PREMIÈRE FEMME DE PHILIPPE DE FRANCE
DUC d'oRLÉANS. ^
Henriette de France , veuve de Charles i , roi d'Angleterre, âvoit ëté obligée par ses malheurs de se retirer en France , et avoit choisi pour sa retraite ordinaire le couvent de Sainte-Marie de Chaillot. Elle y. étoit atjLirée par la beauté du lieu, et plus encore par l'amitié qu'elle avoit pour la mère Angélique (0, supérieure de cette maison. Cette personne étoit venue fort jeune -à la cour, fille d'honneur d'Anne d'Autriche, femme de Louis xiii.
Ce prince , dont les passions étoient pleines d'innocence, en étoit devenu amoureux^ et eUe avoit répondu à sa passion par une amitié fort tendre-, et par une si grande fidélité pour la confiance dont il l'honoroit, qu'elle avoit été à l'épreuve de tous les avantages que le cardinal de Richelieu lui avoit .fait envisager.
Comme ce ministre vit qu'il ne la pouvoit gagner, il crut, avec quelque apparence, qu'elle étoit gouvernée par l'évéque de Limoges son oncle, attaché à la Reine par madame de Senecey (a). Dans cette vue il résolut de la perdre, et de l'obliger à se retirer de la cour : il gagtfa le premier valet de chambre du
(i) La mère Angélique : Mademoiselle de La Fayette', fille d'honneur d'Aune d'Autriche , reine de France. — (a) Madame de Senecey ; Dame d'honneur d'Anne d'Autriche. -
T. 6L ni .
Roi, qui avoit leur confiance entière, et l'obligea à rapporter de part et d'autre des choses entièrement opposées à la vérité. Elle étoit jeune et sans expérience 5 et crut ce qu'on lui dit : elle s'imagina qu'on l'alloit abandonner , et se jçta dans les Filles de Sainte- Marie. Le Roi fit tous ses efforts pour l'en tirer : il lui montra clairement son erreur, et ia fausseté de ce qu'elle avoit cru -, mais elle résista à tout , et se fit religieuse quand le temps le lui put permettre.
Le Roi conserva pour/elle beaucoup d'amitié, et lui donna sa confiance : ainsi,' quoique religieuse, elle étoit très-considérée , et elle lé méritoit. J'épousai âon frère quelques apnées avant sa ^profession ^ et epmme j'allois souvent daùs son cloître, j'y vis la jeune princesse d'Angleterre , dont Fesprit et le mérité me charmèrent. Cette connoissance me donna depuis Thonneur de sa familiarité^ en sorte que quand elle fut mariée j'eus toutes les. entrées particulières chez elle ;, et quoique je fusse plus âgée de dix ans qu'elle , elle me témoigna jusqu'à là mort beaucoup de bonté, et eut beâucouji d'égards pour moi.
Je n'avois aucune part à sa confideilce sur de c^taines affaires*, mais quand elles étoient. passées , et presque rendues publiques, elle prenoit plaisir à me les raconter.
L'année 1664, le comte de Guiche (i) fut exilé. Un jour qu'elle me faisoit le récit de quelques circon-
(i) De Guiche .* Fils akic da maréchal de Gramont.
stances asse?; extraordinaires de sa passion pour elle: « Ne trouve56-vous pas , tne dit-elle , que si tout ee <c qui m'est arriyé et les choses qui y ont relation « étoit écrit, cela composeroit une jolie histoire ? « Vous écriveî bien, ajouta-t-elle 5 écrivez, je vous a foiurnirai c|6 bons Mépdoires. »
J'entrai avec plaisir danâ cette pensée , et nous fîmes ce plau de notre histoire, telle qu'on la trouvera ici.
• Pendant quelque temps , lorsque je la trouvois sei^e, elle me contoit des choses particulières que j'ignqrois^ mais cette fantaisie lui passa bientôt, et ce que j'avois commencé demeura quatre ou cinq années Sans» qu'elle s'en souvint.
En 16%) le Roi alla à €bambord : elle étoit à Saint- Cloud, où elle faisoit ses couches de la duchesse de Savoie, aujourd'hui régnante. J'élois auprès d'elle • il y avoit peu aé monde : elle se souvint du projet de cette histoire , et me dit qu'il falloit la reprendre. Elle me conta la suite des choses qu!eUe avoit commencé à me dire : je me remis à les écrire-, je lui montrois le matin ce que j'avois fait sur ce qu'elle m'avoit dit le soir-, elle en étoit très-contente. C'étoit un ouvrage assez difficile que de^tourner la vérité , en de certains endroits, d'une manière qui la fît connoître, et qui ne fût pas néanmoins offensante ni désagréable ^ la princesse. Elle badinoit avec moi sur les endroits qui me donnoient le plus de peine 5 et elle prit tant de
Sya PRÉFACE.
goût k ce que j'écrivois , que , pendant un voyage de deux jours que je fis à Paris, elle écrivit elle-même ce que j'ai marque pour être de sa main, et que j'ai encore.
Le Roi revint : elle quitta Saint-Cloud, et notre ouvrage fut abandonne. L'année suivante, elle fut en Angleterre ; et, peu de jours après son retour, cette princesse étant à Saint-Cloud perdit la vie d'une manière qui fera toujours l'étonnement de ceux qui liront cette histoire. J'avois l'honneur d'être auprès d'elle lorsque cet accident funeste arriva; je sentis tout ce que l'on peut sentir de plus douloureux en voyant expirer la plus aimable princesse qui fut jamais, et qui m'avoit honorée de ses bonnes grâces. Cette perte ^t de celles dont on ne se console jamais, et qui laissent une amertume répandue dans tout le reste de la vie.
La mort de cette princesse ne me laissa ni le dessein ni le goût de continuer cette histoire , et j'écrivis seulement les circonstances de sa mort , dont je fus témoin.