A MON FILS
Tiens de marquer, je n'ai' pas plus pris de part à tout ce qui s'est fait dans le monde qu'un vieillard en prend d'ordinaire à ce qui se passe sur un théâtre , où , après être assis le plus commodément qu'il peut , il se divertit de ce qu'il y voit> sans se mettre en peine ni des acteurs ni de l'intrigue, et sans se soucier de sortir avant que la comédie soit finie. Tout ce que vous devez donc attendre de moi est renfermé dans cet espace de temps ; et n'espérez pas d'y trouver d^autre ornement que la vérité. Vous savez combien je suis naturellement paresseux, combien je suis infirme, combien mes yeux sont a£foibUs, et enfin combien j'emploie de temps à me promener à cheval ou à pied , pour combatti^e autant quHl m'est possible deux maladies qui me font une cruelle guerre depuis quelque temps -j de sorte que vous êtes en partie redevable de la satisfaction que vous vous promettez de mon ouvrage à ma mauvaise santé ou au mauvais temps, *qui sont deux accidens qui ne manquent jamais aux gens de mon âge , et dans notre climat. Au reste, si vous trouvez dans ces Mémoires quelque chose d'instructif et de divertissant, vous devez uniquement l'attribuer à la tendresse et à l'estime que j'ai pour vous j sans quoi je n'aurois pas employé mon temps à faire un pareil recaeil. Gomme je n'ai en vue que votre seule satisfaction, je souhaite aussi que ces Mémoires ne servent qu'à vous seul pendant ma ne y mais quand je' serai mort ils demeureront , aussi bien que tout, ce que j'ai , à votre disposition. Je serois bien aise que mes emplois publics contribuassent du moins quelque chose k votre divertissement, puisqu'ils ont si peu contribué à votre fortune. J'avoue qu'il a été souvent en mon pouvoir de la rendre meilleure , mais je n'ai pas voulu profiter des occasions qUe j'en avois ; et j'ai bien plus souvent considéré de combien peu de choses je manquois, que je n'ai pensé à augmenter le bien que j'avois déjà. Si vous^étes dans les mêmes sentimens, vous serez toujours assez riche ^ mais si vous avez d'autres pensées , vous serez infailliblement toujours pauvre.
DU