‹ Mémoires de ce qui s'est passeé dans la chrétientéChapitre 17 sur 22 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

[i€6i] La cîour étbit revenue à Paris aussitôt après la mort du cardinal . Le Roi s'appliquoit à prendre une eohnoissance exacte des affaires : il donnoit à cette

(i) D^Arihàghac t Loiiis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand rfciiyer de Fronce.

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occupation la plus grande partie de son temps, et partageoit le reste avec la Reine sa femme.

Celui qui devoit épouser mademoiselle de Mancini au nom du connétable Colonne arriva à Paris, et elle eut la douleur de se voir chassée de France par le Roi : ce fut, à la vérité, avec tous les honneurs imaginables. Le Roi la traita dans son mariage et dans tout le reste comme si son oncle eût encore vécu ^ mais enfin on la maria, et on la fit partir avec assez de précipitation.

Elle soutint sa douleur avec beaucoup de constance , et même avec assez de fierté ^ mais , au premier lieu où elle coucha en sortant de Paris , elle se trouva si pressée de sa douleur, et si accablée de l'extrême violence qu'elle s'étoit faite , qu'elle pensa y demeurer. Enfin elle continua son chemin , et s'en alla en Italie , avec la consolation de n'être . plus sur jette d'un roi dont elle avoit cru devoir être la femme. La première chose considérable qui se fit après là mort du cardinal, ce fut le mariage de Monsieur avec la princesse d'Angleterre. Il avoit été résolu par le cardinal ^ et quoique cette alliance semblât contraire à toutes les règles de la politique , il avoit cru qu'on devoit être si assuré de la douceur du naturel de Monsieur , et de son attachement pour le Roi , qu'on ne devoit point craindre de lui donner un roi d'Angleterre pour beau-frère.

L'histoire de notre siècle est si remplie des grandes révolutions de ce royaume, et le malheur qui fit perdre la vie au meilleur roi du monde sur un écbafaud (')

(i^ Smit un échafaud : Charles i eut la téie tranchée à Londres Je 9 Xevriey 1649.

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par les mains de ses sujets, et qui contraignit la Reine sa fem«ie à venir chercher un asyle dans le royaume de ses pères, est un exemple de l'inconstance de la fortune qui est su de toute la terre.

Le changement funeste de cette maison royale fut favorable en quelque chose à la princesse d'Angleterre (0. Elle éioit encore entre les bras de sa nourrice, et fut k ^eule de tous les enfans de la Reine sa mère (2) qui se trouva auprès d'elle pendant sa disgrâce. Cette reine s'appliquoit tout entière au soin de son éducation 5 et le malheur de ses atfaires la faisant plutôt vivre eth personne privée qu'en souveraine , cette jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordinaires, et conserva dans son cœur et dans sa personne toutes les grandeurs de sa naissance royale.

Aussitôt que cette princesse commença à sortir de Tenfance, on lui trouva un agrément extraordinaire. La Reine mère témoigna beaucoup d'inclination pour elle •, et comme il n'y avoit nulle apparence qùele Roi pût épouser l'infante sa nièce, elle ^ parut souhaiter qu'il épousât cette prii^cesse. Le Roi, au contraire, témoigna de l'aversion pour ce mariage, et même pour sa persoBue : il là trouvoit trop jeune pour lui, et il avouoit enfin qu'elle ne lui plaisoit pas, quoiqu'il n'en pût dire la raison. Aussi eût-il été difficile d'en trouver : c'étoit principalement ce que la princesse d'Angleterre possédoit au souverain degré, que le don de pkire et ce qu'on appelle grâces^ et les charmes étoient répandus en toute sa personne, dans

(1) ^â princesse d'Angleterre : Henrîette-Anne, fille de Charles i , née en i6j4» — (^) Sa mère: Henrielte de France, fille de Henri iv.

s^ sLCtipnsi et daa3 son esprit, et jamais prinçessq n'a ëté si ëg^Iemçnt capable d^ se faire s^imer des hpmpi^es et adorer des^ femmes.

En croissant, sa beauté aug^ienta aussi; en siorte que quançl I^ i]iari^ge du Roi fui s^çhevë , celui de Monsieur çt d'elle fut rë^plu. fl ^'y si^qH ^^ ^ '^ cour> qu'on pût lui comparer.

Eu ce uiêm^ ten[ips le Rq^son f^jère ii) ^\\t rétabli sur le trônç par une révolution prjesque aussi prompte que celle qui l'en avoit chassa . Sa mère voulut aller jouir du plaisir de le vçir paisible possesseur de son royauuie; et avaut que d'achever \e mariagç de Is^ princesse sa fille, elle la mena avec elle en Angleterre. Ce fut dans ce voyage que la princes^se commença à reçonnoître la puissance de ses charnues. Le duc de Buckingham, fils dç cejui qui fut décapité (^), jeune et bien fait, étoit alors fortement attaché ^ la princesse royale sa sœur (3), qui étoit à Loudres. Quelqv^ grau^ que fût cet atta^chement, il n^ put tenir contre la princesse d'Augleterre ; et ce duc devint si p2(s.sionuéuients^moureux d'ejle, qu'un peut dire qu'il en perdit la raison»

La re^ne d'Angleterrp ^toU tous l^s jours pressée pay. Içs lett^'ps de. Monsieur de s'en retourner en France pour achever sou mariage, qu'il témojgnpit spuhaiter avec impatience. Ainsi elle fut obligée de partir, qupi,que la saisou fi\t fort rudç et fort fâcheuse.

Le ^lo^i son ^1^ l'accompagna jusqu'à' une journée

r (i) Son frère ; Charles ii, qui fut rétabli en 1660. — (a) Décapité: Buckingham ne' fut pas décapite, mais il fut assassine' par Fdton. — (3) Sa sçeuf : U(rP^i^'^^'^'3^,i^f ^'k épousa G^iitlaume de Nassau , prince d'Orange.

DE M ADAMB H&HRIETTE. [ 1 66 1 ] Sgd

de Loadres. Le duc de Buckingham la suivit), èomme tout le reste de la^ cour; mais, au lieu de s'en retourner de même, il ne put se résoudre à abandonner la.prinoesise d! Angleterre, et demanda au Roi la permission de passer en France : de sorte que, sans ëqui*p$lge, et sans toutes les clioses nëbessaires pour un pareil voyage^ il s'ambarqua à- PQrtsmo%ith avec la Rein«,

Le vent fut favorable le premier jour*, mais le kti^ demain il fut si contraire que le vaisseau de la Reine se trouva ensablé, et; en grand danger de périr. L'ét' pouvante fut grande dans tout le navire; et le duc de Buckingham, qui oraignoit pour? plu^ d'une vie, > parut dans un désespoir inconcevable.

Enf}n> on tira le vaisseau du péril où il é toit; maïs il fallut relâcher au port.

Madame la piince^e d'Angleterre fut altaquéei d'u^e fîèvrie très-violente* Elle eut pourtant le courage de > vouloir se reinbarquei^ dès que le vent fut favorable ; mais sitôt qu'elle fut dans le vaisseau la rougeole sortit : de sorte iju'on ne put abandonner la torre^ et qu'on ne put aussi songer à débarquer, de peur de hs^ardetr^ sa vie par cette {agitation.

Sa maladie fut très-dangereuse. Le due de. Buckingham parut comme un fou et un désespéré dans les ^ momensioù il la crut en péril. Enfin lorsqu'elle se/ pojçt^sassea;. bien pour souffrir la mer et pour aborder aur^Iayre, il eut des jalousies si extravagantes des soiiis que l'amiral d'Angleterre prenoit pour, cette princesse,' qu'il le querella sans aucune sorte de raison ^iejtila: Reine, crjiignaut qu'il n'en arrivât d a désordre, ordonna au. duc, de Buckingham de s'en aller à Paris ^

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pendant qu'elle sëjoumeroit quelque temps au Havre pour laisser reprendre des forces àla princesse sa fille.

Lorsqu'elle fut entièrement rétablie , elle revint à Paris. Monsieur alla au devant d'elle avec tous les eml^essemens imaginables, et continua jusqu'à son mariage à lui rendre des devoirs auxquels il ne manquoit que de l'amour 5 mais le miracle d'enflammer le cœur de ce prince n'ëtoit réserve à aucune femme du monde.

Le comte de Guiche (0 étoit en ce temps-là son favori. C'étoit le jeune homme de la cour le plus beau et le mieux fait, aimable de sa personne, galant, hardi, brave, rempli de grandeur et d'élévation. La Vanité que tant de bonnes qualités lui donnoient, et un air méprisant répandu dans tentes ses actions, temissoient i^n peu tout ce mérite; mais il faut- pourtant avouer qu'aucun homme de la cour n'en avoit autant qu|î lui. Monsieur l'avoit fort aimé dès l'enfance, et avoit toujours conservé avec lui un grand commerce, et aussi étroit qu'il y en peut avoir entre de jeunes

gens.

Le comte étoit alors amoureux de madame de Chalais, fille du duc de Marn^outiers : elle étoit très-aimable , sans être fort belle -, il la cherchoit partout, il la suivoit en tous lieux : enfin c'étoit une passion si publique et si déclarée, qu'on doutoit qu'elle fût approuvée de celle qui la causoit, et Ton ^'imaginoit Œie s'il y avoit eu quelque intelligence entre eux, etle mi adroit fait prendre des chemins plus cadhés. Cependant il est certain que s'il n'en étoit pas tout-à-fait aimé, il n'en étoit pas haï, et qu'elle voyéiitisoTi^amour sans

(i) De Guiche : Fils du maréchal de Gramorit dont les Mcmoires font partie de celte séi-ie. {f^oyez^t tome 56, la Notice qui les précède).

DE MADAME HENRIETTE* [1661] SpS

colère. Le duc de Buckiiigham fut le premier qui se douta cfu'elle navoit pas assez de charmes'pour retenir un homme qui seroit tous les jours ekposë à ceux de madame la princesse d'Angleterre. Un soîi; qu il é^it venu chez elle, madame de Chalais y vint aussi. La princesse lui dit en anglais que c'ëtoit la maî^esse du comte de Guiçhe, et lui demanda s'il ne la trouvoit pas fort aimable. « Won, lui repondit; il-, je ne « trouve pas qu'elle le soit assez pour lui , qui me pa- « roît, malgré que j%n aie, le pljis honnête hbmme <( de tQieite la cour ^ et je souhaite , madame , que'tout « le monde ne soit pas de mon livis. » La princesse ne fit pas réflexion à ce discours, et le regarda comme un effet de la passion de, ce duc, dont il lui donnoit tous les jours'^quelque preuve , et qu'il ne laissoit que trop voir à tout Je monde. ' -^ '

Monsieur s'en aperçut bientôt, et ce fut en cette occasion que madame la princesse d'Angleterre découvrit pour If première fois cette jalousie naturelle ^dont il lui donna depuis tant de marques. Elle vit donc son chagrin; et comme elle ne se soucioit pas du duc de Buckingham, qui, quoique fort aimable, a eu suivent le malheur de n'être pas aimé, elle en parla à la Reine sa lïière , qui prit soin de remettre l'esprit de IjHonsieur, ef^delui faire concevoir que lé passion du duc étoil regardée comme une cho^ ridicule. ' Gela ne déplut point à Monsieu!^, mais il n'en fut pas entièrement satisfait -.'ilVen ouvrit à fa Reine sa rafèrè, (Jui eut de l'indulgence pour la passion du duc, en faveur de celle que son père lui a voit autrefois témoigna (0. Elle ne voulut pas qu'on fît du brviit*,

(i) y&yez les Mémoires de La Porte , tome 5g de cette s^rie.

3^94 [i66i]> HffiToiiuE

mais elle fut d'avis qu'on lui fit en tendre, lorsqu-il auroit fait encore quelque séjour en France, q^e son retour ëtoît nécessaire' en Angleterre : ceiqulfut exé*^ cuté d^ns la suite.

Enfin le mariage de Monsieur s'aoheya, et fut fait en csM^éme ,. sans cér'éfflponije,.da0s la c^pelle du palais. Tonte la cour rendit ses devoirs à madame la princesse d'Angleterre,. que nous^ appellerons doré^ navaujt Madame.

Il n'y ont personne qui ne fût surpris de son agrément, de sa civilité et de son esprit. Gomme la Reine mère la tenoit fort près de sa personne, on ne la voyoit jamais que; chez elle , où elle ne parloit quasi point. Ce fut une nouvelle découverte de lui trouver l'esprit aifts^i aimable que tout le reste. On: ne parloit que d'elle, et tout le monde a'empi^ssoîjbàflui donner des louanges.

Quelque temps après son mariage, elle vint loger che^.Monsiieur aux TuiJeiiies ^ lei Roi e* la Reine allé»- FCQt à Fontainebleau^ Monsieur et Madame de^eu* rèrent encore quelque temps à Paris. Ce fut aloi^ que toute la France se trouva chevi ejle^ tous les hommes ne pensoient qu'à lui faire leur cour, et toutes les femmes qu'à lui plaire.

Madan^ de Yalentinois (i) , sœur du comte de Quiche, que Monsieur aimoit fort à cause dg son frère et à can^e d'elle-même (car il ayoit pour elle toute l'inclination dont il étoit capable ) , fut une. 4?; celles qu'elle choisit pour être dans ses plaisirs:*, mesdemoib

(i) De P^alenlinols : Catherine Charlotte de Grampnt. Elle ëpousa en 1660 linaisd^Grimaldi-, prince de Monaco ; duc dé Vàlentitioii , et mouiat en 1678.

DE MADAME EEJ^HIET.'^l^. [1661] 3^$

selles de Créqvi çt de Châtillon , et m^^^^oiselle der Tonnay-Charente (0 , avoient rhonneur de ^ voir souvent, aussi bieu que d'autres personnes à qui elle avoit témoigné* de la bonté avant qu'elle fût mariée.

Mademoiselle de La Trémouille et ma<^me de La. Fayette ^^) étoîent dç ce nombre, t^a première lui plaisoit par sa bouté, et par une certainie ingénuité à conter tout ce qu'elle avait dans le cœur^ qui ressen-^ toit la simplicité des^ premiers siècles. L'autre lui avoit . été agréable par son bonheur*, car, bieni qu'on lui trouvât du mérite^, ç'étoit une sorte de iflérite si séri^V^x en apparence, qu'il ne Siembloxt pa$ qu'il dût plaire à une pi^iz^cesse s^u^s^ jeune qine Madaipe. Çe-r pendant elle lui avojit été a^gi^éable, et ejle avo^t été si toucl^ée du mérite et; dej'esprit de Madame, qu'elle lui dut plaire^ :4^nsl^ ^uite^ par Fs^ttachen^çat qu'elle eut pour elle,

Tout^^ ce3 pç,i;spr\n^s^ pj^^so^eut les après-dînées chez Madame. Elles s^voient rhonneur 4^i la suivre au Cour$ y au retour de 1^, p,rQçpL€na4^, pu ^oupoit ch^z M0n^iç\ijÇ^ après Iç souper, tous, les hommes de la cour Si'y rendjpient , çt on p^spiit le sqir parïi(iile$^ plaisirs de l?r çpmédiç., du jeu et djes violpijs; enfin on s'y diverti^spit avec tq^t lagréwent imaginable, et sans a\icun mélange de chagrin. Madempiselle de Chalais; y ve^pit {isse^f, souvent -, le comte de Guiche ne man^ q^ç^it pas de s'y rendre ; la familiarité qu'il avoit chez , MoQ^eur lui donnpit l'entrée chez ce prince aux; heurf^ les plus pat tioidières. Il voyoit Madame à tousi . moQiens, avec tous ses charmes^ Monsieur prenoil^

(i) De Tonnay^ Charente t Depuis maâmmt> àd Moutcsj^n. — (s) fja^

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même le soin de les lui faire admirer : enfin il Texposoit à nn péril qu'il qtoit presque impossible d'éviter. ' Après quelque séjour à Paris, Monsieur et Madame s'en allèrent à Fontainebleau. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le Roi connut, en la voyant de plus près, combien il avoit été ihJBstè en ne la trouvant pas la plus belle personne du monde. Il s'attacha fort à elle , et lui témoigna une complaisance extrême. Elle disposoit de toutes, les parties de divertissement ^ elles se faisoient toutes pour elle, et il paroissoit que. le Roi n'y avoit de plaisir que par celui qu'elle en recevoit. C'étoit dans le milieu de l'été : Madame s'alloit baigner tous les jours -, el|e partoit en carrosse , à cause de la chaleur, et revenoit à cheval, suivie de toutes les dames, habillées galamment, avec mille plumes sur leur tête, accompagnées du Roi et de la jeunesse de la cour : après souper, on montoit dans des calèches , et au bruit des violons on s'alloit promeiier une partie de la nuit autour du canal.

L'attachement que le Roi avoit pour Madame commença bientôt à faire du bruit, et à être interprété diversement. La Reine mère en eut d'abord beaucoup de chagrin : il lui parut que Madame lui ôtoit absolument le Roi , et qu'il lui donnoit toutes les heures qui avèrent accoutumé d'être pour elle. La grahde jeunesse dé Madame lui persuada qu'il seroitliacile d'y remédier, et que, lui faisant parler par l'abbé de Montaigu, et par quelques personnes qui dévoient avoir quelque crédit sur son esprit, elle f obligeroit à se tenir plus attachée à sa personne , et de n'attirer pas le Roi dans d^s àivertissemens qui en étoient éloignés. Madame étoit lasse de l'ennui et de la ciôntrainte

qu'elle avoit essuyés auprès de la Reine sa mère. Elle crut que la Reine sa belle-mère vouloit prendre sur elle une pareille autorité *, elle fut occupée de la joie d'avoir ramené le Roi à elle, et de savoir par lui-même que la Reine mère tâchoit de l'en éloigner. Toutes ces choses la détournèreht tellement des mesures qu'on vouloit lui faire prendre , que même elle n'en garda plus aucune. Elle se lia d'une manière étroite avec la comtesse de Soissons, qui étoit alors l'objet de la jalousie de la Reine et de l'aversion de la Reine mère, et ne pensa plus qu'à plaire au Roi comme belle-sœur. Je crois qu'elle lui plut d une autre manière \ je crois aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisoit que comme un beau-frère , quoiqu'il lui plût peutêtre davantage : mais enfin comme ils étoient tous deux infiniment aimables, et tous deux nés avec des dispositions galantes, qu'ils se voy oient tous les jours au milieu des plaisirs et des divertissemens, il parut aux yeux de tout le monde qu'ils avoient l'un pour l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les grandes passions. ,

Cela fit bientôt beaucoup de bruit à la cour. La Reine mère fut ravie de trouver un prétexte si«péjcieux de bienséance et de dévotion pour s'opposer à l'attachement que le Roi avoit pour Madame. Elle n'eut pas de peine à faire entrer Monsieur dans ses sentimens ^ il étoit jaloux par lui-même , et il le devenoit encore davantage par l'humeur de Madame , qu'il ne trouvoit pas aussi éloignée de la galanterie qu'il l'auroit souhaité.

L'aigreur s'augmentoit tous les jours entre la Reine mère et elle. Le Roi donnoit toutes les espérances à

Sg^ [r66i] HisiroiïiÉ

Madame, maïs il se métiageoit nt^anmoins avec là Reine mère -, en sorte que lorsqu'elle redisoit à Monsieur ce qtie le Roi lui avoit dit, Monsieur irouvôit assez de matière pour vouloir persuader à Madame que le Roi n avoit pas pour elle autant de considération qu'il lai eh témfoignoit : tout cela faisoit un cercle de redites et de démêles qui ne donnoit pas un moment 'de repos ni attx- iotis ni aux autres. Cepen^ dant le Roi et Madame, sans s'expliquer entre eux de <:e qu'ils sentoi^ent l'un pôufr l'altitre, continuèrent de vivre d'une manière qui ne laissoit douter & personne <ju'il n'y eût entre eux plus que de l'amitië.

Le bruit s'en augmenta fort-, et la Reine mètè et Monsieur en patlèrént si fortement au Rôi et à Madame, qu'ils commencèrent à ouvrir les yefux, et à faire peut-être des réflexions xju'ils n'avoient point encore faites : enfin ils résolurent de faire cesser ce grand bruit, et, par quelque motif que ce pût être , ils convinrent entre eux que le Roi seroit îamoûreux de tjtielque personne de là cour. Ils jetèretït les yeux stir celles qui paroissoient les plus propres à ce dessein, et choisirent entre autres mademoiselle de Pons ('), parente dtk maréchal d'Albret, et qui, pour être nouvellement venue dé province , tf avoit pas toute Thàtileté imaginable;, ils jetèrent aussi leà y^éiix sur'Chemerault W, trhe des filles de là Reitiè, fort coquette, et sur La Vallièrè, tpii ëtoit uwe fille de Mîadartê, fort jolie, fort doutre iet' fort naïvie. La fortune dé cette fille étoit médiocre : sa mère s'éloit reniatîéé à Saint-Remy, premier maître d'hôtel de M. le diic d'0^

(i) De Pons : Depuis madame d'Hudicoart. — (a) ChefmerauUi Depuis itihdatiie de Ln fiÀèi^eré.

DE MADAME HENRIETTfe. [1661] 899

lëaAS^ amsi elle aVoit presque toujours ëtë à Orléans ou à Blois. Elle se trouvoit très-heureuse d'être auprès de Madame. Tout le monde la trouvoit jolie : plusieurs jeunes gens avoient pensé à s'en faii'e aimer^ le comte de Guiche s^ étoit attaché plus que les autres; il y paroissoit encore tout occupé, lorsque le Roi la choisit pour une de celles dont il vmiloit éblouit le !pi:d)lic. De concert avec Madame, il commença nonseulement à faire l'amoureux d'une des trois qu'ils avoient choisies, mais de toutes les trois ensemble. U ne fut pas long-temps sans prendre parti : son cœur se détermina en faveur de La Vallière 5 et quoiqu'il ne laissât pas de dire des «douceurs aux arutres, et d'avoir même un commerce assez réglé avec Chémerault, La Vallière eut tous ses soins et toutes ses assiduités.

Le comité de Ouiche, qui n'étoit pas assez amou-renx pour s'opiniâtrer contre un rival si redoutable , l'abandonna, et se brouilla avec elle, en lui disant des choses assez désagréables.

Madame vit avec quelque chagrin que le Roi s'attachoit véritablement à La Vallière. Ce n'est peut-être pas qu'elle en eût ce qu'on pourroit appeler de la jalousie ; mais elle eût été bien aise qu'il n'eût pas eu de vérita;ble passion , et qu'il eût conservé pour eDe une sorte d'attachement qui, sans avoir la vi<rf«nce de Famour, en eût eu la complaisance et l'agrément.

Long-temps avant qu'elle fût mariée , on avoit prédit que le comte de Guiehe seroit amoureux d'elle 5 et sitôt qu'il eut quitté La Vallière on commença à dire qu'il aimoit Madame , et peut-être même qu'on le dit avant qu'il en eût la pensée : mais ce bruit ne fut pas

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désagréable à sa vanité *, et comme son inclination s'y trouva peut-être disposée, il ne prit pas de grands soins pour s epupécher de devenir amoureux , ni pour empêcher qu'on ne le soupçonnât de l'être. L'on répétoit alors à Fontainebleau un ballet que le Roi et Madame dansèrent, et qui fut le plus agréable qui ait jamais été, soit par le lieu où il se dansoit, qui étoit le bord de Fétàng, ou par l'invention qu'on avoit trouvée de faire venir du bout d'une allée le théâtre tout entier, chargé d'une infinité de personnes qui s'approchoient insensiblement, et qui faisoient une entrée, en dansant devant le théâtre»

Pendant la répétition de ce ballet, le comte de Guiche étoit très-souvent avec Madame , parce qu'il dansoit dans la même entrée : il n'osoit encore lui rien dire de ses sentimens-, mais, par une certaine far miliarité qu'il avoit acquise auprès d'elle , il prenoit la liberté de lui demander des nouvelles de son cœur, et si rien ne l'avoit jamais touchée. Elle lui répondoit avec beaucoup de bonté et d'agrément, et il s'émancipoit quelquefois ^ crier, en s'enfuyant d'auprès d'elle, qu'il étoit en grand péril.

Madame recevoit tout cela comme des choses ga* lantes, sans y faire une plus grande attention : le public y vit plus clair qu'elle-même. Le comte de Guiche laissoit voir, comme on a déjà dit, ce qu'il avoit dans le cœur-, en sorte que le bruit s'en répandit aussitôt. La grande amitié que Madanie avoit pour la duchesse de Valentinois contribua beaucoup à faire croire qu'il y avoit de l'intelligence entre eux, et l'on regardoit Monsieur, qui paroissoit amoureux de madame de Valentinois, comme; la dupe du frère et de la sioeur;

Il est vrai néanmoins qu'elle se nléla très-peu de cette galanterie^ et quoique son frère ne lui cachât point sa passion pour Madame, elle ne comeiença pas les liaisons qui ont paru depuis.

Cependant rattachement du Roi pour La Vallière augmentoit toujours; il faisoit beaucoup de progrès .auprès d'elle. Us gardoient beaucoup de mesures : il ne la voyoit pas chez Madame et dans les promenades du jour; mais à la promenade du soir il sortoit de la calèche de Madame, et s'alloit mettre près de celle de La Vallière , dont la portière étoit abattue ; et comme c'étoit dans Tobscurité de la nuit, il ]ui parloit avec beaucoup de commodité.

La Reine mère et Madame n'en furent pas moins mal ensemble. Lorsqu'on vit que le Roi n'en étoit point amoureux , puisqu'il l'étoit de La Vallière, et que Madame ne s'opposoit pas aux soins que le Roi rendoit à cette fille , la Reine mère en fut aigrie : elle tourna l'esprit de Monsieur, qui s'en aigrit, et qui prit au point d'honneur que le Roi fût amoureux d'une fille de Madame. Madame, de son côté, manquoit en beaucoup de choses aux égards qu'elle devoit à la Reine mère, et même à ceux qu'elle devoit à Monsieur-, en sorte que l'aigreur étoit grande de toutes parts.

Dans ce même temps le bruit fut grand de la passion du comte de Guiche. Monsieur en fut bientôt instruit, et lui fit très-mauvaise mine. Le comte de Guiche, soit par son naturel fier, soit par chagrin de voir Monsieur instruit d'une chose qu d lui étoit commode qu'il ignorât, eut avec .Monsieur un éclaircissement fort audacieux, et rompit avec lui comme T. 64. 26

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s'il eût été son égal .* Cela éclata publiquement , et le comte de Guiche se retira de la cour.

Le jour que ce bruit arriva. Madame gardoit la chambre et ne voyoit personne : elle ordonna qu'on laissât seulement entrer ceux qui répétoient avec elle, dont le comte de Guiche étoit du nonibre , ne sachant point ce qui venoit de se passer. Comme le Roi vint chez elle, elle lui dit les ordres qu'elle avoit donnés : le Roi lui répondit en souriant qu'elle ne coiinoissoit pais mal ceux qui dévoient être exemptés, et lui conta ensuite ce qui venoit de se passer entre Monsieur et le comte de Guiche. La chose fut sue de tout le monde-, et le maréchal de Gramont, père du comte de Guiche , renvaya son fils à Paris , et lui défendit de revenir à Fontainebleau.

Pendant ce temps-là les affaires du ministère n'étoient pas plus tranquilles que celles de Famour^ et quoique M. Fouquet, depuis la mort du cardinal, eût demandé pardon au Roi de toutes lés choses passées, quoique le Roi le lui eût accordé, et qu'il parût l'emporter sur les autres ministres, néanmoins on travailloit fortement à sa perte , et elle étoit résolue.

Madame de Chevreuse, qui avoit toujours conservé quelque chose de ce grand crédit qu'elle avoit eu sur la Reine mère, entreprit de la porter à perdre M. Fouquet.

M. de Laigues, marié en secret, à ce que l'on a cru, avec madame de Chevreuse , étoit mal content de ce surintendant : il gouvernoit madame de Chevreuse. M. Le Tellier et M. Colbert se joignirent à eux-, la Reine mère fit un voyage à Dampierrç, et là la perte de M. Fouquet fut conclue, et on y fit ensuite con-

DE MADAME HENHIETTE. [1661] ^o'i

sentir 1« Roi. On résolut d'arrêter ce surintendant-, mais les ministres! craignant, quoique sans sujet, le nombre d^amis qu'il aVoit dans le royaume, portèrent le Rot à aller à Nantes, afin d*être près de Belle- Isle que M. Fouquetvén©it d'acheter, et dé s'en rendre maître.

Ce voyage' fut lotlg^temps rësoluisanfe qu^on en fît là proposition 5 mais enfin, sur dès prétfeites qu'ils! trouvèrent, on commença à en parler. M, Fouqufet, bien éloigne de penser que sa perte fût l'objet' dé ce voyage, se croyoit tout-4-fait assuré de sa fortune; et le Roi , de concert avec les autres ministres , pour lui ôter toute sortfe de défiance, lie traitoit avec de si grandes distinctions, que personne rie dontoit qu'il ne gouvernât. ^

Il y aVoitlong-t€mpsque le Roi avoit dit qu'il voiiloit aller à Vaux, maison ^suj^erbe de ce surinten*^ datlt; et quoique la prildëticé dût l'émpêdher de feit^e voir au Roi une chose qui marquoit s5 for 11 le mauvaiîsusage des finances, et qu'aussi Va bonté du Roi dût le retenir d aller chez un homme qu'il alloit perdi?e, néattiiioins ni Fun ni l'autre n'y firent aucune réflexion.

Toute la dour alla à Vaux, et M. Fouquet joignit à' la magnificence de sa maison toute celle qui peut être imaginée pour la beauté dés divertisseittens et la grandeur de la réception. Le Roi en arrivant éil fut étonné, et M. Fouquet le fut de remarquer que le Roi l'étoit : néanmoins ils se remirent l'un et l'autre. La fête fut la* plus complète qui ait jaraaisété.Le Roi étoit alors dans la première ardeur de la possession de La Valliëre : l'on a cru que ce fut là qu'il la vit pour la première

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fois en particulier; mais il y avoit déjà quelque temps qu'il la Yoyoit dans la chambre du comte de Saint- Aignan (0, qui étoit le confident de cette intrigue.

Peu de jours après la fête de Vaux, on partit pour Nantes; et ce voyage, auquel on ne voyoit aucune nécessité, paroissoit la fantaisie d'un jeune roi.

M. Fouquet, quoique avec la fièvre quarte, suivit la cour, et fut arrêté à Nantes. Ce changement surprit le monde, comme on peut se l'imaginer, et étourdit tellement les parens et les amis de M. Fouquet, qu'ils ne songèrent pas à mettre à couvert ses papiers, quoiqu'ils en eussent eu le loisir. On le prit dans sa maison, sans aucune formalité; on l'envoya à Angers, et le Roi revint à Fontainebleau.

Tous les amis de M. Fouquet furent chassés, et éloignés des affaires. Le conseil des trois autres ministres (a) se forma entièrement : M. Côlbert eut les finances , quoique l'on en donnât quelque apparence au maréchal de Villeroy ; et M. Colbert commença à prendre auprès du Roi ce crédit qui le rendit depuis le premier homme de l'Etat.

L'on trouva dans les cassettes de M. Fouquet plus de lettres de galanterie que de papiers d'importance; et comme il s'y en rencontra de quelques femmes qu'on n'avoit jamais soupçonnées d'avoir de commerce avec lui, ce fondement donna lieu de dire qu'il y en avoit de toutes les plus honnêtes femmes de France. La seule qui fut convaincue ce fut Meneville, une des filles de la Reine, et une des plus belles personnes,

(1) Comte de Saint-Aignàn : Depuis duc de SainuAignan. — /a) Trois autres ministres ; De Lyonne, Le Tellier, Colbert.

DE MADAME HEURIETTE. [1661] 4^^

que le duc de Damville (0 avôit touli^ épouser. .Elle fut chassée, et se retira dans un couvent.

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