SUR SES MÉMOIRES
JVLabis-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette , naquit en i633. Elle étoit fille d'Aymard de La Vergne , maréchal de camp et gouverneur du Havre-de-Grâce , et de Marie de Pena , d'une ancienne famille de Provence qui avoit produit plusieurs hommes célèbres dans les sciences et dans les lettres. Hugues de Pena, secrétaire de Charles de France, premier du nom, roi de Naples, avoit composé des tragédies fort estimées dans le temps : il reçut le laurier du poëte des mains de la reine Béatrix , et mourut en 1280. Jean de Pena, après avoir été disciple de Ramus, devint, dit-* on, son maître pour les mathématiques, qu'il professa avec distinction au Collège de France. On prétend que la chaire qu'il occupa fut créée pour lui, et supprimée après sa mort , qui arriva, selon de ThouCO, en i558, et, selon Guillaume Duval (p) , en 1 56o. Ce qui est certain , c'est qu'il mourut à l'âge de trente ans , ayant déjà acquis une grande réputation, et laissant des travaux importans sur Euclide et sur les Sphériques de Théodose. Antoine
(i) Hisioire de de Thou. — (a) Histoire des professeurs du Collège Toyal.
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SUR MADAME DE LA IayETTE. 33 1
aiors d^ rôles importans dans les factions : madame de La Vergne ne pouvant y figurer en première ligne, comme madame de Longueville, la princesse palatine, madame de M ojitbazon , madame de Chevreuse, etc., n'en étoit pas moins disposée^ à servir le cardin^ toutes les fois qu'il vouloit l'employer. « Ce- « toit, dit-il, une fort honnête femme dans le fond, a mais intéressée au dernier point, et plus suscep- « fyible de vanité pour toutes sortes d'intrigues. . . . que a femme que j'aie jamais connue. » Il la voyoit souvent 5 et au éommencement de i652 il essaya de profiter du penchant qui la portqit à se mêler d'intrigue», pour s'en faire aider, sous des prétextes spécieux, dans le projet qii'il àvoit de séduire mademoiselle d'Angennes, fille du Èaroa de La Loupe. « Madame « de La Vergne, dit le cardinal, prit mes paroles en « bonne part : l'attachement que M. le chevalier de « Sévigné avoit pour moi , l'habitude que j'avois dans « sa maison , et ce que je savois de sa femme , contri- « huèrent beaucoup à mes espérances* Elles se trou- « vèrent vaines par l'événement 5 car bien que l'on ne « m^arrachât pas les yeux , bien que l'on ne m'étouffât « pas à force de m'interdire les soupirs, bien que je « m'aperçusse à de certains airs (^ae l'on n'étoit pas « fâc'hé de voir la pourpre soumise, tout armée et « tout éclatante qu'elle étoit, on se tint toujours sur « un pied de sévérité ou plutôt de modestie qui me <( lia la langue, quoiqu'elle fut assez libertine. » Mademoiselle d'Angennes 'épousa vers la fin de l'année le cd^te d'Olorine (O, et se fit depuis une fâcheuse célébritépar ses galanteries. Elle étoit l'amie d'en-
(1) Lonis df La Trcmoiiillc, conilc d'Olonne.
33a NOTICE
fance de mademoiselle de La Vergne *, leurs maisons étoient contiguës, et on avoit pratique une porte de communication qui leur permettoit de se voir en toute liberté. Par suite de ses liaisons avec mademoiselle d'Angennes, mademoiselle de La Vergneîut présentée de bonne heure à l'hôtel de Rambouillet 5 ^, toute jeune (ju'elle étoit, elle sut se concilier l'amitié de madame de Rambouillet, et apprit beaucoup (Telle 0).
La société de l'hôtel de Rambouillet a exercé une si grande influence sur les mœurs, sur la littérature et sur la langue pendant la plus grande partie du dixseptième siècle, que nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ici en peu de . mots comment elle s'est formée , quels étoient les personnages qui y tenoient le premier rang, et quelles étoient les opinions qu'on y professoit*
Catherine de Vivonne avoit épousé en 1600 Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet. Elle étoit richç, aimable; elle réunissoit chez elle une société choisie. Henri iv ayant rétabli la paix dans le royaume, il falloit un aliment à l'activité des esprits , qui avoient été pendant un si grand nombre d'années entièrement occupés par les guerres de la Ligue. Madame de Rambouillet aimpit les lettres : elle fit partager ses goûts à ses amis, et attira. chez elle dps poëtes et dl% savans. On s'assembloit tous les jours : tantôt on lisoit les ouvrages nouveaux, tantôt on se livroit à des discussions dans lesquelles chacun cherchoit affaire briller son esprit et ses connoissances. La langue n'étoit point encore fixée, aucun des chefs-d'œuvre de nos grands maîtres n'avoit paru; on n'^voit point de rè-
(f) Segraisiana.
gles pour le goût, on ne conaoissoit d'autres modèles que les poëtes et les romanciers espagnols *, on vouloit renchérir sur eux : on ne pouvoit manquer d'être séduit partout (^ qui étoit extraordinaire, et qui frappoit rimagination. On sentoit le besoin de donner de la noblesse au langage, de Télévation aux sentimens : on tomba dans Tafféterie, et dans les exagérations les plus bizarres. Les poëtes que ms^^ame de Rambouillet recevoit voulurent lui témoigner leur reconnoissancë en composant de$ vers à sa louange. Le vieux Malherbe ne trouvant pas le nom de Catherine assez poétique, consulta Racan, et ils pensèrent ne pouvoir mieux faire que de chercher dans les anagrammes de Catherine un nom qui se rapprochât de ceux qu'on donnoit alors'aux héroïnes de romans. Ils balancèrent entre Atthénice, Eracinthe et Carinthée^ et s'arrêtèrent au premier, qui leur parut être le plus harmonieux («). Madame de Rambouillet adopta ce nom ^ et (chose singulière ! ) Fléchier s'en servit en ^672, en, parlant d'elle dans une oraison funèbre (^). Les autres dames suivirent l'exemple de madame de Rambouillet, et prirent cQmme elle des noms de romans.
La société de madame de Rambouillet acquit un nouveau lustre lorsque sa fille Julie d'Angennes parut dans le monde. Sa taille étoit l>elle, sa démarche noble, isa physionomie douce et majestueuse-, elle avoit encore
(1) Vie de Malherbe, par RaCan.— (a) « Souvenez- vous, mes frères ^dit- «c il , de ces cabinets c£ue Ton regarde encore avec uint de vénération , où «c Tesprit sepurîfioit, où la vertn étoit révérée sous le nom de Vincomn parable Afthéitice, où se rendoient tant de personnes de qi^alité et; de « mérite , cpii composoient une cour choisie, nombreuse sans confua sion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans af- « fectation.»
plus que sa mère lé goût i\es plaisirs de lesprit : elle s attacha à ménager les prétentions de tout 1« mondé, distribua adroitement les louanges et les bienfaits , devint bientôt Tidole des poëtes et des savans, qui s'empressèrent à lui plaire^ et jamais beauté ne fut plus célébrée que la sienne. Elle aimoit à être louée; les hommages qu on lui rendoit flattoient sa vanité, sans toucher son cœujr; il falloij: qu'on Tadorât comme une divinité. Mademoi^Ue de Scudéri étoitj'un des principaux personnages de Fhôtel de Rambouillet. Dans ses romans, le récit de» aventures les plus e.xtraordinaires étoit à chaque instant interrompu par de longues conversations, qui roulqient en général sur la métaphysique de Tamour : la délicatesse des sentimeus y étoit poussée à l'^excès, ef ses héros se piquoient d'un raffinement de galanterie dont on auroit peine à se faire une idée aujourd'hui. Ces conversations, qui étoient, suivant Tabbé *Tr^blet^ le modèle de celles de Thôtel ée Rambouillet,' formoient un code de gliknterie dont les précieuses (») ne souffroiei^t point qu on s'écartât. Un amant ne pouvoit déclarer son amour qu'après avoir soupiré pendant plusieurs années, et il falloit que le hasard seul lui'aiTachât son secret^ l'avez fait, de longpes années dévoient encore s'écouler avant qu'il obtînt la faveur de baiser la main de celle qu'il aimoit, et il n'avoit pas d'autre faveur à espérer. Non -seulement une femme mariée n'étoit point obligée d'aimer son mari, qui devenoit un être trop grossier pour elle
(i) La qualification de précieuses , qu'a voient adoptée les dames de J'b^el de Ramboaillct , ne fut prise en manvaise part que lorsque Molière eut mis au thc'&trc les Précieuses ridicules.
par les droits qu'il cxerçoit^ mais elle pouvoit recevoir les soins d'un amant et s'y montrer, sensible, après les délais et les épreuves convenables^ « Une « précieuse, dit Saint-Evremont, faisoit consister « son principal mérile à aimer son amant sans joqis^ « s^ince, e.t à jouir solidement de son mari avecaver- « sion. » Mademoiselle de Scudéri tolérpit au moins le mariage à Q^rtaines ctHiditions; Julie d'Angennè^ le regarda long-temps comme une chose monstrueuse, et indigne d'elle. Le marquis de Montausier, qui l'épousa quand elle étoitdans sa trente-huitième année, ne parvint à vaincre s^ scrupules qu'après lui avoir fait la cour la plus assidue et montré l'amour le i[^lus soumis pendant quatorze ans.
. Lors de lapremière formation de l'Académie française, la plupart de ses membres furent pris dans la société de l'hôtel de Rambouillet, qui donna d'abord Fimpulsion à leurs travaux. En i635, trois discours académiques furent, consacrés à examiner la question de savoir si l'on avoit eu tort ou raison de considérer l'amour comme une divinité. « Le 6 août, « AI. Chapelain , dit Pelisson , fit un clisc<)iîrs contre « r amour y où, par des raisons ingénieuses dont le c< fond n étoit pas sans solidité, il tâcha d'ôter àcette « passion la divinité que les poêles lui avoient attri- « buée. Le «3, M. Desmarets traita de t amour des tt esprits : il entreprit de faire voir que si l'amour « dont M. Chapelain avoit parlé de voit être blâmé « et méprisé , celui-ci éloit non-seulement estimable, K mais encore avoit quelque chose de divin. Le i sep- « tembre, M. de Boissat prononça un discours sur « lamour de« corps, où, par des raisons physiques
« prises des sympathies et des antipathies, et de la « conduite du monde, il voulut faire voir que Fatt mour des corps n ëtoit pas moins divin que celui « des esprits. » Ce dernier discours excita un grand scandale à l'hôtel de Rambouillet : on y avoit conçu, ainsi que nous Tavons déjà dit, le projet de réformer la langue; on vouloit en bannir les mots que Ton ûonsidéroit comme grossiers , et qu'on ne poûvoit plus se décider à prononcer. « Quelques femmes , dit La «^Bruyère, usent de tours et de phrases plutôt que (( de prononcer certains noms ; et s'ils leur échappe pent, c'est du moins avec quelque altération du « mot, et après quelques façons qui les rassurent.» On vouloit aussi changer les noms des objets dont on se sert le plus ordinairement; ils déplaisoient , parce qu'ils paroissoient trop communs. On s'efforçôit à inventer des périphrases que l'on croyoit ingénieuses, et qui la plupart du temps étoient de véritables énigmes dont il étoit impossible de deviner le mot. <t On a vu il n'y a pas long -temps, dit La « Bruyère, un cercle de personnes des deux sexes « liées ensemble par la conversation et par un com- « merce d'esprit. Ils Jaissoient au vulgaire l'art de <( parler d'une manière intelligible : une chose dite « entre eux peu clairement en entraînoit une autre a encore plus obscure, sur laquelle on renchérissoit « encore par de vraies énigmes, toujours suivies de « longs applaudissemens. Par tout ce qu'ils appeloient « délicatesse, sentiment et finesse d'expression, ils tt étoient parvenus à n'être plus entendus , et à ne c( pas s'entendre eux-mêmes. U ne falloit , pour servir tt à ces entretiens, ni bon sens, ni mémoire, ni la
âtJR MADAME DE LA FAYETTE. ^7
« moindre capacité : il falloit de l'esprit, non pas du « meilleur, mais de celui qui est faux, et où Timacc gination a trop de part, 18
Cependant Thôtel de Rambouillet n'en étoit pas moins considéré comme le plus délicieux réduit de toutes les personnes de qualité qui fussent alors ; c' étoit y disoit-on^ une cour abrégée et choisie^ moins nombreuse mais plus exquise que celle du Loui^reO). Tous les ouvrages nouveaux y étoient examinés et discutés*, mais les jugemens que l'on en pprtoit n'étoient pas toujours confirmés par le public. Le Cid y fut condamné, et les Observations critiques de Scudéri sur ce chef-d'œuvre furent en quelque sorte Texpressiou des sentimens de l'hôtel de Rambouillet, (c Avant que l'on jouât Poljeucte^ dit Fonce tenelle, M. Corneille le lut à l'hôtel de Rambôûîlcc let, souverain tribunal des affaires d'esprit en ce c( temps-là, La pièce y fut applaudie autant que le « demandoit la bienséance , et la grande réputation « que l'auteur avoit déjà ; mais quelques jours après « M. de Voiture vint trouver M. Corneille , et prit des ft tours fort délicats pour lui dire que Poljreiicte n'a- « voit pas réussi comme il pensoit-, que surtout le a christianisme avoit extrêmement déplu (2). M. Cor-
« neille, alarmé, voulut retirer la pièce -d'entre les,
(i) Préface des Traites et Lettres de Gombaul t. {Ployez cî-dcssus, page 333, la" note dans laquelle se trouve cite' un passage de l'oraison funèbre de madame de Montàusier, par Flechier.) — (a) Puget de>La Serre avoit faitrepre'senter quelque temps auparavant une trage'die à€ Sainte Agnès, qui u'àvoit eu aucun succès. De là vinrent les préventions de l'hôtel de Rambouillet contre Polreucte. Voltaire les attribue h une antre cause: « Oii put craindre, dit-il , qu'une femme qui aimoit à la fois son niari « et son amant n'intéress-ât pas; et c'est précisément ce qui fit le succès «'de la pièce. »
(c mains des comëdiens qui Tapprenoient; mais enfiri « il la leur laissa , sur la parole d'un d'entre eux qui « n y jouoit point, parce qu'il ëtoit trop mauvais acte teur. Etoit-ce à ce comédien à juger mieux que « tout rh^tel Rambouillet? (0))
Les jeunes gens qui se destinoient aux carrières les plus graves ambitionnoient les suffrages de l'hôtel de Rambouillet. Bossuet y fut présente dans sa jetinesse, et y improvisa un sermon dont le sujet lui fut dor^né par l'assemblée (2). Fléchier y fit aussi les premiers essais de son talent oratoire ; et, parvenu à l'âge mûr, il n'hésita pas à parler en chaire de cette société comme d'un objet digne de vénération (3^).
Madame de Rambouillet et madame de Montausier avoient attiré chez elles un grand nombre de femmes distinguées par leur naissance, parleur beauté et par leur esprit. On y voyoit la mère et la sœur du grand Condé (cette dernière , qui épousa le duc de Longueville, ne se piqua pas long-temps de suivre les préceptes de mademoiselle de Scudéri sur la spiritualité de l'amour); la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu ; mademoiselle Du Vigean , dont Le prince de Condé fut éperdument amoureux ; madame Aubry, mademoiselle Paulet, à laquelle Voi- .ture»a adressé plusieurs pièces de vers-, madame de Sévigné, madame Cornuel, etc. Madame de Se vigne avoit un trop bon esprit pour approuver l'affectation de sentimens et de langage adoptée dans cette so-
(1) Vie de Corneille, par FonteneUe. — (a) Il avoit seize ans, cl prononça son sermon àf onze heures du soir} ce qui fit dire à Voilure «ju'i rCaPoii jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard, — (3) Ployez cidessns la noie de la page 333.
ciëtë : il parott même qu'elle étoit parvenue à y faire une espèce de schisme.
Les gens de lettres qui avoient le plus d'influence sur les opinions et sur les'jugemens lie l'hôtel de Rambouillet étoient* Balzac , Chapelpn, Cotin, Des-^ marets, Ménage, Quinaujt, Voiture et Scudéti. Ménage , eïitraîrfé d'abord par le goût dominant , n'étoit pourtant pas toujours d'accord avec ses confrères: lorsqu'ils voulurent introduire des réformes dans la langue et affecter un purisme rigoureux, il se moqua de leur projet dans une brochure intitulée la JRe" quêter des Ùictionn(Ures ; il Jès abandonna même antjièreinent apr^èsla première i-eprésentatioïi des Pré-* cieuses ridicules. En sortant de la comédie, il dit à Chapelain : a Monsieur, nous approuvions vous et « moi toutes les sottises qui viennent d'être criti- « quées si finement et avec tant de bon sens 5 mais, k croyez-moi, pour me servir des paroles de saint « Rémi à Clo vis , il nous faudra brûler ce que noué te avons adoré y et adorer ce fjue nous awns brûlé.. . « Cela arriva comme je l'a vois prédit, ajoute-t-il^ et « dès cettç première représentation on revint du ga* « limatias et du styfe forcé. 1» Vaugelas, Polisson, et quelques autres qui fréqueiitoient l'hôtel de Rambouillet , en avoient adopté le langage dans la couversation, j^ais ils ne Femployoient pas dans leurs écrits.
En î658, Molière se tpouvoit à Rouen aved sa troupe : il étoit déjà connu par la comédie de FEtourdii^) et par le Dépit amoumux (^). Dans un des voyages qti'iï fit à Paris, on le conduisit à l'hôtel de Ràmbouit let. Le bon accueil qu'il reçut ne l'empêcha pas de
(i) Représentée à Lyon en i653. — (a) Représdhtë'à Bëzier^ en i654.
34o. NOTICE
remarquer les travers de cette société 5 il les étudia , et donna Tannée suivante les Précieuses ridicules. Mais n'osant attaquer ouvertement les personnages les plus distingués de la cour et de la ville , il eut soin de dire dans sa préface que les véritables précieuses auroient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Il fit même répandre le bruit qu'il navoit voulu peindre que les précieuses de province , et qu'il avoit composé sa pièce avant de venir à Paris. En 1672, il fit jouer les Femmes sasfantes^ qui portèrent le dernier coup à l'hôtel de Rambouillet.
Lorsque le cardinal de Retz fuj; arrêté après k rentrée du Roi à Paris [octobre lôSa], le chevalier de Sévigné se retira en Anjou avec sa femme et sa bellefille. Le cardinal ayant été transféré au château de Nantes [i654], M. de Sévigné y mena mademoiselle de La Vergue (0. « Elle étoitTort jolie et fort aima- (( ble , dit le cardinal. . . • Elle me plut beaucoup ; et la t< vérité est que je ne lui plus guèrç, soit qu'elle n'eût (( pas d'inclination pour moi ,^oit que la. défiance que c( sa mère et son beau-père lui avoient donnée dès tt Paris même, avec application, de mes inconstances i( et de mes différentes amour», la missent en garde « contre moi. Je me consolai de sa cruauté avec la c< &cilité qui m'étoiC assez naturelle. »
Ainsi, jusqu'à l'âge de vingt-et-un ans, mademoiselle de La Vergue avoit yécu dans la maison de son beaur-père, au milieu des intrigues dirigées contre l'autorité royale^ et si ^on esprit étoit dès-lors porté vers la littérature, elle ne pouvoit guère avoir d'autres
(i) « Le chevalier de Sévigné éioit allé à Nantes pour favoriser révaftioa « du cardinal. » ( Mém. de Guy-Joly. )
principes et d!autres doctrines (jue celles que l'on professoità Thôtel de Rambouillet. Nous insistons sur ces deux circonstances, parce que nous aurons à examiner plus tard jusqu'à quel point, lorsqu'elle a composé ses ouvrages, elle a pu se soustraire aux premières impressions qu'elle avoit reçues dans sa jeunesse.
En i655, à l'âge de vingt-deux ans, elle épousa François Motier, comte de La Fayette, seigneur dé Nades, etfrèrede Louise deLaFayette, fille d'honneur d'Anne d'Autriche , que Louis xiii avoit aimée après avoir disgracié madame d'Hautefort. On a pu voir, dans les Mémoires de madame de Motteville (0, comment le cardinal de Richelieu força mademoiselle de La Fayette à se retirer dans le couvent des Filles de Sainte^Marie de Chaillot, dentelle devint^upérieure, et où elle mourut en i66S^
Les Mémoires du temps ne donnent aucun détail sur le comte de La Fayette i^)-^ mais M. de Monmerqué a bien voulu nous communiquer un ancien recueil de chansons, parmi lesquelles il s'en trouve une qui fut composée sur la première entrevue du comte et de mademoiselle de La Vergue. Après avok* représenté le futur comme un sot et un benêt (3) , on dit qu'il
Ira à sa terre Comme monsieur son pire j
et que sa femme fera
Des romans à Paris , Avec les beaux esprits.
(i) Tomes 36 à 40 de cette série. — (a) On dit dans le père Anselme (1.7, p. 6a) que François Motier, comte de La Fayette, avoit servi en Uçllande ; qu^il a été' enseigne de la compagnie du maréchal d'Albret , et ensuite lieutenant des gardes françaises. — (3) Dans celte chanson on peint d^une manière assez piquante Pembarras et la gaucherie du comte
On ignore Fëpoque à laquelle madame de La Fayette perdit son mari^ on sait seulenïent que le plus jeune de ses fils naquit en 1659. ^^^^ ^^ par oit qu'on doit faire remonter jusqu'à Tannée même de son mariage sa liaison avec le duc de l^a Rochefoucauld (0. Leur amitié , dont la mort seule rompit les nœuds , ne fut pas à Tabri des traits de la médisance : on aSecta d'élever des doutes sur la nature des sentimens qui les unissoient (2), quoiqu'il semble prouvé que l'amour n*y ait eu aucune part. Le duc de Là Rochefoucauld avoit quarante-deux ans quand il connut madame de La Fayette ^ il étoit alors plus renommé par son goût
de La Fayette, qui se relira sans avoir profer<: une seule parole; puis on
ajoute:
Après cette sortie
On le tint sur les fonts}
l'oute la compagnie
Cria d'un mime ton. :
fc La sotee cpntenance !
« Ah ! quelle heureuse chance
H D^avoir un sot et henét de mari
« Tel que l'est celui -ci ! »
La belle , consultée Sur soTi futur époux , Dit dans cette assemblée Qu'il paroissoit si doux , Et d'un air fort honnête , Quoique peut-être béte ; Mais qu'après tout pour elle un tel mari Etoit un bon parti.
(i) Leur amitié' dura vingt-cinq ans, dit §egrais.-Le duc de La Rochefoucauld étant mort en 1680, sa liaison avec madame de La Fayette a dû commencer en i665. — (2) Dans une chanson du t^mps, on désigne madame de La Fayette sous le nom de la nymphe Sagiette , et le duc de La Rochefoucauld sous celui du berger JFoucault ; on dit ({vl^ ils font ensemble l'historiette de Melun et de Gortêault , et qu'ils chantent sur leur lyre qu'en amour il fout écrire, et foire après comme le grand Saueourt.
SUR MADAME Dfi LA FAYETTE. 343
pouf la galanterie que par la régularité de ses moèursCO; on le voit même encore , quelques années plus tard (2), en intrigue avec la duchesse de Châtillôn. Mais il ditsoit lui-même qu // n'avoit trouvé de V amour que dans les romans; que pour lui il n'en avait jamais senti (3). Les conseils de madame de La Fayette le firent renoncer à un genre de vie qui ne convenoit plus à son âge ni à sa santé, délabrée par suite de ses blessures. « Il m'a donné de Tesprit, disoit madame <( de La Fayette , mais j'ai réformé son cœur (4). » Segrais ajoute (\Vie La Rochefoucauld lui donna nonseulement de r esprit j mais de la politesse (5).
On est fondé à croire que ce fut depuis leur liaison que madame de La Fayette se livra à l'étude, et qu'ellç^ chercha à oroer son esprit par des connois^ sances utiles. Le duc de La Rochefoucauld n'avoit point étudié, mais il ayoit un bon sens merveilleux, et il savoit parfaitement bien le monde (6). Madame de La Fayette avoit beaucoup de jugement 5 elle, aimoit le vrai en toiit^s choses, sans aucune dissimulation^?). Il ne fut donc pas difficile au duc de lui faire voir le ridici^e des sentimens romanesques, du faux bel-esprit , et des raffineïnens d^ galanterie qui avoient pu la séduire dans sa jeunesse. Elle comptoit parmi ses amis plusieurs poètes (8) et plusieurs savans , qui se plaisoient à l'instruire et à lui former le goût. Ménage et le père Rapin s'étoient chargés de lui enseigner le latin, qu'elle apprit avec une merveilleuse facilité.
(i) Voyez la Notice qui precè<le ses Mémoires , tomeSi de cette série.
— (2) Eu i65g. — {S)Segraisiana, — (4) Idem. — (5) Idem. — (6) Idem,
— (7) Idem.. — (8) La Fontaine éloit au nombre de ses amis. Eu lui envoyant un petit billard, il lui adressa une pièce de vers dont nous cite-
« Après trois mois de leçons, dit Segrais, elle en sac( voit plus que ses maîtres. En la faisant expliquer, ce ils eurent dispute ensemble touchant l'explication « d'un passage, et ni l'un ni l'autre ne vouloit se ren- « dre au sentiment de son compagnon. Madame de La « Fayette leur dit : P^ous tCj entendez rien ni Vun c< ni Vautre. En effet , elle leur dit la véritable expli- •t cation de ce passage ; ils tombèrent d'accord qu'acné « avoit raison. Cétoitun poëte qu'elle expliquoit, car « elle n'aimoit pas la prose, et elle n'a pas lu Cicéron. a Mais comme elle se plaisoit fort à la poésie, elle lice soit particulièrement Virgile et Horace \ et comme « elle avoit de l'esprit, et qu'elle savoit ce qui conc< venoit à cet art, elle pénétroit sans peine le sens ce de ces auteurs (0. » La lecture d'Horace et de Virgile contribua à lui former le goût 5 et après avoir étudié ces deux poètes dans leur langue originale , dont elle sentoit les beautés , elle apprécia à leur juste valeur les productions que l'on prônoît exclusivement à l'hôtel de Rambouillet.
rons la fin , parce <^aMle donne une idée du degré d^ntîmité qui re'gooit entre eux :
Mon billard est snccinet , mon billet ne l^êst guère. Je n'ajouterai donc à tout ce long discours Qne ceci seulement,, qui part d'un cosur sincère ; <c Je TOUS aime ; aimez-moi toujours. »
(t) Me'nage, fier des progrès rapides de son écolière. Lui adressages vers latins , dans lesquels il traduisit sort nom de La Vergne par celai de La Verna , qui se trouvoit malheureusement être le nom de la déesse des voleurs. Cette f&cbense rencontre donna lien à Tépigramme suivante:
, Lesbia nuUa tibi est, nuUa est tibi dicta Corinna ; Camiine lattdatur Cjrnthia nulla tuo :
Sed cùm doctorum compiles scvinia vatum ^ Nil mirMW si sit culta Laverna tibi-.
Quoique madame de La Fayette aimât îa poésie, et qu'elle eût l'esprit poétique, comme le dit Segrais, il ne paroît pas qu'elle se soit essayée à faire des vers 5 mais elle composa des ouvrages qui, en lui permettant de donner l'essor à son imagination, lui fournissoient des cadres heureux pour dévoiler les replis les plus secrets du cœur humain.
Les romans de La Calprenède, de mademoiselle de Scudéri , de Gomberville , avoient une vogue ex*traordinaire à la ville et à la cour 3 on les lisoit même avec avidité à Port-Royal. On n'étoit rebuté ni par la longueur de ces ouvrages, qui formoient quelquefois jusqu'à dix ou douze volumes de plus de mille pages, ni par l'invraisemblance des événemens, ni par la multiplicité des intrigues, qui se compliquoient péniblement, et dont il étoit presque impossible de suivre le cours, ni par la manière bizarre dont les personnages historiques y étoient travestis , ni par les interminables discussions auxquelles ils se livroient sur la métaphysique de l'amour, ni par la prolixité du style, ni par l'excès de recherche qui le rendoit souvent inintelligible. On auroit peine à s'expliquer le succès même passager de ces monstrueuses compositions, si, comme l'a remarqué un critique, iln^y assoit quelque chose de séduisant même dans les extras^agances de t imagination. Non- seulement madame de Sévigné avoit partagé l'engouement général , mais au bout de longues années elle prenoit encore la défense des romans de La Calprenède. Elle nous apprend que nfadame de La Fayette avoit d'abord été entraînée comme les autres. « U y a, écrivoit-elle f( à sa fille eu 1689, des exemples bons et mauvais
« de ces sdrtès de lectures. Vous ne les aimez pas, « vous avez bien réussi -, je les aimois , je n'ai pas trop « mal couru ma^ carrière. Tout est sain aux sains, K comme vous dites. Pour moi, qui vouïois m'apa puyer de mon^goût, je trouvois qu'un jeune homme .<(• devenoit généreux et brave en voyant mes héros,; « et qu'itriç jeune fille devenoit honnête et sage en « lisant Cléopâtre (0. Quelquefois il y en a qui « prennent un peu les choses de travers, mais elles ' « ne feroient guère mieux quand elles ne sauroient « paslkç.... Ce qui est essentiel, t'est d'avoir l'esprit « bien fait -^ on n'est pas aisé à gâter. Madame de La « Fayette en est encore un exemple. » En effet madame de La Fayette avoit lu comme tout le monde les romans à la mode , mais elle se garda bien de les imiter lorscju'elle en composa elle-même. En 1660, elle fit imprimer la Princesse de Montpensier; cette petite nouvelle, qui eut un très-grand succès, parut peu de temps après la première représentation des Précieuses ridicules. Madame de La Fayette montra qu'on pouvoit faire des romans pleins d'intérêt en ne retraçant que les événemens ordinaires du monde, en peinant l'amour tel qu'il existe, les hommes tels qu'ils sont, avec leurs foiblesses et leurs vertus 5 en n'exprimant que des sentimens vrais, en employant un style simple et naturel, et en écartant tous les moyens &ntasques à l'aide desquels ses prédécesseurs avoient réussi.
Parmi les hommes de lettres qui avoient recherché l'amitié de madame de La Fayette, Segraisétoit un de ceux qu'elle affectionnoit le plus ^ il étoit dans la confi-
. (1) Roman de La Calprenède.
dence de ses travaux littéraires -, il Vaida^ à disposer le plan de ZaidCj et ce roman fut publié sons son nom en 1670. L'année suivante, Segrais ayant été disgracié par Mademoiselle , dont il étoit le gentilhomme ordi* naire^ madame de La 'Fayette lui donna im appartement ^ez elle (i), et le consulta sur le plan de la Princesse de Clèvesr^ Ce chien de Barbin ime hait « parce que je ne lui fais pas des Princesses de Clèves « et de Montpensier^ » écrivoit madame de Sévigné à sa fille le i5 mars 1672.. Le roman de la Princesse de Clèves étoit donc terminé en 1672 5 cependant il n a été imprimé iju'à la fin de 1677 , et au commencement de 1678(2). Ces deux romans, qui sont beaucoup plus étenéûs que /a Princesse de Montpensier, firent entièrement oublieRÎes productions monstrueu* ses que Ton avoit admirées jusqu'alors. Il n'entre pas dans notre cadre d'en faire un examen approfondi-, mais comme ils ont opéré une révolution dans une des branches de notre littérature, nous devons rappeler ici les divers jugemens qui en ont été portés, soit à l'époque où ils ont été publiés, soit à des époques plus rapprochées.
Madame de Sévigné ne parle pas du roman de Zaide; mais la Princesse de Clèves lui parut d'abord ^être une des plus charmantes choses qu'elle eût jamais lues (3), et elle pressa fort le coûite de Bussy-Rabutin de se procurer cet ouvrage. Rabutin ne partagea pas entièrement son opinioli. « J'ai trouvé , dit-il ,
(i) « Mademoiselle a chasse Guilloîre ( son médecin ) ; le pauvre Se- « grais ne tient à guère. » (Lettre de mad. de Scvigne', du 20 mars 167 1. ) — (a) «c C^ést, dit madame de Sëvigne' , un petit livre que Barbin nous a « donné depuis deux jours, » ( Lettre de madame de Scvigne à Bussy-Rabutin, du 18 mars 1678. ) — (3) Lettre du 18 mars 1678,
« la première partie admirable ^ la seconde ne m'a pis « paru de même. Dans le premier volume , hors quel- « ques mots trop àou vent répétés, qui sont pourtant en « petit nombre, tout est agréable, tout est naturel , rien <( ne languit. Dans le deuxième, Taveu de madame « de Clèves à sou mari est extravagant, et ne peut « se dire que dans une histoire véritable «, mais quand (( on en fait une à plaisir, il est ridicule de donner à a son héroïne un sentiment si extraordinaire. L'aua teur en le /disant a plus songé à ne pas ressent- « bler aux autres romans ^ qu'à suis>re le bon sens. » Il relève beaucoup d'autres chosei qui, selon lui, sentent trop le roman dans cette deuxième partie (0. Madame de Sévigné , revenue de son premier enthousiasme , répondit à Rabutki : « Votre critique de la ii Princesse de Clès^es est admirable; jy ai trouve <( tout oe que j'en ai pensé; j'y aurois même ajouté « deux ou trois petites bagatelles qui vous ont assu- « rément échappé (2). » Valincour donna plus de développement aux critiques de Bussy-Rabutin dans une brochure intitulée Lettre^ à madame de***j sur le sujet de la Princesse de Clèves (3)/ les partisans de l'ouvrage en firent l'apologie dans une autre brochure qui parut sous le titre de Conversations critiques sur la Princesse de Clèves ^ par l'abbé de Charnes.
Fontenelle, qui avoit lu jusqu'à quatre fois ce roman, en parle avec beaucoup d'éloges : <( Les pein- « tures fidèles de la nature, dit-il, et surtout cçlks
(0 Lettre de Bussy-Rabutin à madame de Sévignë, du 29 juin 1678. — (3) Lettre de madame de Se'vigne', du 27 juillet 1678. — (3) Cesletues furent d^abord attribuées au père Bouhours.
« de certains mouvemens du cœur, presque imper- « ceptiblçs à cause de leur petitesse, ont un droit de (t> plaire qu'elles ne perdent jamais -, on Ae sent dans c( les aventures que l'effort de Fimagination de Fau- (( t«ur, mais dans le choc des passions ce n'est que a la nature seule qui se fait sentir , quoiqu'il en ait « 'coûte à l'auteur un effort d'esprit que je crois plus % grand. » ^ ^
Voltaire rçconnoît que Zaïde et la Prihcésse de Clèves fiirent les premiers romans où l'on vît les mteursdes honnêtes gens et des aventures naturelles décrites avec grâce. « Avant madame de La Fayett;^ , « ajoute-t-il, on écrivoit^.d'un style ampoulé des ((Choses peu vraisemblables. »
Suivant d'AIembert^ rien ne fait plus d'honneur au talent dp l'auteur que cet endroit srdmirable du roman de Zaïde où les deux aman^, qui sont forcés de se séparer pour quelques mois , et qui en se séparant ne savoient pas la langue l'un de l'autre, l'apprenneQt cha(^un de leur côté pendant cette absence, et se parlent chacun, en se revoyant, la langue qui n'étoit pas la leur, w II n'y a peut-être dans Içs an*- (( ciens, qu'on aime tant à préférer aux modernes, (( dit-il, aucun trait d'un sentiment aussi délicat et « d'un intérêt aussi tendre. »
M . de La Harpe fait remarquer que Zaïde est le premier roman qui ait»offert des aventures raisonnablés écrites avec intérêt et élégance, et que ce fut l'ouvrage d'une*femme 5 que rien n'est plus attachant ni plus origi|ial que la situatipn de Gonzalve et de Zaïde s'aimant tous les deux dans un désert, ignorant la langue l'un de l'autre, et craignant tous les
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deux de s'être vus trop tard 5 que la princesse de Clèves est encore plu» aimable et plus touchante , et que jamais l'amout combattu par le devoir n'a été peint avec plus de délteatesse.
Au jugement de Marmontel , un cœur sensible pouvant être à la fois intéressant par sa foiblesse et estimable par sa vertu, on imagina des situations où le devoir combattoit le penchant, ejt où la- victime de l'un et de l'autre seroit pardonnable dans ses eombats, malheureuse dans son triompjie : c'est ce malheur involontaire, où tout le tor.t est du côté de la nature et de la fortune, et toute la gloire du côté des mœurs,, qui fait l'intérêt de la Princesse de Clèves; on y marque la limite jusqu'à laquelle l'amour illégitime pouvoit aller. dans un cœur bien né ssmsFavilir, et sans luiiSter ses droits à l'estime et Lia pitié. Rien de plus ingénieux et de plus juste que cette apologie d^n sexe destiné à plaire, et à se défendre de ses propres séductions -, rien dé plus propre à lui côn^ cilier l'indulgence que cette peinture d'un cœur vertueux et tendre qui, n'ayant pas la force d*étouffer un S€;ntiment répréhensible, a du moins celle de le vainere ; et so^s ce point de vue la Princesse de Clèçes est, aux yeux de Marmontel, ce que l'esprit d'une femme pouvoit produire de plus adroit et de plus délicat;
M. Auger,'dans mlè Notice qu'il a placée en tête des OEuvres de lAadame de Lîi Fayette , fait observer que les «sujets de ses romans sont simples, de peu d'étendue-, qu'ils se développent' facilement et comme d'eux-mêmes jusqu'au dénouement, qui ne paroît au lecteur que le terme naturel d'une action véritable, et
non poijit la fin préméditée d'une fiction^ que ses personnages SjQ^nl des hommes ] que le mélange de vertus et de foiblesses qu'offrent leurs caractères nous fait prendre à leur sort ce vif intérêt que rie peut extitec une perfection imaginaire ^ que les sentimens toujours inspirés par la situation sopt nobles et touchans^ que ses pensées sont purçs et spirituelles, son style clair, facile et agréable^ qu'elle a représenté i'aihour tel qu'il peut exister dans les âmes délicates, tel surtout qu'il doit être dépeint, l'amour attaquant par li^ timidité et le respect, se défendant par la vertu et la fierté, triomphant sans souiller sa victoire , cédant sans s'a- .vilir , pénétrant ce qui échappe à tous les yeux, ayant seul le secret de ce qui fait sa joie et ses tour mens, heureux qu malheureux d'un mot, d'un geste, d'un c(tupd'œil; trouvant dans des plaisirs légitimes le*prix de sa perséyérance , ou s'immolant au devoir que de longs remords ont déjà vengé, et se punissant éter*nellement d'une faute d'un momept, que ^souvent le cœur seul'a commise. . ^
Daifô le roman de Zaïde^ dit M. Jay , qui a également publié une Notice sur madame de La Fayette , les événemens n'ont rien d'invraisemblable, le lan-t gage n'a rien d'^affecté : c'est la conversation de personnes d'une éducation soignée et d'un rang distingué , qui exprimenVav€C élégance des pensées ingénieuses et des sentimens délieats. Il trouva. cependant dans le ron\an de Zdide quelques traCes de l'esprit de l'hôtel de Rambouillet : (c On y discute, dit-il, s'il est « à propors de b^en connoître une femme avant de se (( ^passionnerpour elle^ si la connoissance de sa beauté « suffit, cç qui assure la plaisir des découvertes ^ ou
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<( enfin si le comble du bonheur n'est pas d'enlever a uiie maîtresse charmante à un rival prtféré. Voilà u bien de ces théories recherchées qui exercèrent la « sublimité des cercles de Julie d'Angennes, duchesse a de Montausier. » D fait remarquer, avec beaucoup de raison, qu'à l'époque où madame de La Fayette écrivoit on n'auroit pas osé pèiivire l'amour avec ses flammes dévorantes ^ la violence de ses désirs et la fureur de ses emportemens; qu'en vain eût -on prodigué4es mots de verty.y de sentimenSj de nature y pour colorer là séduction de ces tableaux , la morale les eût repoussés comme dangereux. « C'est qu'alors, « ajoute-t-il, il y avoit véritablement de la religion. » Il considère la Princesse de Clès^es comme l'ouvrage le plus parfait de madame de La Fayotte : « On y « trouve , dit-il , le premier exefaiple d'une lutte éla- « blie entre l'amour et le devoir -, mais ici le devoir « triomphe, et c'est la religion qui sert de sauvefc garde à la vertu. Depuis madame de La Fayette, tt beaucoup d'écrivains ont aussi mis aux prises l'a- « mour avec le devoir , et la passion a presque touft jours été plus forte que la vertu : les idées avoient c( changé, et la vertu nlêmene faisoit plus ,d'hypo- « critts. C'est, il faut l'avouer , l'inconvénient d*une « philosophie trop matérielle. » • . On ne peut s'empêcher de trouver extraonlinaire que madame de Sévigné , qui fut pendant toute sa vie l'amie la plus intime de madame de La Fayette (O, et
(i) « IVladame de La Fayette vons cède sans difficulté la première place ce auprès de moi , à cause ^e^ \o% pedections , ëcriVoit madame de Sévi- <c cntf à sa fille ^ et quand elle est bonne, elle dit que ce n^est pas sans « peine : mais enfin c^'est réglé et approuvé. Cette justice la rend digne « de'lt seconde, et elle Ta aussi. » ( Lettre du ag avril 167 1 . )
qui se^ plaisoit dalBS ses lettres à parler de tous les ou- Trages graves ou futiles qu'elle lisoit, garde un silence absolu sur Zaîde. Ce roman avoit paru long-temps avant la Princesse de Clèves^ et son succès avoit fait d'autant plus de bruit que c'étoit un ouvrage entièrement neuf, dont il n'existoit aucun modèle dans notre langue. Quoique madame de La Fayette rfeût point pnblié Zdide sous son nom, il est difficile de croire qu'elle n'ait pas mis madame de Sévigné dans sa confidence; on ne peut guère supposer non plus que le goût très-prononcë que celle-ci avoit pour les romans d€) La Calprenède et de ihademoiselle de Scudéri Fait .empêchée de sentir le mérite de l'une des meilleures productions de son amie.
H n'est pas inutile de bien établir ici que madame de La Fayette est l'auteur des romans de la Princesse de Montpensîer^ de Zaide et de la Princesse de Clèi^eSj qui ont été imprimés de son vivant sous le nom de Segrais. Etant assurés de connoître son style et sa manière, nous n'aurons pas à renouveler la discussion lorsque nous examinerons ses Mémoires historiques, qui ont été publiés long-temps après sa mort.
« La Princesse de Clèves est de madame de La « Fayette, dit Segrais-, Z aide ^ qui a paru sous mon u* nom, est aussi d'elle ; il est vrai que j'y ai eu quel- « que part pour la disposition du roman, où les règles it de Tàrt sont observées avec une grande exactitude. » Cependant, malgré cette déclaration formelle, il lui arrive plusieurs foi& de dire ma Zaide en parlant de ce roman. Il le consîdéroit probablement comme son enfant d'adoption. Huet, depuis évêque d'Avranches, qui étoit l'ami commun de Segrais et de madame de T. 64* . ^^
La Fayette, et qui avoit fait imprimer en tête de Zaide son traité de rOrigir^ des Romans (0, s'exprime ainsi : « Ses Nouvelles (de Segrais) furent bien « reçues du public , moins toutefois que Zaide et (( quelques autres ouvrages de ce genre. qui parurent il sous son nom , et^ui ëtoieiit en eS^\ die la comtesse (( de La ("ayette, con|me lui et la comtesse Font dé- (( claré souvent à plusieurs dis leurs amis, qui en peu- « vent rendre témoig^ge . Pour Zaîdçj je; le sais d'o- <i rigine-, car j^i souvent vu madame de La Fayette <( occupée à ce travail ,^ et elle me le cf>iamui^qu^ u pièce à pièce avant de le rendre pujblic.....^ Je rapr (( porte ce détail pour désabuser quelques personnes a qui , peu instruites de la vérité dse ce fait , ont voulu <( le contester. » S'il étoit bespiad'au^^s pre^¥es, il suffiroitde comparer les Nouvelles de Segrais avjçc i^ romans de madame de La Fayette^ pour js'ass^Eer que ces divers ouvrages ne sont pas de la même plume. Segrais a pu , comme il le dit ,^^ dpnner sous le .rapport de Tart des conseils utile$ pour la disposition des plaps^ il est encore possible qu'il ait revu Iç trays^L d^^^oiadame de La Fayette : mais il est certain qu'elle â ëçrk seule ses romans 3^ car, en les examinant avec la plus minutieuse attention, on ne remarque aucune trace de mélange de stylç. Quelques contemporains ont prétendu que ces ouvrages aypientét^ composés ep commun par madame de La Fayette et p^ le duc de LaRocbefoucauld. On lit, daps une lettre de Elussy- Rabutin à madame de Sévigné um Ijp, de ines amis « m'écrivit cet hiver qi:^e M. de La Roçhefoucaulçl et
(i) Madame de La Fayette ààto\i îkce soiet à Uaei : a Nottt avons làark; ce nos cnfans ensembk. ».
SUR MADAME DE -lA FAYETTE. 355
ic madame de La Fayette allaient novts donner quelle que chose de fort joli. >< '
U s'agissoit de la Princesse de Clèçes^ qui dans quelques anciennes Ubliographies est annoncée sous les noms du duc de La Rochefoucauld, de madame de La Fayette et de Segrais. Madame de La Fayette, qui passoit presque entièrement sa vie ayec le duc , a dû nécessairement le consulter sur ses ouvrages *, mais ils avoient tous deux une manière d'écrire tellement différente , qu^il seroit impossible de ne pas reconnoitre les parties que La Rochefoucauld aurbit composées , et nous avons déjà fait remarquer qu'il n'y avoit aucun trait de mélange de style dans les romans de madame de La Fayette : le même caractère de style se retrouve d'ailleurs dans les ouvrages qu'elle a faits après la mort de La Rochefoucauld.
Les critiques auxquelles avoit donné lieu l'aveu que la princesse de Clèves fait à son mari de sa passion pour M. de Nemours portèrent, à ce qu'il paroît, madame de La Fayette à composer la Comtesse de Tende j petite nouvelle où l'héroïne', après avoir trahi son époux , se trouve placée dans une position telle , qu'elle n'a plus d'autre parti à prendre que de lui révéler sa Êiute, et meurt accablée de remords après cette révélation, « Les écrivains de cette époque, dit « M. Jay dans ses Observations sur la Comtesse de « Tende y ne concevoieni pas^ qu'une composition i( sans but moral put être digne d'estime : cette dé- « couverte nous étoit réservée. »
N'ayant pas voulu interrompre les détails que nous avions à donner sur les romans de madame de La Fayette , nous serons obligés de revenir sur nos pas
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pour nous occaper de ses Mëmoirethistoisiques. Nous avons dit plus haut que sa belle-sœur ëtoit supérieure du couvent des Filles Sainte-Marie de ChaiUot. La reine d'Angleterre, veuve de Charles i, passoit une grande partie de l'année dans ce couvent. En allant y voir sa belle-sœur, madame de La Fayette se rencontra souvent avec la plus jeune des fdles de la Reine, la princesse Henriette d'Angleterre, qui la prit en amitié, et qui, lorscpi'dUe eut épousé Monsieur en i66f, lui donna chez elle ses entrées particulières. La princesse étoit bonne et aimable, mais vive et étourdie; madame de La Fayette, plus âgée qu'elle de di:iç qu onze ans (0, étoit naturellement grave, et, au dire de. Segrais, elle avoit le jugement au-dessus de V esprit. Malgré la différence d'âge et de caractère, Madame aimoit beaucoup à converser îiyec madame de^ La Fayette; dans leurs longs entretien^, elle se plaisoit à lui raconter les anecdotes les plus secrètes de là cour, et même les circonstances qui la concernoient personnellement. Il y avoit. cependant certaines affaires sur lesquelles elle ne lui faisoit des confidences que lorsqu'elles étoient passées, et presque publiques. En i665, après l'exil du duc dejGuiche, dont la passion pour Madame fit grand bruit à la cour, la princesse dit un jour- à madame de La Fayette : «Ne « trouvez-vous pas que si tout ce qui m'est arrivé et « les choses qui y ont relation étoit écrit, cela com- « poseroit une jolie histoire? Vous écrivez bien: « écrivez , je vous fournirai de bons Mémoires. »
(i) Madame de La Fayette, ne'e en i633, avoit vingt-huit ans lors da mariafge d'Henriette d'Angleterre. La princesse, qui ëtoit née en i644, étoit h cette époque dans sa dix-septième année.
Madame de La Fayette se mit à l\)uvrage. ta princesse trouva d'abord ce pass|B-temps« très-agréable; mais bientôt cette fantaisie fit place à une autre ^. et le travail fut abandonné {)endant plusieurs années. En 1669,* Madame ayaiiè fait ses couches à Saint:: Gloud, et n'y ayant qu'une eour peu nombreuse, se souvint de ces Mémoires; elle voulut que madame de La Fayette les continuât, et" celle-ci lui lisoit chaque matin ce qu'elle avoit éccit d'après la conversation de ia veillé. Il y avoit par-ci par-là des endroits^ q«e madame de La Fayette avoit beaucoup de peine k rédiger : il falloit dire la vérité tout entière, et la dire de manière à ne pas blesser la princesse, qui, sans avoir violé entièrement ses devoirs, avoit au moins commis de fort grandes imprudences. L'embarras de madame de La Fayette amusoît Madame , qui prenoit ce travail tellement à cœur, qu'elle écrivoit elle-même des fragmens de son histoire. Mais cet engouement dura peu : l'ouvrage fut encore abandonné, et oublié lorsque Madame quitta Saint-Cloud. L'année suivante, elle fit en Angleterre ce célèbre voyage qui eut pendant quelque temps une si grai^de influence sur la politique des deux couronnes, et mourut peu de temps api^s son retour.
Madame de La Fayette nous a transmis elle-même ces détails dans la préface de Y Histoire d'Henriette d'Angleterre^ et on ne les a jamais révoqués en doute. L'ouvrage est divisé en quatre parties : il commence par un tableau fort piquant de la cour pendant les deux années qui précédèrent la mort du Cardinal Mazarin; on y dévoile ensuite successivement le secret de presque toutes le&intrigues jusqu'aux
premiers mois de i665. La partie délicate à traiter étoit la passion du comte de Gniehe pour Madame; et la tâche étoit d'autant plus difficile, que Madame n'y avoit poiat été iuseusil^le. Madame de La Fayette a mis de la franchise dans sa narration , elle Q'a point cherché à justifier la foibhsse ni les imprudences de la princesse^ mads ^omme tout antionce qu'elle ne dissimule rien, comme elle relève sans afTectaiion toutes les circonstances qui peuvent excuser une trèsjeune femme sans expérience, entourée de flatteurs, et exposée à tous l^s genres de séduction, le lectenr se trouve disposé à Findulgence *, et Taveu qu'elle fait des sentimens de Madame pour le comte de Guiche ne laisse aucune impression fâcheuse.
On remarquera peut-être qu'il est beaucoup plus question d'intrigues d'amour que d'intrigues politiques dans les Mémoires dont nous nous occupons ; mais il faut considérer que les événemens qui y sont rapportés se rattachent aux années 1661, i66a, i663 et iâ64« Louis xiv avoit pris les rênes du gouvernemen|; après la mort du cardinal Mazarin. Le soin de ses affaires ne l'empêchoit pas de se livrer à son goût pour les plaisirs : les grands étoient soumis, il n'y avoit plus d'intrigues politiques; les intrigues d'amour occupoient seules les esprits. Les Mémoires sur Henriette d'Angleterre ont donc bien la couleur de l'époque , et ils font parfaitement oonnoitre l'intérieur de la cour de Louis xiv pendant quatre années. i On regrette que ces Mémoires , dont la lecture est oa ne peut plus agréable, ne s'étendent pas au-delà des^ premiers mois de 1665; mais madame de La Fayette s'est arrêtée au moment où la princesse a
SUR MADAME i)B LA FAYETTE. SSg
cessé ée]m fournir des matériaux, et elle passe brusc{tié]ftieilty sans aucune transi tioii, de Tannée t66S à Fannée 1676 , pour rsicontei^ là mort prématurée de Madame , auprès de laquelle elle resta jusqu'à ce qu'elle eut rendu le dernier soupir. Elle peint d'une lûanière simple et touchante le eourage et là résignation dé cette jeune princes^ , qui se sentit frappée ii mort dès les premières douleurs qu'elle éprouva, qui, au milieu des plus cruelles souffrances, ne montra pis un seul instant de foiblesse, ne laissa pas échapper tin seul regret de quitter la vie à la fleur de son âgèj et qut, conservant toujours ^oiîte sa présence d^^spril , parut jusqu'au dernier Moment plus occiipée de^s autires que d'elle-même. Nou^ ne discuterons pas lès bruits que l'on a fait courir sur cette mort 5 nous nous botmeroiis à faire remarquer qu'ils sont nonseulement dénués de preuves, mais qu'il n'existe pas m^mé dHndices, et que les suppositions inventées par la malignité sonl^ entièrement dénuées de vraisembknce.'NotïS donnerons à la suite de ces Mémoires les lettres que l'ambassadeur d'Angleterre en France écrivit à ce sujet à sa cour : on y verra que Montaigu, qui étoit fort mal disposé pout la France, et qui croyoit avoir personnellement à se plaindre de Monsieur, a répété des bruits auxquels il n'ajoutoit aucune foi.
Madame de La Fayette a intercallé dans ces Mémoires, et sans y faire aucun changement, les morceaux que la princesse avoit elle-même rédigés ; elle avpit eu seulement le soin de les marquer sur son manuscrit. Ces marques ont été négligées lorsqu'on a imprimé l'ouvrage. Les manuscrits n'existant plus (i),
(1) M. de Fontettr possédoit un manuscrit de V Histoire d*Uennelie
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et le style n'offraiit point de disparates notaire», il seroii difficile de distinguer aujourd'hui les morceaux qui sont de la main 4^ la princesse. On en recpnnoît cependant un dans la quatrième partie 5 on y lit^ a II ( le Roi ) envoya prier Ikf ontalais de lui dire. « la vérité r vous smtrez m détail (f^lle. Je vous « dirai seulement fi{iie le maréchal (de Gramont)^ a qui n a voit tenu que^par miracle une aussi bonne « conduite que celle qu'il avait e»e, ne, put longa temps se démentir 5 et son'efTroî lui fit en^yer en a IJollaude sou fils (le c#mte de Guiche), qui n^aor « roitpas été cji^^ s'il eût tenu bon. w^oute l'histoire d'Henriette d'Angleterre étant écrite à la troisième personne, il e$tjcertain que le passage que nous venons de citer est piie note donnée à madame de La Fayette par la princessç, qur^ revoie à mademoiselle dé Montalais pour avoir des détails. C^te eircènstance est importante, parce qu'elle confirme ce que madame de La Fayette a avance dans sa [U'ér face sur la manière dont l'ouvxage a été composé, et qu'elle établit d'ime manière incontestable-l'autheaticité des faits. ,
V Histoire et ff&%rieUe 4' Angleterre a été publiée pour la première fois en 174x05 elle a été depuis sou^ vent réimprimée avec les^utres ouvrages de l'auteur.
Nous avons en outre des Mémoires de madame de La Fayette sur la cour de France pendant les années 1688 et i68g. GjBs deux années sont, fécondes en grands événemeus. Louis xiv, après avoir long-^emps donné la loi à l'Europe, est suceessiViCmentiaban-
éP Angleterre y^vec des notes qui n'ont pas été imprimées. ( Bibiiotlièque historique de Fmncc. )
SUR MADAME DE LA FAYETTE. 36 f
donne de ses allies, qui se liguent contre lui. Il tient tête à Tocage : son fils, qu'il met pour la première fois à la xMe de ses armées, fait une campagne brillante, s'empare de Philisbourg et de plusieurs' autres places. Au^ilieu de novembre 1688, le prince d'Orange débarque eit Angleterre, détrône le roi Jac-^ ques u son beau-père , et le force à venir chercher un asyle en France. Au commencement de 1689, la reine d'Espagne, fille de Monsieur, meurt presque subitement : elle seule maintenoit la bonne intélligenoe entre les deux couronnes, et l'on alloit avoir un ennemi puissant de plus à combattre. Louis poiirvoit à la sûreté des côtes et des frontières; il fait ravager le Palatiriïit, qu'il ne peut pas conserver : non-seulement il met le royaume en état de défense, mais il foi^rnit une flotte et des troupes à Jacques 11 , qui fait une descente en Irlande, et empêche ainsi pendant quelque temps le prince d'Orange de tenter aucune • entreprise contré la France. ' ^
Madame de La Fayette n'a malheureusement pas terminé le récit detf événemens^ de 1689 : sa relation, qui ne va guère qiie jusqu'au milieu de l'année, est très-curî^use et très-intéressante •, les faits y sont présentée avec ordre et avec clarté ; on y trouve des anecdotes piquantes et des peintures originales de la cour de Louis xiv, mais on remarque une fort grande différence entre Y Histoire d'Henriette d'Angleterre et les Mémoires de la cour de France! Dan$ le premier ouvrage, madame de La Fayette ne se permet presque aucune réflexion critique-, dans le second, elle laisse rarement échapper l'occasion de lancer des traits malins contre Louis xrv, contre ses minis-
3®a NOTICE
très, etc. Cependaiit elle n^afvoit pas à se plaindre de kcoiir,^ elle y aii^t totyours été traitée avec distiiiotiaà (i) ; le Roi n'avoit jamais hésité à lui accorder les^râces quelle aToit demandées (^) : mais il faut eonéidérer qu^elle avoit pour ainsi dire été élerée an milieu des chefs de la Fronde, (fm se réunissoient chez sa mère -, qu^après la fin des troubles le chevalier deBë^gné, son becra^ère , s'étoit retiré à Port-Royal , où Ton faisbit la seule espèce d'opposition possible sons le règne del.ouis xiv; qu'elle étoiriiée avec tous les amis du chevalier de Sévigné \ que ce fut parmi eux qu'elle choisit un divéc^eur dans le$ dernières années de sairie -, et que les Mémoires éeia cour de France pour les armées^ i^^9 et 1689 n^ont pas été, comme THistoire€p Henriette d* jinglMerre y écrits sous les yetix et presque «ous la dictée d^une princesse bellesoeur de Louis xiv. On ne doit donc pas être étonné de ne trouver ni la même couleur ni la même manière de voir dans les deux ouvrages.
Les Mémoires de la cour de France pour les cmnées i6S9 et i 689 n'ont été pubRés qu'en 1731. On assure que madame de La Fayette avoit composé sur le règne de Louis xiv plusieurs autres morceaux historiques qui ont été perdus : nous n'en avons pu découvrir aucune trace. '
(1) (t Madame de La Fayette ;alla à VersaiUes; eHe y* fat reçue bien, « jmais très-bien. Le Roi la fit mettre dans sa talèche aTec les dames , et a prit plaisir à lui montrer toutes les beaute's de Versailles , comme feroit H un particulier que Ton Ta Toir dans sa maison de campagne : il ne tt pailla qu'k elle, et reçut aTec-l>eaUcoup de plaisir toutes les louanges (c qu^elle donna aux beaute'»!qu*il lui montroit. Vous jugez si Ton est a contente d^un tel voyage. » ( Lettre de madame de Se'vignc. ) — (3) Le Roi lui avoit accordé une pension , avoit donné plusieurs bénéfices à son fils aîné, et nn régiment an cadet.
Madame de La Fayette ài^oit eu deuis: fils : Fainë suivit la carrière de TEgli^e, et posséda plusieurs abbayes *, le secp^d fut brigadier d'infanterie ('), et mourut en 1694, à Tâg^ de trente-duq ans. Jusqu'en 1676, époque de la mort du cheyalier de Sëyigné, auquel madame de La Yergne^ ayojt laissé la jouissance de tou$ ses biens (3), madame de La Fayette fut dans une position peu aisée : il paroit même que rhéritage se trouva considérâblemoit diminué par les dé* penses que le chevalier avoitfeitès à Port-Royal de* puis qu'il s'y étoit retiré (?]. Dans cette position^^Ue n'avoit rien négligé pour attirer ôùr ses fils les £aveurs de la cour ^ elle mépageoit tous les gens puissans , et les faisoit habilement servir à ses desseins. « Voyez , « écrit madame de Sévigi^, comme madame de La tt Fayette se trouve riche en amis de tous côtés, et ft de toute condition l elle a cent bras, elle atteint « partout. Ses enfaiis savefit bien qu'en dire, et la re-^ « mercient bien tous les jours de s'être formé un esprit « si haut : c'est une obligation qu'elle a à M. de La Ro- « chefoucauld, dont sa faipille s'est bien trouvée. »
Madame de La Fayette n'ayant pris aucune part aux affaires publiques, et ne s'étant jamais in^e d'intri<gués, nous ne nous sommes occupés de l'histoire de sa vie, qui ne fut d'ailleurs agitée par aucun événement extraordinaire, que lorsque nous y avons trouvé
(i) Il ayoit épouse mademoiselle de Marîllac en 1689 j il ne laissa qu^uue fille, qui fut mariée en 1706 au duc de La Trcmouille. — (a) « Madame « de La Fayette commence présentement h hériter de sa mère, » écrivoit madame de Sévignc* à sa fille en lui annonçant la mort du cheyalier de Séyigné. — (3) Il fit construi/^ et meubler un corps dé logis au couvent de Port'Royal de Paris; il fit rebâtir le cloitre de ce couvent , et les religieuses lui élevèrent un monument par rcconnoissance.
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des circonstances propres à donner quelques notions sur ses ouvrages.
Elle mourut en i6g3, à Tâge de soixante ans, et fut
très-malheureuse pendant les dernières années de sa
vie. Depuis long-temps elle ëtoit en pioie à toutes les
infirmités de la vieillesse : lorsqu'elle eut perdu le duc
de La Rochefoucauld, auquel elle survécut treize ans,
elle n'eut plus aucun adoucissement à ses peines, a Où
« madame de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami,
« une telle société, une pareille douceur, un agrë-
« ment, une considération pour elle et pour son fils?
« dit madame de Sévigné. Elle est infirme, elle est
« toujouirs dans sa chambre, elle ne court point. M. de
(( La Rochefoucauld étoit sédentaire comme elle : cet
« état les rendoit nécessaires Tun à Tautre; rien ne
<c pouvoit être comparé à la confiance et aux cbarmes
« de leur amitié. Songez-y, ma fille-, vous trouverez
« qu'il est imf>ossible de faire une perte plus consi-
ci dérable, et dont le temps puisse moins consoler (0.
a La petite santé de madame de La Fayette soutient
« mal une pareille douleur; elle en a la fièvre, et il
« ne sera pas au pouvoir du temps de lui ôter l'ennui
« de cette privation. Sa vie est tournée de manière
« qu'elle trouvera toujours un tel ami à ^ire (^). Le
« temps, qui est si bon aux autres, augmente et aug-
« mentera sa tristesse (3). » Son accablemèhl fut tel,
que non-seulement il lui étoit impossil)le de ^^Jivrer
à aucune occupation, mais qu'elle s'efforçoit mlM| de
ne plus penser. « Elle avoue tout francbemenipdit
« madame de Sévigné, qu'elle^ne songe qu'à se rçn-
(i) Lettre du 17 mars 1680. — (a) Lettre du ao mars. — (^3) Lettr^ du 9^ mars.
« dre béte, en ôtant de son esprit autant de pensée^ « queVon tâche ordinairement d'y en mettre ; elle ne « dispute point que son espdt ne li^i fasse du mal , « ainsi que toute sorte d'application^ eUe s'exempte c( de tout. )) Elle chercha dans ]a religio^ les consolations que le. monde ne pouvoit plus lui offrir, et les dernières années de sa vie furent consacrées aux exercices de la piété la plus austère.
]M[ous termin^ôi^ns cette Notitce en citant quelques traits qtji serviront à fiaire comioître l'esprit çt Je caractère de madame de La Fayette.
Oest assez â^ être ^ disoit-elle. Segrais, en rapportant ce mot, ajoute que madame de La Fayette êivtendoit par là que, pour être heureux, ilJ&Uoit vivre sans ambition et sans passions, au moins sans passion» viptentes. Elle pensoit que celui qui se met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il ait, se met au-dessous de soR.^sprit^ et Segrais donne à croire que ce trait s'appliquoit à Boileau. Elle compatoit les sots tra* Quêteurs à des laquais ignorans qui changent en sottises les complimens dont leurs maîtres les charge^ Suivant elle , une période inutile retranchée d'un ouvrage valoit un louis d'or, un mot vingt sous. Elle 4i* soit de Montaigne qu'il y auroit du plaisir à avoir un voisin tel que lui. « A-t-on gagé d'être parfaite, disoit- « elle? Non assurément-, si j'avois fait cette gageure , « j'auïois perdu mon argent. » Dans une lettre à ma^ dame de Sévigné , elle lui dit : « Le goût d'écrire vous <c dure encore pour tout le monde , il m'est passé pour « tout le monde ; et si j'avois un amant qui voulût de « mes lettres tous les matins , je romprois avec lui(i). »•
(i) Il paraît qnc pendant long-vemps madame de La Fayette aroit efi-
ic Elle ne savoit pas seulement gouyemer sa maison , « dit Segrais ; elle s'entendoit parfaitement ^n procès, a et elle conduisôit elle-même ceux qu'elle srtoit pour <c ses affaires particulières. » «Jamais personne sans « sortir de sa place n'aursî fait tant de bonnes affaires, « disoit d'elle madame de Séyignë. » M. de La Rochefoucauld dîsoit qu'elle ëtoft t^ria^ie. « Elle n'auroit pas (( donne , ajoute Segrais , le moihdre titré-à qui que ce « fût 9 si elle n*eût pas^ ^të persuadée qu'il le méritoit ; <c et c'est ce qui a fait dke à quelqu'un qti^elïe ëtdl a sèche, quoiqu'elle fût dëlicate.» «Elle est niàladé, u et ne peut aller voir ses amis, disoit d^ellé madame « de Sëyignë *, ils se rétablissent, et eUé a été sbitlâgëè « sans avoir quitté sa place. » Segrais Rapporte que quoiqu'elle sût le latin, elle n*en faisoit rien parof^ tre, et que c'ëtoit, disôit-elle^ afin de ne pas attirer sur elle la jalousie des autr^ dames. C'ëtoit peut-être lin des motifs qui l'a voient déterminée à livrer ses ouvrages au public sous le hom à\\ù autre , et à né pas mettre ses amisy même les pfais intimes, dsms sa confidence*
On a fait plusieurs édition^ deiOEttvres complètes de madame de La Fagrette. LeS' deux dernières ont été publiées en ^820 et en 1 8^5; Le teste de ces différentes éditions eàt absolument le même.
trctena de nombreuses corrçsponidances. a Elle passoit ordinairement , ce dit Gonrrîllè, deax heures de la matinée à entretenir commercé avec « tooioenx qnî pDttfqient lui être bons h ^elqac ehote, et à faire des « rispcpchet à «eu;t qui ne Ll voyoient pas aussi sonviBiat qu^elle désiroit, « pour les tenir tous sous sa main, et Toir à quel usage elle les pouToit « mettre chaque jour. »