CHAPITRE II. Kl
Je dus abandonner mon escorte et tentep l’accès, avec le lieutenant seulement.
Deux fois, je fus repoussé avec perte ; enfin, grâce à de vigoureux efforts, et à ce que je fus reconnu par quelques citoyens, je pus pénétrer entier, avec mon second, jusqu’à l’escalier du premier étage.
Le chef de la patrôuille qui m’avait suivi à la remorque était un étudiant émincé ; il avait manqué d’être étouffé dans la bagarre.
La masse de citoyens armés ou non armés qui causait cette confusion, était là pourvoir et savoir ce qu’on faisait ; peut-être aussi pour s’introduire dans le service de l’Hôtel de ville.
C’était un peu la tour de Babel.
Si je ne perdis pas dans cette rude traversée un de mes membres, j’y perdis un de mes pistolets.^ Pour sauver mon amour-propre de Préfet, j’ai toujours voulu me persuader que, dans la lutte, mon pistolet s'était détaché de ma ceinture ; mais le fait est qu’il me fut arraché, je ne sais trop à quel moment. Quelque honnête citoyen, qui en était privé, aura sans doute trouvé que j’en avais trop de deux , et qu’il fallait partager en bons Irfefes.
iw MIvMOIRES DE CAUSStDIERE.
J’en étais assez triste, car, dans ces moments de crise, on lient fortement à ses armes.
Au premier étage, je rencontrai les mêmes difficultés pour arriver jusqu’au Gouvernement provisoire. La rigueur de la consigne était portée si loin, que lorsqu’un membre du Gouvernement se présentait seul, il se heurtait à de pareils obstacles. La veille, le citoyen Ledru-Rollin avait été repoussé, et n était parvenu qu’à grand’peine à rejoindre ses collègues.
Quoique beaucoup de citoyens et d’élèves de l’Ëcole Polytechnique stationnassent au premier étage, il y avait cependant moins de cohue qu’en bas.
Enfin, au bout d’une demi-heure, je pus arriver jusqu’à la salle du Conseil.
Dans un vaste corridor que j’eus à traverser, les ouvriers du Moniteur étment occupés à imprimer les décrets qui sortaient du Conseil. Une activité un peu désordonnée régnait partout. Chacun sentait le besoin d’accélérer sa besogne.
Tous les membres du Gouvernement provisoire étaient réunis autour d’une grande table, recouverte du tapis vert de rigueur.
Le général Thiars, Recurt, Floltard, et plusieurs
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autres citoyens siégeaient également autour de la table gouvernementale. Ces messieurs étaient littéralement enterrés dans des monceaux de papier lacéré, dont le tas garnissant le parquet s’élevait à hauteur de ceinture d’homme.
Une atmosphère lourde pesait sur cette assemblée. Je m’approchai d’une croisée entr’ouverte , le sabre sous le bras, et j’attendis la bn d’une discussion entamée.
Je voyais donc faire du gouvernement révolutionnaire. Us commençaient la rédaction d’un décret qui, bientôt déchiré, allait grossir le tas, et l’on recommençait de plus belle.
La guerre, entre le parti modéré et le parti démocrate, existait là dans toute sa violence. Flocon et Garnier-Pagès me parurent les deux champions les plus acharnés , l’un pour les mesures énergiques, l’autre pour les moyens plus dilatoires.
Je ne raconterai point mot à mot tout ce que j’entendis, de peur de commettre quelque inexactitude.
J’ajouterai seulement qu’il s’agissait d’un décret, et qu’on en discutait la rédaction. Ce qui est certain , c’est que Flocon succomba à la peine. La maladie vint atténuer chez lui les inspirations
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chalf^ureuses des premiers jours de la ri^volütion.
Il m’a dit, mainte fôis depuis, qu’on l’àvait éreinté à plaisir, et c’est trës-mâlheureux ; car il aurait pu être d’une plus grande utilité à la cause révolutionnaire. Ses intentions le ramèneront sans doute plus net dans la lutte; mais il aura à se convaincre, qü’en révolution, on n’est possible qu’avec les siens.
Qu’il sache bien que cet avis m’est dicté par le raisonnement de la tète et du cœur.
Pendant que je regardais faire des décrets, Albert me rejoignit près de la fenêtre, et me dit :
— Ça ne marche pas ; j’ai l’air d’être de trop ici. J’ai bien envie dè donner ma démission.
N’en fais rien, lui répondis-je, à moins de remettre tout en question et de recommencer la lutte. Le peuple doit avoir, dans ce Gouvernement, des représentants qui émanent de son sein. Il fkut tenir bon et t’opposer énergiquement à des mesures subreptices.
Le peuple a payé de son sang le droit d’âtoir ici ses délégués; il est Vainqueur; tu as donc une grande force ; parle en son nom et tu seras écoulé.
Ce n’était point par faiblesse qu’Âlbert voulait se retirer; il était blessé des airs dé supériorité
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(jtie se donnaient, vîs-à-vis de lui, t|Uélques-uiTs de ses collègues, faisant trop bon marché de Tin-' telligence et du bon sens pratique de notre ami.
L’amour de la phrase régnai! là dans tout son entier.
Après une heure d’attente, et la discussion terminée, j’exposai l’objet de ma visite ; 11 s’agissait de mesures administratives à prendre. La Préfecture fonctionnait; il fallait donc ouvrir des rapports plus fréquents avec elle, pour mettre de l’ensemble dans les opérations.
Que voulait-on faire de moi?
On me répondit qu’on allait s’occuper de régulariser les positions et on m’engagea à continuer de ramener l’ordre.
C’est à ce moment que le Gouvernement provisoire fut averti de l’arrivée des élèves dé l'école de Saint-Cyr, an nombre de cinq cents. Ils avaient forcé les arrêts que leur avaient imposés leurs chefs, et Ils venaient offrir leurs services à la République.
Le Gouvernement provisoire tes reçut, les remercia de leur sèle et tes logea dans de grandes pièces de l’Hôtel de ville. Gomme ils étaient épui» sés de fatigue et de besoin, il était urgent de leur trouver des vivres. Mais il n’y avait pas Une livre
de pain chez les boulangers des environs et, à plus de onze heures du soir, toutes les boutiques étaient fermées.
Comment faire?
— Ne vous inquiétez point de cela, dis-je; avant une demi-heure ils auront à boire et à manger.
Je me rendis avec ma patrouille dans le faubourg Saint-Germain; deux boulangers purent fournir immédiatement, sur des bons que je leur fis, cinq cents livres de pain ; de la charcuterie, du fromage et trois cents bouteilles de vin, que je trouvai autre part, complétèrent l’improvisation d’un repas.
Le tout fut apporté à l’Hôtel de ville ; les pains nu bout des baïonnettes des fusils, le reste dans des paniers.
J’eus moins de peine, cette fois, à opérer ma l’entrée, celui qui apporte étant toofours le bienvenu.
Quelques ouvriers voulurent s’emparer du pain, mais, sur mon observation qu’il était destiné à des citoyens qui venaient de faire une étape et n’avaient rie^ pris de la journée, ils y renoncèrent et formèrent une garde autour, afin qu’il ne pût être détourné de sa destination.
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Ainsi, le chaos était encore dans la rue et dans le Conseil.
Cependant le trayail pouvait rétablir l’harmonie; de bons décrets devaient rassurer la partie révolutionnaire de la population , et pour cela je comptais sur la partie gauche du Gouvernement provi->> soire, bien qu’elle fût inférieure en nombre.
N’avait-elle pas le peuple vainqueur pour la soutenir?...
En me retirant de l’Hôtel de ville, j’entendis un élève de l’école Polytechnique, dire à un de ses camarades, en me désignant du doigt :
— Voilà le préfet de police!
— Hum! fit l’autre, quelle tournure !
Le fait est que j’avais une allure singulière avec mes vêtements maculés et en désordre, mon visage échauffé par plusieurs nuits de veilles, mon. sabre large comme la main, ma ceinture rouge, ma casquette et mes pistolets. Si l’on ajoute à cela une taille de cinq pieds dix pouces, on comprendra que je pouvais avoir l’air très-excentrique.
A peine rentréàla Préfecture, j’avisai donc, pour la dignité magistrale que je représentais, à me
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fair« apporter du linge et d’autres vêtements : d’autant plus qu’il est dans mes idées que l’homme doit toujours être couvert aussi convenablement que possible.