‹ Mémoires de ce qui s'est passeé dans la chrétientéChapitre 18 sur 22 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Le comte de Guiche n'avoit point s^ivi le Roii au voyage de Nantes. Avant qu'on partît pour y aller, Madame avoit appris de certains diécéurs^qu'U^avoit tenus à Paris, et qui sembloient vouloiF persuader |iu public que l'on ne se trompoit pas de le croire amoureux d'elle. Cela lui avoit déplu, d autant plus que madame dé Valenlinois, qu'il avoit priée de ps^ler à Madame en sa faveur, bien loin de le faire , lui avoit toujours dit que son frère ne pensoit pas à lever les yeux jusqu'à elle, et qu'elle la prioit de ne point ajouter foi à tout ce que des gens qui voudroient s'entremettre pourroient lui dire de sa part : ainsi Madame ne trouva qu'une vanité ofTepsante pour elle dans les discours du comte de Guiche. Quoiqu'elle fût fort jeune , et que son peu d'expérience augmentât les défauts qui suivent la jeunesse, elle résolut de prier le Roi d'ordonner au comte de Guiche de ne le point suivre à Nantes^ mais la Reine mère avoit déjà prévenu cette prière : ainsi la sienne ne parut pas.

Madame de Valentinois partit, pendant le voyage de Nantes, pour aller à Monaco. Monsieur étoit toujours amoureux d'elle, c'est-à-direaulant qu il pouvoit

(i) Le duc (le DamviUe : Ci-devanlcomic de Drionne.

4o6 [1661] HISTOIRE

l'être. Elle ëtoit adorée dès son eniance par Peqmlin (1), cadet de la maison de Lauzun : la parenté qui étoitenlBe eux lui avoit donné une familiarité entière dansTliôtel de Gramont^ de sorte que s'étant trouvés tous deu:^ très-^propres à ^voir de violentes passions, Vien,n étoît comparable à celle qu'ils avoient eue l'un pour l'autre. Elle avoit été mariée depuis un an, contre son gré, au prince de Monaco 5 mais comme son mati n'étoit pas ass^ aimaUe pour lui faiire Dompre avec son amant, elle l'aimoit toujours passionnément: ainsi^elU.le quittôit avec une doujeur sensible; et hn , pour la voir encore , la suivoit déguisé, tantôt en marchand, tantôt, en postillon, enfin de toute^ les manières quile pouvoient rendre méoonnoissableà ceux qui étoient à elle. En partant, elle voulut engager Monsieur à ne point CTdire toutce qu'on lui diroit de son frère au sujet dé Madame, et elle voulut qu'il lui promît qu'il ne la chasséroit point de la cour. Monsieur; qui avoit déjà dé là jalousie d*i< comte deGuiche, et qui ressehtôit l'aigreur qu'on a pour ceux qu'on a fort aimés et dont l'on cDoit avoir sujet de se plaindre, ne parut pas disposé à accorder cequ'eille lui demanda. Elle s'en fâcfha, et ik se séparèrent mal.

La comtesse de Soissons, que le Roi avoit ;aimëe, et qui aimoit alors le marquis de Vardes, ne laissoit paé d'avoir beaucoup de chagrin : le grand attachement que le Roi prendit pour La VaUièré en étoit cause, et d'autant plus que cette jeune personne, se gouvernant entièrement par les sentimensdu Roi, ne rendoit compte ni à Madame ni à la comtesse de Soissons des choses qui se passoient entre le Roi et elle.

(i) Pequiï'ui : Depuis duc de Lauzun.

Ainsi la <^omt^se de Soissons, qui avoit toujours vu le Roi chercher les plaisirs chez elle, voyoit bien que cette galanterie Ten alloit éloigner. Cela ne la rendit pas favor^ible à La Vallière : elle s'^n aperçut, et la jalousie qu'on a d'ordinaire de celles qui otit étë aminées de ce;^.x qui nous aiment se joignant au ressentiment, des mauvais pffices qu'elle lui rendoit, lui donna une haine fort vive pour*la comtesse de Soissons.

Quoique le Roi d^irât que La Vallière n'e^ pas .4e confidente, il ëtoit impossible qu'une jeune personne d'une capacité médiocre pût contenir en ejHemême une aiissi grande atfaif e que celle d'être aimée du Roi.

Aladame avpit une fille appelée Monta^lais : c'étoit une peiisoni^e qui ayoit naturellement beaucoup d'esprit, un esprit d'intrigue et d'insinuation-, et il s'en falloit beaucoup que le bon âens et la raison réglaissent sa conduite. Elle n avoit jamais vu de cour que celle de matdame douairière (i) à Blois, dont elle ayoit été fille d'honneur. Ce peu d'expérience du monde ? ^t beaucoup de galanterie , la rendoient toute propre à devenir confidente. Elle l'avoit déjà été de La Vallière pendant qu'elle étoit à Blois , où un nommé jBra^ gelone en avoit été amoureux : il y avoit eu quelques lettres^ madame de Saint-Remy s'en étoit aperçue^ enfin ce n'étoit pas une chose qui eût été loin. €e^ pendant le iRoi en prit de grandes jalousies.

La Vallière trouvant donc, dans la même chambre où elle étoit, une fille à qui elle s'étoit déjà fiée, s'y fia encore entièrement ^ et comme Montalais avoit beaucoup plus d'esprit qu'elle , elle y trouva un grand

(f ) Madame douairière : Madame de Lorraine.

4^8 [l66l] HISTOIRE

plaisir et un grand soulagement. Montalais ne se con^ tenta pas de cette confidence de La Vallière, elle voulut encore avoir celle de Madame. Il lui parut que cette princesse n'avoit pas d'aversion pour le comte de Guiche 5 et lorsque le comte de Guiche revint à Fontainebleau après le voyage de Nantes, elle lui parlât, et le tourna de tant de côtes, qu'elle Jui fit avouer qu'il étoit amoureux de Madame. Elle lui promit de le servir, et ne le fit que trop bien.

La Reine accoucha de monseigneur le Dauphin le jour de la Toussaint 1661. Madame avoit passé tout le jour auprès d'elle 5 et comme elle étoit grosse et fatiguée , elle se retira dans sa chambre-, où personne ne la suivit, parce que tout le monde étoit encore chez la Reine. Montalais se init à genoux devant Madame, et commença à lui parler de la passion du cdhite de Guiche. Ces sortes de discours naturellement ne déplaisent pas assez aux jeunes ^rsonnes pour leur donner la force de les repousser 5 et de plm Madame avoit une timidité à parli^r qui fit que, moitié embarras, moitié condescendance, elle laissa prendre des espérances à Montalais. Dès le lendemain elle apporta à Madame une lettre du comte de Guiche : Madaine ne voulut point la lire; Montalais l'ouvrit et la lut. Quelques jours après. Madame se trouva mal*, elle revint à Paris en litière, et comme elle y montoit Montalais lui jeta un volume de lettres du comte de Guiche. Madame les lut pendant le chemin, et avoua après à Montalais qu'elle les avoit lues. Enfin la jeunesse de Madame (0, l'agrément du comte de Guiche, mais surtout les soins de Montalais, engagèrent«cette

(1} La jeunesse de Madame : ïllc eloii ne<î en i644«

princesse dans une galanterie qui ne lui a donne que des chagrins considérables. Monsieur avoit toujours de la jalousie du comte de Guiche^ qui néanmoins ne laissoit pas d'aller s^ux Tuileries, où Madame logeoit encore. Elle étoit considérablement malade. Il lui écrivoit trois ou quatre fois par jour. Madame ne lisoit pas ses lettres la plupart du temps, et les laissoit toutes à Montalais , sans lui demander même ce qu'elle enTaisoit. Montalais n'osoit les garder dans sa chambre; elle les remettoit entre ]es mains d'un amant qu'elle aveit alors, nommé Malicome.

Le Roi étoit venu à Paris peu de temps après Madame : il voy oit toujours La Vallière chez elle 5 il y venoit le soir, et l'alloit entretenir dans un cabinet. Toutes les portes, à la vérité, étoient ouvertes 5 mais on étoit plus éloigné d'y entrer que si elles avoient été fermées avec de l'airain. Il se lassa néa^nmoins de cette contrainte *, et quoique la Reine sa mère , pour qui S avoit encore de la crainte , le tourmentât incessamment sur La Vallière , elle feignit d'être malade, et l'atta voir dans sa chambre.

La jeune Reine ne savoit point de qui le Roi étoit amoureux : elle devinoit pourtant bien qu'il Tétoit; et n^ sachant où placer sa jalousie, elle la mettoit sur Madame.

Le Roi se douta de la confiance que La Vallière prenoit en Montalais. L'esprit d'intrigue de cette fille lui déplais^^it : il défendit à La Vallière de lui parler. Elle lui obéissoit en public; triais Montalais passoit les nuits entières avec elle, et bien souvent le jour s'y trouvoit encore.

Madame , qui étoit malade et qui ne dormoit point,

4lO [1661] HISTQIBE

renvoyoit quelquefois quérir, sous prétexte de lui venir lire quelque livre. Lorsqu'elle quittoit Madame, -c étoit pour aller écrire au cointe de Guiche , à quoi elle ne manquoit pas tr^is fois par jour; et de plus à Ma^corne , à qui elle rendoit compte de llaffaire de Jj^adame^et de celle de La Vallière. Elle avoit encore 4îi confidence de mademoiselle de Tonnay-Ghajeente, quiaimoit le marquis de Marmoutiers, etquisouhaitoit fort de J'éppuser. Une $(eule de ces confidences ^eût pu occuper une personne entière , et Montalais seule suffisoit à tQutesi.

Le coin te de Guiche et elle se mirent dans l'esprit qu'il falloit qu'il vit Madame en particulier. Madame, qui avoit de la timidité pour parler sérieusement, n'en avpit point pour ces sortes de chpses : "elle n'en vayoit point les conséquences-, elle y trouvait de la plaisanterie de roman. Montalais lui trouvait des facilitas qui ne pouvoient être imaginées .par mie autre. Le comte 4e Guiche, qui étoit jeune et hai:()i, ne trouvoit rien de plus beau que de tout hasarder; et Madame et lui, sans avoir de véritable passion l'un pour l'autre, s'^x^posèrent au plus grand danger où ro9 se jsoit jamais exposé. Madame étoit malade, et envirannée de toutes ces femmes qui ont accoutumé d'être auprès d'une personne de son rang, sans se fier à pas une. Elle faisoit eptrer le comte de Guiche xjuelqnefois en plein jour , déguisé en fennae qui dit la bonne aventure^ et il la disoit même aux femmes de Madame, qui le voy oient tous les jours, et qui ne le recosnnoissoient pas-, d'auii'es fois par d^^ulres inventions, mais toujours avec beaucoup d^e hasîard; et ces efttrevujCs si périlleuses se ps^soient à se moquer de

DE MADAME HENIÛETTE. [l'66l] 4^'

Monsieur, «t ^ d'autres plaisanteries semblables, enfin à des choses fort éloignées de la violente passion qui sembloit les faire entreprendre. Dans ce temps-là on dit un jour, dans un lieu où étoit le comte de Guiche avec Vardes, que Madame étoit plus mal qu'on ne peu- " soit , et que les médecins croy oient qu'elle ne guériroit pas de Sa maladie. Le comte de GuicHe en parut fort troublé-, Vardes l'emmena, et lui aida à cacher son trouble. Le comte de Guiche lui avoua l'état où il étoit avec Madame, et l'engagea dans sa confidence. Madame désapprouva fort ce qu'aveit fait le comte de Guiche-, elle voulut l'obliger à rompre avec Vardes : H lui dit qu'il se battroit avec lui pour la satisfaire, mais qu'il ne pouvoit rompre avec son ami.

'Montalais , qui vôuloit donner un air d'importance à cette galanterie, et qui croyoit qu'en mettant bien dés gens dans cette confidence elle composeroit une intrigue qui gouverneroit l'Etat, voulut engager Là Vallière dans les intérêts de Madame : elle lui conta tout ce qui se passoit au sujet du comte de Guiche , et lui fit promettre qu'elle n'en diroit rien au Roi. Eii effet La Vallière, qui avoit mille fois promis au Roi de ne lui jamais rien cacher , garda à Montalais la fidélité qu'elle lui avoit promise.

Madame ne savoit point que La Vallière sût ses affaires, mais elle savoit celles de La Vallière par Montalais. Le public entrevoyoit quelque chose de la galanterie de Madame et du comte de Guiche. Le Roi en faisoit de petites questions à Madame, mais il étoit bien éloigné d'en savoir le fond. Je ne sais si ce fut sur ce sujet ou sur quelque autre qu'il tint de certains discours à La Vallière qui lui firent juger que le

4l2 [1661] HISTOIRE

Boi savoit qu'elle lui faisoit finesse de quelque chose; elle se troubla, et lui fit coimoître qu'elle lui cachoit des choses considërables. Le Roi se mit dans une colère épouvantable : elle ne lui avoua point ce que c'ëtoit; le Roi se retira au désespoir contre elle. Us étoient convenus plusieurs fois que, quelques brouilleries qu'ils eussent ensemble, ils ne s'endormiroient jamais .sans se raccommoder et sans s'écrire. La nuit se passa sans qu'elle eût de nouvelles du Roi ; et se croyant perdue , la tête lui tourna. Elle sortit le matin des Tuileries, et s'en alla comme une insensée dans un petit couvent obscur qui étoit à Chaillot.

Le matin, on alla avertir le Roi qu'on ne savoit pas où étoit La Vallière. Le Roi, qui l'aimoit passionnément, fut extrêmement troublé; il vint aux Tuileries pour savoir de Madame où elle étoit : Madame n'en savoit rien, et ne savoit pas même le sujet qui l'avoit fait partir.

Montalais étoit hors d'elle-même de ce qu'elle lui avoit seulement dit qu'elle étoit désespérée, parce qu'elle étoit perdue à cause d'elle.

Le Roi fit si bien qu'il sut où étoit La Vallière : il y alla à toute bride, lui quatrième; il la trouva dans le parloir du dehors de ce couvent (on ne l'avoit pas voulu recevoir au dedans). Elle étoit couchée à terre, éplorée, et hors d'elle-même.

Le Roi demeura seul avec elle; et, dans une longue conversation, elle lui avoua tout ce qu'elle lui avoit caché. Cet aveu n'obtint pas son pardon : le Roi lui dit seulement tout ce qu'il falloit dire pour l'obliger à revenir, et envoya chercher un carrosse pour la ramener.

DE MADAME HEl^RIETTE. [l66l] ^l'i

Cependant il vint à Paris pour obliger Monsieur à la recevoir : il avoit dëclarë tout haut qu'il étoit bien aise qu'elle fut hors de chez lui , et qu'il ne la reprendroit point. Le Roi entra par un petit degré aux Tuileries , et alla dans un petit cabinet où il fit venir Madame, ne voulant pas se laisser voir, parce qu'il avoit pleuré. Là il pria Madame de reprendre La Vallière , et lui dit tout ce qu'il venoit d'apprendre d'elle et de ses affaires. Madame en fut étonnée , comme on se le peut imaginer ; mais elle ne put rien nier. Elle promit au Roi de rompre avec le comte de Guiche, et consentit à recevoir La Vallière.

Le Roi eut assez de peine à l'obtenir de Madame ; mais il la pria tant, les larmes aux yeux, qu'enfin il en vint à bout. La Vallière revint dans sa chambre , mais elle fut long-temps à revenir dans l'esprit du Roi : il ne pouvoit se consoler qu'elle eût été capable de lui cacher quelque chose, et elle ne pouvoit supporter d'être moins bien av^ec lui; en sorte qu'elle eut pendant quelque temps l'esprit comme égaré.

Enfin le Roi lui pardonna, et Montalais fit si bien qu'elle entra dans la confidence du Roi. Il la questionna plusieurs fois sur l'affaire de Bragelone (0, dont il savoit qu'elle avoit connoissance ; et comme Montalais savoit mieux mentir que La Vallière , il avoit Tesprit en repos lorsqu'elle lui avoit parlé. Il avoit néanmoins l'esprit extrêmement blessé sur la crainte qu'il n'eût pas été le premier que La Vallière eût aimé ; il craignoit même qu'elle n'aimât encore Bragelone.

Enfin il avoit toutes les inquiétudes et les délicatesses d'un homme bien amoureux; et il est certain

(i) De Bragelone ; F'oye* ci-dessus, page 407.

4x4 [l66'] MÉMOIRES

qu'il Tétoit fort , quoique la i^ëglé qu'il a naturellement dans l'esprit, et la crainte qu'il avoit encore de la Reiiie sa mère , l'empêchassent de faire de certaines choses emportées que d'autres sieroleut capables de faire. Il est vrai aussi que le peu d'esprit de La Vallière em^êchoit cette maîtresse du Roi de se servir des ^antages et du crédit dont une si grande passion auroit fait profiter une autre : elle ne songeoit qa^ être aimée du Roi ,î et à l'aimer 5 elle avoit beaucoup de jalousie de la comtesse de Soissons, chez qui le Roi allôit tous les jours, quoiqu'elle fit tous ses efforts pour l'en empêcher.

[i662]Xa comtesse de Soissons ne doutoit pas de la haine que La Vallière avoit; pour eUe ; et, ennuyée de voir le Roi entre ses msûns, le marquis de Vardes et elle résolurent de faire savoir à la Reine que le Roi en étoit amoureux. Us crurent que la Reine sachant cet amour , et appuyée par la Reine mère , obligeroit Monsieur et Madame à chasser La Vallière des Tuileries, et que le Roi ne sachant où la mettre, lia mettrait chez la comtesse de Soissons, qui par là s'en trouveroilla maîtresse 5 et ils espéroient encore que le chagrin que témoigneroit la Reine obligeroit le Roi à rompre avec La Vallière, et que lorsqu'il l'auroit quittée il s'atlacheroit à quelque autre dont ils seroient peut-rêtre les maîtres. Enfin ces chimères , ou d'autres pareilles , leur firent prendre la plus folle résolution et la plus hasardeuse qui ait jamais été prise : ils éerivirent une lettre à la Reine, où ils l'instruisoient de tout ce qui se passoit. La comtesse de Soissons ramassa dans la chambre de la Reine un dessus de lettre du Roi son père. Vardes confia ce secret au comte de Guiche,

DE BfADAME HENRIETTE. [1662] 4^^

2A11 qae, comme il savoit Tespagnol, il mit ]a lettre en cette langue : le comte de Gtiiche , par complaisance pour son ami et par haine pour La Vallîère, entra fortement dans ce beau dessein.

Ils mirent la lettre en espagnol : ils la firent écrire par un homme qui s'en alloit en Flandre , et qui ne devoit point revenir-, ce même homme l'alla porter au Louvre à un huissier, pour la donner à la signora Molina, premirère femme de chambre de la Reine, comme une lettre d'Espagne. La Molina trouva quelque chose d'extraordinaire à la manière dont cette lettre lui étoit venue ^ elle trouva de la différence dans la façon dont elle étoit pliée ^ enfin, par instinct plutôt que par raison, elle ouvrit cette lettre, et après l'avoir tue elle l'alla porter au Roi.

Quoique le comte de Guiche eût promis à Vardes de ne rien dire à Madame de cette lettre, il ne laissa pas de lui en parler 5 et Madame, malgré sa promesse, ne laissa pas de le dire à Montàlais ^ mais ce ne fut de long-temps. Le Roi fut dans une colère qui ne se peut représenter : il parla à tous ceux qu'il crut pouvoir lui donner quelque connoissance de cette affaire, et même il s'adressa à Vardes, comme à un homme d'esprit, et à qui il se fioit. Vardes fut assez embarrassé de la commission que le Roi lui donnéit : cependant il trouva le moyen de faire tomber le soupçon sur madame de NavaillesCO ^ et le Roi le crut si bien, que cela eut grande part aux disgrâces qui lui arrivèrent depuis.

Cependant Madame vouloit tenir la parole qu'elle avoît donnée au Roi de rompre avec le comte de Gui- Ci) Madame de jyavailles : Dame crbonneur de la jeane Reine.

4l6 [1662] HISTOIRE

che, et Montalais s'étoit aussi engagée auprès du Roi de ne se plus mêler de ce commerce. Néanmoins, avant que de commencer cette rupture, elle avoit donné au comte de Guiche les moyens de Toir Madame, pouf trouver ensemble, disoit-elle, ceux de ne se plus voir. Ce n'est guère en présence que les gens qui s'aimçnt trouvent ces sortes d'expédiens : aussi cette conversation ne fit pas un» grand effet, quoiqu'elle suspendît pour quelque temps le commerce de lettres. Montalais promit encore au Roi de ne plus servir le comte de Guiche, pourvu qu'il ne le chassât point de la cour ; et Madame demanda au Roi la même chose.

Vardes, qui étoit pour lors absolument dans la conr fidence de Madame, qui la voyoit fort aimable et pleine desprit, soit par un sentiment d'amour, soit par un sentiment d'ambition et d'intrigue, voulut être seul maître de son esprit, et résolut de faire éloigner le comte de Guiche. Il savoit ce que Madame avoit promis au Roi , mais il voyoit que toutes les promesses seroient mal observées.

U alla trouver le maréchal de Gramont ; il lui dit une partie des choses qui se passoient, il lui fit voir le péril où s'exposoit son fijs, et lui conseilla de Féloigner, et de demander au Roi qu'il allât commander les troupes qui étoient alors à Nancy.

Le maréchal de Gramont, qui aimoit son fils passionnément, suivit les sentimens de Vardes, et demanda ce commandement au Roi^ et comme c'étoit une chose avantageuse pour son fils , le Roi ne douta point que le comte de Guiche ne la souhaitât, et la lui accorda.

DE MADAME HENKIETTE. [1662] 4^7

Madame ne savoit rien de ce qui se passoit : Yardes ne lui avoit rien dit de ce qu'il avoit fait , non plus qu'au comte de &uiche, et on ne Fa su que depuis. Madame ëtoit allée loger au Palais^Roj^al , où elle ayoit fait ses couches : tout le monde la voyoit \ et des femmes de la ville, peu instruites de l'intérêt qu'elle prenoit au comte de Guiche, dirent dans la ville, comme une chose kidifférente , qu'il avoit demandé le commandement des troupes de Lorraine, et qu'il partoit dans peu de jours*

Madame fut extrêmement surprise de cette nouvelle. Le soir, le Roi la vint voir : elle lui en parla, et il lui dit qu'il ëtoit véritable que le maréchal de Gramont lui avoit demandé ce commandement comme une chose que son fils souhaitoit fort , et que le comte de Guiche l'en avoit remercié.

Madame se trouva fort offensée que le comte de Guiche eût pris sans sa participation le dessein de s'éloigner d'elle 5 elle le dit àMontalais , et lui ordonna de le voir. Elle le vit-, et le comte de Guiche, désespéré de s'en aller, et de voir Madame mal satisfaite de lui, lui écrivit une lettre par laquelle il lui offrit de soutenir au Roi qu'il n'ayoit point demandé l'emploi de Lorraine, et en même temps de le refuser.

Madame ne fut pas d'abord satisfaite de cette lett3*e. Le comte de Guiche, quiétoit fort emporté, dit qu'il ne partiroit point, et qu'il alloit remettre le commandement au Roi. Vardes eut peur qu'il ne fût assez fou pour le faire : il ne vouloit pas le perdre , quoiqu'il voulût l'éloigner^ il le laissa en garde à la comtesse de Soissons, qui entra dès ce jour dans cette confidence, et vint trouver Madame pour qu'elle écrivît T. 64. 27

4i8 [i66a] HISTOIRE

au comte de Guiche qu'elle vouloit qu'il partit. Elle fut touchée de tous les sentimens du €omte.de Guiche, où il y avoit en effet de la hauteur et de l'amour ; elle fit ce que tardes vouloit, et le comte de Guiche résolut de partir, à condition qu'il verroit Madame.

Montalais, qui se croy oit quitte de sa parole envers le Roi puisqu'il chassoit le comte de Guiche, se chargea de cette entrevue; et Monsieur devant venir au Louvre, elle fit entrer le comte de Guiche, sur le midi, par un escalier dérobé, et l'enferma dans un oratoire. Lorsque Madame eut dîné, elle fit semblant de vouloir dormir, et passa dans une galerie où le comte de Guiche lui dit adieu. Comme ils y éloient ensemble. Monsieur revint : tout ce qu'on put faire fut de cacher le comte de Guiche dans une cheminée, où il demeura long-temps sans pouvoir sortir. Enfin Montalais l'en tira , et crut avoir sauvé tous les périls de cette entrevue; mais elle se trompoit infiniment.

Une de ses compagnes, nommée Artigni(0, dont la vie n'a voit pas été bien exemplaire, la haïssoitfort. Cette fille avoit été mise dans la chambre par madame de La Basinière, autrefois Chemerault, à qui le temps ti'avoit pas ôté l'esprit d'intrigue, et elle avoit grand pouvoir sur l'esprit de Monsieur. Cette fille , qui épioit Montalais , et qui étoit jalouse de la faveur dont elle jouissoit auprès de Madame, soupçonna qu'elle menoit quelque intrigue. Elle le découvrit à madame de La Basinière, qui la fortifia dans le dessein et dans le moyen de la découvrir; ellelui joignit , pour espion, une appelée Merlot; et Tune et l'autre firent si bien

(i) Artigni : Depais la comtesse Dn Roule.

cju'eU^s virent entrer le comte de Guiche dans l'appartement de Madame.

Madame de La Basinière en avertit la Reine mère par Artigni 5 et la Reine mère, par une conduite qui ne se peut pardonner à une personne de sa vertu et de sa bonté , voulut que madame de La Basinière en avertît Monsieur. Ainsi l'on dit à ce prince ce que l'on auroit caché à tout autre mari.

Il résolut, avec la Reine sa mère, de chasser Montalais, sans en avertir Madame ni même le Roi, de peur qu'il ne s'y opposât, parce qu'elle étoit alors fort bien avec lui , sans considérer que ce bruit alloit faire découvrir ce que peu de gens savoient. Ils résolurent seulement de chasser encore une autre fille de Madame, dont la conduite personnelle n'étoit pas trop bonne.

Ainsi , un matin , la maréchale Du Plessis , par ordre de Monsieur, vint dire à ces deux filles que Monsieur leur ordonnoit de se retirer-, et à l'heure même on les fit mettre dans un carrosse. Montalais dit à la maréchale Du Plessis (i) qu'elle la conjuroit de lui faire rendre ses cassettes, parce que si Monsieur les voyoit Madame étoit perdue. La maréchale en alla demander la permission à Monsieur, sans néanmoins lui en dire la cause : Monsieur, par une bonté incroyable çn un homme jaloux, laissa emporter les cassettes, et la maréchale Du Plessis ne songea point à s'en rendre maîtresse pour les !*endre à Madame. Ainsi elles furent remises entre les mains de Montalais, qui se retira chez sa sœur. Quand Madame s'éveilla, Monsieur en- Ci) Du Plessis : Charlotte Le Charron. Elle avoit e'pousë en i6a5 le maréchal Du Plessis, depuis du&ile Choiseul.

4aO [l66!l] HISTOIRE

tra dans sacbâmbre , et lui dit qu'il avoit fait chasser ses deu^ filles : elle en demeura fort étonnée, et il se retira sans lui en dire davantage. Un moment après, le Roi lui envoya dire qu'il n'avoit rien su de ce qu'on avoit fait, et qu'il la viendroit voir le plus tôt qu'il loi seroit possible.

Monsieur alla faire ses plaintes et conter ses donleurs' à la reine d'Angleterre, qui logeoit alors au Palais*-Royal. Elle vint trouver Madame , et la gronda un peu , et lui dit tout ce que Monsieur sa voit de certitude^ afin qu'elle lui avouât la même chose, et qu'elle ne lui en dit pas davantage.

Monsieur et Madame eureilt un grand éclaircisse^ment ensemble : Madame lui avoua qu'elle avoit rtk le comte de Guiche, mais que c'étoit la première fois, et qu'il ne lui avoit écrit que trois ou quatre fois.

Monsieur trouva un si grand air d autorité à se faire avouer par Madame les choses qu'il savoit déjà , qull lui en adoucit toute l'amertume; il l'embrassa, et ne conserva que de légers chagrins. Ils auroient sans doute été plus violens à tout autre qu'à lui ; mais il ne pensa point à se venger du comte de Guiche \ et cpmque l'éclat que cette affaire fit dans le monde semUât par honneur l'y devoir obliger, il n'en témoigna au^ cun ressentiment : il tourna tous ses soins à empêcher que Madame n'eût de commerce avec Montalais; et comme elle eh avoit un trèt^grand avec La Val^ lière, il obtint du Roi que La YalUère n'en auroit plus. En effet elle en eut très^peu^ et Montalais se mit dans un couvent.

Madame promît^ comme on le peut juger, de rompre toutes sortes de liaisons avec le comte de Guiche,

DE MADAME HEHRIETTE. [16651] 4^1

et le promit même au Roi; mais elle ne lui tiiut pas parole. Vardes demeura le confident, au hasard même d'être brouille avec le Roi ; mais comme il avoit feit confidence m comte de Guicbe de l'affaire d'Espagne, cela faisoit une telle liaison entre eux, qu'ils ne pouvoient rompre sans folie. Il sut alors que Montalai^ étpit instruite de la lettre d'Espagne, et cela lui donnoit des égards pour elle dont le public ne pouyoit deviner la cause , outre qu'il ëtoit bieia aise de se faire un mérite auprès de Madame de gouverner une personne qui avoit tant de part à ses afl^res..^

Montalais ne laissoit pas d'avoir quelque commerce avec La Yallière) et, de concert avec Vardes, elle lui écrivit deux grandes lettres, par lesquelles elle lui donnoit des avis pour sa conduite , et lui disoit tout ce qu'elle devoit dire au Roi. Le Roi en fut dans une colère étrange , et envoya prendre Montalais par un exempt, avec ordre de la conduire à Fontevrault, et de ne la laisser parler à personne. Elle fut si heureuse qu'elle s^^uva encore ses cassettes, et les laissa entre les mains de Malicorne, qui étoit toujours son amant. La cour fut à Saint-Germain. Vardes avoit un grand conunerce avec Madame -, car celui qu'il avoit avec la comtesse de Soissons, qui n avoit aucune beauté, ne le pouvoit détacher des charmes de Madame. Sitôt qu'on fut à Saint-Germain, la comtesse de Soissons,, qui n'aspiroit qu'à ôter à La Vallière la place qu'elle occupoit, songea à engager le Roi avec La Mothe* Houdancourt, fille de la Reine. Elle avoit déjà eu cette pensée avant que l'on partît de Paris ^ et peutêtre même que l'espérance que le Roi viendroit à elle s'il quittoit La Vallière étoit une des raisons qui l'a-

^Tt% [1662] HISTOIRE

voit engagée à écrire la lettre d'Espagne. Elte persuada au Roi que cette fille avoit pour lui une passion extraordinaire^ et le Roi, quoiqu'il aimât avec passion La Vallière , ne laissa pas d'entrer en commerce avec La Mothe, mais il engagea la comtesse de Soissons à n'en rien dire à Yardes; et en cette occasion la comtesse de Soissons préféra le Roi à son amant, et lui tut ce commerce.

Le chevalier de Gramont(0 étoit amoureux de La M othe. Il démêla quelque chose de ce qui s'étoit passé, et épia le Roi avec tant de soin , qu'il découvrit que le Roi alloit dans la chambre des filles.

Madame de Navailles, qui étoit alors dame d'honneur, découvrit aussi ce commerce. Elle fit murer des portes et griller des fenêtres. La chose fut sue : le Roi chassa le chevalier de Gramont, qui fut plusieurs années sans avoir permission de revenir en France. Vardes aperçut, par l'éclat de cette aflfaire, la finesse qui lui avoit été faite par la comtesse de Soissons, et en fut dans un désespoir si violent, que tous ses amis, qui l'avoient cru jusques alors incapable de passion,' ne doutèrent pas qu'il n'en eût une très-vive pour elle. Ils pensèrent rompre ensemble; mais le comte de Soissons, qui ne soupçonnoit rien au-delà de l'amitié entre Vardes et sa femme , prit le soin de les raccommoder. La Vallière eut des jalousies et des désespoirs inconcevables; mais le Roi, qui étoit animé par la résistance de La Mothe, ne laissoit pas de la voir toujours. La Reine mère le détrompa de l'opinion qu'il avoit de la passion prétendue de cette fille : elle sut par quelqu'un cette intelligence, et que c'é-

(i) Dq Gramont : Depnîs comte dt; Gramont , frère du marëc])al.

DE MADAME HEWRIETTE. [l663i] /^•x'i

toit le marquis d'Allùye et Fouilloux, amis intimes de la comtesse de Soissons, qui faisoient Jes lettres que La Mothe écrivoit au Roi ^ et .elle sut à point nomme qu'elle lui ehdevoit écrire une, qui avoit été concertée entre eux pour lui .demander l'éloignement de La Vallière.

Elle en dit les propres termes au Roi , pour lui faire voir qu'il étoit dupé par la comtesse de Soissons; et le soir même, comme elle donna la lettre au Roi, y trouvant ce qu'on avoit dit, il brûla la lettre, rompit avec La Mothe , demanda pardon à La Vallière , et lui avoua tout : en sorte que depuis ce temps-là La Val- Hère n'en eut aucune inquiétude -, et La Mothe s'est piquée depuis d'avoir une passion pour le Roi, qui l'a rendue une vestale pour tous les autres hommes.

L'aventure de La Mothe fut ce qui se passa de plus considérable à Saint-Germain. Tardes paroissoit déjà amoureux de Madame , aux yeux de ceux qui les avoient bons-, mais Monsieur n'en avoit aucune jalousie, et au contraire étoit fort aise que Madame eût de la confiance en lui.

^ La Reine mère n'en étoit pas de même-, elle haïssoit Vardes, et ne vouloit pas qu'il se rendît maître de l'esprit de Madame.

On revint à Paris. La Vallière étoit toujours au Palais-Royal ; mais elle ne suivoit point Madame, et même elle né la voyoit que rarement. Artigni, quoique ennemie de Montalais, prit sa place auprès de La Vallière : elle avoit toute sa confiance, et étoit tous les jours entre le Roi et elle.

Montalais supportoit. impatiemment la prospérité de son ennemie, et ne respiroit que les occasions de

4^4 [i^6^] nistoiRE

s'en venger, et ^e venger en même temps Madame de

rinsolence qu'Artigni avoit eue de dëcouvrir ce qui la

regardoit.

Lorsqu'Artigtii vint à la cour/elle y arriva grosse; et sa grossesse ëtoit déjà si avancée , que le Roi , qai n'en avoit point ouï parler, s'en aperçut , et le dit en même temps : sa mère la vint quérir , sous prétexte qu'elle étoit malade. Cette aventure n'auroit pas fait beaucoup de bruit ; mais Montalais fit si bien qu'elle trouva le moyen d'avoir des lettres qu'Antigni avoit écrites pendant sa grossesse au père de l'enÊint, et remit ces lettres entre les mains de Madame : de sorte que Madame , ayant un si juste sujet de chasser une personne dont elle avoit tant de raisons de se plaindre , déclara qu'elle vouloit chasser Artigni , et en dit toutes les raisons. Artigni eut recours à La Vallière : le Roi , à sa prière , voulut empêcher Madame de la chasser. Cette affaire fit beaucoup de bruit, et causa même de la broliillerie entre le Roi et elle. Les let-* très furent remises entre les mains de madame de Montausier(0 et de Saint-Chaumont , pour vérifier l'écriture-, mais enfin Vardes, qui vouloit faire des choses agréables au Roi afin qu'il ne trouvât pas à redire au commerce qu'il avoit avec Madame, se fit fort d'engager Madame à garder Artigni^ et comme Madame étoit fort jeune, qu'il étoit fort habile, et qu'il avoit un grand crédit sur son esprit^ il l'y obligea effectivement.

Artigni avoua au Roi la vérité de son aventure. Le Roi fut touché de sa confiance : il profita depuis des. bonnes dispositions qu'elle lui avoit avouées*, et quoi-

(l) D9 Mon^usier : Damé d^bonnenr de la Keine.

DE MADAME HENRIETTE. [l66a] 4^^

que ce fût tine personne d*un très-médiocre mérite , îl Ta toujours bien traitée depuis, et a fait sa fortune, eomme nous le dirons ei-^près.

Madame et le Roi se raccommodèrent. On dansa pendant Phiver un joli ballet. La Reine ignoroit toujours que le Roi fût amoureux de La Vallière, et croyoit que c'étoit de Madame.

Monsieur ëtoit extrêmement jaloux du prince de Marsillac, aine du duc de La Rochefoucauld, et il Tétoit d'autant plus qu'il avoit pour lui une inclination naturelle qui lui faisoit croire que tout l(e monde devoit Taimer.

Marsillac , en effet , étoit amoureux de Madame *, il ne le hii faisoit paroitre que par ses yeux, ou par quelques paroles jetées en l'air , qu'elle seule pouvoit entendre. Elle ne répondoit point à sa passion; elle étoit fort occupée de l'amitié que Vardes avoit pour elle, qui tenoit plus de Famour que de l'amitié : mais eorame il étoit embarrassé de ce qu'il devoit au comte de Guïche, et qu'il étoit partagé par l'engagement qu'il avoit avec la comtesse de Soissons , il étoit fort incertain de ce qu'il devoit faire , et ne savoit s'il devoit s'engager entièrement avec Madame , ou demeurer seulement son ami.

Monsieur fut si jaloux de Marsillac, qu'il l'obligea de s'envaller chez lui. Dans le temps qu^il partit il arriva une aventure qui fit beaucoup d'éclat, et dont la vérité fut cachée pendant quelque temps.

Au commencement du printemps, le Roi alla pas-* ser quelques jours à Versailles. La rougeole lui prit, dont il fut si mal qu'il pensa aux ordres qu'il devoit donner à l'Etat; et il résolut de mettre monseigneur

le Dauphin entre les mains du prince de ContiCO, que la dë^tion avoit rendu un. des plus honnêtes hommes de France. Cette maladie ne fut dangereuse que pendant vingt-quatre heures-, mais, quoiqu'elle le fût pour ceux qui la pouvoient prendre , tout le monde ne laissa pas d'y aller.

M. le duc W y fut, et prit la rougeole^ Madame y alla aussi, quoiqu'elle la craignît beaucoup. Ce fut là que Vardes, pour la première fois, lui parla assez clairement de la passion qu'il avoit pour elle. Madame ne le rebuta pas entièrement : il est difficile de maltraiter un confident aimable quand l'amant est absent.

„ Madame de Châtillon (3), qui approchoit alors Madame de plus près qu'aucune autre, s'étoit aperçue de l'inclination que Vardes avoit pour elle -, et quoiqu'ils eussent été brouillés ensemble après avoir été fort bien ,* elle se raccommoda avec lui , moitié pour entrer dans la confidence de Madame , moitié pour le plaisir de voir souvent un homme qui lui plaisoit fort.

Le comte Du Plessis, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, par une complaisance extraordinaire pour Madame, avoit toujours été porteur des lettres qu'elle écrivoit à Vardes, et de celles que Vardes lui écrivoit-, et quoiqu'il dût bien juger que ce commerce regardoit le comte de Guiche, et ensuite Vardes même , il ne laissa pas de continuer.

(i) Prince de Conti ; Armand de Bourbon , prince de Conti , frère du grand Conde, mort en 1666. — (a) M, le duc : Louis de Bourbon, petit-fils du grand Conde. On l'appeloit M. le duc. — (3) De Châtillon i Elisabeth- Ange'liquc de Montmorency, sœur du duc de Luxembourg, veuve de Gaspard de Coligpy, duc de Châtillon. Elle épousa en ftocondcs noces le duc de Muckelbourg.

. Cependant Montalais ëtoit toujours comme prisonnière à Fontevrauk. Màlicorne et un appelé Corbinelli, qui étoit un garçon d'esprit et de mérite, 6t qui s'ëtoit trouvé dans la confidence de Montalais, avoient entre les mains toutes les lettres dont elle avoit été dépositaire; et ces lettres étoient d'une conséquence'extrême pour le comte de Guiche et pour Madame, parce que pendant qu'il étoit à Paris, comme le Roi ne Taimoit pas naturellement, et qu'il avoit cru avoir des sujets de s'en plaindre, il ne s'étoit point ménagé en écrivant à Madame, et s'étoit abandonné à beaucoup de plaisanteries et de choses offensantes contre le Roi. Màlicorne et Corbinelli voyant Montalais si fort oubliée, et craignant que le temps ne diminuât l'importance des lettres qu'ils avoient entre les mains, résolurent de voir s'ils né pourroient pas en tirer quelque avantage pour Montalais, dans un temps où l'on ne pouvoit l'accuser d'y avoir part. , r

Us firent donc parler de ces lettres à Madame par la mère de La Fayette (0, supérieure de Chaillot-, et l'on fit aussi entendre au maréchal de Gramont qu'il devoit aussi songer aux intérêts de Montalais, puisqu'elle avoit entre ses mz^ins des secrets si considérables.

Vardes connoissoit fort Corbinelli -..Montalais lui avoit dit l'amitié qu'elle avoit pour lui -, et comme le dessein de Vardes étoit de se rendre maître des lettrès , il ménageoit fort Corbinelli , et tâchoit de l'engager à ne les faire rendre que par lui.

(i) La mère de La Fayette; Louise de La Fayetle. (ployez la Notice fai précède ces Mjémoires. )

4^2$ [1662] mSTOIBB

Il sut par Madame que d'autres personnes lui propoaoient de les lui faire rendre ^ il vint trouver Corbinelli comme un dësespërë, et Corbinelli, sans Ini avouer que c'étoit par lui que les propositions s'étoient faites, promit à Vardes que les lettres ne pa»* seroient que par ses mains.

Lorsque Marsillac avoit été chasse , Vardes , dont les intentions étoient déjà de brouiller entièrement le comte de Guiche avec Madame, avoilëcrit au comté qu'elle avoit une galanterie avec Marsillac. Le comte de Guiche trouvant que ce que lui mandoit son meilleur ami , et Thomme de la cour qui voyoit Madame de plus près, s'accordoit avec les bruits qui couroient, ne douta point qu^ils ne fussent véritables, et écrivit à Vardes, comme persuadé de Tinfidélitë de Madame.

Quelque temps auparavant, Vardes, pour se faire un mérite auprès de Madame, lui dit qu'il falloit aussi retirer les lettres que le comte de Guiche avoit d'elle. Il écrivit au comte de Guiche que puisqu'on trouvoit moyen de retirer celles qu'il avoit écrites à Madame, il falloit qu'il lui rendît celles qu'il avoit d'elle. Le comte de Guiche y consentit sans peine, et manda à sa mère de remettre entre les mains de Vardes une cassette qu'il lui avoit laissée.

Tout ce commerce pour faire rendre les lettres fit trouver à Vardes et à Madame une nécessité de se voir^ et la mère de La Fayette croyant qu'il nes'agissoitque de rendre des lettres, consentit que Vardes vînt secrètement à un parloir de Chaillot parler à Madame. Ils eurent unç fort longue conversation , et Vardes dit à Madame que le comte de Guiche étoit persuadé qu elle

DE MADAME firaRIETTE. [l66a] 4a(>

a voit Uûe galanterie àVec Marsillac ; il hii montra même les lettres que le comte de Guiche lui ëcrivoit , où il ne paroissoit pas néanmoins que ce fût lui qui eût donné Tavis*, et là-dessus il disoit tout ce que peut dire un homme qui veut prendre la place de son ami : et comme Fesprit et la jeunesse de Yardes le retidoient très- aimable, et que Madame avoit une inclination pour lui plus naturelle que pour le comte de Guiche, il étoit difficile qu il ne ùt pas quelque progrès dans son esprit.

Hs^résolurent, dans cette entrevue, qu'on retireroit ses lettres, qui* étoient entre les mains de Montalais. CeuK qui les avoient les rendirent en effet, mais ils gardèrent toutes celles qui étoient d'importance. Yardes les rendit à Madame chez k comtesse de Soissons, avec celles qu'elle avoit écrites au comte de Guichè^ et elles furent brûlées à l'heure même.

Quelques jours après. Madame et Yardes convinrent ensemble de se voir encore à Ghaillot : IMbdame y alla, mais Yardes n'y fut pas , et s'excusa sur de trèsméchantes raisoi>s. Il se trouva que le Roi avoit su la première entrevue; et soit que Yardes même le lui eût dit, et qu'il crût que le Roi n'en approuveroit pas une seconde , soit qu'il craignit la comtesse de Sois^ sons, enfin il n'y alla pas. Madame en fut extrême^ ment indignée : elle lui écrivit une lettre où il y avoit beaucoup de hauteur et de chagrin, et ils furent bromllés quelque temps.

La Reine mère fut malade pendant la plus grande partie de l'été : cela fut cause que la cour ne quitta Paris qu'au mois de juillet. Le Roi en partit pour prendre Marsal; tout le monde le suivit. Marsillac,

43o [l663] HISTOIRE

qui n avoit eu qu'un avis de s'éloigner, et qui n'en avoit point d'ordre, revint, et suivit le Roi.

£1663] Comme Madame vit que le Roi iroit en Lorraine, et qu'il verroit le comte de Guiche, elle craignit qu'il n'avouât au Roi le commerce qu'ils avoient ensemble, et elle lui manda que s'il lui en disoit quelque chose, elle ne le verroit jamais. Cette lettre n'arriva qu'après que le Roi eut parlé au comte de Guiche, et qu'il lui eut avoué tout ce que Madame lui avoit caché.

Le Roi le traita si bien pendant ce voyage, que tout le monde en fut surpris. Vardes, quisavoitce que Madame avoit écrit au comte de Guiche, fit semblant d'ignorer qu'il n'avoit pas reçu la lettre; il manda à Madame que la nouvelle faveur du comte de Guiche l'avoit tellement ébloui qu'il avoit tout avoué au Roi.

Madame fut fort en colère contre le comte de Guiche -, et ayant un si juste sujet de rompre avec lui, et peut-être ayant d'ailleurs envie de le faire , elle lui écrivit une lettre pleine d'aigreur, et rompit avec lui, en lui défendant de jamais nommer son nom.

Le comte de Guiche, après la prise de MarsaKO, n'ayant plus rien à faire en Lorraine, avoit demandé au Roi la permission de s'en aller en Pologne. U avoit écrit à Madame tout ce qui la pouvoit adoucir sur sa faute *, mais Madame ne voulut pas recevoir ses excur ses, et lui écrivit cette lettre de rupture dont je viens de parler. Le comte de Guiche la reçut lorsqu'il étoit prêt à s'embarquer, et il en eut un si grand déses-

(i) La prise de Marsal: Le premier septembre , 'le duc de Lorraine signa un traite par leqncl il remit Marsal entre les mains dn Roi.

DE MADAME HENRIETTE. [l663] 4^^

poir, qu'il eut souhaité que la tempête qui s'élevoit dans le moment lui donnât lieu de finir sa vie. Son voyage fut néanmoins très-heureux : il fit des actions extraordinaires 5 il s'exposa à de grands périls dans la guerre contre les Moscovites, et y reçut même un coup dans l'estomac qui l'eût tué sans doute, sans un portrait de Madame qu'il portoit dans* une fort grosse boîte qui reçut le coup, et qui en fut toute brisée.

Vardes étoit assez satisfait de voir le comte de Guiche si éloigné de Madame en toute façon. Marsillac étoit le seul rival qui lui restât à combattre ; et quoique Marsillac lui eût toujours nié qu'il fût amoureux de Madame , quelque offre de l'y servir qu'il lui eut pu faire, il sut si bien le tourner et de tant de côtés, qu'il le lui fit avouer : ainsi il se trouva le confident de son rivaL

Comme il étoit intime ami de M. de La Rochefoucauld, à qui la passion de son fils pour Madame déplaisoit infiniment, il engageoit Monsieur à ne point faire de mal à Marsillac. Néanmoins, au retour de Marsal, comme on étoit à une assemblée, il reprit un soir à Monsieur une jalousie sur Marsillac : il appela Vardes pour lui en parler-, et Vardes, pour lui faire sa cour et pour faire chasser Marsillac, lui dit qu'il s'étoit aperçu de la manière dont Marsillac avoit regardé Madame, et qu'il en alloit avertir M. de La Rochefoucauld.

Il est aisé de juger que l'approbation d'un homme comme Vardes, qui étoit ami de Marsillac, n'augmenta pas peu la mauvaise humeur de Monsieur, et il voulut encore que Marsillac se retirât. Vardes vint trouver M. de La Rochefoucauld, et lui conta assez maligne-

43a [16 ii] H18T01HE

ment ce qu'il avoit dit à Monsieur, qui le conta aufisi à M. de La Rochefoucauld. Yardes et lui furent prêts à se brouiller entièrement , et d'autant plus que La Rochefoucauld sut alors que son fils avoit avoue sa passion pour Madame.

Marsillac partit delà cour, et passant par Moret, où étoit Vardes , il ne voulut point d'éclaircissement avec lui ^ mais depuis ce temps-là ils n'eurent plus que des apparences l'un pour l'autre*

Cette affaire fit beaucoup de bruit, et Ton n'eut pfts de peine à juger que Yardes ëtoit amoureux de Ma* dame. La comtesse de Soissons commença même à en avoir de la jalousie ] mais Yardes la ménagea si bien, que rien n'éclata.

Nous avons laissé Yardes content d^avoir fait chasser Marsillac, et de savoir le comte de Guiche en Pologne. Il lui restoit deux personnes qui l'incommodoient encore, et qu'il ne vouloit pas qui fussent des amis de Madame. Le Roi en étoit un ; l'autre é^it Gondrin, archevêque de Sens.

Il se défit bientôt du dernier, en lui disant que le Roi le croyoit amoureux de Madame, et qu'il ayoit fait la plaisanterie de dire qu'il fsiudroit bientôt en«voyer un archevêque à Sens. Gela lui fit gagner son diocèse , d'où il revenoit rarement.

Il se servit aussi de cette même plaisanterie pour dire à Madame que le Roi la haïssoit , et qu'elle de^ voit s'assurer de l'amitié du Roi son frère , afii^ qu'il pût la défendre contre la mauvaise volonté de l'autre. Madame lui dit qu'elle en étoit assurée. Il l'engagea à lui faire voir les lettres que son frère lui écrivoit; elle le fit, et il s'en fit valoir auprès du Roi, en loi

DE MADAME HENRIETTE, f l663] ^H

dëpeignalit Madame comme une personne dangereuse ; mais que le crédit qu'il avoit sur elle Tempécheroit de rien faire mal à propos.

Il ne laissa pourtant paâ, dans le temps qu'il faisoit de telles trahisons à Madame , de çaroltre s'abandon'^ ner à la passion qu'il disôit avoir pour elle , et de lui dire tout ce qu'il savoit du Roi. II la pria même de lui permettre de rompre avec la comtesse deSoissons, ce qu'elle ne voulut pas souffrir^ eâr^ quoiqu'elle e^ assurément trop d'indu^enee pour sa passion , éih ne laissoit pas; d'entrevoir que son procédé n^étoit pas sincère ^ et cette pensée empêcha Madame de s^engager; elle se brouSiamâme avec lui très-peu de temps après. Dans ce même temps, madame de Meekelboui^g et msulame de Moatespan étoi eut les deux personnes qui paroisse^ientle mieux avec Madame. La dernière étoit jalouse de l'autre ; et chercfa^mt pour la détruire tous les moyens possibles , elle rencontra celui que je vais dire* Madame d'Armagnac CO étoit alots en Savoie, où elle avoit conduit madame de Savoie. Monsieur pria Madame de la mettre , à son retour ^ de toutes ies parties de plaisir qu'elle feroit : Madame y consentit, quoiqu'il hii parât que madame d'Armagnac cheit^faoit plutôt à s'en retirer. Madame de Meckelbourg dit à Madame qu'elle en savoit k raison : elle lui coûta qiie^ dans le temps du mariage de madame d' Armagnac, elle «voit une affaire réglée avec Vardes, et que, désirant de retirer de lui ses lettres, il lui avoit dit qu'il ne les lui rendroit que quand il seroit assuré qu'elle n'admeroit personne.

(i) Madame éP Armagnac: Fille dû maréchal de Villeroj. Elle avoit ëpousé le comte d'Armagnac, grand e'cnycr de France*

Avant que d'aller en Savoie , elle avoit fait une ten-^ lative pour les ravoir, à laquelle il avoit résisté, disant qu'elle aimoit Monsieur; ce qui lui faisoit appréhender de. se trouver chez Madame, de peur de l'y rencontrer. r

Madame résolut, sachant cela, de redemandera Yardes ses lettres pour les lui rendre, afin qu'elle n'eût plus rien à ménager. Madame le dit à la. Montespan, qui l'en loua, mais qui s'en servit pour loi jouer la pièce la plus noire qu'on puisse s'imaginer.

En ce même temps M. le grand (0 aimoit Madame; et quoiqu'il le lui fît connoître très-grossièrement, il crut que puisqu'elle n'y répondoit pas elle ne le comprenoit point. Cela lui fit prendre la résolution de lui écrire; mais ne se trouvant pas assez d'esprit, il pria M. de Luxembourg et l'archevêque de Sens de faire la lettre, qu'il vouloit mettre dans la poche de Madame au Val-de-Grâce , afin qu'elle ne la pût refuser. Bs ne jugèrent pas à propos de le faire, et avertirent Madame de son extravagance. Madame les pria de faire en sorte qu'il ne pensât plus à elle, et en eflet ils y réussirent.

Mais madame d'Armagnac , revenant de Savoie , se trouva fort jalouse. Madame de Montespan lui dit qu'elle avoit raison de l'être, et pour la prévenir alla au devant d'elle lui conter que Madame vouloit avoir ses lettres pour lui faire du mal , et qu'à moins qu'elle ne perdît madame de Meckelbourg, on la perdroit elle-même. Madame d'Armagnac, qui eiùploy oit volontiers le peu d'esprit qu'elle avoit à faire du mal,

(i) M, le grand : Loais de Lorraine, comte d'Armagnac, grand ^cuyer de France.

DE MADAME HENRIETTE. [l663] 4^5

conclut avec madame de Montespan qu'il falloit perdre madame de Meckelbourg. Elles y travaillèrent auprès de la Reine mère par M. de Beauvais, et auprès de Monsieur, en lui représentant que madame de Meckelbourg avoit trop méchante réputation pour la laisser auprès de Madame.

Elle, de son côté, voulut faire tant de finesses, qtf elle acheva de se détruire -, et Monsieur lui défendit de voir Madame. Madame, au désespoir de Taffrout qu'une de ses amies recevoit, défendit à mesdames de Montespan et d'Armagnac de se présenter devant elle. Elle voulut même obliger Vardes à menacer cette dernière, en lui disant que si elle ne fai- «oit revenir madame de Meckelbourg, il remettroit entre ses mains les lettres en question : mais , au lieu de le faire, il se fit valoir de la proposition 5 ce qui fortifia Madame dans la pensée qu'elle avoit que c'étoit un grand fourbe.

Monsieur l'avoit aussi découvert par des redites qu'il avoit faites entre le Roi et lui : ainsi il n'osa plus venir chez Madame que rarement 5 et voyant que Madame, dans ses lettres, ne lui rendoit pas compte des conversations fréquentes qu'elle avoit avec le Roi , il commença à croire que le Roi devenoit amoureux d'elle, ce qui le mit au désespoir.

Dans le même temps on sut, par des lettres de Pologne , que le comte de Guiche , après avoir fait des actions extraordinaires de valeur, étoit réduit, avec l'armée de Pologne , dans un état d'où il n'étoit pas possible de se sauver. L'on. conta cette nouvelle au souper du Roi : Madame en fut si saisie , qu'elle fut heureuse que l'attention que tout le monde avoit

436 '[l663j HISTOIRE

pour la relation empêchât de remarquer le trouUe où elle ^toit.

Madame sortit de table ; elle rencontra Yardes , et lui dit : « Je vois bien que j'aime le comte de Guiche « plus que je ne pense, v Cette déclaration, jointe aux soupçons qu'il avoit du Roi , lui fit prendre la résolution de changer de manière d agir avec Madame.

Je crois qu'il eût rompu incontinent avec elle, si des considérations- trop fortes ne l'eussent retenu. H lui fit des plaintes sur les deux sujets qu'il en avoit. Madame lui répondit en plaisantant que pour le Roi, elle lui permettoit le personnage de chabanier ; et que pour le comte de Guiche, elle lui apprendroit combien il avoit fait de choses pour le brouiller avec elle, s'il ne souffroit qu'elle lui fît part de ce qu'elle sentmt pour lui. Il manda ensuite à Madame qu'il commençoit à sentir que la comtesse de Soissons ne lui étoit pas indifférente. Madame lui répondit que son nez l'incommoderoit trop dans son lit pour qu'il lui fcit possible d'y demeurer ensemble. Depuis ce temps-là l'intelligence de Madame et de Yardes ëtoit fondée plutôt sur la considération que sur aucune des raisons qui l'avoient fait naître.

[1664] L'on alla cet été à Fontainebleau. Monsieur ne pouvant souffrir que ses deux amies mesdames d'Armagnac et de Montespan fussent exclues de toutes les parties de plaisir, par la défense que Madame leur avoit faite de paroitre en sa présence , consentit qae madame de Meckelbourg reverroit» Madame ; et elles le firent toutes trois, avant que la cour partit de Paris : mais les Aeux premières ne rentrèrent jamais

DE MADAMJE HBKRIETTE. [l664] 4^7

dans les bonnes grâces de Madame, surtout madame de Montespan.

L'or ne s(»igea qu'à se diyertir à Fontainebleau*; et, parmi toutes les fêtes, la dissension des dames faisant toujours qudqnes affaires , celle qui fit le plus de bruit vint d'un mëdianoche où le Roi pria Madame d'assister. Cette fdte deroit se donner sar le canal . daoÉs un bateau fort éclairé , et accompagné d'autres où étoient les violons et la musique.

Jusqu'à ce jour la grossesse de Madame l'avoit empêchée d'être des promenades ^ mais , se trouvant dan» le neuvième mois , elle fut de toutes. Elle pria le Roi d'en exclure mesdames d'Armagnac et de Montespan; mais Monsieur , qui croyoit lautorité d'un mari cho-* quée par l'exclusion qu'on donnoit à ses amies , déclara qu'il ne se trauverodt pas aux fêtes où ces dames ne seroient pas.

La Reine mère , qui continuoit à haïr Madame , le fortifîa dans cette résolution , et s'emporta fort contre lé Roi, qui prenoit le parti de Madame. Elle eut le dessus néanmoins, et les dames ne furent point du médianoche, dont el èrent enrs^r.

La comtesse de Soissons, qui depuis long^ temps, avoit été jalouse de Madame jusqu'à la folie, ne lais^ soit pas de vivre bien avec elle. Un jour qu'elle étoit malade , elle pria Madame de l'aller voir *, et voulant être éclaircie de ses sentimens pour Yardes, après lui avoir fait beaucoup de protestations d'amitié, elle re* procha à Madame le commerce que depuis trois ans elle avoit avec Vardes à son insu •, que si c'étoit galanterie, c'étoit lui faire un tour bien sensiUe ; et que si ce n 'étoit qu'amitié^ elle ne comjMrenoit pas pour-

438 [l664] HISTOIRE

quoi Madame vouloit la lui cacher, sachant combien elle ëtoit attachée à ses intérêts.

Comme Madame aimoit extrêmement à tirer ses amies d'embarras, elle dit à la comtesse qu'il n'yavoit jamais eu dans le cœui; de Yardes aucun sentiment dont elle pût se plaindre. La comtesse pria Madame, puisque cela étoit, de dire devant Vardes qu'elle ne vouloit plus de commerce avec lui que par elle. Madame y consentit. On envoya quérir Vardes dans le moment : il fut un peu surpris *, mais quand il vit qu'au lieu de chercher à le brouiller Madame prenoit toutes les fautes sur elle, il vint la remercier, et l'assura qu'il lui seroit toute sa vie redevable des marques de sa générosité.

Mais la comtesse de Soissons, craignant toujours qu'on ne lui eût fait quelque finesse, tourna tant Vardes , qu'il se coupa sur deux ou trois choses. Elle en parla à Madame pour s'éclaircir, et lui apprit que Vardes lui avoit fait Une insigne trahison auprès du Roi, en lui montrant les lettres du roi d'Angleterre.

Madame ne s'emporta pourtant pas contre Vardes, elle soutint toujours qu'il étoit innocent envers la comtesse, quoiqu'elle fût très-malcontente de lui: mais elle ne vouloit pas paroître menteuse , et il falloit le paroître pour dire la vérité.

La comtesse dit pourtant tout le contraire à Vardesj ce qui acheva de lui tourner la tête : il lui avoua tout, et comment il n'avoit tenu qu'à Madame qu'il ne l'eût vue de toute sa vie. Jugez dans quel désespoir fut la comtesse l Elle envoya prier Madame de l'aller voir. Madame la trouva dans une douleur inconcevable des trahisons de son amant. Elle pria Madame de lui dire

DE MADAME HENRIETTE. [l664] 4^9

la vëritë , et lui dit qu'elle voy oit bien que la raison qui Ten avoit empêchée étoit une bonté pour Vardes, que ses. trahisons ne méritoient pas.

Sur cela elle conta à Madame tout ce qu'elle savoit^ et, dans cette confrontation qu'elles firent entte elles, elles découvrirent des tromperies qui passent l'imagination. La. comtesse jura qu'elle ne verroit Vardes de sa vie : mais que ne peut une violente inclination! Yardes joua si bien la comédie, qu'il Tapaisa.

Page 1