QUATRIÈME PARTIE
Dans ce temps le comte de Guiche revint de Pologne : Monsieur souffrit qu'il revînt à la cour, mais il exigea de son père qu'il ne se trouveroit pas dans les lieux où se trouveroit Madame. Il ne laissoit pas de la rencontrer souvent, et de l'aimer en la revoyant, quoique l'absence eût été longue, que Madame eût rompu avec lui, et qu'il fût incertain de ce qu'il devoit croire de l'affaire de Vardes.
Il ne savoit plus de moyen de s'éclaircir avec Madame : Dodoux, qui étoit le seul homme en qui il se fioit, n'étoit pas à Fontainebleau^ et ce qui acheva de le mettre au désespoir fut que comme Madame savoit que le Roi étoit instruit des lettres qu'elle lui avoit écrites à Nancy, et du portrait qu il avoit d'elle, elle les lui fit redemander par le Roi même, à qui il les rendit avec toute la douleur possible , et toute l'obéissance qu'il a toujours eue pour les ordres de Madame.
Cependant Vardes, qui se sentoit coupable envers
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son 9mi , lui embrouilla tellement les choses , qu'il lui pensa faire tourner la tête. Tous ses raisonnemens lui faisoient connoitre qu'il ëtoit trompe \ mais il ignoroit si Madame ayoit part à la tromperie, ou si Tardes ^ul ëtoit coupable. Son humeur violente ne le pouvant lai&ser dans cette inquiétude , il réélut de pendre madame de Meckelbourg pour juge , et Yardes la lui nomma comme un témoin de sa fidélité ; mais il ne le voulut qu*à eondition que Madame y consentiroit.
Il lui en écrivit par Vardes pour l'en prier. Madame étoit accouchée de mademc^selle de Valois, et ne voyoit encore personne -, mais Vardes lui demanda une audience avec tant d'instance, qu'elle la lui accorda. U sç jeta d'abord à genoux devant eUe-, il se mit à pleurer et à lui demander grâce, lui offrant de cacher^ si elle vouloit être de concert avec lui, tout le commerce qui avoit été entre eux.
Madame lui déclara qu'au liçii d'accepter cette pro* position elle vouloit que le comte de Guiche en sût la vérité ; que comme ell^ avqit été trompée, et qu elle avoit donné dans des panneaux dont personne n'au*rpit pu »e défendre , elle ne vouloit pas d'autre justification que la vérité, au travers de laquelle on verroit que ses bontés, entre les mains de tout autre que lui, n'auroient pas été tournées comme elles Vavoient été. Il voulut en»}ite lui donner la lettre du comte de Guiche j mais elle la refusa, et elle fit irès-bien, car Vardes l'avoit déjà montrée au Roi, et lui avoit dit que Madame le trompoit.
Il pria encore Madame de nommer quelqu'un pour les accommoder : elle consentit, pour empêcher qu'ils
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ne ae battisaent, que la paix se fit chez madame de Meckelbourg; mais Madame ne vouloit pas qu'il parût que cette entrevue se fît de son consentement. Vardes, qui avoit espërié toute autre chose , fut dan$ un désespoir nompareil : il se cognoit la tête contre les mu-* railles, il pleuroit, et faisoit toutes les extravagances possibles. Mais Madame tint ferme, et ne se relâcha point, dont bien lui prit.
Quand Vardes fut sorti, le Roi arriva. Madame lui conta comment la chose s^ëtoit passée ; dont le Roi fut si content qu'il entra en éclaircissement avec elle, et lui promit de Taider h^ démêler les fourberies de Vardes, qui se trouvèrent si excessives qu'il seroit impossible de les définir^
Madame se tira de ce labyrinthe en disant toujours la vérité , et sa sincérité la maintint auprès du Roi.
Le comte de Guiche cependant étoit très^affligé de ce que Madame n'a voit pas voulu recevoir sa lettre; il crut qu'elle ne l'aimoit plus, et il prit la résolution , de voir Vardes chez^ madame de Meckelbourg, pour se battre contre lui. Elle ne les voulut point recevoir ; de sorte qu'ils demeurèrent dans un état dont on attendoit tous les jours quelque éclat horrible.
Le Roi retourna en ce temps à Vincennes. Le comte, de Guiche, qui ne savoit dans quels sentimens Madame étoit pour lui, ne pouvant plus demeurer dans cette incertitude , résolut de prier la comtesse de Gramont , qui étoit Anglaise ( 0, de parler à Madame , et il l'en pressa tant qu'elle y consentit-, son mari même
(i) Qui étoit Anglai$e: Elisabeth Hamilton, fille da comte Hamilton, d^Ecosse. Elle avoit épouse le chevalier depuis comte de Gramout, îthf du inartchal. Elle ëioil dame du palais de la Reinv.
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se chargea d'une lettre , qu'elle ne voulut pas. recevoir. Madame lui dit que le comte de Guiche avoit étë amoureux de mademoiselle de Grancey, sans lui avoir fait dire que c'ëtoit un prétexte*, qu'elle se trouvoit heureuse de n'avoir point d'affaire avec lui, et que s'il eût agi autrement, son inclination et. la reconnoissance l'auroient fait consentir, maigre les dangers auxquels elle s'exposoit, à conserver pour lui les sentimens qu'il auroit pu désirer. >
Cette froideur renouvela tellement la passion du comte de Guiche, qu'il étoit tous les jours chez la comtesse de Gramont, pour la prier de parler à Madame en sa faveur : enfin le hasard lui donna occasion de lui parler à elle-même plus qu'il ne l'e^përoit.
Madame de La Yieuville donna un bal chez elle. Madame fit partie pour y aller en masque avec Monsieur 5 et pour n'être pas reconnue elle fit habiUer ma-, gnifiquement ses filles et quelques dam;es de sa suite, et elle avec Monsieur alla avec des capes dans un carrosse emprunté.
Ils trouvèrent à la porte une troupe de masques. Monsieur leur proposa, sans les connoître, de s'associer à eux, et en prit un par la main-, Madame en fit autant. Jugez quelle fut sa surprise quand elle trouva la main estropiée du comte de Guiche, qui reconnut aussi les sachets dont les coiffes de Madame étoient parfumées! Peu s'en fallut qu'ils ne jetassent un cri tous les deux, tant cette aventure les surprit. .
Ils étoient l'un et l'autre dans un si grand trouble, qu'ils montèrent l'escalier sans se rien dire. Enfin le comte de Guiche ayant reconnu Monsieur, et ayant vu qu'il s'étoit allé asseoir loin de Madame, s'étoit mis
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à ses genoux , et eut le temps non-^ulement de se justifier, mais d'apprendre de Madame tout ce qui s'ëtoit passe pendant son absence. U eut beaucoup de douleur qu'elle eût écouté Vardes^ mais il se trouva si heureux de ce que Madame lui ^ardonnoit sa ravauderie avec mademoiselle de Grancey, qu'il ne se plaignit pas.
Monsieur rappela Madame, et le comte de Guiche, de peur d'être reconnu, sortit le premier; mais le hasard , qui l'a voit amené en ce lieu , le fit amuser au bas du degré. Monsieur étoit un peu inquiet de la conversation que Madame avoît eue : elle s'en aperçut, et la crainte d'être questionnée fit que le pied lui manqua, et du haut de l'escalier elle alla bronchant jusqu'en bas, où étoit le cotnte de Guiche, qui en la retenant l'empêcha de se tuer, car elle étoit grosse.
Toutes choses sembloient, comme vous voyez, aider à son raccommodement : aussi s'acheva-t-il. Madame reçut ensuite de ses lettres ; et un soir que Monsieur étoit allé en masque , elle le vit chez la comtesse de Gramont , où elle attendoit Monsieur pour faire médianoche.
Dans ce même temps , Madame trouva occasion de se venger de Vardes. Le chevalier de Lorraine étoit amoureux d'une des filles de Madame, qui s'appeloit Fiennes : un jour qu'il se trouva chez la Reine devant beaucoup de gens , on lui demanda à qui il en voùloit ; quelqu'un répondit que c'étoît à Fiennes. Vardes dit qu'il auroit bien mieux fait de s'adresser à sa maîtresse. Cela fut rapporté à Madame par le comte de Gt-amdnt : elle se le fit raconter par le marquis de Villeroy, ne voulaigtt pas nommer l'autre; et l'ayant
engagé dans la chose anssi bien que le cheyalier de Lorraine, elle en fit ses plaintes au Roi, et le pria de chasser Vardes. Le Roi trouva la punition un peu rude-, mais il le promit. Vardes demanda à n'être mis qu'à la Bastille, où tout k monde Talla voir.
Ses amis publièrent que le Roi ayoit consenti avec peine à cette punition, et que Madame n'avoit pu le faire casser. Voyant qu'en effet cela se trouvoit avantageusement pour lui, Madame repria le Roi de l'envoyer à son gouvernement *, ce qu'il lui accorda.
La comtesse de Soissons, enragée de ce que Madame lui ôtoit également Vardes par sa haine et par son amitié , et son dépit ayant augmenté par la hauteur avec laquelle toute la jeunesse de la cour avoit soutenu que Vardes étoit punissable , elle résolut de s'en venger sur le comte de Guiche.
Elle dit au Roi que Madame avoit fait ce si^rifice au comte de Guiche ; et qu'il auroit regret d'avoir servi sa haine , s'il savoit tout ce que le comte de Guiche avoit fait contre lui.
Montalais, qu'une fausse générosité faisoit souvent agir, écrivit à Vardes que s'il vouloit s'abandonner à sa conduite, elle auroit trois lettres qui pouvoientle tirer d'affaire : il n'accepta pas le parti, mais la comtesse de Soissons se servit de la connoissance de ces lettres pour obliger le Roi à perdre le comte de Guiche. Elle accusa le comte d'avoir voulu livrer Dunkerque aux Anglais, et d'avoir offert à Madame le régiment des gardes •, elle eut l'imprudence de mêler à tout cela la lettre d'Espagne. Heureusement le Roi parla à Madame de tout ceci. Il lui parut d'une telle rage contre le •comte de Guiche , et si obligé à la com-
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tesse de Soissons, çjue Madame se vit dans la nëces- •sitë de perdre tous les deux , pour ne pas voir la comtesse de Soissons sur le trône , après avoir accable le comte de Guiche. Madame fit pourtant promettre au Roi qu'il pardonneroit au comte de Guiche si elle lui pouvoit prouver que ses fautes ëtoient petites, en comparaison de celles de Vardes et de la comtesse de Soissons : le Roi le lui promit, et Madame lui conta tout ce qu'elle savoit. Us conclurent ensemble qu'il chasseroit la comtesse de Soissons, et qu'il mettroit Vardes en prison. Madame avertit le comte de Guiche en diligence par le maréchal de Gramont, et lui conseilla d'avouer sincèrement toutes choses , ayant trou* vë que dans toutes les matières embrouillées la vérité seule tire les gens d'affaire. Quelque délicat que cela fût, le comte de Guiche en remercia Madame^ et sur cette affaire ils n'eurent de commerce que par le maréchal de Gramont. La régularité fut si grande de part et d'autre qu'ils ne se coupèrent jamais, et le Roi ne s'aperçut point de ce concert. U envoya prier Montalais de lui dire la vérité : vous saurez ce détail d'elle. Je vous dirai seulement que le maréchal , qui n'avoit tenu que par miracle une aussi bonne conduite que celle qu'il avoit eue, ne put long-temps se démentir^ et son effroi lui fit envoyer en Hollande son fils , qui n'auroit pas été chassé s'il eût tenu bon.
U en fut si affligé qu'il en tomba malade : son père ne laissa pas de le presser de partir. Madame ne vou* loit pas qu'il lui dit adieu, parce qu'elle savoit qu'on l'observoit, et qu'elle n'étoit plus dans cet âge où ce qui étoit périlleux lui paroissoit plus agréable : mais comme le comte de Guiche ne pouvoit partir sans
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voir Madame, il se fit faire un habit des livrées de Là Yallière ; et comme on portoit Madame en chaise dans le Louvre, il eut la liberté de lui parler. Enfin le jour du départ arriva : le comte avoit toujours la fièvre^ il ne laissa pas de se trouver dans la rue avec son déguisement ordinaire, mais les forces lui mandèrent quand il fallut prendre le dernier congé \ il tomba évanoui , et Madame resta dans la douleur de le voir dans cet état, au hasard d'être reconnu, ou de demeurer sans secours. Depuis ce temps-là Madame ne Ta point revu.
[ 1 67 o] Madame étoit revenue d'Angleterre avec toute la gloire et le plaisir que peut donner un voyage causé par Famitié, et suivi d'un bon succès dans les affaires (0. Le Roi son frère, qu'elle aimoit chèrement, lui avoit témoigné une tendresse et une considération extraordinaire : on savoit, quoique très-confusément, que la négociation dont elle se méloit étoit sur le point de se conclure ; elle se voyoit à vingt-six ans le lien des deux. plus grands rois de ce siècle*, elle avoit entre les mains un traité d'où dépendoit le sort d'une partie de l'Europe *, le plaisir et la considération que donnent les afiaires se joignant en elle aux agrémens que donnent la jeunesse et la^beauté, il y avoit une grâce et une douceur répandues dans toute sa personne qui lui attiroient une sorte d'hommage; , qui lui de voit être d'autant plus agréable qu'on le rendoit plus à la personne qu'au rang.
Cet état de bonheur étoit troublé par l'éloignement où Monsieur étoit pour elle depuis l'afiaire du che-
(1) Dans les affaites : Madame avoit décide le roi Chairles ii son frère à renoncer à la triple alliance.
vaUer de Lorraine ; mais, selon toutes les apparences, les bonnes grâces du Roi lui eussent fourni les moyens de sortit de cet embarras. E^nfin elle ëtoit dans la plus agréable situation où elle se fût jamais trouvée, lorsqu'une mort moins attendue qu^un coup de topnerre terminaune si belle vie, et priva la France de la plus aimable princesse qui vivra jamais.
Le a4 juin de l'année i6jo, huit jours après son retour d'Angleterre , Monsieur et elle allèrent à Saint- Gloud. Le premier jour qu'elle y alla, e]le se plaignit d'un mal décote et d'une douleur dans l'estomac, à laquelle elle étoit sujette : néanmoins, comme ilfaisoit extrêmement chaud , elle voulut se baigner dans la rivière* M- Gueslin, son premier médecin, fit tout ce qu'il put pour l'en empêcher^ mai^, quoi qu'il lui pût dire , elle se baigna le vendredi , et le aamedi elle s7en trouva si mal qu'elle ne se baigna point.. J'arrivai à Saint-Cloud le samedi à dix heures du soir : je la trouvai'dans les jardins *) elle me dit que je lui trouverois mauvais visage, et qu'elle ne. se portoit pas bien : elle avoit soupe comme à son ordinaire, et elle se^ promena au clair de la lune jusqu'à, minuit. Le lendemain dimanche 29 juin, elle se leva de bonne heure, et descendit chez Monsieur, qui se baignoit : elle fut long-rtemps auprès de lui, et en sortant de sa chambre elle entra dans la mienne, et me fit l'honneur de me dire qu'elle avoit bien passé la nuit.
Un moment après je montai chez elle. EUe me dit qu'elle étoit chagrine, et la mauvaise humeur dont elle parloit auroit fait les belles heures des autres femmes, tant elle avoit de douceur naturelle, et tant elle étoit peu capable d'aigreur et de colère.
Comme elle me parloit, oa lui vint dire qae la messe ëtoit prête. Elle Falla entendre *, et en revenant tlans sa chambre elle s'appuya sur moi , et me dit, avec cet air de bonté qui lui ëtoit si particulier, qu^elle ne «eroitpas de si méchante humeur si elle pouvoit causer avec moi; mais qu'elle étoit si lasse de toutes les personnes qui renvironnoient, qu'elle ne les pouvoit plus supporter.
Elle alla ensuite voir peindre Mademoiselle , dont un excellent peintre anglais faisoit le portrait -, et elle se mit à parler à madame d'Epernon et à moi de son voyagé d'Angleterre, et du Roi son frère.
Cette conversation , qui lui plaisoit ^ lui redonna d6 la joie. On servit le dîner : elle mangea comme à son ordinaire, et après le dîner elle se coucha sur des carreaux , ce qu elle faisoit assex souvent lorsqu'elle ëtoit en liberté. Elle m'avoit fait mettre auprès d'elle, en sorte que sa tête étoit quasi sûr moi.
Le même peintre anglais peignoit Monsieur : on parloit de toutes sortes de choses , et cependant elle s'endormit. Pendant son sommeil elle changea si considérablement, qu'après l'avoir long-temps regar^ déej'en fus surprise;; et je pensai qu'il failoitqueson esprit contribuât fort à parer son visage, puisqu'il le rendoit si agréable lorsqu'elle étoit éveillée, et qu'elle l'étoit si peu quand elle étoit endormie. J'avois tort néanmoins de faire cette réflexion *, car je Tavois vue dormir plusieurs fois , et je ne l'avois pas vue moins aimable.
Après qu'elle fut éveillée, elle se leva du lieu où elle étoit , mais avec un si mauvais visage que Monsieur en fut surpris, et me le fit remaitiuer.
DE MADAME HEIfRIETTE. [1670] 449
Elle s'en alla ensuite dans le salon, où elle se promena quelque temps avec Boisfranc, trésorier de Monsieur; et en lui parlant elle se plaignit plusieurs fois de son mal de côté.
Monsieur descendit pour aller à Paris , où il avoit résolu d'aller. U trouva madame de Meckelbourg sur le degré, et remonta avec elle. Madame quitta Boisfranc, et vint à madame de Meckelbourg. Comme elle parloit à elle, madame de Gamaches lui apporta, aussi bien qu'à moi, un verre d'eau de chicorée, qu'elle avoit demandé il y avoit déjà quelque temps : madame de Gourdon, sa dame d'atour, le lui présenta. Elle le but 5 et en remettant d'une main la tasse sur la soucoupe, de l'autre elle se prit le côté, et dit, avec im ton qui marquoit beaucoup de douleur : « Ah, quel point de côté! ah, quel mal! Je n'en puis « plus. »
Elle rougit en prononçant ces paroles, et dans le moment d'après elle pâlit d'une pâleur livide qui nous surprit tous : elle continua de crier, et dit qu'on l'emportât, comme ne pouvant plus se soutenir.
Nous la prîmes sous les bras : elle marchoit à peine,
et toute courbée. On la déshabilla dans un instant;
je la soutenois pendant qu'on la délaçoit. Elle se plai-
gnoit toujours, et je remarquai qu'elle avoit les larmes
aux yeux. J'en fus étonnée et attendrie, carie la con-
noissois pour la*personne du monde la plus patiente.
Je lui dis en lui baisant les bras, que je soutenois,
qu'il falloit qu'elle souffrît beaucoup : elle me dit que
cela étoit inconcevable. On la mit au lit^ et sitôt
qu'elle y fut elle cria encore plus qu'elle n'avoît fait,
et se jeta d'un côté et d'un autre, comme une per-
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sonne qui souffroit infiniment. On alla en même temps appeler son premier médecin, M. Esprit : il vint, et dit que c'ëtoit la colique , et ordonna les remèdes ordinaires à de semblables maux. Cependant les douleurs étoient inconcevables : Madame dit que son mal ëtoit plus considérable qu'on ne pensoit ] qu'elle alloit mourir; qu'on lui allât quérir un confesseur.
Monsieur étoit devant son lit-, elle Fembrassa, et lui dit, avec une douceur et un air capables d'attendrir les cœurs les plus barbares : a Hélas! monsieur, vous tt ne m^mez plus il y a longtemps ; mais cela est ina juste : je ne vous ai jamais manqué. » Monsieur parut fort touché; et tout ce qui étoit dans sa chambre l'étoit tellement, qu'on n'entendoit plus que lé brtiit que font des personnes qui pleurent.
Tout ce que je viens de dire s'étoit passé en moins d'une demi-heure. Madame crioit toujours qu'elle sentoit des douleurs terribles dans le creux de l'estomac. Tout dun coup elle dit qu'on regardât à cette eau qu'elle avoit bue; que c'étoit du poisoti; qu'on avoit peut-être pris une bouteille pour l'autre; qu'elle étoit empoisonnée, qu'elle le sentoit bien, et qu'on lui donnât du contre-poison.
J'étois dans la ruelle, auprès de Monsieur; et quoique je le crussç fort incapable d'un pareil crime, un étonnement ordinaire à la malignité humaine me le fit ob^eiVer avec attention. Il ne fut ni ému ni embarrassé de l'opinion de Madame : il dit qu'il falloit donner de cette eau à un chiôn; il opina, coninie Madame i qu'on allât quérir de l'huile et du contre-poi^ son, pour ôter à Madame une pensée si fâcheuse. Madame Desbordes ^ sa première femme de chambre
qui étoit absolument à elle, lui dit qu'elle avoit fait Feau, et en but^ mais Madame persévéra toujours à Touloir de Fhuile et du contre-poison : on lui donna Tun et l'autre. Sainte-Foy, premier valet de chambre de Monsieur, lui apporta de la poudre de vipère. Elle lui dit qu elle la prenoit de sa main, parce qu'elle se fioit à lui : on lui fit prendre plusieurs drogues dans cette pensée de poison, et peut-être plus propres k lui faire du mal qu'à la soulager. Ce qu^on lui donna la fit vomir ^ elle en ayoit déjà eu envie plusieurs fois avant que d'avoir rien pris : mais ses vomissemens ne furent qu'imparfaits, et ne lui firent jeter que quelques flegmes, et une partie de la nourriture qu'elle avait prise. L'agitation de ces remèdes, et les excessives douleurs qu'elle soufTroit, la mirent dans un abattement qui nous parut du repos ; mais elle nous dit qu'il ne falloit pas se tromper , que ses douleurs ëtoient toujours égales , qu'elle n'avoit plus la force de crier, et qu'il n'y avoit point de remède à son mal . Il sembla qu'elle ayoit une certitude entière de sa mort, et qu'elle s'y résolût comme à une chose indifférente. Selon toutes les apparences, la pensée du poison étoit établie dans son esprit-, et voyant que les remèdes avoient été inutiles , elle ne songeoit plus à 1^ vie, et ne pensoit qu'à souffrir ses douleurs avec patience. Elle commença à avoir beaucoup d'appréhension. Monsieur appela madame de Gamachespour t^lter son pouls^ les médecins .j;i'^ peasoient pas : elle sortit de la ruelle épouvantée , et nous dit qu'elle n^en trouvoit point à lyiadame, et qu'elle avoit toutes les extrémités froi4^s. ^Cejia npw^ fit peur 5 Monsieur .eu parut effrayé : M. Esprit dit que c-étoit un accident
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ordinaire à la colique, et qu'il rëpondoit de Madame. Monsieur se mit en colère , et dit qu'il lui avoit répondu de M. de Valois, et qu'il étoit mort 5 qu'il lui répondoit de Madame , et qu'elle mourroit encore.
Cependant le curé de Saint-Cloud, qu'elle avoit mandé, étoit venu. Monsieur me fit l'honneur de me demander si on parleroit à ce confesseur. Je la trouvois fort mal 5 il me sembloit que ses douleurs n'étoient point celles d'une colique ordinaire : mais néanmoins j'étois bien éloignée de prévoir ce qui devôit arriver, et je n'attribuois les pensées qui me venoient dans l'esprit qu'à l'intérêt que je prenois à sa vie.
Je répondis à Monsieur qu'une confession faite dans la vue de la mort ne ponvoit être que très-utile, et Monsieur m'ordonna de lui aller dire que le curé de Saint-Cloud étoit venu. Je le suppliai de m'en dispenser, et je lui dis que, comme elle lavoît demandé, il n'y avoit qu'à le faire entrer dans sa chambre. Monsieur s'approcha de son lit, et d'elle-même elle me redemanda un confesseur, mais sans paroître effrayée, et comme une personne qui songeoit aux seules choses qui lui étoient nécessaires dans l'état où elle étoit.
Une de ses premières femmes de chambre étoit passée à son chevet pour la soutenir : elle ne voulut point qu'elle s'ôtât, et se confessa devant elle. Après que le confesseur se fut retiré. Monsieur s'approcha de son lit : elle lui dit quelques mots assez bas que nous n'entendîmes point, et cela nous parut encore quelque chose de doux et d'obligeant.
L'on avoit fort parlé de la saignée , mais elle souhaitoit que ce fût d\i pied ; M. Esprit vouloit que ce fût du bras : enfin il détermina qu'il le falloit ainsi.
Monsieur vint le dire à Madame , comme une chose k quoi elle auroit peut-être de la peine à se résoudre ; mais elle répondit qu'elle vouloit tout ce qu'on souhaitoit -, que tout lui étoit indifférent , et qu'elle sentoit bien qu'elle n'en pouvoit revenir. Nous écoutions ces paroles comme des effets d'une douleur violente qu'elle n'avoit jamais sentie , et qui lui faisoit croire qu'elle alloit mourir.
Il n'y avoit pas plus de trois heures qu'elle se trouvoit mal . Gueslin, que l'on avoit envoyé quérir à Paris, arriva avec M. Vallot, qu'on avoit envoyé chercher à Versailles. Sitôt que Madame vit Gueslin , en qui elle avoit beaucoup de confiance , elle lui dit qu'elle étoit bien aise de le voir 5 qu'elle étoit empoisonnée, et qu'il la traitât sur ce fondement. Je ne sais s'il le crut, et s'il fut persuadé qu'il n'y avoit point de remède, ou s'il s'imagina qu'elle se trompoit, et que son mal n'étoit pas dangereux *, mais enfin il agit comme un homme qui n'avoit plus d'espérance , ou qui ne voyoit point de danger. Il consulta avec M. Vallot et avec M. Esprit ; et, après une conférence assez longue, ils vinrent tous trois trouver Monsieur, et l'assurer sur leur vie qu'il n'y avoit point de danger. Monsieur vint le dire à Madame. Elle lui dit qu'elle connoissoit mieux son mal que le médecin, et qu'il n'y avoit point de remède : mais elle dit cela avec la même tranquillité et la même douceur que si elle eût parlé d'une chose indifférente.
M. le prince la vint voir ; elle lui dit qu'elle se moùroit. Tout ce qui étoit auprès d'elle reprit la parole pour lui dire qu'elle n'étoit pas en cet état ^ mais elle témoigna quelque sorte d'impatience de mourir, pour
être délivrée des douleurs qu'elle sdufiroit. H sembloit néanmoins que la saignée Feût soulagée : on la cmt mieux. M. Vallot s'en retourna à Versailles sur les neuf heures et demie , et nous demeurâmes autour de son lit à causer, la croyant sans aucun péril. On étoit quasi consolé des douleurs qu'elle avoit souffertes , espérant que l'état où elle avoit été serviroit à son raccommodément avec Monsieur : il en paroissoit touché ^ et ma-* dame d'Epernon et moi , qui avions entendu ce qu'elle avoit dit, nous prenions plaisir à lui faire remarquer le prix de ses paroles.
M. Vallot avoit ordonné un lavement avec du séné : elle l'avoit pris ; et quoique nous n'entendissions guère la médecine, nous jugions bien néanmoins qu'eUé ne pouvoit sortir de l'état où elle étoit que par une évacuation. La nature tendoit à sa fin par en haut : elle avoit des envies continuelles de vomir, mais on ne lui donnoit rien pour lui aider.
Dieu aveugloit les médecins, et ne vouloit pas même qu'ils tentassent des remèdes capables de retarder une mort qu'il vouloit rendre terrible. Elle entendit que nous disions qu'elle étoit mieux, et que nous attendions l'effet de ce remède avec impatience. « Cela est « si peu véritable, nous dit-elle, que si je n'ëtois pas « chrétienne je me tuerois, tant mes douleurs sont « excessives. Il ne faut point souhaiter de mal h per- « sonne, ajouta-t-elle^ mais je voudrois bien que quel- « qu'un pût sentir un moment ce que je souffre, pour « connoitre de quelle nature sont mes douleurs. »
Cependant ce remède ne faisoit rien. L'inquiétude nous en prit : on appela M. Esprit et M. Gueslin^ ils dirent qu'il falloit encore attendre : elle répondit que
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si on sentoit ses douleurs on n'attendroit pas si paisiblement. On fut deux heures entières sur Tattente de ce remède, qui furent les dernières où elle pouvoit recevoir du secours. Elle avoit pris quantité de remèdes , on avoit gâté son lit •, elle voulut en changer, et on lui en fit un petit dans sa ruelle : elle y alla sans qu'on l'y portât, et fit même le tour par l'autre ruelle, pour ne pas se mettre dans l'endroit de son lit qui étoit gâté. Lorsqu'elle fut dans ce petit lit, soit qu'elle expirât véritablement, soit qu'on la vît mieux parce qu'elle avoit les bougie^ au visage , elle nous parut beaucoup plus pial. Les médecins voulurent la voir de près, et lui apportèrent un flambeau*, elle les'avoit toujours fait ôter depuis qu elle s'étoit troutée mal. Monsieur lui demanda si on ne l'incommodoit point. « Ah! non, monsieur, lui dit-elle -, rien ne m'incoma mode plus : je ne serai pas en vie demain matin, a vous le verrez. » On lui donna un bouillon, parce qu'elle n'avoit rien pris depuis son dîner. Sitôt qu'elle . l'eut avalé , ses douleurs redoublèrent , et devinrent aussi violentes qu'elles l'avoient été lorsqu'elle avoit pris le verre de chicprée. La mort se peignit sur son visage , et on la voyoit dans des souffrances cruelles, sans néanmoins qu'elle parût agitée.
Le Roi avoit envoyé plusieurs fois savoir de ses nouvelles, et elle lui avoit toujours mandé qu'elle se mouroit. Ceux qui l'avoient vue lui avoient dit qu'en effet elle étoit très-mal», et M. de Créqui, qui avoit passé à Saint-Cloud en allant à Versailles, dit au Roi qu'il la croyoit en grand péril : de sorte que le Roi voulut la venir voir, et arriva à Saint-Gloud sur les onze heures.
Lorsque le Roi arriva, Madame étoit dans ce redoublement de douleurs que lui avoit causé le bouillon. U sembla que les médecins furent éclairés par sa présence. Il les prit en particulier pour savoir ce qu'ils en pensoient ^ et ces mêmes médecins qui deux heures auparavant en répondoient sur leur vie, et qui trouvoient que les extrémités froides n'étoient qu'un accident de la colique, commencèrent à dire qu elle étoit sans espérance -, que cette froideur et ce pouls retiré étoient une marque de gangrène, et qu'il falloit lui faire recevoir Notre-Seigneur.
La Reine et la comtesse de Soissons étoient venues avec le Roi-, madame de La Vallière et madame de Montespan étoient venues ensemble. Je parlois à elle*, Monsieur m'appela, et me dit eh pleurant ce que les médecins venoient de dire. Je fus surprise et touchée comme je le devois, et je répondis à Monsieur que les médecins avoient perdu l'esprit , et qu'ils ne pensoient ni à sa vie ni à son salut 5 qu'elle n'a voit parlé qu'un quart-d'heure au curé de Saint-Cloud, et qu'il falloit lui envoyer quelqu'un. Monsieur me dit qu'il alloit envoyer chercher M, de Condom : je trouvai qu'on ne pouvoit mieux choisir, mais qu'en attendant il falloit avoir M. Feuillet, chanoine, dont le mérite est connu.
Cependant le Roi étoit auprès de Madame : elle lui dit qu'il perdoit la plus véritable servante qu'il auroit jamais. Il lui dit qu'elle n'étoit pas en si grand péril 5 mais qu'il étoit étonné de sa fermeté, et qu'il la trouvoit grande. Elle lui répliqua quil savoitbien qu'elle ïi'avoit jamais craint la mort , mais qu'elle avoit craint de perdre ses bonnes grâces.
Ensuite le Roi lui parla de Dieu : il revint après dans Tendroit où étoient les médecins ^ il me trouva désespérée de ce qu'ils ne lui donnoient point de remède , et surtout l'émétique : il me fit l'honneur de me dire qu'ils avoient perdu la tramontane, qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient , et qu'il alloit essayer de leur remettre l'esprit. Il leur parla, et se rapprocha du lit de Madame, et lui dit qu'il n'étoit pas médecin, mais qu'il venoit de proposer trente remèdes aux médecins : ils répondirent qu'il falloit attendre. Madame prit la parole, et dit qu'il falloit mourir par les formes.
Le Roi voyant que,' selon les apparences, il n'y avoit rien à espérer, lui dit adieu en pleurant. Elle lui. dit qu'elle lejprioit de ne point pleurer 5 qu'il l'attendrissoit, et que la première nouvelle qu'il auroit le lendemain seroit celle de sa mort.
Le maréchal de Gramont s'approcha de son lit. Elle lui dit qu'il perdoit une bonne amie, qu'elle alloit mourir, et qu'elle avoit cru d'abord être empoisonnée par méprise.
Lorsque le Roi se fut retiré , j'étois auprès de son lit ^ elle me dit : <( Madame de La Fayette , mon nez s'est « déjà retiré. » Je ne lui répondis qu'avec des larmes 5 car ce qu elle me disoit étoit véritable, et je n'y avois pas encore pris garde. On la remit ensuite dans son grand lit. Le hoquet lui prit : elle dit à M. Esprit que c'étoit le hoquet de la mort. Elle avoit déjà demandé pinceurs fois quand elle motirroit, elle lé demandoit encore -, et quoiqu'on lui répondit comme à une personne qui n'en étoit pas proèhe, on voy oit bien qu'elle , n'avoit aucune espérance.
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Elle ne tourna jamais son esprit du côté de la vie ; jamais un mot de réflexion sur la cruauté de sa destinée, qui Tenlevoit dans le plus beau de son âge; point de questions aux médecins pour s'informer s'il étpit possible de la sauver; point d'ardeur pour les remèdes , qu'autant que la violence de ses douleurs lui en faisoit désirer -, une contenance paisible au milieu de la certitude de la mort, de l'opinion du poison, et de ses souQrances, qui étoient cruelles ; enfin un courage dont on ne peut donner d'exemple , et qu'on ne sauroit bien représenter.
Le Roi s'en alla , et les médecins déclarèrent qu'il n'y avoit aucune espérance. M. Feuillet vint : il parla à Madame avec une austérité entière , mais il la trouva dans des dispositions qui alloient aussi loin que son austérité. Elle eut quelque scrupule que ses confessions passées n'eussent été nulles, et pria M. Feuillet de lui aider à en faire une générale : elle la fit avec de grands sentimens de piété , et de grandies résolutions de vivre en chrétienne si Dieu lui redonnoit la santé.
Je m'approchai de son lit après sa confession. M. Feuillet étoit auprès d'elle, et un capucin, son confesseur ordinaire. Ce bon père vouloit lui parler, et se jetoit dans des discours qui la fatiguoient : elle me regarda avec des yeux qui faisoient entendre ce qu'elle pensoit; et puis les retournant sur ce capucin: « Laissez parler M, Feuillet, mon père, lui dît-elle <( avec une douceur admirable, comme si elle eût « craint de le fâcher ; vous parlerez à voti*e tour. »
L'ambassadbur d'Angleterre arriva dans ce moment. Sitôt qu'elle le vit, elle lui parla du Roi son frère, et
de la douleur qu'il auroit de sa mort ^ elle en ayoit déjà parlé plusieurs fois dans le commencement de son mal. Elle le pria de lui mander qu'il perdoit la personne du monde qui Taimoit le mieux. Ensuite Tambassadeur lui demanda si elle étoit empoisonnée : je ne sais si elle lui dit qu'elle Té toit, mais je sais bien qu'elle lui dit qu'il n'en falloit rien mander au Roi son frère; qu'il falloit lui épargner cette douleur, et qu'il falloit surtout qu'il ne songeât point à en tirer Tehgeance; que le Roi n'en étoit point coupable, qu'il ne falloit point s'en prendre à lui.
Elle disoit toutes ces choses en anglais; et comme le mot de poison est commun à la langue française et à l'anglaise, M. Feuillet l'entendit, et interrompit la conversation, disant qu'il falloit sacrifier sa vie & Dieu, et ne pas penser à autre chose.
Elle reçut Notre-Seigneur ; ensuite Monsieur s'étâut retiré, elle demanda si elle ne le verroit plus : on l'alla quérir -, il vint l'embrasser en pleurant. Elle le pria de se retirer, et lui dit qu'il l'attendrissoit.
Cependant elle diminuoit toujours , et elle avoit de temps en temps des foiblesses qui attaquoient le cœur. M. Brager, excellent médecin, arriva. Il n'en déses^ péra pas d'abord; il se mita consulter avec les autres médecins. Madame les fit appeler; ils dirent qu'on les laissât un peu ensemble : mais elle les renvoya encore quérir. Ils allèrent auprès^de spii'^ît. On avoit parlé d'une saignée au pied, h Si on la veut faire, dit- « elle, il n'y a pas de temps à perdre; ma tête s'em- « barrasse , et mon estomac se remplit. »
Us demeurèrent surpris d'une si grande fermeté, et voyant qu'elle continuoit à vouloir la saignée, ils
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la firent faire-, mais il ne vint point de sang, et il en étoit très-peu venu de la première qu'on avoit faite. Elle pensa expirer pendant que son pied fut dans Teau. Les tnëdecins lui dirent qu'ils alloient faire un remède -, mais elle répondit qu'elle vouloit l'extrêmeonction avant que de rien prendre,
M. de Condom arriva comme elle la reeevoit : il lui parla de Dieu conformément à l'état où elle étoit, et avec cette éloquence et cet esprit de religion qui paroissent dans tous ses discours ^ il lui fit faire les actes qu'il jugea nécessaires. Elle entra dans tout ce qu'il lui dit avec un zèle et une présence d'esprit admirable.
Comme il parloit, sa première femme de chambre s'approcha d'elle pour lui donner quelque chose dont elle avoit besoin : elle lui dit en anglais, afin que M. de Condom ne l'entendît pas, conservant jusqu'à la mort la politesse de son esprit : a Donnez à M. de « Condom , lorsque je serai morte , l'émeraude que « j'avois fait faire pour lui. »
Comme il continuoit à lui parler de Dieu, il lui prit une espèce d'envie de dormir, qui n'étoit en effet qu'une défaillance de la nature. Elle lui demanda si elle ne pouvoit pas prendre quelques momens de repos : il lui dit qu'elle le pouvoit, et qu'il alloit prier Dieu pour elle.
M. Feuillet demeura au chevet d^ son lit 5 et quasi dans le même moment Madame lui dit de rappeler M. de Condom , et qu'elle sentoit bien qu'elle alloit expirer. M. de Condom se rapprocha, et lui donna le crucifix; elle le prit, et Tembrassa avec ardeur. M. de Condom lui parloit toujours, et elle lui répondoit
avec le même jugement que si elle n'eût pas été malade, tenant toujours le crucifix attache sur sa bouche : la mort seule le lui fit abandonner. Les forces lui manquèrent-, elle le laissa tomber, et perdit la parole et la vie quasi en même temps. Son agonie n'eut qu'un moment^ et, après deux ou trois petits mouvemens convulsifs dans la bouche , elle expira à deux heures et demie du matin , et neuf heures après avoir commence à se trouver mal.
46a HISTOIRE DE MADÂJIE HEimiETTE.