CHAPITRE TROISIÈME
LEprince ayant débarqué à Harwich, témoigna Timpatience dun am^nt, et prit la poste pour se rendre à New^Ma];ket, où la cour étoit alors pour y prendre les divertissemens de. la s^spn. Milord Arlington se rendit auprès de Son Altesse aussitôt (pi'elle eut mis pied à terre , voulant faire paroître qu'il avoit plus de part que nul autre dans sa confiance-, et lacourmâme en étoit persuadée à cause de son absence, et des voyages qu'il avoit faits en Hollande « Milord trésorier et moi allâmes à la rencontra du prince ^ mais nous le trouvâmes sur les degrés, environné d'une grande foule : il nous parl^ tout bas à l'un jet à l'autre , et tue dit qu il falloit que je fusse son ^rant enveirs milord trésorier, et celui de milord trésorier envers l^ri , afin qu'ils pussent entrer en affaire et en conversatioUj comme s'ils s'étoient connus dç longue ms^in. Le prince fit là un coup fort sage, à ca\iâ0 du' grand crédit que ce seigneur avoit pour lors en cour, et qui servit beaucoup ^ Son Altesse dans toutes les affaires qu'elle eut on Angleterre. Cela chagrina au dernier point milord Arlington et ses amis ^ cependant ceux qui savoient ce qui s'étoit passé depuis peu entre le priqce et lui ne s'en étonnèrent psj^f, et ils nefùr^t pas plus surpris que pendant le séjour qu'il fit en Angleterre il Téeût avec ce seigneur comme avec beaucoup d'autres, c'est-à-diré dans les formalités ordinaires, he prince fut fort bien reçu du Roi et du duc : ils vou-
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lur^At rengager plusieurs fois à parler d'affaire, mais il l'évita fort adaroitement. Le Roi en fut surpris, et m'ordonna de tâcher d'en découvrir la raison. Le prince me dit qu'il avoit résolu de voit la jeune prineesse, et d'entrer en matière sur cet article avant que de parler de la paix. Je rapportai cela au Roi : Sa IVIajiesté se prit à rire de la délicatesse du prince, et ajouta qu'il voukÂt pourtant le satisfaire, et que pour cet effet il partiroit de New-Market plus tôt qu'il ne ra¥#it résolu -7 ce qu'il fit effectivement. * Le prince ayant vu la princesse immédiatement après son arrivée, il fut si charmé de sa personne, et des marques de la bonne humeur dont on lui avoit parlé, que d'abord il. la demanda au Roi et au duc. Sa proposition fut fort bien reçue , mais seulement avec pette condition qu'il falloit auparavant convenir eatre eux de la paix. Le prince s'en excusa, et dit qa'il de voit finir ses propres affaires avant que de commencer celles de& autres. Le Roi et le duc persistèrent toujours dans leur opinion, et le prince parut aussi ferme dans la sienne : enfin il dit que ,. dans l'état où les affaires étoient, il prévoyoit que les alliés feroient une' paix peu avantageuse , et qu'ils pourroient peut-être croire- qu'il avoit fait son «mariage à leurs dépens^ qu'ainsi il ne vendroit jamais son honneur pour une femme. Cela n'eut aucun effet sur l'esprit du Roi : au contraire^ il demeura pendant trois ou quatre jours si positif sur la première proposilipi^, que milord trésorier et moi craignîmes que cette affaire n'échouât sur cette petite délicatesse. J'allai un soir par hasard chez le prince, et je le trouy^i dans la plus méchante humeur où je Taie jamais
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vu : il me dit qu'il se repentoit d'être venu en Angleterre ] qu'il avoit résolu de n'y demeurer que deux jours davaptage , si le Roi continuoit dans la résolution de traiter de la paix avant de parler de son mariage ] mais qu'avant qu'il partit il falloit que le Roi choisit de quelle manière il vouloit vivre avec lui à l'avenir^ qu'il falloit qu'ils se séparassent bons amis, ou bien irréconciliables ; qu'il me prioit de faire savoir au Roi sa résolution, et de lui rapporter ce que Sa Majesté diroit là-dessùs. J'allai le lendemain matin trouver le Roi, et lui dis tout ce que le prince m'avoit prié de lui dire. Je lui représentai d^ailleurs les dangereuses conséquences de cette rupture , et qu'il falloit avoir égard aux mécontentemens qu'un grand noiqbr« de ses sujets avoient fait paroitre contre les mesures que nous avions prises avec la France, et aux offres qu'ils aVoient faites au prince d'Orange pendant la dernière guerre. Le Roi m'écouta avec beaucoup d'attention, et lorsque j'eus achevé de parler il me dit : a J'ai jugé plusieurs fois de l'honnêteté (( des gens par leur air, et je ne me suis jamais trompé « dans le jugement que j'en ai fait » (de quoi il me donna quelques exemples ) 5 « et si je ne me trompe « cette fois, je suis assuré que le prince est le plus a honnête homme du monde. Je me veux fier en lui, « il aura ^a femme -, et vous , allez dire à mon frère « ma résolution. » Je le fis, et le fluc parut d'abord un peu surpris^ mais quand j'eus fini, Son Altesse Royale me dit : « Le Roi sera obéi , et je serois ravi « que tous ses sujets apprissent de moi l'obéissantQ a qu'ils lui doivent. Je lui dis nies sentiment avec (( beaucoup de liberté 5 mais quand je connois ce qu'il
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c< veut, je lui obéis sans peine. » Je quittai le duc pour aller dire au prince le succès de mon message : il eut peine à croire ce que je lui dis, mais enfin ilme dit en m'embràssant que je Tavois rendu le plus heureux homme du monde , contre son attente. Je le laissai , pour aller rapporter au Roi ce qui s'étoit passé ] et dans Tantichambre du prince je rencontrai milord trésorier. Je lui fis part de ce qui étoit arrivé , et il se chargea d'ajuster tout ce qui restoit à régler entre , le Roi et le prince. Il y réussit si bien , que le mariage fut déclaré le soir même dans un comité du conseil, avant que personne de la cour en sût rien 5 et le lendemain le Roi le déclara au grand conseil, où Ton reçut la proposition avec une joie universelle, qui iFut ensuite dans tout le royaume ; et je ne me souiriens pas d'en avoir remarqué une plus générale pendant le règne de ce roi. L'ambassadeur de France et milord Arlington furent les deux seules personnes de la coUr qui témoignèrent n'en être pas satisfaites : le premier ne savoit comment s'excuser envers son maître de ce qu'une affaire de cette importance s'étoit passée sans sa communication et sans qu'il en eût eu avis, principalement dans une cour où il avoit su -pendant plusieurs années tout ce qui s'y passoit. Pour milord Arlington, i|^toit chagrin 4^ ce que la chose s'étoit faite sans sa participation, parce qu'il vouloit toujours faire croire à la cour qu'il avoit part dans hk confidence du prince. Son Altesse me rapporta le comfdiment que ce seigneur lui avoit fait : il lui dit qu'il y «voit certaines choses bonnes en elles-mêmes qui étoient gâtées par la manière dé les faire; qu'il y en avoit d'autres au contraire qui étoienf mauvaises
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de {eur iiatnre , et que la manière de les faire readoit bonnes^ mais qu'il avouoit que celle-ci (parlant du mariage) ëtoit si bonne , que de quelque manière qu'elle fût faite elle ne pouvoit pas devenir mauvaise. Dans trois jours le mariage fut consomme , et immédiatement après on entra en conférence sur la paix. Cette affaire fut traitée aussi secrètement que celle du mariage , et il n'y eut que milord trésorier et moi qui y eussions part. Le prince insistoit toujours sur les frontières de Flandre, et il soùtenoit qu'à moins d'en laisser de bonnes la France ne finiroit cette guerre qu'en, vue d'en commencer bientôt une autre pour emporterla Flandre en une seule campagne. Le Roi étoit un peu plus facile sur cet article, dans la pensée qu'il avoit que les Français étoient si las de la guerre , que s'ils pou^ voient sortir de celle-ci avec honneur ils n'en recoiçmenceroient jamais d'autre pendant son règne. Sa Majesté ajoutoit que le roi de France étoit sur la fin de sa jeutfesse ; qu'il aimeroit plus le repos à l'avenir ^ qu'il tourneroit ses inclinatiotis du côté des plaisirs de la cour 5 qu'il s'amuseroit à ses bâtimens, et laisseroit ses voisins en paix. Le prince, au contraire, croyoit que la France ne vouloit faire la paix présentement que pour rompre le nœud de l'alliance, et pour commenceç une autre guerre avec plus d'avqhtage -, que l'ambition des Français ne seroit jamais satisfaite jusqu'à ce qu'ils ^eussent conquis toute la Flandre, étendu leur royaume jusqu'aux bords du Rhin, mis par là la Hollande en dépendance, et l'Angleteçre sui' un pied qu'elle ne leur fût pas beaucoup redoutable; qu'ainsi cette paix ne poùrroit pas assurer le repos de la chrétienté, à moins qm la Flandre n'eût les frontières qu il proposoit, et
^ùe les Français ne rendissent la Lorraine et tout ce cju'ils avoient pris sur TEmpereur en Alsace . Je dis au Hoi sur ce sujet que j'avois toujours remarqué que les ])iens ni l'âge n'apportent aucun changement à Fincli- Tiation naturelle des hommes^ mais qu'un bon garçon devient ordinairement un bon homme, un jeune alourdi un vieux fou, et un jeune fripon un vieuac scélérat -, que je croyois que le roi de France auroit "toujours quelque passion violente, tantôt la guerre, tantôt l'amour, tantôt les bâtiment; mais que j'étois persuadé avec le prince qu'il ne voufoit faire cette paix que dans le dessein de commencer une nouvelle guerre, après qu'il auroit assuré ses oonquétes. Le Roi approuva tout ce que je dis. Sa Majesté et le duc convinrent facilement du point de la Lorraine et de l'Alsace-, mais ils ne vouloient pas enfeadre parler de la comté de Bourgogne , croyant que la France n'y voudroit jamais consentir. Le prince, au contraire, insistoit si fortement sur cet article, que le Roi crut que c'étoit à cause des belles terres qu'il avoit dans cette provincç : ce qui obligea Sa Majesté de lui dire qu'il se chargeoit de l'en faire jouir avec autant de sûreté sous la domination de France que sous celle. d'Espagne -, et que s'il ne vouloit pas dépendre en cela de cette couronne , il se faisoit fort de lui en faire donner le prix qu'il voudroit lui-même les estimer. Le prince répondit généreusement sans balancer qu'il n'apporteroit jamais aucun obstacle à la paix sur cet article; qu'il ne s'en tourmenteroit pas beaucoup, et qu'il seroit fort aise de perdre tout ce qu'il avoit dans la Franche- Comté, pourvu qu'on voulût donner en récompense une bonne ville en Flandre pour servir de
frontière auiL Pays-Bas. Le Roi vit bien par cette ré-, pônse que toutes les difficultés rouloient de ce côtélà ; mais il y eut de grandes contestations entre lui et le prince à cet égard, le Roi prétendant que la France ne consentirait jamais au plan du prince , et le prince que TEspagne ne consentiroit jamais à celui du Roi. Enfin ils convinrent que la paisdevoit se faire aux conditions suivantes : que la France rendroit à l'Empire et à l'Empereur tout ce qu'elle avoit pris dans cette guerre; qu'elle restitueroit le duché de Lorraine à son duc ; à l'Espagne les villes d'Ath , Charleroi, Oudenarde, Courtray, Tournay, Condé, Valenciennes, Saint-Guilhain et Binch*, et que la Hollande et la France se rendroient réciproquement tout ce qu'elles avoient pris l'une sur l'autre. Il fut aussi arrêté que le prince se chargeroit de prbcurer le consentement de TEspagne, et le Roi celui de France; que pour cet effet Sa Majesté dépécheroit incessamment quelqu'un en France pour y porter les propositions ; que cette personne auroit ordre de n'entrer point en raisonnement sur cette affaire , mais de demander une réponse positive dans deux jours , et de s'en revenir immédiatement après ce terme expiré.* Il y eut de la difficulté à faire choix de cette personne, et milord trésorier dit qu'il falloit nécessairement que ce fût lui ou moi, puisque nous étions les seuls qui avions eu communication de cette affaire. Le prince dit qu'il falloit que ce fût moi, parce qu'on ne pouvoit pas se passer de milord trésorier, et qu'il falloit que ce fût un^ personne en qui il pût se confier, et à qui il pût ajouter foi sur les jugemens qu'il feroit des intentions de cette cour. Le Roi m'ordonna d'être
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^rét à partir dans deux jours : je le fus , et le soir, sivant le jour marque pour mon départ, je le trouvai qui se proménoit dans le parc. Il m'appela, et me dit, ^n changeant un peu de couleur, qu'il avoit fait réflexion sur mon voyage, et sur le mauvais accueil qu'on me feroit. Le Roi ajouta qu'ayant seulement dessein de gagner la paix, il avoit de la répugnance à chagriner les Français plus qu'il n'étoit nécessaire 5 que d'ailleurs, comme on ne devoit point entrer en raisonnement sur cette affaire , il avoit pensé que toute autre personne feroit ce voyage aussi bien que moi, et qu'ainsi il avoit dessein d'y en envoyer un autre , ayant de quoi m'occuper à des affaires qui lui étoient très-importantes. Je m'aperçus que le Roi avoit quelque espèce de crainte que je ne prisse ce compliment en mauvaise ^part ; mais je lui répondis sans aucun déguisement qu'il me feroit le plu^'grand plaisir du monde *, que je n'avois jamais eu moins envie de faire un voyage que j'en avois pour celui-là, et que je n'y avois consenti que par obéissance. Le Roi, qui étoit, le prince du monde le plus honnête, fut bien aise de me trouver dans cette disposition : il s'entretint ensuite avec moi sur le choix de la personne qui devoit aller en France, et me demanda mon avis au sujet de milord Duras. Je lui répondis qu'il étoit fort propre pour cela , et là-dessus le Roi sembla s'y résoudre ; mais je sus bientôt après que la chose avoit été conclue dès le matin à la prière du duc. Son Altesse. Royale crut que la France accepteroit les conditions que le Roi lui proposoit ^ que la paix seroit infailliblement faite ; et il en vouloit avoir l'honneur en envoyant un de ses domestiques pour en faire la
proposition. Que ce fût là le seul nwtif, pu non, c'est ce que je ne sâurois déterminer ; nais, cjuoi qu^l en soit, milord Duras partit avec les ordres dont j'ai dëjà parlé, et quelques jours après le prince et la princesse s'embarquèrent pour la Hollande , où les affaires demandoient absolument sa présence. Le Roi l'assura qu il ne se relâcberoit jamais sur le moindre article du plan qu'ils avoient envoyé en France , et qu'il déclareroit la guerre à cette couronne si elle le refusoit. Cependant Son Altesse eiat le chagrin de voir avant son dépavt le parlement prcnrogé jusqu'au printemps prochain, par un effet des intrigues de l'ambassadeur de France : ce ministre gâ^a cela sur l'esprit du Roi, qui votdut encore faire bon visage à la FTance après le mariage du prince, et avant qde d'y envoyer les conditions de la paix.
La cour dfe France fut extrêmement surprise de l'arrivée de milord Duras^ et du sujet.de son. voyage. Cependant les Français firent bonne mine, et reçurent les propositions d'une manière fort honnête : ils dirent que Sa Majesté Britannique sâvoit bien que la paix seroit toujours en sa puissance 5 mais que les conditions à l'égard des villes de Flandre leur sembloient bien rudes, particulièrement au sujet de Tournay, dont les fortifications leur avoient coûté des sommes immenses*, et qu'ils demandoient un peu de temps pour répondre. Milord Duras leur dit qti'il ne pouvoit demeurer que deux jours; mai^ quand ce terpe fui expiré on l'engagea à demeurer encore quelques jours, et à s'en revenir sans une réponse positive. Il rapporta pour toute réponse ce qu'on lui avoit d'abord dit, que le roi Très-Chrétien espéroit que son*
frère ne voudroit pas rompre lavec lui pour une ou deux villes-, mai§ que cependant il doniieroit otdte à son ambassadçttr à Londres d'entrer en traite sur cet ardcle avec Sa Majesté elle-iiaéine. Les Français ayant gagne .aîn^i du temps , tirèrent le traite eh lon- .^eur ; et sans refusef positivement les prbpositiohs idu Roi, ils les éfodèrent artifiôieusement : ce qu'ils auroiçnt difficilement SmJt par une autre voie. Là douceur apparente de la France adoucit effèctiVejB^entle Roi 9 et Fambàssadeur de cette couronne ^éjclarà qu'iKayoit ordre de céder tout, excepté Toiir- «ay ; et même de traiter de cette place sur quelque ^équivalent, si le Ç.oi y insistoit absolument. Mais ^Qtnmie lé prince étoile parti , cette résolution dont il siYoit été Tauteur et Tappui ne fut plus poussée avec la îVigueur qu'eHe de voit étre^ de sorte que le traité ^^ûmimença à trahier en inessages et en réponses.'
Cepf^dant lei mëcoâtêntemens du peuplé éclatèrent jdus qu'ils n'avoient encore fait, dont le bruit de lï ^aix qu'on négocioit en France et la prorogation dû ^Iparl^nent furent les principales càilses. Pour y rémé^ ^ier^ le Roi) après le retour dé milôrd Duras, dcdina ^one firoclamation pour le faire assémb}èr avant lé ^emps marqué par la prorogation, quoique ce (M uâe démarche extraordinaire ; et le Roi parut rés^ii d eh^ 4rer en gi^etre. Le parlement avoit toujours témoi^é ^vne passioû tiolentepour cela tant que le Roi y avoit- ^té opposé V mais àjj^ que la cour y parût disposée, il soupçonna qu'il y ayoit là-dessous quelque mystère, ^t en jcbncut de l'qpbfage. Sur la fin de décembre ^677 , le Roi m'envoya ordre de itoe rendre au comité "jponr les affaires éti'anigères : il me dît que, né pou- T. 65. 17
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vant avoir aucune réponse positive de la France, il avoit résolu dé m'envoyer en Hollande afin de faire une ligue avec les Etats-généraux , pour contraindre la France et FEsp^ne à accepter les conditions de paix qu'il proposoM* Je répondis au Roi qu'il étoit convenu d'entrer en alliance avec tous les confédérés, en cas qu'il n'eût pas de réponse positive de la France 5 jgae cela satisferoit le prince, tous les alliés, et peutêtre même son peuple, au lieu qu'une ligue particulière avec la Hollande ne contenteroit personne, et désobligeroit la France çt l'Espagne -, que d'ailleurs elle auroit peu de force, et qu'il n'en seroit pas de même que de la triple alliance^ que celle-là étoit un excellent original, dont celle-*ci ne sembloit être qu'une méchante copie ; et que c'étoit pour ces rai* sqn^ que je prioîs le Roi de m'excuser , et de ne me presser pas de faire ce voyage. Le Roi le vouloit absolument; mais je m'en défendis si bien sur les grandes affaires que j'avois à cause de la mort de mon père, que le duc pria le Roi de ne m'obliger pas à faireun voyage pour lequel j'aVois dé la répugnance , et qui étoH si préjudiciable à mes affaires, et de permettre que je nommasse quelque autre personne capable de le faire. Je remerciai le duc de sa bonté, et je fus d'avis qu'on fît partir incessamment M. Thyn, un des comuHS des bureaux des secrétaires d'Etat, pour porter le projet du traité à M. Hyde, qui étoit pùurlors à La Haye , où il s'étoit rendu de Nimègue pour rendre visite ^ la. princesse. [1678] Gela fut fait, elle traité y fut signé le seizième de janvier : ce ne fut pourtant pas sans beaucoup de difficultés, et sans que le prince en eût un extrême regret, bien que le ministre
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d'Esps^e y eût secrètement consenti au nom de son maître , et que par conséquent la guerre menaçât uniquement la France; en cas qu'elle» refusât les conditions que le Roi proposoit. > *
Cependant les Français trioient à Londres le traite en longueur-, ils ne formoient jamais qu^une difficulté à la fois, et faisoient de grandes plaintes de ce que le Roi vouloit rompre avec eux pour la seule ville de Tournay, C'étoit pourtant une place plus importante que trois des autres, parce que c'étoit la seule bonne ville frontière de ce côté-là, qui pouvoit empêcher les Français de faire quelque entreprise sur Oand ott sur Anvers , et de pénétrer dans le cœtir du pays. Pen-^ dant que les Français jouoient ce rôle en Angleterre, ils tâcfaoient par leurs intrigues de faire naître en Hol-* lande, et particulièrement à Amsterdam, des soupçons contrç les mesures prises entre le Roi et le prince au sujet de son mariagev lesquelles ils représentoi'ent extrêmement dangereuses pour les libertés de la Hollandci. Us publioient que par ce mariage le Roi et le duc avoient entièrement attiré le prince dans leurs intérêts et dans leurs sentimens. Ils proposèrent aux HoUahckis des conditions de paix différentes de celles du Roi, et moins sûres pour la Flandre : c'étoit de rendre seulement six villes aux Espagnols, et défaire mention de. la Lorraine dans le traité, mais avec des termes ambigus» On n'auroit jamais écouté ces propo^ sitions en Hollande, sans Tombrage que le mariage du prince avoit fait naître parmi le peuple, qui âvoit une jalousie incurable contre notre oour^ et qui par conséquent n'avoit pas au prince toute la confiance qu^il méritoit.
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Hoeftet Walkeiiier, boargmestres d'AmsIerdam, avoient en ce temps-là toute rautorttëde la ville cutrir leurs maius. Le premier ëtoit un homme gënëreux, hoanéte, riche de naissance, savait, spirituel , agréa-^ blé, sails ambition , qui aToit reAisë de beaux emplois que les Etats lui avoient offerts, et qui servoit seule-» ment sa ville eib qualitë de bourgmestre quand cela venoit à son tour, prenant le moins de part aux affaires qu'tf lui ëtoit possible. Il avoit Tesprit tout-^ii-fait naturel ; et je me souviens qu*il me dit deux choses dans^ la cetiversation que je n'avois jamais ouï dire aupara*vant, et qui m'ont paru si extraordinaires dans un homme de son caractère , que je les rapporterai ici.
La pt^mière, que quand un homme seroit condamne à mourir de mort violente , il lie devoit pas laisser de se divertir le jour d'auparavant; et que si dcela n'arri^ voit pas, cela venoit de quelque foiblesse de corps pu d'esprit. La seconde, qu'un homme qui souhaitoH de vivre après soixante ans ëtoit un coïon ; et que pour lui, après cet âge^là, dont il approchoit beaucoup, il seroit fort aise de mourir à la pr^nière occasion honnête qu'il en trouveroit. Il prouva effectivement ce qu'il avançoit : il futprisdela^utte après soixante ans ; il nëgligéa son mal à dessein , et mourut avec cette circonstance qu'il s'entretint avec ses amis jusqu'à ce qu'il se crût près de mourir, et alors il leur donna congë , ne voulant pas mourir en leur présence. Mais ayant vu qu'il ne mourroit pas aussitôt qu'il le croyoit, il les envoya chercher, et leur dit qu'il lui restoit encore pour une demi-^heure de conversation^ Voilà quel ëtoit le caractère de M. Hoeft. Nous ëtious fort bons amis, quoiqu'il fût un peu fantasque^ et j'ai
étë, à ce ^u'il m'a dit, le seul ambasssKleur qu'il a j^r mais visité. Il avoit autant de crédit dans la vUle qu'il étoit possible d'en avoir, sans qu'il l'eut jamais recè^rché, et sans en faire aucun usage. Walkenier, au eoiitraire, le recherchoit avec tous les soins imaginables^ etn^en avoit jamais eu la moitié tant que l'autre. C'ér toit un homme chagrin , et attaché aux formalités ; mais d'un autre côté c'étoit un homme à réflexion , fia et avare, à ce qu'on disoit, et qui consentoit facilement à fidre tout ce qu'en lui demandoit , pourvu qu'il y trouva son intérêt particulier. Ces deux bourgmestres avoient été long-temps ennemis, et on les croyoit irréconciliables ; mais enfin les agens de France em-» ployèrent tant de soins et tant d'artifice, qu'ils finirent la querelle, et les unirent tous deux dans le dessein de faire la paix aux conditions que la Fiianoe proposoit.
Le parlement ^'assembla en janvier, en vertu de la proclamation du Roi *, et' comme c'étoit avant le temps marqué par la prorogation, on s'attendoit à quelque chose d'extraordinaire. Le Roi l'informa de la ligue qu'il avoit faite avec la Hollande, et lui demand[a de l'argent pour se mettre en ^tat 4e pousser la guerre si là paix ne se faisoit pas. Le parlement lui en accorda éms l'espérance de la guerrf , çt non pas de ISi paix. Ce parlement tivoit duré «(Itx-sept ans, et s'étoit divisé en deux factioiisi publiques : l'une: sob9 le nom de parti de la cour, ef l'autre M)i^ le nom de parfi du peuple. *^*Celui de la cour s'étoit beaucoup^ accru *|)ar les intrigues de nulordCliffofd, qui avôk introduit Ja coutume d'acheter les membreii les uns après ïés^ autres -, mais cependant* celui du peuple étoit'
!&6a [<^7^] MÉMoiBfiS;
^core plus fort en nombre, et il avoit beaucoup plus de crédit^ soit à cause de la corruption de Tautre, soilÀ oause du prétexte qu'ils prenoient d'être inyiolablement attachés aux intérêts de la nation, et particulièrement à regard de la France, et du papisme. Lorsqu'il avoit été question de ces deux points, plusieurs membres du parti de la cour s'étoient joints au parti dû peuple; et de même aussi, quand la cour parut entrer dans les sentimens de la nation, plusieurs meiïll)res du parti du peii()le se joignirent à la faction de la cour, et surtout lorsque le Roi témoigna de vouloir déclarer la guerre à la France si elle refusoit la paix. '
I^e maréclial de Créqui avoit pris par feinte Fri-^ bourg au mois d'octobre, avant que le duc de Lor-: rakie eût pu venir au secours ; et dans le même mois Stettin fut pris par l'électeur de Brandebourg après une vigoureuse résistance ; de sorte que là balance étoit aussi égale e^tre les deUx ligues qu'elle l'étoit auparavant. .
La Fraoïçe ditliérant toujours de répondre positivement aux conditions proposées par le Roi, Sa Majesté^ entra au mois de janvier en négociation avec les mii^istre^ des confédérés à Londres, afin d'être p^te la camjpague pro^aine, .en Cas que la France reftisât la pais. Ou avoit toujours espér<|i qu'elle se feroit ^ mai^ Feiib'epfisç que les Français firent sur Ypres, et les meâace4qu'i|s firent ^ 0$tende, firent évanouir toutes ii# espéf^ançes^qu'on en avok^uesjiisqu alors. Lé Roi envoya iàcè^àmmënt dés trpupes, àilà prière de l'aiuhassgtdejir d'Espagne ^ pour assurer catté impoi^tai^te pUce^ le ministre de, Prab'cîo Ji*6^i témoigna^ peiirtaû^
aucun chagrin, et il continua de faire sa cour à Tordinaire, et de. poursuivre son traité.
Vers la fin de février, le roi d,e France partit de V^ersailles avec la Reine et toute la cour-, et s'étant mis à là tête dune puissante armée, il fit semblant de vouloir attaquer Luxembourg , Namur ou Mons. Xes Espagnols fireyçit avancer leurs forces de ce côtélà, croyant effectivement que c'étoit le dessein ^de la' Trance^mais les Français ayant traversé tout d'jin <i0up le pays, mirent le siège devant Gand, et s'en rendirent les maîtres avant la fin du mois, aussi bien que d'Ypres, pendant que l' Angleterre paroissp;it toujours résolue d'entrer en guerre, ou tout au moins qu'elle^ en flattoit les confédérés. Cela alarma la Hollande, et fortifia extrêmement le crédit de ceux qu'on avoit gagnés pour porter le peuple à faire la paix. Le premier d'avril suivs^t, la France publia par une déclaration à quelles conditions elle vouloit faire la paix. Elles étoient fort différentes de celles dont le Roi et les Etats étoient convenus, et plus encore des prétentions des alliés^ mais comme ce qui regardoit l^Espagne et la Hollande avoit été concerté avec les chefs des principales villes, il se trouva que les propositions de la France furent le plan de la paix, nonseulement pour la Hollande, mais encore pour tous les autres confédérés. Ce fut dans ce temps-là que les Français commencèrent à traiter de la paix d'une inanière impérieuse qui dura pendant toute la négociation, déclarant qu'ils p'avoient que telles et telles conditions à proposer, et que là-dessus Jeurs ennemis pouvoient choisir la paix ou la guerre. La France 4édara en même, teinpâ qu'elle ne donQoit aux allii^^
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que jusqu'au dixième de mai à se rësaudrè-, maisquV près ce temps-là elle aeroit en liberté de changer, et dq rfsistrçindre^^ propositions comme elle le trouveroit, à propos.
Je me trouvai un soir avec milord trésorier: et comidè nous étions dans son cabinet^ il reçnt un paquet di^M^ Montaigu, qui étqjît pour lors ambassadj^ur k Paris. Ce ministre 1^ mandoit qiie M. de Louyoî$ avoit eU , par ordre du Roi son maître, une l^emgvi0 conyérsatibn avec lui, dans laquelle il lui arroit r^préa^cité les mesures qu'on avoit déjà piises en fiol^^ lavkde pour La paix eût les conditions proposée^ par là France; qu'il avoit ajouté que puisqu'ils étoienÉ d^QCord^ le Roi soh.Biaître espéroit qiiè Sa Majesté Britapniqu€ ne s'y oppc^roit pas; que cependant il lui avèdt ordonné d'ofirir à Sa Majesté une grds^e s6mme d'argent pour son consentement, i^etl qu'elle n'y fut plus intéressée , la Hollande ayant accepté les conditions proposées^, qu'il l'avott^ ensuite prie d'écrire immédiateirient à milord trésorier^ et de lùî offrir ma^ sompie considérable pcmr lui-même , qa'oift lui feroit toticber à son choix , Ou en lettresde change, ou en argent, ou en ][nerreries. M. MotHaigti m^n^ doit de plqs qu^on V^voit prié que cette à&aàté fôt traitée entre eux deui seulemeiil , et qu'elle ne fût poipt J^on^muniquée aux secrétaires â^)tat. MSlofd trésorier me lut la lettre y et je lui deman^i c^è qu'il disait ide cette ofFre^ U me répopdit que, Selêtt îni, c'éièit la m^mie oj^se qtaîe î Ton dèMàudétit an kêi de mettise Windsor^ntre )eà mains de$ Frà^fic^i^, et qu'on lui demandj|t à lui efn, pallictdier de ftire Jèn cepier cette prqposïtipn -, qu'ainsi on tué detoit |]^1i{t
DU chevaui:r temf^le. {1678] 265
s'y arrêter, raaiâ continuer notre traité avec les confédérés. Le soin en fut commis à ce seigneur et à moi; et le traité étoit sur le point d'être iini, lorsqu'il vint dès lettres de la part de M. Hyde qui en empêchèrent Fentière conclusion. Ces lettres portment que le pensionnaire de Hollande lui âvoit re« ptéséiité que le peuple avoit une violente inclination pdur là pl^',' et qu'il croyoit lui-même qu'il étoit ab- ' splument nécessaire de la faire à cause de la prise de Grand, et en daiiger où se trouvoit Anvers, qui étoit pour lors menacé par les Français, et dont la perte seroit fetale à toute la Hollande, et particulièrement ài^lLmsterdam'. M dessus on dépêcha M. Godolfin eu HoUa^tide, avec ordre de s'informer le plus exactement ^u'il lui seroit possible des mesures que les Etats avoifi^t prises sur cette affaire , et de revenir incessani^Hit. Il fit une extrêiAê diligence, et son rapport selxouva entièrement conforme à ce que M. Hydè* nvoit/^crit. No^s reprîmes cependant le traité-, mais lorsqu'il fut question del^chever,M. Van-Beuninghen fol contraint d'avouer qu^il n'avoit pas pouvoir de le conclure avant que de l'avoir communiqué aux Etats ; ce qi!i» tiral^affaire en longueur et en incertitude.
I^^^ambassadeur de France avoit déclaré jusqu'alors que le Roi seroit toujours l'arbitre de la paix*, mais il ootnmeïiça à changer de langage : il dit que le Roi son m^^ étant d'accord avec la if oUande , il s'éton^ noit ( jBt que même il avoit lieit de se plaindre ) que Sa Majesté vé|klât obtenir pour les Espagnols des ci^ditions iioieillearés qiïeieeUes dont lés Hollandais ^toient sâti^its. >
^Le Roi et 'milonrd trésorier iiie pressèrent éxti^-
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mement d'aller en Hollande pour savoir la dernière résolution des Etats, et s'ils voudroient continuer la guerre en cas que le Roi s'y engageât. Mais je m*en excusai, sur ce que je connoissois trop bien les Hollandais pour croire qu'ils se déclarassent sur la proposition du Roi ; j'alléguai que les Français étoient trop près d'eux, et je dis que si le Roi avoit efFectivem«nt dessein d'entrer en guerre, il falloitqu'il prît premièrement ses mesures avec son parlement ^ qu'ensuite il envoyât dire aux Etats qu'il étoit prêt de se décorer , s'ils vouloient continuer la guerre ; et que je connoissois trop bien les Hollandais pour croire qu'ils refusassent de continuer leur alliance avec Sa Majesté. Le Roi témoigna de la répugnance à le faire, et envoya M. Godolfin pour une seconde fois eç Hollande dan^ le mois d'avril , pour savoir la dernière résolution des Etats, e^ prorogea le parlement pour quatorze jours. .
Le Roi ayant reçu de l'argent de son parlement, Içva une armée pendant ces négociations, et dans six semaines il eut vingt mille hommes sur pied. C'étdH des gens les mieux faits que l'on pût voir ; et il est certain qu'il en auroit pu lever un plus grand nombre, tant le peuple avoit d'inclination pour la guerre. Tous les ministres étrangers en furent surpris, et ils avouèrent qu'il n'y avoit point de roi dans la chrétienté qui pût lever de si belles troupes en si peu de temps. .
Milord trésorier me vint trouver environ le ao du mois, pour me dire que le Roi s'étoit^àla fin déterminé à la guerre, et pour me prier de préparer Je discours que le Roi devoit faire $ur ce sujet au pâr^l^fnent. Je le fisj et lorsque je le portai chez ce sei-
gneur j'y trouvai des lettre$ de M. Hyde et de M. Godolfin, par lesquelles ils marquoient que les Etats ëtoient résolus à accepter la paix aux conditions que la France proposoit, et qu'ils avoîent arrêté d'envoyer en Angleterre M. Van-Leewen pour disposer le Roi à y consentir. Ce gentilhomme étoit le principal magistrat de la ville de Leyde , et il s'étoit joint à ceux d'Amsterdam, de Harlem, de Delft et de quelques autres places, pour faire la paix aux conditions proposées par la France 5 mais comme il étoit homme d'honneur et de mérite, et qu'il n'avoit fait cette démarche que dans la pensée que l'Angleterre âgissoit encore dans le fond de concert avec la France , et que tout le reste n'étoit que grimace, le prince fit en sorte qu'on le députa en Angleterre , afin qu'il connût lui-môme que le Roi avoït dessein d'entrer effectivement en guerre , et qu'il pût en persuader son parti-, ce que le prince crut être l'unique moyen capable d'empêcher la paix.
Locsque j'allai voir M. Van-Leewen, il me dit franchement qu'ils avoient un extrême regret en Hollande de se voir obligés de faire la paix à des conditions si désavantageuses, et qui laissoient la Flandre dans un état si dangereux *, que si le Roi avoit déclaré la guerre comme il avoit promis de le faire en cas que la France différât bu refusât d'accepter son plan , les Etats l'auroient aussi conftinuée -, mais^tte les procédés de Sa Majesté avoient toujpurs paru si incertains et si irrésolus , que cela avoit fait craindre à la Hollande que nous ne fussions encore dans les intérêts de la France?.: que cela avoit persuadé à la plupart defj? villes qu'il ne "falloit songer qu'à faire ht paix le;
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plus tôt qu'il leur seroit possible ^ ed que présentement Farmëe de France étoit si proche d'Anvers, qu'il n'y avoil plus à balancer. Il me protesta cependant en particulier que si le Roi déclaroit incessamment la guerre, il ne doutoit point que les Etats ne la continuassent, suivant les conditions spëcifiëeè dans le traité de leur alliance.
Sur le rapport que je fis au Roi de ce que M. Van" Leewen m'a voit dit, Sa Majesté parut résolue à dé^ clarer la guerre si le parlement le lui conseilloit, el s'il promettoit de le secourir; mais dans ce même temps-là une malheureuse proposition faite par le chevalier T** C** en dépit de milord trésorier passa dans la chambre des communes , savoir qu on ne don-^ neroit aucun argent au Roi jusqu'à'ce qu'on eut reçu satisfaction sur les matières de religion. Cela rompit toutes les mesures qu'on avoit prises. Le Roi en fut si en colère qu'il me reprocha mes notions populaires (appelant ainsi mes sentimens), et me demanda comment je pouvois croire qu'il se pût 6èv k la chambra des communes, et compter sur les secours qu'elle lui promettroit s'il s'éngageoit dans la guerre* Â la vérité je n'eus pas beaucoup de choses à répondre sur cela, considérant les divisions qui rëgnoieatdaiis la chambre; et, malgré tous les soins que j'apportai dans l'examen de cette affaire, je ne pus jamai&iirouver d'assez fo^t^s raisons pour m'assurer si le Roi avoit effectivement dessein d'entrer eu guerre , ou bien si la chambre des cominunes le voudroits^ourir en cas qu'il y entrât, ou b^en si eUe se serviroit de cette occasion pour ruiner les mii^stres. U es| certaiâ que jamais délibération ne fut faite plus à contré-ten^
DU CflEVALI«R TEMPLE. [1678] «^6^
^que celle-<;i , ni ne traversa plus le dessein ^e la cliamé>re , qui sembloit gënëralement tendre à engager le 9loi dans là guerre. Je ne doute point aussi que la -personne qui la proposa ne fut elle-même de ce sentiment ; mais comme ce gentilhomme avoit toujours -eu une forte animositë contre tous les ministres délais quHl avoît perdu ses emplois à la cour, son chagrin particulier lui fit prendre parti contre le dessein général de la chambre. î^lusieurs autres membres Hmrtèrent, et protestèrent que bien qu*ils voulussent fournir au Roi de l'aient, soit pour &ire la guerre, soit pour payer ses dettes, ils ne pouvoient pourtant pas le feire pendant le ministère de milord trésorier. En un mot, il y avoit réciproquement une si fatale défiance entre la coût et le parlement, qu'il étcdt fort difficile de prendre de justes mesures. Le Roi s^apeneut bien alors qu'il avpit perdu l'occasion favorabled'entrer en guerre s'il en avoit effectivement le dessein , et quHl devoit l'avoir fait précisément après le retour de milord Duras, en s'unissant avec tous les confédérés. Milord d'Essex me dit là-dessus que j'avois été prophète, en refusant d'aller en Hollande pour faire une ligue avec les Etats; qu'il étoit arrivé ce <jue j'avois prédît, que cette alliance particulière n'avoit satisfait ni le peuple ni les étrangers, et qu'elle avoit obligé les Etats de prendre des mesures avec la France.
Le tour que le Roi donna à toute cette affaire fut tpie puisque les Hollandais vouloieht faire la paix aux conditions proposées par la France , et que cette couronne lui offroit 4e- l'argent pour consentir à une chose qu'il ne pouvoit pas empêcher, il ne voyoit pas
pourquoi il refuseroit cet argent, et m'ordonna d'entrer en traité sur ce sujet avec Tambassadeur de France, qui avoit ordre pour cela. Je voulus m'en excuser^ mais le Boi me dit que je ne pouvois me défendre de voir ce ministre , puisqu'il devoit être le lendemain à sept heures du matin chez moi. Il vint effectivement me trouver, et je lui dis que j'avois été fort mal toute la nuit, et qu'il m'étoit impossible de parler d'affaires : il en fut surpris, et me pressa beaucoup^ mais comme il vit que je m'excusois toujours sur mon indisposition , il me laissa. Je me levai', et je partis incessamment pour Sheene, d'où j'écrivis à milord trésorier par ma femme le 10 mai 1678. Je lui témoignai le chagrin que j'avois qu'on voulût me faire ménager un semblable traité avec l'ambassadeur de France ; que cela ne convenoit point à l'emploi que j'avois, et que d'ailleurs on savoit fort bien que je croyois le traité déshonorable au Roi. J'offris de quitter mon ambassade de Nimègue , et de renoncer à la charge de secrétaire d'Etat que le Roi m'avoit promise. Milord me répondit que le Roi ne contraignoit personne à faire ce qu'on ne vouloit pas, et que si j'avois résolu de faire savoir au Roi ce que je lui avois écrit, je devois le lui dire moi-même, ou bien l'en informer par quelque autre , n'ayant pas dessein pour lui de faire si mal ma cour. L'affaire en demeura là pendant quelque temps, et je demeurai à Sheene jusqu'à ce que le Roi m'envoyât chercher.
Cependant dès le commencement de mai la chambre des communes, avoit commencé à faire paroitre sa mauvaise intention contre les ministres, etil s'étoit fait plusieurs discours et plusieurs délibérations contre
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leur conduite. Cela confirma le Roi dans les soupçons que leur empressement pour la guerre lui avoit donnes i, mais néanmoins il conçut ( à ce que je sais de bonne part) tant d'indignation contre un article du traité secret proposé par M. de Barillon, qu'il protesta qu'il ne ToublierOit jamais. Il ne me témoigna rien de son ressentiment, quoiqu'il me parût plus ré-*solu à la guerre que je ne Vavois encore vu, et même plus que je ne Tavois pensé.
M. de Ruvigny le fils fut dépêché en France pour savoir les .dernières intentions de cette cour sur les Conditions de paix proposées par le Roi. Il ne rapporta aucune réponse positive 5 de sorte que Sa Majesté continua ses levées, et se prépara pour la guerre : mais le onzième de mai la chambre des communes ayant fait une autre délibération pour refuser de Tar- ^ent) le Roi en fut tellement offensé qu'il prorogea le parlement pour dix jours ^ ne doutant pas que dans oe temps-là il feroit paroître si clairement l'intention cju'il avoit d'entrer en guerre ] que les communes en se r oient satisfaites, et que cela les mettroit de bonne liumeur. M. Van-Leewen, dégoûté de ces longueurs, et de la mésintelligence entre le Roi et le parlement, commença de parler Ijautement de la nécessité où ^toient ses maîtres de fgire la paix le mieux qu'il leur seroit possible, puisqu'il n'y avoit pas moyen de prendre des mesures solides avec l'Angleterre au sujet de la guerre, et que la saison étoit trop avancée pour souffrir de plus longs délais. L'envie que le Roi avoit de faire la guerre commença à se refroidir après qu'il eut appris les discours de M. Van-Leewen, et il dit qu'il fallait laisser faire la paix de la manière que la
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Hollande Tavoit projetée. Cependant le parlement s'assembla le a3 , et il parut être alors mieux disposé que quand il s'étoit séparé ; mais danis le même temps on apprit que les Etats avoient envoyé M. BeVerning à la cour de France, qui étoit pour lors à Gand, pour proposer une cessation d'armes pour six sefldaines, afin d'avoir le temps de convenir entièren^nt des conditions de la paix : de socte que le Roi et le parlement regardèrent cette affaire comme conclue, ou tout au moins comme hors d'état de recevoir d'autre inouvement que celui que là France et la Hollande lui donneroient. Â parler skioèrement, les deux partis avoient tant d'inclination pour la paix , que les conditions furent bientte réglées. Les articles de ce traité ayant été publics , je ne le rapporterai point ici : je dirai seuletnent 4^[ue ces conditions parurent si rudes k l'Espagne et aux princes du Nord , qui avoient fait des conquêtes sur la Suède, qu'ils déclarèrent unanimement qu'ils ne Jes accepteroient jamais. Les ambassadeurs de France à Nimègue prièrent mon collègue le chevalier Jenkins de {présenter ces ardcles^ ^ux ministres des confédérés ; mais il refusa tie le faire , et d'avoir ^aucune part dans un traité de paix 4ont les conditions étoient si différentes de celles (jpsie le Roi son maître avoit proposées , et que Sa Maje^ë et la Hollande s'étoient obligées de faire accepter, €n conséquence )de leur traité conclu k La Haye.
{environ ce temps-là , la France, après avoir envojTé 19 . de La Feuillade à Messine {>our maintenir la guerre €in Sicile, ordonna à s^ troupes , par une conduite fort surprenante, d'abandonner entièrement cette île. JEUes le firent, et plusieurs Messiniens suivirent les Fran-
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ciis, aimanît mieojL abaridoniier léUr {liâj^s que d'e demeurer eiposës à la vengeance des Espagnols. Ce fui! là lé semi service iqiportant que Fihdiiiiaition que lé Roi tënioigna pour la guerre rendit à là couronne d'Espagne; car il^st certain, et personne n'en doute, que les Français h'abaiidotinèirent la Sicile que dé crainte de se voir en guerre avec l'Angleterre, contré laquelle ils crurent qu'ils auroient besoin de toutes leuris forces. Tous les confédérés tèùnièrent aussi leùfis yêul et leurs espérances de ce côté-ïà ] de sorte que n'y ayàiit plus , selon l'apparence , de ressource à leurs affaires, après avoir été abaàdonti^s des Ifôllan'daîé par une paix si précipitée, les ministi'és déis priii^ bipirtïx alliée quiïtèrent Nitaiègué , et se tendirent en Ailgleterre, àà ik crurent que séroil: lé théâtre des grandes àâkires. Le cbMtè Antoine, ambasisadeur dé Oanemarek , arriva lé pireiliier, et fut bientôt suivi de M. Olit^trântz, aAibalssadeur de Suède, des ministres^ de l'éfetetèùr de Brandebourg, et die plusieurs autres princes.
Cependant les négociàtioils continuèrent à Nitnègue (^mié les ambassadeui^s de Franice et ceux déHollande, jusqu'à ce que M. Beverhiilg fût envoyé au camp des Pranciâs^ Oiiîi il cOhVint entièrement des conditions de lapait vers la fit! de juin , et d'une cassation d'armes en Piârikdre pettdâM six éeUtairies. Oh ne donna ce temps atrjt^ HôHàiïdaîs que polir dispoîier les Espagncds à âctfdptBt leis Conditions de|)aix dont ilë ét^jielit convexmé êkisetiibléi Éehdânt tout le éoùrs de cette négot^tteâ^ lia Financé lie téttioigiia auciiiS égard que pour lâ'Hollattiâe , et léfe Etats èWéiit tout le sujet du içôn^e droite sàtié&its du roi Très-Chrétien sur cet article. Il T. 64. 18
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leur» déclara que qpand FEspagne n'accepteroit pa$ la paix, i] prendroit soin qu'on laissât en Flandre labar« rière qu'ils jugeroiônt nécessaire pour leur sûreté : il les assura aussi qu'après que la paix seroit faite ^ et qaxè l'ancienne amitié seroit rétablie entre les deux Etats, il seroit toujours prêt d'entrer ayec eux dans les engage mens qu'ils croiroient propres pour conserver à jamais leur repos et leur liberté.
Tout le monde prit ces offres en mauvaise part, et l'on ne douta point qu'on ne les fît pour cajoler les ennemis du prince. On savoit fort bien qu'ils s'étoient: fait un grand parti parmi le peuple, en représentante qu'ils craignoient que le prince n'aspirât à une trop grande autorité; et on n'ignoroit pas que c'étoien% }es principaux d'entre eux qui avoiênt le plus contribué à cette paix. Â la vérité le prince ne s'étoit point ménagé pour l'empêcher, et il s'y étoit opposé ouvertement, autant que les lois de l'Etat le lui pérmettoient : cependant ce fut inutilement-, car l'indiiiation que le peuple avoit pour la paix s'étant généralement répandue par toute la province de Hollande^ et ensuite dans toutes les autres , il fut impossible au prince de s'y opposer plus long^temps.
Cependant l'Angleterre commença à dévenir assez indifférente au sujet de la paix; l'Espagne témoigna de l'inclination à y consentir pour ce qui la regardoit; mais l'Empereur, le roi de Danemarck et l'électeur de Brandebourg y parurent si opposés, qu'ils en vinrent à des sanglans reproches contre la Hollande. Us publièrent dans leuts déclarations tout ce qu'ils avoient perdu ou hasardé dans une guerre qu'ils avoiént uniquement commencée pour la conservation des Pro-
vinç6s-Unies , et firent voir Tinjustice que les Etats leur rendoient en consentant pour eux sans leur consentement à des conditions de paix arbitraires et impérieuses. Ils déclarèrent cependant qu'ils ne refusoient point d'entrer en traité avec la France, et de faire la paix à des conditions sûres et raisonnables^ mais qu'ils ne souflfriroient jamais qu'on leur imposât des lois comme à des vaincus, et qu'ils aimeroient mieux risquer tout que d'accepter les propositions qu'on leur faisoit, particulièrement celles qui règardoient le duc de Lorraine , auquel on faisoit le plus d'injustice, bien qu'en apparence ses intérêts fussent plus chers aux confédérés que ceux des autres princes, et les moins contestés par la France.
Cet orage, excité par les alliés, ne fut pas capable d'ébranler les Hollandais : ils continuèrent d'agir de la même manière qu'auparavant, sans avoir que peu d'égard à la satisfaction de leurs confédérés , excepté de l'Espagne en ce qui regardoit la sûreté de la Flandre. La nécessité où les Espagnols se trouvoient les obligea à paroitre contens, quoique dans le fond ils le fussent aussi peu que les autres ; de sorte que la paix étoit sur le point d'être signée par les ambassa^ deurs de France et de Hollande. Mais dans le même temps il arriva un incident imprévu qui pensa renverser entièrement tout cet ouvrage, renouveler la guerre avec plus d'animosité et d'égalité qu'auparavant, et engager l'Angleterre à se déclarer en faveur des confédérés ; ce qu'on avoit tant de fois inutilement tenté, et dont on avoit alors perdu l'espérance.
Les Français s'engageoient par le traité de paix à rendre aux Espagnols six villes en Flandre *, mais le
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temps de cette restitution ri'ëtoit pas précisément lâarqué dans les conditions du traité , les Hollandais aussi bien que les Espagnols entendant que ce devoit être dans le temps de la ratification dé la paix faite entre eux et la France , quand bien leurs alliés n'y seroient pas compris. Mais lorsque le traité fut prêt d'être signé , le marquis de Balbacès youlut savoir pltjA particulièrement l'intention des Français sur cet article. Leurs ambassadeurs répondirent sans façon que le Roi leur maître étant obligé de faire rendre à la Suède tout ce qu'elle avoit perdu dans cette guerre, îl ne pouvoit pas faire évacuer les villes de Flandre , jusqu'à ce qu'on eût rendu aux Suédois celles qu'on avoit prises sur eux; et qu'il croyoit que la rétention de ces places étoit l'unique moyen de porteries princes du Nord à accepter la paix.
M. Beverning fit savoir à ses maîtres cette nouvelle prétention de la France, et les Etats lui ordonnèrent de déclarer àtix ambassadeurs de cette couronné qu'il ne {Pouvoit pas signer la paix , à moins que les Français ne s'engageassent de restituer les places de Flandre dans le temps de la ratification du ti^ité. Les ministres de France persistèrent dans leur première déclaration , et dirent qu'Us avoiént aussi ordre pcH sitif de leur cour d'insister sur la restitution des villes prises sur les Suédois leurs alliés. Cela obligea les Etats de dépêcher incessamment M. Yan-Leewen en Angleterre, afin d'informer le Roi de cet incident, et de savoir sa résolution sur un point où la paix de la chrétienté et la sûreté de la Flaïkdre en particttlier étoiènt si fort intéressées. Le Roi eut d'abord de la peine à croire ce que M. Van-Leewen lui dit; inais
DU GHETALIER TEMPLE. [1678] ÎI77
ayant enyoyë chez r^mba$5a<jieur de France pour en savoir la vérité, et ce ministre ayant ayoué que son maître avoit dessein de garder ces places jusqu'à ce que la paix générale fut conclue et la Suède isatis-» faite , Sa Majejsté fut surprise et fâchée du pi^oc^dé de la France. Je reçus ordre le lendemain de me rendre au comité du conseil pour les aQaires étrangères, où le Rpi déclara qu'il ayoit résolu de m'ei|ivpyer ii^ççs* samment en HoUande poi;ir signer mi traité avçç le$ £tat/s, par lequel ils s'bbligeroient de continuer la guçrre ; et Sa Majesté s'engagerpit d'y ei^trçr , en ça* que la France ne consentît pas dans un certain temps limité k évacuer ces villes. ï^ie duc appuya cette proposition avec beaucoup de feu, et dit à tout 1^ comité qu'il paroissoit clairement par cette démarche que la France n'agissoit pas sincèreipent dans le traité d§ paix ; que cette couronne ambitieuse visoit à la mp-^ narchie tmivçrselle, et quçdans l'état où se trouvoit la chrétienté il n'y avoit que Sa Majesté seule qui fujt capable de Ten empêcher. Tous les seigneurs du con^' seil convinrent si unanimement de cette propo^tipn, qu'il n'étoit pas possible de s'imaginer que cette ré^ soltitionne fût ferme et constante, malgré la foiUessp et l'inconstance de toutes celles que nous avions prises auparavant. Le Roi prit lui-méne la peine de près* ^r Van-Leewen de paâsçr en Hollande avec moi , pour persuader les Etats dé sa sineérité, et de la ferme résolutiou où il étoit de ppurstiivre les mesures qu'il venoit de prendre; et Sa Majesté se chaijgea de faire les excuses envers les Etats ses maîtres pour ^e voyage^ €]u^il faisoit sans leur consentement. «
Comme je fus sur le point de partir, M. Godolfin,
qui ëtoit arrive depuis peu de Hollande , me dit que si je portois les Etats à accepter le traite propose par le Roi, il feroit ses efforts auprès du parlement pour l'obliger à faire ériger ma statue. Je rapporterai dans la suite le succès de cette proposition.
M. Van-Leewen et moi partîmes en juillet 1678 dans deux yachts : nous nous rencontrâmes bientôt à La Haye, fentraî d'abord en conférence avec les commissaires pour les affaires secrètes , et Tun d'eux me dit pour compliment qu^ls regardoient mon arrivée en Hollande comme celle des hirondelles, qui mènent toujours le beau temps avec elles.
Lé prince me reçut avec la plus grande joie du monde : mon message lui faisoit concevoir Vespé^ rance de continuer la guerre, ou tout au moins d'obtenir pour ses alliés les conditions de paix que la violence d'un parti formé dans Amsterdam, et qui s'étoit ensuite répandu dans le reste des Sept-Provinces, lui avoit arrachées des mains.
Pour faire quelque ouverture à cette négociation , je concertai avec M. Van-Leewen d'aller dîner à sa maison de campagne avec messieurs Hoeft d'Amsterdam , Van-Tilt de Harlem , Paats de Rotterdam , et deux ou trois autres des principaux bourgmestres qui avoient avancé ou plutôt précipité la paix sur les conditions proposées par la France. Nous entrâmes après dîner en grande conférence, et M. Van-Leewen les assura avec beaucoup dé zèle de la sincérité de la résolution que le Roi venoit de prendre : il seconda fort vigoureusement tout ce que j'avois à dire sur ce sujet, et il est certain que ses discdui's eurent d'autant
plus de force sur l'esprit de .ces messieurs qu'il avoit ^të lui-mâme un des plus ârdens pour la paix.
Je ne doutois point que le prince n'attendît avec beaucoup d'impatience le succès de no^re entrevue , et cela m'obligea de me rendre auprès de lui dès le soir même, afin de lui en apprendre des nouveUes. Je lui dis tout ce que je crus avoir remarque dans notre conversation; que M. Paats ëtoit incurable, et qu'il falloit le considérer ainsi; mais que tous les au-<très ëtoient gens d'honneur, et bien intentionnés pour leur patrie; qu'à la vérité ils avoient été trompés, premièrement par l'ombrage que le mariage de Son Altesse en Angleterre avoit fait naître , ensuite par la crainte qu'ils avoient que notre cour ne fût entièrement dans les intérêts de la France , et enfin par les offres avantageuses que cette couronné leur avoit faites; que le refus que la France avoit Mt de rendre les six villes aux Espagnols avant la satisfac-^ tion de la Suède les avoit un peu éclairés ; que je ne doutois pas que toutes les villes de Hollande ne s'éveillassent là-dessus, et que cette démarche des Français ne les portât à recevoir agréablement dans cette conjoncture la proposition de Sa Majesté. Ce que j'avois prévu arriva : M. Hoeft proposa à Amsterdam d'éprouver la sincérité que les Français pouvoient avoir dans le traité par l'évacuation des villes espagnoles , et à moins dé cela de continuer la guerre. Sa proposition fut approuvée en dépit de Walkenier, et ensuite toutes les autres villes prirent la même résolution ; de sorte que voyant du jour à ma négociation , je la commençai, et en six jours je conclus un
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traité p^r lequel il était porté que les Français déctar reroient , quatorze jours après la d^te dudit traité , qu'ils évacûeroient les yillesi espagnoles ^ qu'en cas de refus la Hollande continueroit la guerre, et que l'Ang}etefre 1^ déclareroit i|ice^amment à la France^ conjointemeiil: ayec les Et^ts et Iç» au|rie^ alliée.
On ne sai^rolt s'imaginer combien ce traité £ai fa-yprabte ^ T^utorité du prince d'Orange : les Etats £K>iiviiirent ppur lors qu'il avqit porté un jùgemei^t pljuis sglide qu'eux sur le3 mesures qu'on devoit air tendre de la France et de l'Angleterre,, On s'aperçut qn'onayoitentoirtde spupçonâer l'Angleterre de laàmr yai^e £oi dans les offres qu'elle nYoit toujours faites d'entrier en guerre , et que les Français aYoiant eu si peu de sincérité dans les démarclies qu'ils avoient flûtes pour la paix, qu'après ayoji^^^l^é tant^ difficultés, ils avoient bloqué Mons, la meilleure des places frontières de 1j^ Flandre espagnole , dans l!eSr péi^tnce que cette ville tomln/eroit entre leurs mains avant la fin du terme qu'on leur avoit marcpié pour la conclusion ou pour la rupture de la paix. ^
Le prince se prépara avec une diligence incroyable pofir aller secourir Mons , et dix mille Anglais qui étoient déjà débarqués en Flandre eurent ordre 4é majcdier incessammyent pour joindre son armée. I| se mijt en campagne , dans une forte persuasion que la giUerre coptinueroit : il croyoit que l'honneur dje^ Ff aaçais étoit trop intéressé dan$ l'étacuation de ces places , et que quand bien ils y consentiroient , l'Es-^ pagne ne pdUrroit pad^ signer le traité de pai^ dans le temps fimité , sans quoi les Etats ne la vouloient pas conclure. Il espéroit d'ailleurs de livrer bataille à
l^rmë^ de France avant que le terme marqué poiir la conclusion de la paix f^t expire, et il avoit rësQlu de secourir Mons, ou, de mourir dans T^ntr^prise, que la paix se fit ou non ^ de sorte que ta continuation de la guerre parpissoit inévitable. Mais personne, depuis Salomon, n'a jamais ass^? bien considéré combien les choses du monde sont sujettes au teqaps et au hasard^ combien les hommes les plus sages et les plus éclairés se trompent dans les jugem^ns qii'ils font sur Içs évén^me^ns futurs, quelque apparence qu'ils voient à leurs prédications ^ et cbmr bien d^. fois il arrive que les plus grandes révolutions dépendent de gu^lques petits accidens, de quoi la suite de cette entreprise est une des preuves les plus authentiques.
Aprè&.que le traité entre le Roi et la Hollande eut été signé et signifié à la France, il n'y eut point d'artifice c[ue cçtte co^ronn^ p^ mit en usage pour tirer l'affaire en longuei;ir, méthode qui lui avoit si bien réu/tôijà Londres. Elle offrit premièrement d'entrer en traité sur cette affaire à Saint-Quentin , ensuite à Gand, où le BUji luj-jnêrae entreroit «n conférence avfec tels jypibassadeurs que les Hollandais youdroient lui envoyer. lV|ais les Etats demeurèj^ent fermes dans lei^ résolution : ils déclarèrent qu'ils se tiendroient içiyiolab|ement attachés au traité conclu avec Sa Afa-^ jesté Britai^nic|ue , et persistèrent dans ce sentiment jusqu'à cinq jours devant que le terme donné aux Français jfût e?cpiré. H arriva -pour lors d'Angleterre un nppimé Ducrps : c'étoit un moine français qui depuis quelque temps avoit quit^ son froc pour une jupe , et s'étoit si bien insinué dans la cour de Suède ,
aSa [1678] MÉMOIRES
qu'il en avoit obtenu une commission pour être une espèce d'agent en Angleterre. Dès qu'il avoit été à Londres, il s'étoit entièrement dévoué à M. BariUon, ambassadeur de France , sous prétexte d agir pour les intérêts de la Suède. J'avois dépêché un secrétaire en Angleterre pour y porter le traité conclu avec les Etats ^ et environ huit jours après ce Ducros m'apporta un paquet de la cour, par lequel je reçus ordre de me rendre incessamment à Nimègue, afin d'y faire tous les efforts qu'il me seroit possible au nom du Roi pour porter les ambassadeurs de Suède à déclarer à ceux de F^rance qu'ils consentiroient non-seulement que leur maître fît évacuer les villes de Flandre , mais même qu'ils le prieroient que , pour le bien général de la chrétienté , il ne différât pas plus longtemps la paix, sans avoir égard à l'intérêt particulier de la couronne de Suède. Je reçus ordre aussi d'assurer en même temps ces ambassadeurs que dès que la paix seroit faite le Roi feroit tous ses efforts pour faire rendre aux Suédois tout ce qu'ils avoient perdu par cette guerre.
Jamais homme n'a peut-être été si surpris que je le fus de cette nouvelle , mais le pensionnaire Fagel en fut tout étourdi : il me vint trouver, et me dit tout le contenu de mes dépêches avant que j'en eusse parlé à personne. Il m'apprit de plus que Ducros en avoit adroitement informé tous les députés des villes^ qu'il leur avoit dit que les deux rois étoient entièrement convenus des conditions de la paix -, qu'il m'avôit apporté des ordres pour me rendre à Nimègue, et que ie devois y trouver à mon arrivée des lettres de milord Sunderland, ambassadeur d'Angleterre à Paris,
DU GHEVÀLIEK TEMPtE. [1678] a83
avec tous les articles conclus entre les deux couronnes.
Je ne prétends pas déterminer par qui et comment Ducros avoit obtenu cette dépêche -, mais à mon retour en Angleterre le duc me dit qu'il n'en avoit rien su qu'après qu'il avoit été parti , ayant été à la chasse toute cette matinée. Milord trésorier me dit tout ce qu'on peut dire pour s'en excuser, et je n'en parlai jamais au secrétaire d'Etat Williamson-, mais le Roi me dit plaisamment que ce coquin de Ducros avoit été plus fin qu'eux tous. Tout ce que je pus appren-^ dre en cour sur cette affaire fut que ces ordres avoient été expédiés un matin dans une heure de temps dans l'appartement de la duchesse de Portsmouth , par l'intervention de M. Barillon. Quelques efforts que notre cour fît ensuite pour réparer ce coup, elle n'y put jamais réussir, et ce seul incident changea entièrement la destinée de la chrétienté ^ à quoi il y avoit si peu d'apparence , que même avant l'arrivée de Du- Ctos les ambassadeurs de Suède à Nimègue avoient fait une semblable déclaration à ceux de France, el leur avoient dit que je devois partir de La Haye pou? les y porter.
Quand j'arrivai à Nimègue, il ne restoit plus que tjrois jours du temps donné aux Français par le traité conclu entre le Hoi et les Etats pour se déterminer à évacuer les villes espagnoles , ou à continuer la guerre contre l'Angleterre, la HoUande, et tous les autres confédérés. Je trouvai que tout le monde étoit persuadé que la paix ne se feroit pas 5 et, à parler franchement, il y avoit beaucoup d'apparence. Les ministres de France avoient délivré à ceux de Hollande ,
en forme de manifeste, plusieurs raisons pour lesquelles le Roi leur maître ne pouvoit pas conçeutir à rendre les villes de Flandre qu'avaiit toutes choses Ton n'eût entièrement donné satisfaction à la Suède , dont les intérêts lui étoient autant chers que les siens propres, offrant cependant d'accepter tels expédiens que les Etats voudroient faire proposer, soit à Nimègue , soit à Saint-Quentin ou à Gand. Les ambassadeurs de Hollande répondirent par écrit que cela n'ëtoit plus possible; que, depuis Jes difficultés qaih avoient fait naître sur Tévacuation des places espagnoles , les Etats leurs maîtres avoient signé un traité avec l'Angleterre ; qu'ils ne vouloient pas s'en départir , non plus que du terme fixé , qui devoit décider du sort de la guerre ou de la paix; que n'y ayant presque plus de temps à écouler, il «eroit inutile de députer à Saint-Quentin ou à Gand, et qu'il n'y avoit point d'autre expédient que d'évacuer ces villes. Après cette réponse , les ministres de France déclarèrent à ceux de Hollande que le Roi leur maître étoit résolu, à la prière des Suédois, de ne retarder pas plus longtemps la paix à leur considération -, qu il consentiroit à l'évacuation des villes de Flandre, pourvu quç les Etats lui envoyassent des députés pour traiter avec lui, et assurer qu'on donneroit satisfaction à la Suèdfi ce qui étoit également l'ii^ntioii^edf^ dexi^c partis. Mais les ambassadeurs de Hollande répondirent vigoureusement encore que leurs maîtres ne pouvoient point faire une telle dépuration, et que si le terme fixé par Ipur traité avec l'Angleterre étoit unie fois passé , il n'y âvoit point de remède , et qu'il falloit continuer Isf guerre. Les Français répliquèrent' que
leurs mains ëtoient liëes, et que sans cette députation ils ne pouvoient pas procéder plus loin : de sorte qu'on dësespëroit de la paix , avec d'autant plus d'apparence opsre dans le même tetiips le duc de Luxembourg |)ressôit Mons , et le marëchal de Schomberg jtnenaçoit Cologne , et demandoit une prompte satisfaction sur l'argent qui avoit ëtë saisi aux Français dans cette ville pendant le congrès qui s'y étoit tenu. Bruxelles même ëtoit dans une grande inquiétude de se voir entourëe de tant de troupes françaises. Tout cela faisôit que les ministres des allies se tenoient (;omme assures de ce qu'ils avoient si long-tefnps dësirë , c'ëtoit de pouvoir continuer la guerre conjointement avec l'Angleterre 5 car ils ne pouvoient pas s'imaginer que les Français voulussent cëder un point qu'ils avoient si long-temps et si publiquement conteste-, et que s'ils lie le cëdoient pas, les Hollandais souffrissent que leurs ambassadeurs signassent. )è traité de paix sans l'Espagne. Il y avoit d'ailleurs trop peu de temps à couler pour que les deux couronnes pussent faire un traité particulier , n'y ayant rien de digéré sur cette affaire.
Enfin arriva le jour fatal marqué par le traité de Là Haye , qui devoit donner à la cbrétiehté une -soudaine paix ou une longue guerre. M. Boreel, qui avoit été envoyé d'Amsterdam aux ambassadeurs de HoI« lande à Nimègué , alla ce jour-là de fort grand matin chez les ministres de France-, et après quelques confët^encès avec eux les trois ambassadeurs de cette couronne allèrent chez ceux de Hollande , et leur déclarèrent qu'ils avoient reçu ordre ^e consentir à Tévacuâtion des villes de Flandre, et de signer la paix. Si
continuer la guerre. Gela irrita teltément plusieurs ministres des alliés, qu'ils protestèrent hautement contre les ambassadeurs de Hollande, espérant par Jade les empêcher de signer la paîx ^ans avoir reçu de rtouveaùl ordres de leurs maîtres. Mais tout cela île Servit de rien -, M. Beverning fut inébranlable , et l'affaire fut faite. ^
Le jour après que4a paix fut signée, je reçus par un exprès les ratifications dû traité conclu à La Haye entre le Roi mon maître et lés Etats , avec ordre d'en faire iricessamment l'échange. C'étoit une démarche si opposée aux dépêches que j'avois reçues par Ducros, et aux suites qu'elles avoient eues, que les ratifications de ce traité me parurent entièrement inutiles. Je partis pourtant incessamment pour La Haye; et le lendemain de mon arrivée je fis l'échange des ratifications, Suivant Tordre que j'en avois reçu.
Je trouvai que le Pensionnaire et plusieurs autres députés des Etats étoiçnt fort mal satisfaits de la paix, et plus encore de la précipitation que M. Beverning avoit témoignée en signant la paix le même jour que les Français avoient ofiert d'évacuer les villes de Flandre , sans avoir voulu attendre de nouveaux ordreîs des Etats sur ce sujet. Ils dirent qu'il avoit outre-passé ses ordres; ils parlèrent de le mettre en àflTaire pour cela, de désavouer ce qu'il avoit fait, (favoir recours au traité conclu avec Sa Majesté qui venoit d'être ratifié, et de continuer la guerre conjointement avec TAngletérre. Ils étoienli d^autàht plus polté^ â fréfei, t[u'iîs Vôyôîéût que la France ne vouloît paé s'y engager, et qu elle avoit ihiéux aimé rabattre quelque chose de l'orgueil et de la fierté qu'elle
DU GHETAUER TEMPtE. [1678] aSg
avoit toujours fait paroitre en traitant avec ses voisins, soit dans les paix ou dans les guerres. Mais d'autres députes, particulièrement ceux de la ville d'Amsterdam, déclarèrent qu'ils étoient contens du traité de Nimègue : ils dirent que la foiblesse de leurs alliés, surtout de l'Espagne, et l'irrésolution de l'Angleterre, avoient rendu la paix absolument nécessaire à la Hollande *, que la précipitation de leurs ambassadeurs devoit être excusée sur la nécessité qu'il y avoit eu de faire cette démarche, puisque le temps qu'il auroit fallu employer pour envoyer à La Haye auroit engagé les Etats à continuer la guerre suivant le traité conclu avec l'Angleterre.
Pour rendre justice à un chacun, je dirai que je n'ai jamais vu ni lu qu'aucune négociation ait ét^ ménagée avec tant d'habileté et d'adresse que celleci le fut de la part des Français , particulièrement àe-r puis le mariage du prince d'Orange, qu'on avoit cru d'abord fatal pour eux , et qu'ils tournèrent dans la suite si fort à leur avantage. Il est certain qu'ils n'avoient pas dessein de continuer la guerre si l'Angleterre embrassoit le parti des confédérés, parce que la puissance de ce royaume et l'humeur du peuple n'auroient pas manqué de faire pencher la balance de ce côté-là : d'où l'on peut conclure que la France auroit accepté sans hésiter toutes les conditions de paix que le Roi auroit voulu prescrire pendant le cours de sa médiation. Les Français estimoient beaucoup plus nos troupes que celles des alliés , et principalement depuis les grands services qu'ils en avoient reçus contre les Allemands; et ils craignoient d'ailleurs que notre flotte étant jointe à celle de Hollande, nous ne T. 64. 19
Sig^ [1678] MÉMOIRE
fiissions quelque de^sceute sur leurs côtes , quiiànroii pu àYQir de dangereuses suites, à Cause des ioécoii*teutameu3 du peuple. Outre cela, ils prévirent sage-^ ment une autre con^quence qui leur auroit été plus fatale en deux ans que tout le reste ne le leur ayoit été : il^ considérèrent que la principale source de lâ grandeur de leur Etat venoit du gr^nd nombre des iiûkarchandises et denrées que les nations voi^iiçs tit roient de la production de leur terre ou de l'industrie de leurs ouvriers. S'ils avoient eu guerre avec TAn-^ gleterre , tous ces canaux par lesquels ces immenses richesses couloient dans la France auroient été bou^ chés , excepté du côté dltalie , qui est fort peu con-^ sidérable, parce qu'elle ne prend ni les vins, ni le sel, ni les modes des Français ; au lieu que les autres na« tipns au nord de TEurope font une infinie dépense pour ces choses, et portent des sommes immenses dans ce florissant royaume, qui, à mon sentiment, est plus favorisé de la nature que tous les autres du monde.
La perte de cet avantage, fondé sur la nécessité, la folie et le luxe des autres nations , auroit fait sentir k cette couronne en deux ou trois ans une si grande foiblesse dans les nerfs de la guerre, et réduit ses su^ jets à une si grande pauvreté, que quand les alliés n'auroient fait autre chose contre la France, c'en au^ roit été assez pour consumer ses forces et sa idgu^r. Les Français étoient trop prudens pour ne prévoir pas ces dangers , aussi ne voulurent-ils jamais s!y exr poser ; et comme le mariage du princç d'Oi^aqg^ leuic faisoi|; craindre ce revers, ils Q'en témoignèrent au* cun ressentiment contref le Roi, mais au cQnitriiire ils
DO CHEVALIER TEMPLE. [1678] agt
se servirent adroitement du bon naturel de ce prince pour faire tourner ce mariage à leur avantage , en l'obligeant de proroger le parlement imm^^diateiment après ; ce qui fit voir à rAngleterre et aux pays étrangers qu'ils avoient encore beaucoup d'ascendailt sur notre cour. Ils éludèrent ensuite les effets qu^n attendoit dii voyage de milord Duras , et le plan de là paix que Sa Majesté avoit dressé ; et pour y réussir ils se plaignirent d'abord de Tamitié du Roi, et firent traîner l'affaire en traité. Pendant qu'ils amusiôient ainsi notre cour, ils &isoient leurs afl^ires en Hol* lande, et méhie avec plus d'adresse et plus d'artifice : ils eœt^oîsonnèrent l'esprit du peuple par l'ombragé qu'âa lui firent prendre au sujet du mariage du prince, et ibi semèrent qu'on avoit formé un dessein contre leurs libertés, et que le moyen qu on prenoit pçur le &if e réussir étoit d'épuiser lé peuple , en continuant; la guerre sans aucune nécessité. Ils unirent deux fac*tions opposées à Amsterdam, et trouvèrent le secret de les porter toutes deux a faire la paix aux conditions (pi'ils offrirent eux-mêmes , afin d^éviter celles que le Roi avoit proposées. Après que la plupart des Etats les eurent acceptées, ils firent savoir à Sa Majesté qu'ils éfbîent assurés de la paix de ce câté4à, et lui firent offrir, dé même qu'à ses premiers ministres, par siHi ambassadeur à Paris, dé grosses sommes pouip kpioTteif à consentir à une paix dont la Hollande elle^ mente étoît cbiitente. Dès que lés Etats furent entièreinent résolus à la {iaii, forcés par la faction d'Amsterdam, et par là crainte qu'ils aVoient des armes de h France api^ès la prisé de Gaiid ^ et le danger qui menaiçoit Anverê , les Français crurent que les Hol-
landais avoient une si violente inclinatibti pour la paix, et qu'ils ëtoient si mëcontens des irrésolutions de la cour d'Angleterre, qu'ils pouvoient bien agir fièrement avec eux au sujet de l'intérêt de l'Espagne ;^ et ce fut pour lors qu'ils déclarèrent qu'ils n'évacue roient pas les villes de Flandre , que la Suède n'eût reçu satisfaction sur les pertes qu'elle avoit faites. Je sais bien t|Ue les politiques ont dit que la France avoit fait là une fausse démarche-, mais je n'ai jamais été de leur sentiment, parce que, dans la situation où étoient pour Iprs les affaires , il y avoit toutes les apparences du monde qu'eHe réussiroit dans sa prétention. Les Français n'avoientpas lieu de croire que l'Angleterre, et la Hollande s'intéressassent dans cette iaffaire au point qu'elles firent, et que nous pussions prendre si projtnptement des mesures aussi justes que nous en prîmes sur ce sujet par le traité conclu à La Haye au mois de juillet. Ce fut alors qu'ils mirent tout en usage pour rompre ces mesures : ils firent leurs efforts pour mettre Iaffaire en négociation, et témoignèrent aux tats une condescendance extraordinaire, et même plus qu'ils n'en avoient jamais témoigné aux plus grands rois. Ils répandirent leur venin sur la dépêche queJDucros m'apporta, et en publièrent artificieuse- Dfient.tout le contenu, bien qu'on m'écrivît de notre cour que cette dépêche étoit du dernier secret. Ils déclarèrent en même temps qu'ils ne se relâcberoient jamais sur les difficultés qu'ils avoient faites que par ' un traité , afin d'endormir par là les confédérés, et les empêcher de prévenir un coup dont ils ne se doutoient point, dans la pensée que l'honneur de la France y étoit trop engagé. Ils continuèrent d'agir de cette ma*
DU CHEYAUER TEMPLE. [1678] 293
nîère jusqu'au dernier jour du terme qu'on teur avoit donné pour se déclarer; et leur secret fut si rèlir giéusement gardé, que personne n'en eut le moindre soupçon, non pas même le matin qu'ils se déclarèrent. Ils attendirent précisément ce dernier moment, afin que les ambassadeurs de Hollande n'eussent pas le temps d'en avertir leurs maîtres, de crainte que si les Etats en étoient avertis, ils ne voulussent pas signer la paix sans le consentement de l'Espagne ; et comme le terme qu'on leur avoit donné étoit un peu court, ils appréhendoient qu'il ne fut expiré avant qu^on ne reçût ce consentement, et qu'ainsi ils ne demeurassent ^exposés aux dangers qu'il y avoit à craindre par le traité entre l'Angleterre et les Etats-généraux.
Voilà comment les Français firent la paix avec la Hollande, ôtant par là au Roi tous les prétextes légitimes d'entrer, en guerre après les grosses dépenses qu'il avoit faites pour mettre une armée sur' pied, et pbùr en transporter une partie en Flandre, et après les grandes espérances que ses sujets en avoient coeçues. L'Espagne fut contrainte , d'une nécessité indispensable, d'accepter les conditions de paix que les Hollandais avoient négociées pour elle-, ce qui laiissa la paix de l'Empire et la restitution de la Lorraine entièrement à la discrétion de la France. Tout ce que je viens de rapporter me fait encore conclure que la conduite des Français dans toute cette affaire à été admirable , et qu'il est très-vrai , selon le proverbe italien , que gli Francesi pazù sono morti. Nos con-^ seils au conti^ire et notre conduite ressembloieat à
ces îles flottantes que les vents et la marée chassent d'un côté et d'autre. Le Roi étoit porté, par ses in^
cUnations naturelles, à garder les meftores qa^il arint plaises avec la France ^ et par conséquent à procurer une paix giënërsJe qui rompit la forte idliaiatce qu'il y avoit contre la France^ Le peuple et le parlement avaient une violente inclination d'engager le Roi dana la guei:re ) mais les mitiiatres balanfoient entre la crainte de Êiire mal leur cour, ou de s'attirer la haine de la chambre des communes, dont le Roi avoit ton* jours besoin à cause de ses grandes dépenses. C^est à ces différentes dispositions qu'il faut attribuer les ir* résolutions perpétuelles de notre cour, que ceux qui n'étoient pas bien instruits des afikires croyoient beau-> aoup plus mystérieuses qu'elles ne l'étoient dan^ le &nd. Il arriva enfin un accident qui obligea la cour à prendre effectivement la résolution d'entrer en guerre , mais ce fut trop tard« U est bien vrai qu'on envoya en diligenee les ratifications du traité conclu en juillet avec les Etats-généraux ^ mais elles n'arri*^ vèrent que le jou^ après que les Français et les Hol^ landais eurent signé la paix, et cela ne servit qu'à Hire croire aux Etats que le Roi n'avoit jaçiais eu un véritable dessein de ratifier ce traité, et qu'il avoit toujours été dans les intérêts de la France. Le voyage de Ducros , et l'ordre que je reçus de me rendre à Nimègue dans un temps que ma présencoj^ëtoit abso^ lumei^t nécessaire à La Baye, soit pour l'atifier le traité, soit pour entretenir les Etats dans la réskâu^ tion qu'ils avoient prise., donnèrent lieu aux soup* çc«iS'qu'on.eut de la sincéril^ du Roi. ■ ^ •
C'est .ainsi que s'évanouit en fumée tetto négociatfon qui étoit sur le point de prodiiire de si grandes flammes^ Ij^a Fraisée, après avoir fait ta paix avec la
DU CHETALIER IBl^PLE. [1678]. JigS
HoUande, fit peu d'ëtat du resté des confédérés , et ne tëmoigiia pas grand empressement pour entrer en traite, croyant bien de pouvoir jouer à jeu sur avec eux. L'Angletdrre se voyoit menacée d'une cruelle eoQTukîon, et pour s'en délivrer elle auroit bien sou*^ faaité d'entrer en guerre si la Hollande y avoit voulu consentif ^ mais les Etats ne pouvoient pas avoi^ assel de confiance en nous pour risquer l'avantage qlîi leur' revenoit du négoce sur les évënemens d'une guerrto. dans laquelle ils croyoient leurs voisins plus inlérear ses qu'eux.
Environ deux ou trois jours après que j^ fus. arrivé à La Haye et que j'eus fait l'échange des ratifications »: nous reçûmes nouvelle du combat donné à Mons entré le prince d'Orange et l'armée de France, soiis le com^ mandement du duc de Luxembourg, qui s'étoit posté très-avantageusement avec l'élite des troupe^ françaises pour empêcher que le prince ne secourut lVIons« Je me souviens que le jour que la paix fut signée à Nimègue entre les Hollandais et les Français^ je dis. au maréchal d'Estrades qu'il pourroit bien arriver que nous aurions en un même jour un traité de p^^ signe et un combat donné, et que je voyois beaucc^p do jour à^ela. Il me répondit qu'il n'y avoit rien à crain** dre de ce côté-là, et que le duc de Luxembourg lui avoit écrit qu'il étoit si bien retranché, que quand il n'auroit que dix mille hommes et le prince quarante , il ne gereit jamais forcé, au lieu que son armée étoH aussi forte que celle de Hollande. Il n'est pas besoin que je rapporte une action si connue de tout le monde: je dirai seulement que malgré les grands désavantages que le prince avoit, soit à cause de ces marches pré-
cipitëes qui avoient harassé son armée , soit à caose dtt poste avantageux que ses ennemis occupoient; et qu'ils ayoient fortifié avec tout Fart imaginable , il attaqua, le i4 d'août, les Français avec tant de résolution qu'ils en furent surpris*, il les poussa si vigoureusement, qu'après un sanglant combat il les mit en désordre. La nuit sépara les combattans, et empêcha la fin dç l'action. On demeura d'accord que si le prince avoit eu la liberté de pousser sa pointe le lendemain, avec sept ou huit mille Anglais qui étoîènt près de joindre son armée, il auroit, suivant toutes les appa-i rences, non-seulement secouru Mons, mais encore pénétré en France , dessein qu'on avoit toujours formé depuis le commencement de la guerre , mais qu'on n'avoit jamais entrepris. Un officier français qui étoit présent au combat (0 dit à ce sujet qu'il estimoit que c'étoit la seule action héroïque qui se fut faite pen-i dant tout le cours de la guerre.
Le jour après la bataille, le prince reçut avis de grand matin, de la part des Etats, que la paix avoit été signée à Nimègue •, de quoi il avertit incessamment le duc de Luxembourg. Après les complimens hits d'un coté et d autre , le duc souhaita de voir le prince : on en convint, et ils se rencontrèrent à la léte de leurs principaux officiers. Tout se passa avec *beau-f coup de civilité , et les Français témoignèrent beaucoup d'empressement à voir ce jeune prince qui avoit déjà tant fait de bruit dans le monde , et qui , le
(i) uéu combat : Ce combat fat livre à Saint-Denis près Alons. On considère comme certain c|ue le princçcPOrange, espérant surprendre le maréchal de Luzemboarg, Tattaqaa le i^ août, ^oicpi^il eût reçu le i3 la nouvelle du traité de paix signé le lo à Nimègue, entre la France et Is Hollande, Le combat fut sanglant, et Tavantage resta aux Français,
jour auparavant, a voit soutenu avec tant de vigueur un combat si inégal que celui de Saint-Denis. Les amis du prince firent, aussi bien que ses ennemis, plusieurs réflexions sur cette bataille : quelques-uns dirent que Son Altesse savoit avant le commeAcement du combat que la paix avoit été signée ; qu'il avoit trop hasardé les forces des Etats et fait un tropgrand sacrifice à son honneur, puisqu'il ne lui en pouvoit revenir aucun avantage. D'autres dirent que les lettres que les Etats écrivoient au prince pour l'avertir que la paix avoit été conclue étoient, à la vérité, arrivées au camp avant le commencement du combat, mais que le marquis de Grana les avoit interceptées, et les avoit cachées au prince, dans l'espérance que cette action pourroit empêcher les effets du traité. Je n'ai jamais pu être informé de la vérité de cette affaire : ce qu'il y a de certain est que le prince d'Orange ne pouvoit finir la guerre avec plus de gloire , ni témoin gner un plus grand ressentiment qu'on lui arrachât des mains une si belle occasion en signant si précipitamment la paix, qu'il n'avoit jamais cru que les Etats pussent signer sans le consentement de l'Espagne. Il fit pourtant retirer son armée dès qu'il fut averti de la chose, et il s'en retourna à La Haye, laissant aux Etats le soin de finir le traité entre la France et l'Espagne *, à quoi les ambassadeurs hollandais à Nimègue s'employèrent avec beaucoup de zèle et de diligence, non pas comme parties çxx comme alliés, mais seulement comme médiateurs. Le chevalier Jenkins, qui étoit encore sur les lieux , ne voulut se mêler de cette çiffaire ep aucune manière, voyant bien que notre cour n'y vouloit savoir aucune part, non plus quedanslapaix
SgS [l^?^] MEMOIRES
particulière conclue entre la France et la Hollande. Le prince ne demeura que peu de jours à La Haye, et il en partit pour Dieren, dans le dessein d'aller prendre le divertissement de la chasse dans le Yelow, comme ayant peu d'autres choses à faire. Mes afiâires m'appeloient dans ce même temps à Amsterdam \ et comme je pris congé de lui , il me pria de &ire ses compliméns à M. Hoeft le principal bourgmestre, et de lui dire que Son Altesse le prioit de n'être attaché à ses intérêts qu'autant qu'il les trouveroit conformes à ceux des Etats. Je le fis, et M. Hoeft me répondit généreusement qu'il me prioit d'assurer le prince qu'il suivroit sou conseil, et qu'il seroit inviolablement attaché aux intérêts de Son Altesse pendant qu'ils s'ac** corderoient avec ceux de sa patrie •, que si le prince s'en départoit , il seroit le premier à s'opposer à ses desseins^ mais que jusque là il ne soupçonneroit ni ne censureroit jamais sa conduite , parce qu'il savoit fort bien que la niine de son pays étoit inévitable, à moins qu'il n'y eût une mutuelle confiance entre Son Altesse et les Etats. M. Hoeft demeura dans ce sentiment jusqu'à sa mort ^ et l'on peut dire qu'à sou exemple cette grande ville, qui avoit toujours eu de l'ombrage de la conduite du prince, commença de se confier en lui, non-seulement à l'égard de sa conduite, mais encore pour l'administration des affaires de l'Etat.
Pendant que je demeurai à Amsterdam, j'étois tous les jours en conversation avec M. Hoeft. C'étoit on homme de mérite , qui avoit grande autorité dans sa ville, sincère et savant, mais qui avoit outre cela l'humeur agréable, sans aucun artifice \ ce qui , à mon
DU GHEYAUI» TEMl^LE. {1678] d^
seMi e^t le plus gand eharmç d^ h cohTersation^ et qai e$t mfiaiment plus à çatimer que c^s esprits gé« nës dont quelques-i^iiis font tant de cas, eliqui sont plus amoureun d'eux-mêmes que ne le sont ceux qui se trouvent dans leur compagnie.
M« Hoeft m'invita un jour à dîner : j'ëtoîs fort en^ rhume, et je remarquai que toutes les fois que je cra*^ dois il y avoit une grosse servante qui nettoyoît avec un linge bien blanc le plancher que je gâtois. On se mit à parler de mon rhume , et de la ^^rande incom^ moditë que j'en récevois : je répondis qu'il m'incom-t modoit efiectivement, mais que le plus grand cha^ grin qu'il m'avoit donné venoit de la peine que cette pauvre fille en souffroit. M. Hoeft me dit là-dessus que je l'ëchappois belle ^ et que si sa femme s'étoit ren^ contrée au logis , ma qualité d'ambassadeur ne m'au^ roit pas sauvé, et qu'elle m'auroit jeté dehors pour avoir sali sa maison. Il ajouta en riant qu'il y avoit deux chambres dans son logis où il n'avoit jamais osé n^ettre h pied , et qu'il croyoit qu'on ne les ouvroit que deux fois l'année pour les nettoyer. Je lui répondis que je m^apercevois qu'il aimoit beaucoup sa patrie*, qu'il n'ëU>it pas seulement attaché aux intérêts de sa ville , mais même aux coutumes qu'on y observoit, parmi lesquelles j'avois appris qu'il y en avoit une qui établis* soit l'empire des femmes sur leurs maris. Il répliqua que cela étoi|; vrai , et que tout ce qu'un homme pou^ voit souhaiter à Amsterdam sur ce sujet étoit d'avoir voàe douce patronne, et cpi'il étoit assez heureux pour avoir une femme de cette humeur. Un autre magis-< trat qui dinoit avec nous, et qui étoit plus grave , dit là^ssus que M. Hoeft vouloit rire, mais que cette
3oO ['^7^] MÉMOIRE
coutume n'étoit pas plus établie dans Amsterdam que dans les autres villes qu'il connoissoit. Hoeft répondit brus(]Qement que la chose ëtoit telle qu'il la reprësentoit-, que cette coutume ëtoit fort ancienne , et que quiconque entreprendroit de la violer, ii verroit bander contre lui non-seulement toutes le^ femmes de la ville , mais encore tous les maris qui se laissent gouverner par leurs épouses, qui faisoient un trop fort parti pour qu'on y pût résister. Dans une visite que je fis après midi , on m'apprit plusieurs histoires surprenantes au sujet de la propreté générale de cette ville. U y en avoit quelques-iùnes de si extraordi-^ naires, que ma sœur crut qu'on les inventoit pour faire rire; mais le secrétaire d'Amsterdam, qui ëtoit de la compagnie, la priant de s'approcher de la fenêtre, lui dit : (( Voilà, madame, une maison où un (( de nos magistrats alla il y a quelque temps pour (c rendre visite à la maîtresse. Quand il eut heurté à it la porte, une grosse et puissante fille de la Nord- « Hollande vint demander qui il ëtoit : il lui dit son « nom , et lui demanda si sa maîtresse ëtoit au logis ? a elle répondit qu'oui, et là-<lessus il voulut entrer ^ a mais cette fille ayant remarqué que ses souliers n'é-< (( toient pas fort propres, elle le prit par les bras, le « chargea sur son dos, et le porta à travers deux « chambresjusqu'aupieddudegfé. Elle lui déchaulssâ « ensuite ses souliers, et lui donna une paire de pan- « toufHes sans lui dire mot; mais enfin quand elle eut (( fait cela elle lui dit que sa maîtresse ëtoit dans sa « chambre, et qu'il po%voit monter. »
Je suis fort aise de pouvoir par quelques historiettes égayer un sujet si sérieux et si fatigant que
DU CHETALIER TEMPLE. [1678] 3oi
celui-ôi. J'y ai ëtë si profondëment engage, que j'avoue que le seul sauvenir renouvelle encore en moi les cruelles inquiétudes que j'ai senties autrefois à cett€ occasion. Mais je reprends le fil de mon discours.
Après que k paix entre la Hollande et la France eut ëtë conclue, les ministres des confëdërës, particulièrement ceux de Danemarck et de Brandebourg, firent tous les efforts imaginables pour empêcher que les Espagnols n'acceptassent les conditions de paix que les Hollandais avoient nëgociëes pour eux^ Us dirent qu'il y alloit de leur honneur et de leur intërét y que ce qui leur restoit en Flandre par ces conditions ëtoit sans défense, et que cela^ne servirôit qu'à ëpuiser leurs troupes et leur argent-, que le dessein de la France ëtoit de rompre le nœud de cette alliance par ces traites particuliers, afin que les f^pagnoU ëtant abandonnes de tous leurs alliez , ils ne fussent pas en ëtat de s'opposer à la conquête de la Flandre ; et que les Français avoient lieu d'attendre cela, si l'Espagne n'avoit pas plus d'ëgard à son honneur et à ses traites que les ambassadeurs de Hollande ne vou-* loient qu'elle en eût. Ces derniers trouvèrent dans leur médiation plus de difiicultë qu'ils n'avoient cru, parce que les Français formèrent une nouvelle prétention sur la comté de Beaumont et la ville de Bouvignes, laquelle ils n'avoient jamais auparavant déclarée dans tout ce qui s'étoit passé entre les Hollandais et eux au sujet de TEspagne avant que la paix fût signée.
Toutes ces circonstances faisoient qu'on ne voyoit point encore clairement à quoi les Etats se d^termi- UQfoienty.et l'on doutoit qu'ils dépêchassent leurs
ratifications avant que le traité de FEspagne fût con^ du, bien cpe celles de France fussent arrivées à Nimègue dès le vingt^euxième du mois, et que M. d'Avaux eut reçu ordre de se rendre à La Haye pour y résider en qualité d'ambassadeur extraordinaire auprès des Etats, et que Tannée française se fât .retirée en France dans le même temps que celle de Hollande s'en étoit retournée de devant Mons. Il paroissoit d'un côté que les Français avoient effectif vement dessein de faire la paix ^ et de l'autre que l'Empire et les princes du Nord votdoient continuer ia guerre. Les Espagnols étoient irrésolus, et ne sa^* voient s'ils dévoient accepter ou refuser les coi^i** lions de paix que les Hollandais avoient négociées pour eux^ et les Etats même doutoient s^ils dévoient ratifier ce.q&e leurs ambassadeurs avoient signé, oa tout au moins le Ëiire avant que le traité de l'Espagne fût conclu.
Pendant cp'on étoit occupé à raisonner sur cette t^onjonctnre , et que les esprits étoient partagés en différens sentimens aussi bien qu'en souhaits , M. Hyde arriva d'Angleterre à La Haye vers la fin d'août. Comme je n'avois point été averti de son voyage, j'en fus surpris, et plus encore du sujet pour lequel on l'avoil envoyé avec tant de diligence. C'étoit pour dire mt Etats combien le Roi avoit été surpris d'apprendre que leurs ambassadeurs avoient ^gné un traité partie cufier avec la France sans y avoir compris l'Espagne', et sans aucune garantie pour l'évacuation des villes de Flandre dans le temps limité; et pour se plaindre de la précipitation des Etats, et en même temps da la pi^tention que les Frainçais formoient sur la comté
DU CHEVA.L1ER TEMPLE. [1678] }o3
de Beaumont et sur la ville de Bouvignes : ce qui re« tardoit la paix de TEspagne, et empéchoit qu'elle né fut conclue en même temps que celle de Hollande , bien que Sa Majesté eût toujours cru que c'étoit Tin-* tention des Etats aussi bien que la sienne. Que, suif ces considératiotis , le Roi croyoit et entendoit que le traite conclu au mois de juillet entre lui et les Etats devoit être mis en exécution , puisque la condition marquée par ledit traité étoit échue ; et qu'ainsi le; deux parties étoient obligées d'entrer conjointenient en guerre contre la France. Que si les Etats vou^ loient là-dessus refuser de ratifier le traité que leurs ministres avoient signé à Nimègue , le Roi déclareroit incessamment la guerre à cette couronne, et la poust seroit de la manière portée par les articles du traité ùài entre lui et les Etats.
Quoique M. Hyde ne pût pas m'apprendre la vé**' ritable source de cette démarche résoltue de notre cour, et qui étoit si opposée à la conduite que nous avions tenue dans toute cette affaire, il m'assura pour^ tant que cette résolution étoit sincère, et que la cour ne souhaitoit rien tant que d'entrer promptement en guerre et de la pousser vigoureusement, en cas que la Hollande la voulût continuer-, et qu'ainsi il n'y avoit point de temps à perdre , ni aucun moyen à né^ gliger pour faire réussir cette affaire. La commission qu'il apporta étoit adressée à nous deux conjointe-» ment, et la cour m'en recommandoit le soin avec le» instances les plus pressantes qu'on puisse imaginer* Nous allâmes trouver le prince ce soir-là même à Hpiislardick, et M. Hyde lui communiqua tout au long le sujet de son yoyage et ses instructions. Le
3o4 t*^7^] 14ÉM01RES
prince Fëcouta froidement, et lui tonseilla de présenter un mëmoire aux Etats pour demander des commissaires pour entrer en traite, afin de pouvoir connoitre par là les dispositions où ils ëtoient, sur lesquelles il ne vouloit faire aucune conjecture.
Après cette courte audience, M. Hyde s'en alla chez la princesse, et me laissa seul avec le prince. Il ne fut pas plus tôt parti , que le prince, levant ses mains deux pu trois fois vers le ciel , me dit : « Y eût-il jamais rien « de si chaud et rien de si froid que votre cour? Le « Roi, qui est si souvent en mer, n'apprendra-t-il « jamais un mot dont on s'y sert, que j'y appris dans « mon dernier passage, et dont je me souviendrai toute jours? La tempête ëtoit fort violente, et le capitaine w du vaisseau ne cessa de crier toute la nuit au ma- « telot qui étoit au gouvernail : Ferme ^ ferme ! S\ « cette dépêche étoit arrivée il y a vingt jours, elle c( auroit changé la face des affaires de la chrétienté, « et on auroit pu continuer la guerre jusqu'à ce que <( la France eût été réduite sur le pied du traité des a Pyrénées, et par conséquent en un état qu'elle au- « roit laissé le monde en paix le reste de nos jours; tt mais à présent elle ne servira de rien : du moins « c'est mon opinion, quoique je n'en aie rien voulu « dire à M, Hyde. »
Après cela il me demanda ce que je pensois de cette nouvelle résolution de notre cour, à qui j'en attribuois l'oiûgine, et quel pouvoit être le motif qui lui faisoit prendre ce parti si mal à propos, après le peu de satisfaction qu'elle avoit témoignée du dernier traité lorsqu'on l'avoit envoyé , et après la dépêche de Ducros, si contraire à ce qu'on avoit arrêté. Je répondis
DU CHEVALIER TEMPLE. [1678] 3o5
à Son AlUi^e que je ne lui poiiyois mn «{^prendre Jà-^deis^us, ni m'im^ii^er lacav^^ d'ui^ si prompt cWi> g^v^nX. Je depieurai effectivement dan$ ôette igao^ T%mi^ plu^ews moi^ après ] mais enfin je reçus avis que la conspiration qui fit ensuite tant de bruit dans le monde qoramençoit précisément pour lots à éclater, et que la cour, pour éviter les danig;eïreu3es suites •qu'elle pojivoit avoir à cause du mécontentement du parlement 9 dont on attribuoit Torique à la paix, avoit porté le Roi à entrer en guerre contre la France, pour donner k son peuple la satisfaction qu'il avoit si longtemps demandée. Voilà tout ce que je puis dire sur cette dernière résolution de notre cour.
L'événement prouva le jugement que le prince avoit d'abord fait. Les députés des Etats eurent pourtant plusieurs conférences avec nous sur cette proposition *, mais cela ne servit qu'à remplir toutes les puissances intéressées de différentes appréhensions , et à £icilitef le traité entre la France et VEspagne. Le Pensionnaire me4it dès le commencement que c'étoit tout ce qu'on devoit attendre de cette négociation , et que les JEtais étoient si mécontens de la cond^te que notre cbnr avoit tenue pendant qu'on avoit traité de la paix , que bien qu'ils fussent bien aises de nous voir engagés dans cette guerre. Us étoient résolus de n'y avoir plus de part, à moins que la France ne refusât ce qu'elle avoÂt promis pour l'Espagne. Cependant cette affaire fut agitée d'une certaine manière, qu'elle devoit avoir, suivant toutes les apparences, une fin bien différente de ceUe que le prince et le Pensionnaire en atten-* doient; mais ils connoissodent si bien les affaires de la I^oUaade , qu'il n'y avoit qu'eux seuls capables de T. 64. 20
3o6 [1G7 8] MÉMOIRES
porter un jugement juste sur les mesures que les Etats prendroient , quelque apparence qu'il y eût du contraire. Plusieurs des députes ëtoient si mëcontens de ce que leurs ambassadeurs avoient signe la paix , qu'ils se dëterminoient à accepter les propositions. du Roi .'Ils dressèrent plusieurs articles contre le procédé de M. Béverning, par lesquels ils le chargèrent d'avoir mal compris le sens de sa commission , d'avoir oublié des choses absolument nécessaires dans le traité, et d'avoir passé ses ordres et ses instructions, particulièrement'en ce quHl avoit stipulé que les Etats donneroient ga'ratitie pour la neutralité de l'Espagne. Je doute qu'à ce dernier égard iJ eût aucun ordre de ses maîtres à produire pour sa justification^ mais il semblait que les autres accusations ne venoient que du chagrin qu'on avoit qu'il eût conclu si promptement une affaire qui auroit pu avoir une autre finVil avoit attendu davantage. On peut pourtant dire, sans crainte de se tromper, que lorsque M. Béverning si}gna le ti;aité, sesaccusateursattendoient aussi peu que lui quelque chose de l'Angleterre, puisque ni les uns ni les autres ne pouvoient avoir aucun soupçon du ressort qui donna ce mouvement violent à notre cour. Quels que fussent les ordres et le procédé de M. Béverning, il est certain qu'on étoit si irrité contre lui à La Haye , . que quelques-uns proposèrent non-seulement de désavouer ce qu'il avoit) fait, mais encore d'intenter action contre lui sur ce sujet. Il fit un voyage pour cette affaire à La Haye ^ et bien que dans le peu de temps qu'il y demeura 11 eut le bonheur d'apaiser ses ennemis , il fut pourtant extrêmement mortifié d'être si mal récompensé des grands services qu'il pré-
DU GHEYALIER TEUPLE. [1678] ^07
tendoit avoir rendus à son pays. On remarqua, à son retour à Nimègue , que ses procédés dans les négociations étoient plus froids et plus circonspects qu'à son ordinaire, et qu'il témoignoit moins de partialité pour la paix qu'il n'a voit fait auparavant.
Pendant que ces affaires étoient en mouvement à La Haye, le Roi faisoit transporter continuellement ses forces en Flandre , comme si la guerre avoit dû continuer infailliblement. Cela anima en Hollande ceux qui désapprouvoient la paix, et pointa l«s Espagnols à prendre toutes les mesures imaginables avec les itninistres dea confédérés^ à Nimègue pour faire traîner le traité entre cette couronne et la France , dans la confiance que la Hollande ne ratifieroit jamais le sien que celui d'Espagne n'eût été conclu. Ils espéroient d'ailleurs que dans cet intervalle les violentes dispositions que la cour d'Angleterre témoignoit pour continuer la guerre, aussi bien que celles qui paroissoient dans les confédérés , pourroiènt porter les Etats à la continuer aussi. Les ambassadeurs d'Espagne se servoient de . tous les prétextes qu'ils trouvoient pour contester sur le style dont on s^étoit servi dans les articles que les HoUandais avoient négociés pour eux. Ils trouvèrent des difficultés sur l'état où dévoient être les villes de Flandre quand les Français les évacueroient , sur les fortifications que les Français y avoient faites, et sur l'artillerie et les munitions qui étoient dans ces places lorsque les Hollandais étoient convenus de ces conditions. Ils trouvèrent encore madère de disputer sur les dépendances de ces villes, et particulièrement sur la châtellenie d'Ath, dont les Français avoient démembré soixante
3ua 1*678] MÉH6lliES
TÎllages pour tes joindre à dette de Tournay , éi qm ayoient ëtë cëdés par ^Espagne au traite d^Aix-la- Chàpelle. Mais comnie fes Français prétendoient restituer ces places dîans Tëtat oit ils les avoient trouyées, et non pas comme elles ëtoient alors, les Espagnols en firent de grandes plaintes à Londres et à La Haye , et traitèrent ce dernier artifele d'innovation que les Français, cBso4ent-ils, youloient faire aux conditions qu'ife avoient eux-mêmes proposées aux Hollandaise au mois d'avril dernier , et qui avoient ëlë regardées eomfloe le fondèiÀent de fia paiit <
tes afikires demeurèrent pendant trois semaines dans cette incertitude à La Haye ; et les seÀtimens^de la plupart du monde, et les gageures à Amsterdam, alloient généralement contre la paix. ©» s'imagine ordinairement que ces gageures découvreiKi les di^ positions iiifÉérieUTes d'un Etat, mais on s^ trompe : ce n'es! tout au plus qu'une espèce de négoce pratiqué par des gelis qui ont peu de capacité 00 de })o&heur dans un autre, et -où il y a plus de ruée et de tromperie qu'il ne semble. On ne forge pas seulement de fausses nouvelles sur les lieux pout par't^enir à ses fins, mais encore on en fait vqnir des pays étpsngers : on a l'adresse \ie faire écrire les mêmes am die différens endroits, et de faire un grand secret des nouvelles qu^on a reçues, quoiqu'on ait dessein de les rendre publiques. Voilà de quelle manière se ménagent les gageures à Amsterdam , et d'oui dépend bimi souvent l'augmentation ou le rabais des acti<>DS de la compagnie des Indes.
Les Français crurent cependant que cette e^njoneture étoit trop importante pour laisser plus long-
DU CHEVAJLIiai TEMPLE. [1678] 3og
temps les affaires dans cette incertitude : c'est poorquQÎ ijls en^YOyère^t un exprès à Imrs ambassadeurs à Nimègvtô , p<^ur leur permettre de donuer satisfac* tip^aiiix iËtats sur les clauses du traite qui ne leur l^îsoient* pas , ^t dans l^quâU^s il sembloit qu'ils ^yoiéi|A raison d^ se plaindre de la conduite de M. 6eyerning, afin4e inettre à couvert par là le crédit de ce ministre, qui avoit témoigne iant de passion pour faire réussir le traité. Us permirent encore à leurs ministres de se radoucir un peu envers les E^agnols , et de felâcher quelque chose de la rigueur avec lar quelle ils CQutestdient les plu^ petits peints. Enfin, par un autre exprès, ils leur donnèrent pouvoir de remettre tous tes différends qui avoient retardé le traité ^ntj^e la France et TEspagne à l'arbitrage et à la décisiah des Etats-généraux. * *"
Cette démarche fit voir, que le roi Très-Chrétien avoit une si grande confiance pux Etats, et une si grande sincérité dans les avances qu'il avoit faites pour ia paix, qu'etie ^produisit l'effet qu'on s'enétpit promis. Les villes et les provinces commencèrent à procéder aux ratifications de la paix, afin qu'ellesffiu^ sent être entre les mains de leurs ambassadeurs quand le traité de l'Espaigne seroitsigné. M. Beveming ayant le vent favorable , les dispositions de son pays s'ac-^ cordant ayee les siennes, et étant d'ailleurs secqpdé par les facilités que la France lui donnoit , fit une si grande diligence pour termrâer les différends qui restoient entre l'Espagne et la France, que le traité fut conclu et signé le vingtième de septembre (O^^t le
même jouîmes ratifications 'des Etats furent éctningées
. .(i) Le vingtième de septembre ; Ce traite fui signé le 17 septembre. -
3iO [1678] MEMOIRES
selon les formalités ordinaires. Le chevalier Jenkins n'eut aucune patt dans toutes ces affaires, sachant bien que le Roi son maître dësapprouvoit tous ces traités. Les ambassadeurs de Hollande firent dans ce traité les fonctions ordinaires de médiateurs; le traité entre les deux couronnes fut signé dans leur liaison, et ils eurent un soin extrême de bien régler toutes choses dans la chambre où les ambassadeurs se devoient trouver pour signer la paix, afin qu'ils ne pussent faire aucune difficulté surles cérémonies. M. Hydc eut le chagrin de s'en retourner en Angleterre sans avoir rien fait, et moi je demeurai à La Haye pour y faire la charge ordinaire d'ambassadeur. La France ayant fait la paix avec la Hollande et l'Espagne, se vît en état de la pouvoir faire accepter à l'Empereur et* aux princes du Nord, aux conditions quelle vouloit elle-même leur imposer; et l'Angleterre demeura occupée ,à éteindre un feu qui commença à paroître chez elle avec une fumée extraordinaire et un bruit surprenant : de sorte que comme il étoit fort difficile de découvrir le commencement de cet incendie, il retint- encore bien plus d'en prévoir la fin.
Après que la paix de l'Espagne eyit été signée et celle de Hollande ratifiée, les ministres de l'Empereur, du roi de Danemarck et de l'électeur de Brandebourg furenjt outrés de chagrin; mais o^pendant les ambassadeurs de Hollande agirent si adroitement, qu'ils les obligèrent d'entrer en conférence avec les Français. Le fcheValierJenkins, mon collègue, r^cut ^rdre en même^ temps dç reprendre là fonction de médiateur : il le fit, mais oapeut dire qu'il fit plus dans cette affaire celle de messager que celle de mé-
DU CHEVAUSR TE^ICPtË. J1678] 3u
diateur. Les princes dUilf ocd continuoient leurs préparatifs o#mme s'ils avoient été résolus de pousser la gueire; mais pour lors l'Empereur en prit ombrage, et soupçonna qu'il y avoit sur.pièd quelques traités particuliers entre la France et le Danemarck, et d'autres entre la^éme couronne et le Brandeboui^. par le moyen de M. Despense, qui étoit un ^ieux domestique de l'électeur, mais sujet de. la France. D'un autre côté, la France faisoit de grands préparatifs pqur attaquer l'Empire, prétendant de forcer» l'Empereur à accepter les conditions de paix qu'elle avoit prescrites. Cela intimida t^lement les princes du Rhin, qui étoient les . premiers exposés à . la .fureur des armes des Français, que les électeurs de Mayeuce et de Trêves, et le duc' de Neubourg, envoyèrent en diligence vers les Etats pour leur demander d'être compris dans la paix qu'ils avoient faite , en vertu d'un, article du traité qui le^r donnoit la liberté d'y comprendre tels de leurs alliés qu'ils voudroient nommer dans. six semaines. La France s'opposa à cela, et offrit seulement de comprendre dans le traité l'Empereur et l'Empire , s'ils demandoient conjointement d'y être compris comme alliés de la Hollande -/msâs non pas. aucun prince de l'Empire en particulier. Le duc de Lorraiqp voyant alors que l'alliance se brisoit en tant de différentes pièces, et que chaque prince ne songeoit qu'à ses propres intérêjs, il trouva à propos d'accepter les conditions de paix que la France lui avoit proposées, et de prendre l'alternative que cette couronne lui avoit oÇerte , par laquelle Nancy devoit demeurer aux Françails. L'Empereur pijotestoit qu'il avoit une forte inclination pour la paix générale , 9iai&
3li [1678] MÉMOÛtËS ' f
qu'il nttvbuloitpa&fioafirir qu -<m lui iififposât de^lôik Il consentoit au rétablissement des traités de Wést^ phalie^ ce qi|i semUoit être tout ce que k» FrMçais préteùdoient ; mais il ne pôuvoit pas consentir au pas^ sage que les Français detnandoient pour leurs troupes toutjis les fois qu'ils le jugeroient nécessaire pour Texëcution ^desdits traites , sur quoi la France iuisistoit positiyenient. Les ministres impériaux ne vouloient pas non plus céder la prétention que la FratAce formoit sur dix villes d'Alsace en conséquence dû traité de Munster , et ils mèrent premièrement qu'il y eût rien de semblable dans ce traité cité par le^ Français^ et en second lieu que oe fêt l'intention dudit traité , et que la France en pût tirer aucune conséquence juste pour appuyer sa prétention.
Pendant que ces dispositions et ces difficultés re^ Jtardoient le traité entre l'Empei*eur et la France, l'Espagne différoit, de concert, à ce qu'on croyoit, entre les deux maisons d'Autriche , d'envoyer les ratifications de Celui qu'elle avoit fait : de sorte que le temps marqué pour l'échange de ces ratificati<!Mxs étoit pres^ que entièren^nt écoule, quoiqu'ilieût été deux fois prolongé jpar la France à la prière dés Etats^énéraux. Dans cet intervalle/ les troupes françaises firent des incursions dans lespartieslesplusriches de la Flandre, qui jusques alors avotent été à couvert de leurs insultes, et en exigèrent de si grosses con^ibutions , et firent de si grands ravages dans les lieux où l'im refusa de lessailîsfaire, que lesPays-Bas espagnols furetit plus ruinés pendant le temps qui se passa depuis le traité signé jusqu'à ia ratification, qu'ils ne l'avôieut été pendant tout le cours de la guerrcx
DU GHEVALlfiR TEMPLE. [1678] 3l3
Les cris €t les calamités des peuples de Flandre émurent enfin les Espagnols, et les obligèrent de renoncer à l^ir lenteur ordinaire ^ à quoi les brouilleries qui.régnoient en Angleterre au sujet de la conspiration contribuèrent beaucoup, parce ({u'ils virent bien que la cour et le parlement étoient si occupés à leurs propres affiiires, qu'ils s^intéressoient peu dans celles de leurs roisins. Cette considération obligea la Hollande de presser vivement ses alliés d'en venir à une paix générale ] et la France , profitant sagement d'tme conjoncture si favorable , donna de grands sujets de crainte à l'Eaaipereur par les grands préj;)aratifs qu'elfe fit pour râttaquer, déclarant en mâme temps que si l'Empereur n'acceptoit pas, dans un certain terme qu'elfe marqua, les conditions de paix qui lui avoient été ofiertes , elle en proposeroit après cela de plusdures«
Toutes ces ^circonstances, appuyées par les ambasr^ sadeurs des Ëtats à Nimègue , déterminèrent enfin la maison d'Autriche à échouer , quoi qu'il en pût arriver^ plutèt que de tenir la mer pendant une si rude tempête dont elle se voyoit menacée , et dont elle ne se pôuvdit pas mettre 4 couvert. Après toutes les contestati^s inutiles des ministres de l'Empereur, et les vaines espérances que les Espagnols et les autres confédérés avoient fondées sur l'Angleterre, les ratificaâons d'Espagne arrivèrent, et pour lors le chevalier Jenkins écrivit en cour qu'il regardoit le traité entre l'Empereur et la France comme ccmclu. Je reçus ordre là^dessus de partir incessamment pour Nimègue, afi[n d'assister comme médiateur à la conclusion de la paix, qui paroissoit pour lors êkve générale.
3l4 [167^] MÉMOIRES
Je n'ai jamais obëi aux ordres du Roi avec tant.de répugnance que je le fis en cette rencontre.. Je jugeois mon voyage entièrement inutile y ou qu'il ne devoit tout au plus aboutir qu'à des formalités à quoi je n'avois pas accoutumé d'être employé;: et d'ailleurs le temps étoit si rude lorsque je partis^de La Haye, qu'on assuroit que de mémoire d'homme il n'y en avoit point eu de semblable. La neige avoit dix pieds de profondeur en plusieurs endroits où je passai , et j'étpis contraint d'avoir des gens pour faire creuser un chemin pour nos carrosses; plusieurs postillons moururent sur la route, et l'on avoit en même temps compassion et envie de rire de voir aux gens qui passoient des chandelles de glace qui leur pendoient au nez. Le Rhin et le Wahal étoient si fort glacés, que mes carrosses et mes chariots passèrent dessus sans aucun danger; et je puis dire que je n'ai jamais tant souffert que dans ce voyage, malgré toutes le^ précautions que j'avois prises contre le froid ; ce qui auroit été encore bien pis, si je n avois pas su le chemin aussi exactement que je le savois. Il n'étoit point du tout nécessaire que les médiateurs signassent cette paix, puisqu'ils n'avoieht point signé celle qu'on avoit faite avec la Hollande ; et quand il l'auroit fallu , il sembloit qu'il n'étoit pas besoin que deux médiateurs le fissent, puisqu'un seul avoit assisté à cette négociation depuis qu'elle avoit été renouée entre l'Empire et la France. D'ailleurs j'étois persuada que ni- l'un ni l'autre ne signerions ce traité, parce que je ne pouvois pas croire que les ambassadeurs de l'Empereur voulussent céder la préséance aux médiateurs à la conclusion de la paix , puisqu'ils ne Tavôient pas
DU CHEVALIER TEMPLE. [1678] 3l5
voulu faire pendant tout le cours du traité. Toutes ces réflexions me firent regarder ce voyage comme un effet de la bonne volonté de quelques bons amis que j'avois dans le comité du conseil pour les affaires étrangères, ou bien comme une suite des pressantes sollicitations du chevalier Jenkins, qui étoit dans ses agonies ordinaires, de crainte d'être obligé de signer tout seul un traité qui ne lui plaisoit pas, et duquel ilcrdyoit que la plupart des Anglais seroi^nt peu satisfaits.
[1679] J'arrivai à Nimègue sur la fin de janvier 1679, 6t je trouyai que le traité étoit entièrement conclu, et qu*il ne restoit plus qu'à le signer. Cependant les ministres de l'Empereur demandèrent encore deux conférences après naon arrivée, dans lesquelles ils firent tous les efforts imaginables pour porter les Français à relâcher quelques articles à l'égard de la Lorraine et des villes d'Alsace. Ces deux poihts leur paroissoient plus rudes que tous les autres, et ils croy oient que l'honneur et la justice, de leur maître étoient trop intéressés dans le premier pour pouvoil' consentir à la paix sans quelque relâchement sur ce sujet : c'est pourquoi le comte de Kinski fit mine de rompre entièrement le traité, et de se vouloir retirer. Mais les ambassadeurs de France connoissoient trop bien la force de cette conjoncture , et que la paix de Hollande et d'Espagne réduisoit TEmpereur à une teHe nécessité^ qu'il ne pouvoit pas se défendre de consentir à la paix aut conditions que la France avoit marquées. D'ailleurs ces ministres étoient trop habiles pour ne pas se servir avantageusement de ces dispositions, ou pour donner quelque espérance aux vives
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sollicitations des Impériaux, où bien enfin pour faire quelque état de leurs menaces. D'un autre côté, .les ambassadeurs de TEmpereur n'osoient pas attendre que le terme fixé par la France fât entièrement expire., de crainte d'être exposes à la clause de rëser^ vation que les Français y avoient feiite , par laquelle ils déclaroîent qu'après ce temps-là ils offriroient de nouvelles conditions plus dures encorie que les premières : de sorte que la paix fut signée trois jours après mon arrivée (0. Le pauvre duc de Lorraise trouva les deux alternatives qu'on lui avoit proposées si cruelles et si rudes, qu'il les refusa toutes deux, ne pouvant pas se résoudre à choisir. Par la première, à laquelle il s'étoit d'abord déterminé, son duché étdit démembré dé plusieurs belles parties, et ce qui lai en restoit demeuroit encore à la discrétion des Français , parce qu' ils prétendoient avoir en propriété une grande étendue de pays à travers tout celui du duc pour la marche de leurs armées, toutes les fois qu'ils le trouveroient nécessaire : de sorte que ce grand mais malheureux prince se vit exclu du traité et de la jiCHiissaucé de son duché, malgré les engagemens réitéra de tous les confédérés, et l'intention que le Roi avoit déclarée pendant les négociations.
Lorsque le traité fut sur le point d'être signé , les ambassadeurs de France offrirent de céder en cette rencontre la préséance aux médiateurs, comme ils avoient fait pendant tout le cours des négociations; mais les Impérianx le refusèrent ouvertement, et nous, suivant nos ordres, refusâmes de signer ce traité, à moins que nous ne le signassions les pre-
(1) Le 5 février 1779.
miers. Cette déclaration ne produisit aucun bon effet, et tout au contraire elle ne servit qu'à faire juger, contre nous un point qui avoit demeuré jusqu'alors dans riiK^ertitude.
Pendant que j'étois à Nimègue , on m'envoya une feuille de papier écrite en latin. Celui qui me l'en- . voyoit m'étoit inconnu^ mais je jugeai^ par son style et par son caractère , que ç'étoit un Allemand. Ce papier contenoit un long commentaire sur ce quatrain de Nostradanm^ :
I9e sons les ombres d^utie journée noctarne,
Sera en los et bontë souveraiil ; Fera reaailre le sang dé l'anticpie urne,
£1 changera ea or le siècle d'airain.
Le but de tout ce discours étoit de prouver que le prince d'Orange étoit par là désigné à la couronne d'Angleterre, et que son règne seroit accompagné d'une gloire et d'une félicité tout extraordinaire. Si ce quatrain n'étoît pas interprété et appliqué fort ingénieusement, je ne le rapporterois point ici, parce que j'ai fort peu d'égard pour ces sortes de prédictions^ qui ne sont faites d'ordinaire que pour amuser le monde y et quoique l'état présent de la famille çoyale permette de supposer qu'un pareil événement aura lieu dans un temps ou dans un autre , cependant ' cet événement est à une trop grande distance de mes yeux, qui, selon le cours de la nature, seront fermés avant qu'il arrive. Ce commentateur de Nostradamus entendoit par les ombres d'une journée nocturne la chambré de deuil de la princesse royale, où il n'y avoit d'autre lumière que celle qui venoit de
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quelques lampes le jour que ]e prince vint au monde (ce qui arriva peu de temps après la mort de son père ) \ et par le sang de l'antique urne qui devoit être rétabli, il entendoit celui de Bourbon ou de Gharlemagne , duquel il faisoit descendre le prince. Le reste du discours ne contenoit qu'un panégyrique de Sou Altesse, avec quelques réflexions sur la gloire qu'elle devoit avoir, et sur l'âge d'or que son règne devoit ramener dans le monde.
Le jour après que le traité fut signé, je partis de Nimègue pour retourner à La Haye. La fatigue que je souffris dans ce cruel voyage , et l'argent que j'y dépensai, ne servirent de rien-, de quoi je reçus un sensible chagrin, et particulièrement quand je fus de retour en Angleterre, parce que je me trouvai en avance de plus de sept mille livres sterlings. Après bien des longueurs et une peine inconcevable, et même après quelque argent qu'il m'a fallu dépenser encore pour engager dans mes intérêts des gens plus habiles que moi dans la poursuite de ces sortes d'affaires , j'ai eu le bonheur d'être payé d'une partie de ma dette; mais il m'est encore dû deux mille deux cents livres sterlings dont je cours risque de n'être jamais payé, iBt que je regarde comme perdues \ ce qui me fait voir combien j'ai peu de talens pour vivre à la cour. Je dirai en passant, sur ce sujet, que bien que M. Godolfin m'eût écrit et déclaré qu'il proposeroit au pai^lement de faire ériger ma statue si je pouvois conclure le traité dont j'ai déjà parlé entre le Roi et les Etatsgénéraux, il a été depuis pendant plusieurs années commissaire de la trésorerie, et m'a vu fort tranquillement dans le besoin, sans se mettre en peine de me
faire rendre ce que j'ai déboursé pour le service de la couronne.
Je ne veux point me fatiguer à rapporter le reste des négociations qui se firent pour la paix générale : elles ne regardent que la paix du Nord, qui fut entièrement laissée à la discrétion de la France. Le Danémarcket lë Brandebourg ne laissèrent pas de parler fièrement encore quelque temps après que la paix entre l'Empereur et le roi Très-Chrétien eut été signée, et prétendirent de conserver toutes les conquêtes qu'ils avoient faites sur les Suédois en Allemagne : mais à peine les troupes françaises furent-elles entrées sur les terres de Brandebourg, que ces deux princes firent toute ]a diligence possible pour finir leurs traités séparés avec la France; et, en considération de certaines sommes d'ai^ent qui leur furent accordées, ils rendirent k la couronne de Suède tout ce qu'ils avoient pris sur elle pendant la guerre. La paix fut ainsi rétablie généralement dans toute la chrétienté, et la France n'eut plus d'autre occupation que de tâcher de gagner sur ses voisins tout ce qu'elle pourroit, sous prétexte des dépendances et de droit de bienséance. Les Français se servirent si avantageusement de ces deux prétextes, soit contre l'Empire, soit contre l'Espagne, qu'ils firent en quelque manière des acquisitions plus considérables après la paix qu'ils n'en avoient fait pendant la guerre. Us acquirent non-seulement de grandes étendues de pays, mais outre cela Strasbourg et Luxembourg servirent de victime à leur ambition , sans qu'aucun prince où Etat voisin s'intéressât ou du moins osiât s'intéresser pour la défense de ces deux importantes places. Je
n'ai pas dessein 4e pQU9$er plus loin mes remarques à cet ëgard : je laisse ce soin à d'autres.
Peu' de jours après mon arrivée à La Haye , le Roi m'envoya ordre de me préparer à partir le plus tôt qu'il me seroiit possible , et d'informer le prince et les Etats qu'il me rappeloit pour me faire secrétaire dTE^ tat à la place de M. Coventry. Milord trésorier m'écrivit sur ce sujet, et il me témoignoit par sa lettre beaucoup plus d'estime que je n'en mérite, mer disant entre autres choses qu'ils étoient tombés dans une cruelle maladie , et qu'il n'y avoit qu'un aussi habile médecin que moi qui les en pût guérir. Cela me fit souvenir d'un conte que l'on £ait du docteur Prujean, un dç^ plus fameux médecins de ce siècle, et je le dis à quelques-uns de mes amis qui se trouvàrent avec moi lorsque je reçus ces lettres. Une dame étant venue consulter ce médecin sur une indisposition de sa fille, dont elle avait beaucoup d'inquiétude : « Hé « bien, qu'a-t-eHe? lui dil-iL -^ Hélas! monsieur, ré- « pliqua-t-elle , je ne vous le saurois dire -, mais elle tt a perdu sa bonne humeur, sa beauté et son àppétt tit ^ d'ailleurs ses forces se consument chaque jour : « de sorte que nous craignons beaucoup qu'elle ne « meure. — Pourquoi ue la marie2<^vous pas, ditk « médecin ? -— Nous le voudrions bien , repartit la <( mère affligée , et nous lui avons proposé les partis « les plus avantageux qu'elle puisse souhaiter; mais a elle ne vwt point entendre parier de mariage. 'a Cela est assez extraordinaire , ajouta le médecin ; et « né soupçQuuezrVous pajs qu'il y ait quelque pe^ (( sonne avec qui votre fille ne sereôt pas fîbchée de a se marier ? — Ah ! modasieur , vous éteô justement
DU CHEVALIER TEMPLE. [1679] Sil
c( au fait , dit la bonne femme , et' c'est ce qui nous tt met au désespoir : elle aime un jeune gentilhomme, (( et je ne saurois non plus que mon mari consentir à (( cet amour. — Hë bien , madame , répondit le mé-* (i decin gravement en feuilletant s»s livres, voici te Tétat de l'affaire : votre fille wmt se marier à une (( personne, et vous voulez quelle se marie à une (( autre. J'ai beau feuilleter tous mes livres, je n'y a trouve point de remède contre de semblables mar « laçlies. »
je regardois, je l'avoue, les affaires d'Angleterre dans un état aussi dangereux que cette maladie, et je croyois qu'il étoit inutile à qui que ce f&t d'entreprendre d'y remédier \ mais surtout que ce ne devoil pas être un homme qui n'avoit jamais eu sa fortune à cœur même dans les occasions les plus &vorables , et qui n'avoit jamais pu se résoudre à faire quelque chose contre leis lois et les véritables intérêts de son pays , qui sont ordinairement en danger pendant les divisions d'un Etat. Ces considérations m'obligèrent à faire mes excuses au Roi et à milord trésorier; et je demandai permission à Sa Majesté d'aller jusqu'à Florence, afin de m'acquittér de la promesse que j'avois £adte au grand duc de l'aller voir dès que mes emplois publics m'en dènneroient le loisir. Bien loin qu'on m'accordât cette faveur, le Roi m'envoya un yacht vers la fin de février 1679, avec ordre de passer incessamment en Angleterre pour prendre possession de la charge de secrétaire d'Etat à^la place de M. Coventry, en même temps que milord Sùnderland entroit dans le même emploi , à la place du chevalier Joseph WUliamson. Il fallut obéir à Sa Majesté, et T. 64* 21
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j'infornifii ^ suivant mes ordre*, le prince elles Etats du sujel de mon voyage. Ils me firent des compila mens fort obligeans, et me voulurent feire croire que là cRarge de secrétaire d*Etat me récompenseiroit des dépenses de m^n ambassade. Je répondis au prince qu'il *falloit nécesaairemeiit que j'obéisse à Tordre qu'on m'avoit envoyé de^ partir ^ mais que dans l'état où nous voyions les aflairesd' Angleterre, à la distance où nous en étions , je ne me chai^erois jamais de cet emploi , quelques conditions avantageuses qu'on pût m'ofTrir. Nous savions fort bien en Hollande q^e^es deux chambres du parlement étoient persuadées qu'il y avoitune conspifation , et que le clergé, la ville et le peuple en généralétoient de ce sentiment, ou du moins qu'ils agissoient comme s'ils en avoient été effectivement persuadés. Nous ^viqns que le-Roi et quelques seigneurs de la cour n'en croyoient rien, et que cependant ils n'osoient pas déclarer^eur sen^ liment. Le prince me dit à ce sujet qu'il avoit de fortes raisons pour croire que le Roi étoit catboliqie romain dans le coeur, quoiqu'il n'osât pas en faire profession. Pour moi , je ne sàvois que penser sm toutes ces affaires -, mais je voyois qu'il n'étoit pas clîfficile de présager que ces vents contraires exciteroient à la fin une si furieuse tempête , que le vaisseau feroil infailliblement naufrage , quelque habile qfefût celui qui tiendroit le gouvernail.
Je trouvai , à mon arrivé^ en Angletewe , que lé Roi avoit cassé le "parlement : il avoit dui^dix-hoit ans, et avoit toujours donné de grands témoignages de fidélité et de complaisance pou^ Sa Majesté , jusqu'au temps qu'il fit éclater so*n chagrin au snjet de
DU CHEVÀLilSa TKHPLE. [l()79] 3ft3
Talliauce ^'on aivoit faite avec la Etancé, et de^la conspiration qui fut découverte. Le Roi avoit convoqué un nouveaii parleiB^nlf et afin que les affaires s'y passassent avec plus de tranquillité, il avoH résçlu d'élqigtier le due d'Yorck de la cour, et de l'envoyer en Hollande. Il s'en éloigna effeclivemeAt, et s'embarqua le jour d'après que je fus arrivé à Londnes. Les élections des membres de Jd chambfe des cornmunas furent poiissées avec tant de chaleur, qu'elles étotent presque toutes faites lorsque j'arrivai. Il étoit aisé de prévoir, par les dispositions de ceut qui éli-^ soient et dé ceux qui étoient élus, de quel esprit cj^e-' voit être la chambre. Milord Shaftsbury, milord Ess^x et milord Ha^fax s'étoient ligués avec le duc 4e Monmouth. Celui-ci devoit employer pour eux le crédit (fetii avoit auprès du Roi^ et les autres dévoient appuyer le sien par celui qu'ils âvoient dans le parlement. Le premier de ces seigneurs avoit trempé àtitant que nul autre dans tous les corfêeîls et les desseins de la cabale lorsqu'il étoit chancelier : cependant il s'étoit joint aux deux autres, et ils avoient pris parti tous ensemble contre la ^our et les ministres, tâchant d'enflammer les méconientemens qtti régnoient parmi le peuple ; et ils étoient convenus de n'aller jamais à la cour, à moins qu'ils ne fussent tous quatre ensêrable. Le chevalier Guillaume Coventry étpît ^e membre de là chambre des communes qui avoit le plus de crédit, et, à mon avis, celui cpià le méritait le plus. H ëtoit non-seulement fort habile , mais encore il s'ëtoit ilenchi recommandabliô aux communes, en ce qu>il avoit été chassé du conseil et de la trésorerie polu: faire place à la grandeur de milord Qifibrd , et n'être
phis un obstacle aux desseins de la cabale. Il avoit toujours ëtë oppose aux alliances que nous avions faites avec la France , et il avoit fait tous ses efforts pour engager l'Angleterre à déclarer la guerre à cette couronne en faveur des confédérés. Il étoit extrêmement mécontent de la paix , et par conséquent irrité contre lets ministres, qu'il soupçonnoit de Favoir facilitée , ou tout a^ moins de n'avoir pas Tait ce qu'ils poûvoient pour l'empêcher (ce qui leur auroit été très-facile s'ils l'avoient voulu) 5 de sorte que, suivant toutes les apparences, ce gentilhomme alloit élre suivi par la plus saine partie des communes. Pour le grand trésorier et le grand chambellan , je les trouvai d'admirables emblèmes de la félicité ta^t estimée des ministres d'Etat. Ce dernier, malgré la grande habileté qu'il avoit dans les affaires de la cour, malgré Je merveilleux tour d'esprit qu'il avoit dans la conversation, et malgré encore la belle figure qu'il avoit faite ^ comme JQ l'ai rapporté dans la première partie de ces Mémoires , avoit entièrement perdu le crédit qu'il avoit auprès du Roi, auprès du duc, et auprès du prince d'Orange; de sorte qu'il étoit contraint de se maintenir par ses intrigues avec les ennemis demilord trésorier, contre lequel il avoit une envie inconcevable. Le grand tr^oriern'étoit pas dans une meilleure condition que milord Arlington; au, contraire il étoit sans doute dans des ^circonstances plus Qr «cheuses, quoiqu'il ne parut pas qu'il en fût si touché. Il avoit été fort mal dans l'esprit du dernier parlement, à cause des mesures que nous avions prises avec la France : à la vérité il n'avoit pas acquiescé aux accusatiop$. qu'on feisoit contre lui, mais aussi il
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n'avoit jamais bsé^^'eii défendre ouvertement, de crainte d'exposer trop le Roi |on maître. U ëtoit haï de râpibsjisadeur de France, parce que ce ministre croy oit qu'il avoit voulu engager le Roi à déclarer la guerre ^ la France^ Il 4toit en danger de se voirpoursuivi par ses ennemis à l%uverture dû parlement, sur l'accusation qu'on lui faisoit d'avoir fai| la paix, et d'avoir fait tous ses efforts pour empêcher qu'on ne recherchât les auteurs de la conspiration. Je m'aperçus cependant, environ quinze jours après mon arrivée , qu'il n'étoit plus bien c(ans l'esprit du Roi ; « et Sa Majesté m'apprit elle-même les raisons de ce cl^ngement, et entre autres que c'étoit pour avoir porté dans le parlement l'affaire de la conspiration, malgré la défense expresse qu'elle lui en a voit faîte. Enfin, pour achever de ; peindre le tonheur de ce principal ministre, contre lequel il y avoit tant de jaloux, il suffit de rapporter que la duchesse de Portsmouth et le comte de Sunderland se joignirent au duc de Monmouth et au comte de Shaftsbury , dans le dessein de le perdre sans ressource. Il n'y a point d'homme, quelque habile qu'il soit, qui eûtçu dire à quoi dévoient aboutir ces brouilleries et ces divisions si violentes : mais pour, moi, sans entrer dans cet examen, je résolus de n'avoir aucune part dans toutes ces affaires, n'ayant jamais eu rien si fortement à cœur que l'union de mon pays, d'où dépend, à mon avis, sa gloire et sa graadeur. L'histoire m'a trop, bien appris les déplorables effets qu^ la division a causés dans Athènes, dans Rome, et, pour s'approcher plus près de notre temps , eh Angleterre et en France, pour m'engager dans ces difficultés : aussi
fut-ce pour cette raison tjue je refusai la charge de secrétaire d'Etat immédiatement après mon arrivée. Il fallut pourtant, pour m'en défenHre, user d'artifices : je demandai du temfs, et j^feprésentai au Roi combien il lui étoit nécessaire 4'a^ûir un secrétaire d'fltat membre de la diatobr« des communes, et qu'ainsi je ne 4evois pas accepter cet emploi avant que je fusse 'ilaembre du parlement. On tâcha de me faire élire, mais 00 n'y put pas réussir. Je destine la troisième partie de ces Mémoires à faire voir combien de temp9 cette excuse me garantit de cet emploi , de combien de nouveaux prétextes je me servis encore, et enfin comment le Roi m'obligea d'avoir part dans l'établissement d'un nouveau conseil. J'ajouterai commeiM:» après avoir inutilement travaillé jiendant deux ans «à remettre une bonne intelligence entre le Roi et le parlement, je p^is la résolution de mener une vie particulière, et de renoncer pour jamais aux affaires d'Etat.
FIN DJSS MÉMOIRES OtT CRCVILIER TEMPLE^