application, ou bien ces mesures échappèrent-elles à la clairvoyance du Gouvernement provisoire, qui, ayant tout à refaire, adopta les moyens qu’il avait sous la main.

Du reste, il est facile de s’apercevoir des fautes lorsqu’elles sont commises, et d’y remédier après coup. Autre chose est de les prévoir. Comme dit l’axiome vulgaire : Il nya que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas.

Malheureusement, les journaux réactionnaires ne voulaient rien entendre; et, s’ils exagéraient les fautes commises, ils n’indiquaient point cependant les moyens de mieux faire.

Le journal la Presse poussa si loin sa polémique, qu’il souleva contre lui l’indignation d’une grande partie du Peuple. 11 usait de la liberté de la presse avec une telle hostilité, que des groupes menaçants se formèrent pendant quelques soirs autour de ses bureaux.

J’étais déjà instruitde ces rumeurs, lorsque trois personnes vinrent me dénoncer un propos assez singulier, tenu par un compositeur de ce joiUiial chez uu marchanil de vins delà rue Montmartre.

CHAriTRI' XIV.

îl'i

D’après le dire de cet ouvrier, M. de Girardiii, sachant qu’on devait se porter sur ses presses pour les briser, aurait répondu :

— Eh bien, tantmieuxî qu’ils viennent briserel saccager les presses... C’est ce que je désire; nous les brûlerons ensuite; nous...

Je pris des mesures pour qu’on ne donnât point à M. de Girardin le plaisir de voir briser ses presses, et un prétexte pour récriminer ensuite tout à son aise contre la violence des républicains.

Dans la soirée, de nouveaux groupes, plus nombreux et plus agressifs, se reformèrent, en criant : A bas la Presse! Un peloton de garde nationale, en voulant disperser la foule, la rejeta du côté des bureaux.

J’avais envoyé sur les lieux une quarantaine de citoyens solides, avec ordre de dissiper par la persuasion tous les rassembleinenls ; et, au besoin , s’ils n’y réussissaient pas, de se replierdanslacour du journal, et de se faire passer sur le corps plutôt que d’abandonner la porte d’entrée.

Une certaine quantité de Montagnards se promenaient, d’une manière inostensible, sur la place de la Bourse, et devaient accourir à l’aide de leurs camarades au premier a|)pel.

MÉMOIRES DE CAUSSIUIERE.

Il fallait, avant tout, protéger le domicile du citoyen, et ne laisser étalilir aucun précédent de violences. La République devait sauvegarder la liberté du journalisme, quelle que fût sa couleur , afin qu’on n’accusât point les magistrats de tolérer des égarements dangereux.

Telle fut la substance des raisons que je fis valoir aux citoyens chargés de celte mission, laissant à leur intelligence le soin d’interpréter ces principes d’ordre devant la foule, si elle voulait se porter à quelques excès.

Un agent de surveillance vint bientôt m’annoncer que les Montagnards avaient agi avec tant d’activité, en déployant toute leur éloquence populaire, qu’ils étaient parvenus à dissiper l’attroupement, sans avoir recours à la force.

Lorsque, ensuite, leurs chefs me rendirent compte du résultat de leurs démarches, ils paraissaient aussi heureux que s’ils eussent remporté une victoire sur les barricades.

M. de Girardin modifia pendant quelque temps l’acrimonie de sa rédaction, et les attroupements cessèrent.

Ainsi, à cette époque, par suite de tant de eau ses, la crise financière et la crise commerciale

Page 1