LETTRES
Lettre écrite au comte d^ Arlington, alors secrétaire d'Etat de Charles ii, roi d^ Angleterre , par M. Montaigu, ambassadeur à Paris, mort depuis duc de Montaigu^
Paris , le 3o juin 1670 , à qaatre heures da matin. MlLORD ,
Je suis bien fâché de me voir dans l'obligation, en vertu de mon emploi, de vous rendre compte de la plus triste aventure du monde. Madame étant à Saint-Cloud le 29 du courant, avec beaucoup de compagnie, demanda, sur les cinq heures du soir, un verre d'eau de chicorée qu'on lui avoit ordonné de boire , parce qu'elle s'étoit trouvée indisposée pendant deux ou trois jours, après s'être baignée. Elle ne l'eut pas plus tôt bu, qu'elle s'écria qu'elle étoit morte ; et , tombant entre les bras de madame de Meckelbourg, elle demanda un confesseur. Elle continua dans les plus grandes douleurs qu'on puisse s'imaginer , jusqu'à trois heures du matin , qu'elle rendit l'esprit. Le Boi,^la Reine et toute la cour restèrent auprès d'elle jusqu'à une heure avant sa mort. Dieu veuille donner de la patience et de la constance au Roi notre maître pour supporter une affliction de cette nature ! Madame a déclaré en mourant qu'elle n'avoit nul autre regret , en sortant du monde , que celui que lui causoît la douleur qu'en recevroit le Roi son frère. S'étant trouvée un peu soulagée de ses grandes douleurs , que les méde-
cins nomment colique bilieuse , elle me fit appeler, pour m'ordonner de dire de sa part les choses du monde les plus tendres au Roi et au duc d'Yorck, ses frères. J'arrivai à Saint-Gloud une heure après qu'elle s'y fut trouvée mal, et je restai jusqu'à sa mort auprès d'elle. Jamais personne n'a marqué plus de piété et de résolution que cette princesse , qiii a conservé son bon sens jusqu'au dernier moment. Je me flatte que la douleur où je suis vous fera excuser les imperfections que vous trouverez dans cette relation. Je suis persuadé que tous ceux qui ont eu l'hon^ neur de connoitre Madame partageront avec moi l'affliction que doit causer une perte pareille. Jesuis, milordy etc.
Extrait et une lettre écrite par le comte cC Arlington à M. le çhes^alier Temple, alors ambassadeur (t Angleterre à La Haj-e.
De Whitehall, le a8 jnin 1670, vieux sijrle, MlLORD y
Je vous écris toutes les nouvelles que nous avons ici , à i l'exception de celle de la mort de Madame, dont le B.oi est extrêmement affligé , aussi bien que toutes les personnes qui ont eu l'honneur de la connoitre à Douvres. Les brouilleries de ses domestiques et sa mort subite nous avoient d'abord fait croire qu'elle avoit été empoisonnée^ mais la connoissance qu'on nous a* donnée depuis du soin <{u'on a pris d'examiner son corps , et les sentimens que nous apprenons qu'en a Sa Majesté Très-Chrétienne , laquelle a intérêt d'examiner cette affaire à fond , et qui est persuadée qu'elle est morte d'une mort naturelle , a levé la plus grande partie des soupçons que nous en avions. Je ne doute pas que M. le maréchal de Bellefond, que j^ap— rends qui vient d'arriver avec ordre de donner au Roi
«ne relation particulière de cet accident fatal , et qui notis apporte Iç procès-verbal de la mort de cette princesse et de la dissection de son corps , signé des principaux médecins et chirurgiens de Paris, ne nous convainque pleinement que nous n'avons rien à regretter que la perte de cette admirable princesse , sans qu'elle soit accompagnée d'aucune circonstance odieuse , pour rendre notre douleur moins supportable.
Lettre de M. Montaigu, ambassadeur d'Angleterre, au
comte d'Arlington,
A Paris , le 6 juillet 1670.
MlLOKD y
J'ai reçu les lettres de Votre Grandeur, celle du 1 7 juin par M. le chevalier Jones , et celle du 23 par la poste. Je suppose que M. J^'^^maréchal de Bellefond est arrivé à Londres. Outre le compliment de condoléance qu'il va faire au Roi, il tâchera, à ce que je crois, de désabuser notre cour de l'opinion que Madame ait été empoisonnée, dont on ne pourra jamais désabuser celle-ci , ni tout le peuple. Gomme cette princesse s'en est plainte plusieurs fois dans se^ plus grandes douleurs, il ne faut pas s'étonner que cela fortifie le peuple dans la croyance qu'il en a. Toutes les fois que j'ai pris la liberté de la presser de me dire si elle croyoit qu'on l'eût empoisonnée , elle ne m'a pas voulu faire de réponse , voulant , à ce que je crois , épargner une augmentation si sensible de douleur au Roi notre maître. La même raison m'a empêché d'en faire mention dans ma première lettre , outre que je ne suis pas assez bon médecin pour juger si elle a été empoisonnée ou non. L'on tâche ici de me faire passer pour l'auteur du bruit qui en court; je veux dire Monsieur,
qui se plaint que je le fais pour rpmpre la bonne intielligence qui est établie entre les deux couronna.
Le Boi et les ministres ont beaucoup de regret de la mort de Madame, car ils espéroient qu'à sa considération ils engageroient le Roi notre maître à condescendre ^ des choses, et à contracter ui^e amitié avec cette couroni^e pli|s étroite qu'ils ne croient pouvoir l'obtenir à présent. Jej^p prétends pas examiner ce qui s'est fait à cet égard , ni ce qu'on prétendoit faire , puisque Votre Grandeur n'a pas jugé à propos de m'en communiquer la inoindre partie ; mais je ne saurois m'empêcher de savoir ce qui s'en dit publiquement , et je suis persuadé que l'on, ne refujs^r^ rien ici que le Roi notre maître puisse proposer^ pour avoir son amitié ; et il n'y a rien de l'autre côté que les Hollandais ne fassent pour nous empêcher de nous joindre à la France. Tout ce que je souhaite de savoir, milord, pendant que je serai ici, est le langage dont je me dois servir en conversation avec les autres ministres, afin de ne poin^ passer pour ridicule avec le caractère dont je suis revêtu. Pendant que Madame étoit en vie, elle me faisoit l'honneur de se fier assez à moi pour m'empêcher d'être exposé à ce malheur.
Je suis persuadé que, pendant le peu de temps que vous l^avez connue en Angleterre, vous l'avez assez connue pour la regnettter tout le temps de yotre vie : et ce n'est pas ss^ns sujet , car personne n'a jamais eu meilleure opinion de qui que ce soit, en tous égards, que celle que cette princesse avoit de vous ; et je] crois qu'elle aimoit trop le Roi soii frère pour marquer la considération qu'elle faisoit paroître en toutes sortes d'occasions pour yous , depuis qu^elle a vécu en bonne intelligence avec vous, si elle n'eût été persuadée que voi^s le serviez très-bien et très?fidèlement. Quant à moi , j'ai fait une si grande perte par la mort de cette princesse , que je n'ai plus aucune joie dans ce pays-ci , et je crois que je n'en ai^rai plus jamais en T. 64. 3o
aucun autre. Madame, après m'avoir tenu plusieurs dis* cours pendant le cours de son mal, lesquels n'étoient remplis que de tendresse pour le Roi notre maître, me dit à la fin qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir rien fait pour moi avant sa mort , en échange du zèle et de l'affection avec lesquels je l'avois servie depuis mon arrivée ici; elle me dit qu'elle avoit six mille pistoles dispersées en plusieurs endroits , qu'elle m'ordonnoit de prendre pour l'amour d'elle : je lui répondis qu'elle avoit plusieurs pau-p vres domestiques qui en avoient plus besoin que moi ; que je ne l'avois jamais servie par intérêt , et que je ne voulois pas absolument les prendre ; mais que s'il lui plaisoit de me dire auxquels elle souhaitoit de les donner , je ne manquerois pas de m'en acquitter très-fidèlement. £Ue eut assez de présence d'esprit pour les nommer par leurs noms. Cependant elle n'eut pas plus tôt rendu l'esprit, que Monsieur se saisit de toutes ses clefs , et de son cabinet, ^e demandai le lendemain à une de ses femmes où étoit cet argent , laquelle me dit qu'il étoit en un tel endroit. C'étoit justement les premières six mille pistoles que le Roi notre maître lui avoit envoyées. Dans le temps que cet argent arriva , elle avoit dessein de s'en servir pour retirer quelques joyaux qu'elle avoit engagés en attendant cette somme ; mais le roi de France la lui avoit déjà donnée deux jours avant que celle-ci arrivât , de sorte qu'elle avoit gardé toute la somme qtie le Roi son frère lui avoit envoyée.
Sur cela j'ai demandé ladite somme à Monsieur comme m'appartenant , et que l'ayant prêtée à Madame , deux de nies domestiques l'avoient remise entre les mains de deux de ses femmes , lesquelles en ont rendu témoignage à ce prince ; car elles ne savoient pas que c'avoit été par ordre du Roi notre maître. Monsieur en avoit déjà emporté la moitié , et l'on m'a rendu le reste. J'en ai disposé en faveur des domestiques de Madame , selon les ordres qu'elle
m'en avoit donnés y en présence de M. l'abbé de Montaigu et de deux autres témoins. Monsieur m'a promis de me rendre le reste, que je ne manquerai pas de distribuer entre eux de la même manière. Cependant s'ils n'ont l'esprit de le cacher , Monsieur ne manquera de le leur ôter dès que cela parviendra à sa connoissance. Je n'avois nul autre moyen de l'obtenir pour ces pauvres gens-là , et je ne doute pas que le Roi n'aime mieux qu'ils en profitent que Monsieur. Je vous prie de l'apprendre au Roi pour ma décharge, et que cela n'aUle pas plus loin. M. le chevalier Hamilton en a été témoin avec M. l'abbé de Montaigu. J'ai cru qu'il étoit nécessaire de vous faire cette relation.
Je suis , milord , etc.
P. S. Depuis ma lettré écrite , je viens d'apprendre de trës^bonne part , et d'une personne qui est dans la confidence de Monsieur , qu'il n'a pas voulu délivrer les papiers de Madame à la requête du Roi avant que de se les être fait lire et interpréter par M. l'abbé de Montaigu, et même que, ne se fiant pas entièrement à lui, il a employé pour cet effet d'autres personnes qui entendent la langue , et entre autres madame de Fiennes ; de sorte que ce qui s'est passé de plus secret entre le Roi et Madame est et sera publiquement connu de tout le monde. 11 y avoit quelque chose en chiffres qui l'embarrasse fort , et qu'il prétend pourtant deviner. Il se plaint extrêmement du Roi notre maître à l'égard de la correspondance qu'il entretenoit avec Madame, et de ce qu'il traitoit d'affaires avec elle à son insu. J'espère que M. l'abbé de Montaigu vous en donnera une relation plus particulière que je ne le puis faire ; car quoique Monsieur lui ait recommandé le secret à l'égard de tout le monde, il ne sauroit s'étendre jusqu'à vous si les affaires du Roi notre maître y sont intéressées.