‹ Mémoires de ce qui s'est passeé dans la chrétientéChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

[1673 j Ayant fini la première partie de ces Mémoires au temps que je quittai tous mes emplois publics, c'està-dire à Tannée 167 1 , qui fut bientôt suivie de la seconde guerre de Hollande (0, je commencerai la suite de ces Mémoires par les acheminemens à la paix qui fut conclue en 1673 entre F Angleterre étales Etats généraux.

Il s'étoit déjà passé deux étés depuis cette guerre , avec diverses rencontres en mer sans en venir à aucune action décisive 5 après quoi les deux partis commencèrent à songer sérieusement à la paix, et s'aperçurent qu'elle leur étoit absolument nécessaire. Les deux nations s'étoient engagées dans cette guerre sans être mial ensemble , et l'on avoit cru des deux côtés que c'étoit plutôt une querelle entre les ministres des deux Etats qu'entre les peuples. Les Hollandais s'imaginèrent d'abord quç cette guerre étoit seulement contre la faction de de Witt, en faveur du prince

{i) La seconde guerre de Hollande: En 1670, la duchesse d'Orléans, sœur de Charles 11 , avoit ne'gocic au nom de Louis xiv un trailv secret avec son fièrc , qui déclara la guerre à Iji Hollande le 7 avril 1673,

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d'Orange (0: en Angleterre, quelques-uns l'attribuèrent à des ministres corrompus par l'argent de France; et d'autres, qui prétendoient pénétrer plus avant, l'attribuèreot à de» desseins plus profonds , et d'une plus grande conséquence (î»). La violence et Témportement que le lord Clifford fit paroître pour la commencer donnèrent un méchant air en général à toute cette affaire; et le mépris qu'on témoigna pour le parlement, sans la participation duquel on l'entreprit , coupa pour ainsi dire le principal nerf de la guerre.

Les secours d'argent que nous recevions de la France n'étoieat pas proportionnés à la dépense qu'iji nous falloit faire pour nos flottes, qui d'ailleurs semr blèrent être plutôt affbiblies que fortifiées par la jonction de celle des Français. Nos matelots combattoient lâchement, et il paroissoit qu'ils se défioient plus de leurs alliéi» qu'ils ne craignoient leurs ennemis ; d'ailleurs les mécontentemens dans le royaume étoîent si grands, que l'assemblée de notre milice pour défendre nos côtes sembloit être d'une aussi dangereusa conséquence qu'une descente de nos ennemis. Mai^ ce qui pr^^a le plus le Roi (3) à songer à la p?iix fut la rér solution que l'Espagne prit de décbrer la guçrre à l'Angleterre en faveur de la lioUandç, camme elle avoit d^jà fait à la France , à moins que la paix »e fût

(i) J9v prince cP Orange : Guillaume- Henri fie iSTassau , fih posthnoie de GuilIauQie rx, prince d'Orapge , et d'Heurietie-Marie, fille de Charles i , roi d'Angleterre. Il naquit le i4 octobre i65o , fut élu stathouder en 1673, et proclamé roi d'Angleterre en 1689. Mort en 170a. — (a) IPune plus grand» çoméquence : On crut que Charles 11 , en traitant avec Louis xiv, qui ëtoit alors le souverain le plus puissant de l'Europe, avoit eu Je projet de se rendre lui-même absolu en Angleterre ; mais Hume ne partage pas cette opinion. — (3) Le Roi : Dans les Mémoires du chevalier Temple, ces mots le Roi désignent toujours le roi d'Angleterre Charles 11.

bientôt conclue. Ce coup auroit ëtë fatal à notre négoce, et Ton n'aiiroit pu que très-difficHement réparer la perte qu'il nous auroit causée , parce que par là nous aurions perdu le commerce de )a mer Méditerranée , comme, nous avions déjà fait celui du Nord par la guerre de Hollande. Cette nécessité étoit visible 'j et si l'on ne s'y rendoit pas, c'étoit seulement pour cons^rvier Tbonneur de notre alliance avec la France. Mais commue cette couronne ne fut pas en état d^ nous fournir assez d'argent pour continuer la guerne sans le secours du parlement, elle ne put pas empécber q^'on ne le convoquât en cette pccasion. (^uand il fut assemblé , il parut d'abord assez disposé à donner de l'argent au Roi, non pas pour faire la; guejrre à la Hollande , mais au contraire pour la finir ; et Sa Majesté leur ayant demandé leur avis, ils déclaïkient iinamimement qu'il falloit faire la patic.

U y avoit trop de puissances engagées dans cette ({uertelle pour penser à une paix générale. Il e;st bien yraîque les mmistres de l'Empereur ^^ ceux d'Espagne, de fioliande, et de quelques autres princes de l'Empire d'une part, et ceux de France de l'autre, étoient déjà enlïés en traité à Cologne par la médiation de la Suède, mais sans aucune apparence de succès. Tous les Cimlédéréss soufaaîtoient la paix entre l'Angleterre et la Hollande, et aucun ne la vouloitavec la France. Ce ÙU dians eette vue que les Hollandais et les Espal^h se servîfenî de tous les moyens qu^ils purent imaginer pq^r porter le Roi à faire une paix particulière , à quoi la nécessité de ses affaires , l'humeur de son peuple et les sollicitations de son parlement le déterminèrent vers la fin de l'année 1673.

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Dans la première assemblée du parlement, le due de Buckingham ayant remarqué que les communes commençoient à témoigner du chagrin contre ceux que Ton soupçonnoit être les auteurs de cette guerre, il tâcha de s'insinuer dans leurs bonnes grâces, et pour cet effet il leur demanda qu'il pût être ouï en sa défense sur ce sujet. Le discours qu'il fit tendoit uniquement à dissiper les soupçons qu'on aToit contre lui, et à les faire tomber sur le lord Arlington; et entre plusieurs moyens dont il se servit il pria la chambre qu'on demandât à ce seigneur qui étoit l'auteur de la triple alliance (0, voulant insinuer par là que c'étoit lui qui l'étoit. Le lord Arlington vint ensuite dans la chambre des communes pour le même sujet 5 et après avoir répondu à quelques articles du discours du duc , il dit , au sujet du dernier, qu'il lui étoit trèsrfacile d'y répondre, en disant que c'étoit le chevalier Guillaume Temple qui étoit l'auteur de la triple alliance. Voilà, à ce que je pense, ce qui fi* réfléchir sur ce qui s'étoit passé dans. mes précédentes ambassades en Hollande et à Aix , et qui fit prendre au Roi et à ses ministres la résolution de me tirer de la retraite où j'avois déjà passé deux ans, et où j'avois dessein de passer le reste de mes jours, pour m'engager d'aller en Hollande pour faire la paix avec les Etats-généraux.

[1674] Le second de février 1674, le Roi reçut avis certain qu'il avoit été résolu dans l'assemblée des Etats

(i) La triple alliance : Traite concla entre l'Angleterre, la Suède et la Hollande le a8 janvier 1668. Les ple'nipotentiaires furent Guillaume Temple pour l'Angleterre, le comte d'Hona pour la Suède, el Jean de Witt pour la Hollande.

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que toutes les charges et dignités possédées par le prince d'Orange et par ses ancêtres seroient héréditaires à ses enfans. Il reçut en même temps une lettre des Etats, par laquelle ils demandoient à Sa Majesté des passe-ports pour les ambassadeurs qu'ils avoient résolu d'envoyer avec les instructions nécessaires, et plein pouvoir de conclure la paix, offrant en même temps une cessation d'armes. Cette offre vint fort à propos pour fortifier l'avis du parlement, qui conseilioit au Roi d'entrer en négociation avec l'ambassadeur d'Espagne sur les propositions qu'il avoit avancées, et dont le Roi leur avoit donné communication. Les ministres crurent qu'il n'étoit pas passible de refuser d'entrer en traité sans attirer sur eux la haine du peuple , et sans faire murmurer contre le gouvernement. D'un autre côté, comme ils n'ignoroient pas que cette guerre avôit causé un mécontentement général dans tout le royaume , ils craignoient les intrigues des ambassadeurs de Hollande , et ce fut là le véritable motif qui leur fit prendre la résolution, dans un conseil de cabinet qui fut assemblé le même jour, d'envoyer plutôt une ambassade, que de la recevoir sur ce sujet ; et en même temps je fus nommé. Deux gentilshommes furent envoyés chez moi une demi-heure l'un après l'autre, l'un par le comte de Demby, qui étoit pour lors grand trésorier, et l'autre par le comté Arlington, premier secrétaire d'Etat, pour me faire savoir que le Roi m'ordonnoit de me rendre en cour. Milord Arlington me dit qu'il ne pouvoit pas se faire Thonneur de m'avoir nommé le premier, et qu'il ne pouvoit pas dire non plus si c'étoit le Roi qui l'avoit fait, ou bien le grand trésorier ; mais qu'il m'assuroit que tous ceux

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qui composoient le conseil avoient unanimement ûé^ clarë que puisqu'il falloit faire la paix , on ne deVoit pas songer à d'autre personne qu'à moi. Là-dessus )e Roi me commanda, avec beaucoup de marques de bonté et de confiance, de me préparer à partir, et ordonna au secrétaire d'Etat de dresser mes instruo* tions. Je répondis au Roi que je lui obéhrois, et'qae j'avois une joie inexprimable de voir que Sa Majesté reprenoit les mêmes mesures sur lesquelles je Favoie servi. J'ajoutai que, dans le dessein que j'avois de le faire encore avec ardeur, je soùfaaitois d'aller en Hol^ lande sans être revêtu du caractère d'ambassadeur, pour m'épargner le temps et l'embarras de faire mes équipages, et pour éviter les cérémonies, qui, outre leur inutilité, sont un grand obstacle aux négociations où il faut de la diligence. Le Roi approuva ce que je dis, et déclara que j'aurois seulement le titre de plénipotentiaire-, mais qu'à tous égards j'aurois les appointemens d'un ambassadeur, et que même je prendrois ce caractère dès que la paix seroit conclue. Je fus prêt dans trois jours-, et le même matin que mes dépêches le furent, le marquis de Fresno, ambassadeur d'Espagne, envoya dire à milord Arlihgton , pendant que j'étois encore avec lui , qu'il avoit reçu plein pouvoir des Etats de Hollande de conclure la paix , et qu'il étoit prêt d'entrer en négociation quand le Roi voudroit. Milord Arlingtôn parut surpris^ et son premier avis fut que le Roi ne de voit point charte ger les mesures qu'il avoit prises, et que je devois continuer mon voyage , sans donner aucune part aux Espagnols dans cette affaire. Je fus d'un autre seçti^ ment^ et outre l'honneur que je voyois tout de notre

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côte à faire la paix à Londres plutôt qu*à La Haye, je crus que nous pourrions mieux faire valoir nos intérêts étant recherchés des Etats, que si nous les al- Hons chercher chez eux. D'ailleurs comme je prévoyois des obstacles à Fégard de certains petits points d'honneur, particulièrement au sujet du pavillon, qui qdotque peu considérable devoit pourtant être cher au Roi, le caractère de la nation espagnole me fit espérer qu'on ne nous feroit pas de procès sur cet article, et que les Espagnols agiroient rondement, sans soafirir que les Hollandais s'arrêtassent à ces vétilles. Milord Arlington, après quelque dispute, convint avec moi , et n^e pria d'aller informer le Roi , qui étoit pour lors dans la chambre des seigneurs, de cet incident si peu attendu. Il me parut aise de ce changement : il me dit que puisque je ne traitois pas de la paix à La Haye , je le ferois à Londres -, et m'ordonna d'aller trouver le marquis de Presno, et de lui dire que si lui et moi pouvions convenir des termes, l'affaire seroit bientôt faite.

Les termes sur lesquels on devoit insister furent réglés par Sa Majesté dans le comité du conseil pour les afl&ires étrangères, qui étoit composé du lord chancelier Finch , du grand trésoriet, du comte Arlington , et de M. Coventry, secrétaires \i'Etat , et auquel j'assistai par un ordre exprès du Roi. Dès que je fus instruit dc'sa volotité, j'allai trouver le marquis de Fresno, et dans trois conférences nous conclûmes entièreilient le traité (0. Le Roi en fut extrêmement satisfait , et le marquis en eututie joie inexprimable, soit à cause

f^ Le traité : Ce traite entre T Angleterre et la Hollande fut sif^ne le 15 février 1674* "*

de rhonneur qu'il croyoit avoir acquis par là , soit à. cause des récompenses qu'il croyoit avoir lieu d'attendre du Roi sou maître. Les articles de ce traité ayant été publics, je ne les rapporterai point ici. Les deux points sur lesquels il se trouva le plus de difficultés étoient celui du pavillon, et celui des troupes anglaises qui étoient au service de France, dont on demandoit le rappel. Pour lever le dernier obstacle, on s'engagea par un traité particulier qu'on laisseroit périr les troupes en refusant des recrues, et on permit aux Ettts* de lever autant de monde qu'ils voudroient sur toutes les terres de l'obéissance du Roi. L'autre point , qui regardoit le pavillon , fut réglé aussi avantageusement que le Roi pouvoit le souhaiter. Les plus puissans de nos voisins sur mer reconnurent par ce traité ce que les plus foibles n'avoient jamais voulu reconnoître, je veux dire la souveraineté que la couronne d'Angleterre a toujours prétendu sur les mers qui la séparent de la France et de la Hollande, qui jusqu'ici n a voit servi que de prétexte à la guerre toutes les fois qu eux et nous avions envie d'y entrer par d'auties motifs. Ce succès me donna, je l'avoue, plus de satisfaction que tout ce que j'avois fait dans mes emplois publics. C'étoit un point que j'avois toujours eu fortement à cœur, et qife j'avois fait tous les efforts possibles de gagner dans mes premières négociations en Hollande, mais en vain. M. de Witt fut toujours inflexible, quoiqu'il convînt avec moi que c'étoit un ëcueil sur lequel nos plus fermes alliances seroient toujours en danger de se briser, toutes les fois qu'une "^ des parties trouveroit de l'avantage à rompre les rpfiusures que nous avions prises à la conclusion de la

triple alliance. D'ailleurs la somme d'argent que les Etats donnèrent au Roi, quoique peu considérable en elle-même, et moins encore à ce prince, puisqu'elle^ fut presque tout employée à payer au prince d'Orange le mariage de sa nfère (0, dont il n'avoit jamais rien reçu, donna cependant au Roi tout Fhonneur et tout l'avantage de la paix-, et Pargent que son parlement lai accorda à ceUe considération, la joie et la satisfaction de son peuple, lui en firent goûter toutes les douceurs. C'est ainsi que nos différends se terminè-r rent heureusement pour nous, et que nous n'eûmes plus de part dans une guerre dont les conséquences ont été si fatales au reste de la chrétienté, et dont peut-être nul homme vivant ne verra la fin.

Cette guerre ( j'entends celle qui nous regardoit particulièrement) avoit été commencée et continuée aussi long-temps qu'on l'avoit pu, par je ne sais quelle fatalité, sous le ministère de cinq hommes qu'on appeloit ordinairement la cabalei^)^ mot composé des cinq premières lettres de leur nom , savoir Clifford , Arlington, Buckingham, Âshley et Lauderdale. Quoiqu'elle eut comihencé , par la conduite et le conseil de ces gens , par deux actions peu honorables et peu avantageuses à la couronne , qui furent d'attaquer la flotte hollandaise qui venoit de Smyrne , et de faire perdre au public les fonds qu'on en avoit empruntés, cependant on peut dire que ces messieurs réussirent parfaitement dans les fins et les avantages qii'ils se proposoient : Clifford parvint par là à la charge de grand trésorier, et à la dignité de baron; Ârlington fut fait

(t^ Sa mère : Henriette-Marie , fijle de Charles i , roi d^Angleterrc. — > ()) En an^ais , cahaL

chevalier de la Jarretière et «omte; Ashley, grand chancdier et comte; et Lauderdale, chevalier du même ordre, aveoune duché. Pour le duc de Buckingham , comme il étoit déjà revêtu de toutes les dignités que la couronne peut donner, ^ ne fit pas un meilkurmarché en cette rencontre qu'il avoit accoutumé de £adre en tout ce qui le regardoit, et il n'âVoit d'autre pféteotion que d'avoir du commandement dans les armées. Voilà comment cette cabale, qui avoit prétendu de faire un grand et puissent roi par cette guerre coptre la Hollande et par l'alliance avec la France, eut seulement l'honneur de faire quatre grands sujets.

Après la paix faite , le premier soin du Roi fut d'adoucir ce coup autant qu'il lui fut possible à l'égard de la France. Po^r cet effet on représenta la nécessité où l'on s'étoit trouvé (ce qui n'avoit point besoin de fausses couleurs), et en. même temps le Qpi proposa d'offrir sa médiation aux puissances eiigagées dans la guerre , en cas, que la France le voulût ainsi 5 ce qu'elle n'accepta pas d'abord , et il se passa quelque temps avant qu'elle se fût déterminée. Je demeurois cependant toujours dans le dessein de mener une vie particulière, comme j'avois fait avant cette révolution; mais, environ huit jours après l'entière conclusion du traité , milord Arlington me dit que le Roi avoit été si satisfait de la diligence que j'avois.témoignée pour aller en Hollande , du peu de chagrin que j'avois témoigné quand cette commission avoit manqué , et des peines et des soins que j'avois pris pour faire réussir le traité avec l'ambassadeur d'Espagne, qu'il avoit résolu de m'envoyer ambassadeur extraor-

diaaire à la cour de Madrid, n'ayant pas de meilleure récompense à me donner^ et que pour cet effet il alloit rappeler le chevalier Guillaume Godolfin, qui y résidoit en qualité d'ambassadeur ordinaire. « Et t cela, me dit-il, est nécessaire dans cette conjonc^ t turc pour diverses raisons. »

Je répondis qiie j'étois fort sensible à rfaonneur cpie le Roi me faisoit, mais que je ne pouvois pas accepter cet emploi jusqu'à ce que j'eusse consulté mon père, qui étoit pour lors en Irlande, mais qui en devoit revenir dans peu de jours; et que je ne demandois qu'un mois de temps pour donner une réponse positive. Milord Arlington fut un peu surpris, et il me dit qu'il ne s'attendoit pas que je fisse aucune difficulté à accepter cet emploi, qui lui paroissoit le meilleur que le Roi pût donner; que dans cette pensée il en avoit déjà parlé à l'ambassadeur d'Espagne, qui en avoit témoigné beaucoup de joie, et qui lui avoit dit qu'il en donneroit incessamment avis à la cour de Madrid (ce qu'il ne doutoit point qu'il n'eût fait ) , et que par conséquent on ne regardât la chose comme faite; mais que cependant il se faisoit fort que le Roi me donnerqit le temps que je demandois pour me résoudre à cause de mon père. Je lui écrivis donc pour avoir son consentement sur ce sujet. Il me fit réponse que , bien loin d'approuver que j'acceptasse celte ambassade , il no^pouvoit pas y consentir : de sorte que ne pouvant trouver aucun tempérament pour le satisfaire , je fus contraint de m'en excuser. Le Roi me dit, lorsque je lui fis mes excuses, qu'il ne prenpit point cela en mauvaise part , et qu'au contraire il avoit dessein de me donner un ffteillenr em-

ploi; qu'à la vérité il avoit promis la charge de secrétaire d'Etat, qui devenoit vacante parce que milord Arlington étoit grand chambellan^ mais que la première qui viendroit à vaquer seroit pour moi. Je rapportai cela à milord Arlington , qui me dit qu'il avoit bien cru que je ne refusois l'ambassade d'Espagne qu'en vue de la place de secrétaire d'Etat*, et que puisque je la souhaitois, et que le Roi m'en avoit parlé , il faciliteroit la chose autant qu'il lui seroit possible. U ajouta qu'il en étoit convenu avec le chevalier Joseph Williamson moyennant six mille livres , et que le Roi avoit consenti qu'il en prît possession à son retour de Cologne, d'où il étoit attendu au premier joi^r; mais qu'il faisoit tant de différence entre ce gentilhomme et moi , qu'il trouveroit moyen de rompre cet accord si je voulois donner la même sommé. Je lui répondis que je n'avois point un tel dessein, ni tant d'argent à mettre à un emploi , parce que mon père jouissoit de tout le bien de la famille ; que quand je serois en état de le faire, je ne voudrois pas l'obliger à rompre une parole déjà donnée ; et qu'ainsi je le priois de n'y penser plus. Quoi que je lui pusse dire , il crut que je n'étois retenu que par manque d'argent. Il en parla à messieurs Montagne et Sidney, qui étoient nos amis communs, et les pria de me porter à terminer l'affaire avant que l'autre fût arrivé. Ils m'en pressèrent l'un et l'autre^ et quoique M. M^ntague fût asses^ obligeant pour m'offrir de me prêter cette somme, je le refusai toujours. Je dis cependant à milord Arlington que, pour faire voir que ce n'étoit point par caprice que j'avois refusé ses offres et celles du Roi, j'accepterois l'ambassade de Hollande, en cas que Sa Majesté

eût dessein d'y eu envoyer une au sujet de la paix , parce que , connoissant déjà Tétat des affaires de ce côtë-là, je pourrois lui rendre service avec plus de succès. L^afiaire en demeura là.

La France résolut cependant d'accepter la médiation du Roi , celle de Suède jiyant fini , et l'assemblée qui s'ëtoit faite à Cologne sur ce sujet s'étant séparée sans avoir produit que des plaintes et des querelles , particulièrement à cause que l'Empereur avoitfait enlever le prince Guillaume de Furstenberg (0, lequel, quoique sujet de l'Empire , avoit toujours été dans les intérêts de la France , aussi bien que Tévéque de Strasbourg son frère , qui avoit toujours favorisé les desseins et les usurpations de cette couronne sur ses voisins. Sur quoi le Roi me dit qu'il avoit résolu d'offrir sa médiation à tous les princes confédérés , comme il avoit déjà fait à la France ; et que , voyant que je n'avois pas voulu accepter aucun des emplois qui m'avoient été offerts, il avoit résolu de m'envoyer en qualité d'ambassadeur extraordinaire en Hollande pour y offrir sa médiation, comme étant le lieu du êonseil général de tous les confédérés, et pour tâcher par le moyen des Etats de la faire accepter par tous les autres princes engagés dans cette guerre ^ que je connoissois mieux que personne le lieu et les gens, et qu'ainsi je pourrois lui rendre plus de services en cela, et à entretenir une bonne intelligence entre lui 6t les Etats; laquelle il avoit dessein de conserver; que j'aurois le caractère d'ambassadeur extraordinaire,

{i) Guillaume de Furstenberg : Le i4 fëviiei;i674, TEmpercur fit enlever Gnillaume de Furstenberg à Cologne, pendant que le congrès éioit réuni dan» cette ville. Cet attentat rompit le» ne'gociations.

et les mêmes appointemens que j'aurois eus en £s^ pagne. J'acceptai sans balancer cette offre, et mon ambassade fut déclarée au mois de mai 1674.

Mais, £^vant qi|e d'entrer sur le théâtre de ces grandes négociations, il est nécessaire que je rapporte ici en abrégé Tétat des affaire^ étrangères, depuis le commencement de la guerre jusqu'à la paix conclue entre le Roi et la Hollande , et les différentes dispositions ou étoient les intéressés pour faciliter ou traverser les desseins de la médiation que le Roi leurfaisoit offrir. Un coup de tonnerre dans un beau jour d'hiver ne surprendroit pas plus le monde que notre déclaration de guerre contre la Hollande en 167 a le surprit. Nous commençants par voies de fait en attaquant leur flotte de Smyrne, et ensuite (en conséquence de ce coup, quoique manqué) par une déclaration dans les formes, dans laquelle nous donnâmes les raisons que nous eu avions; au lieu que les Français n'en donnèrent point d'autre que la gloire de leur roi. Les Hollandais ne pouvoient pas croire que ce fût sérieusement jusqu^à ce que le coup fût donné; et ils s'ëtoient imaginé que nos plaintes et nos manières désobligeantes se termî*neroient à demander de l'argent, ou le rétablissement du prince d'Orange dans les dignités de ses ancêtres. Les puissances, qui s'intéressoient dans leur conservation, ne pouvoient pas se persuader non plus qu'après avoir sauvé la Flandre des mains de la France nous voulussions laisser tomber la Hollande dans le même danger 5 et milorH Arlington me dit en ce temps-là que la France ne le crut elle-même qu'après l'attaque de la flotte de Smyrn/e. Ce coup ne fut pas plus tôt fait, que les Français publièrent leur déclaration et com-

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mencèrent leurs hostilités. C'est à cette surprise qu'ils doivent les prodigieux succès qu'ils eurent au com* mencement. Les Hollandais n'avoient fait aucune pré^ paration pour se défendre; et FEmpire, TEspagne et la Suède regardèrent tranquillement lé commence-» ment de la guerre, ne sachant pas quels accords il y pouvoit avoir entre la France et nous pour la commencer, et combien nous voudrions laisser étendre les conquêtes de la France. D'ailleurs lès animosités des partis en Qollande, quiavoîent paru sous leur nouveau gouvernement et sous le ministère des de Witt, commencè^nt à se réchauffer de nouv^i^u parles mal- Ireurs de leur pays. Les amis du prince publioienthardiment et hautement qu'il n'y avôit rien qui pût satisfaire TAngleterre que le rétablissement du prince, et que la lâcheté de leurs troupes ne venoit que de ce qu'on avoit cassé tous les officiers de mérite et de courage, à cause seulement qu'ils étoient affectionnés au prince, et qu'on avoit mis en leur place des gens de néant, qui n'avoient pour tout mérite qu'une haine déclarée contre la maison d'Orange. Cela faisoit attendre une soudaine révolution : les Etats étoient trou-< blés, et irrésolus sur ce qu'ils dévoient faire ^les troupes étoient sans général, et ( ce qui est bien pis encore) elles étoient sahs courage. Il n'y avôit que leur flotte qui fôt exempte de ce mal contagieux , en ayant été préservée par la prudence admirable de Rûy ter. Enfin la faction, la défiance et la sédition pénétrèrent si avant dans l'Etat et dansl'armée, que lorsque les troupes de France les attaquèrent il n'y eut pas une ville ni une forteresse du côté d'Allemagne, excepté Maëstricht, quoique estimées imprenables dans les guerres précé?»

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dentés , qui fit la moindre résistance \ de sorte que les Français n'employèrent pas plus de temps à se rendre maîtres de toutes les places du plat pays , que les voyageurs en mettent ordinairement à les voir et à les considérer. Maëstricht fut pris après un siège fort court, aussi bien que le fort de Skink, à cause de la grande sécheresse qui rendit la rivière guéable en des endroits où elle ne Tavoit jamais été auparavant. Le roi de France marcha droit à Utrecht, qu'il choisit pour la résidence de sa cour et pour le campement de son arinée \ et de là il commença à songer aux moyens de ^e rendre maî^e du resté des villes de la Hollande. Elles n'avoient d'autre défense que leur situation sur quelque terrain bas , que l'on avoit gagné ou garanti des inondations avec un travail prodigieux par le moyen des digues et des canaux, mais qui pouvoit être facilement inondé par le moyen des écluses lorsque les Hollandais ne trouverpient plus le moyen de sauver leurpaysqù'enle perdant. Voilàce qu'on croyoit généralement à la cour et à l'armée de France; ce qui, comme je l'ai appris depuis , fut la cause du salut des Etats. Le roi Louis xiv ne voulut pas risquer sxxv un élément in^>itoyable son honneur, et les grandes conquêtes qu'il avoit faites cette campagne ; à s'exposer au sort d'un nouveau genre de guerre où la conduite et le courage étoient inutiles. Il crut qii'il valoit mieux laisser le reste à des négociations de paix avec les Etats, ne doutant point d'y trouver son courte à cause des grands avantages qu'il» avoit , et du peu de distance qu'il y avoit entre lui et eux y se flattant que quand il ne réussiroit pas de ce côté-là, il pourroit dans l'hiver, à la faveur des glaces qui manquent ra*

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Vement dans ce pays4à, faire passer sûrement à son armée des lieux que les eaux ou la qualité du terrain rendoient impraticables pendant Tété.

Cependant TËtait et le gouvernement de Hollande prit une nouvelle forme, et avec elle un nouveau cœur. M. de Witt et son frère avoient été massacrés*" à La Haye par la fureur de la populace , destin ordinaire aux ministres qui gouvernent par faction, lesquels sont presque toujours sacrifiés aux premières infortunes qui arrivent à un Etat. Le fait et la manière étant fort extraordinaires, ont été le sujet de la recherche de bien de gens, aussi bien que de la mienne. Voici ce que j'en ai pu apprendre. Le Ruart de Putten, frère aîné de M. de Witt, avoit été accusé d'avoir formé un dessein contre la vie du prince , et d'avoir tâché de corrompre par de l'argent un domestique de Son Altesse, pour le porter à Texécuter. Ce £dt ne fut pas bien prouvé^ de sorte qu'on le condamna seulement à un bannissement \ de quoi le peuple fut extrêmement irrité, parce qu'il le croy oit coi:^pable. Le matin qu'on If^ devoit mettre hors de prison, M. de Witt, contre l'avis de ses amis, voulut absolument y aller lui-même pour l'en tirer avec plus d'honneur, et le conduire hors de la ville ; et pour cet effet il y alla en carrosse à quatre chevaux. Comme cela n'étoit pas ordinaire à ce ministre, le peuple s'en émut, et s'assembla tumultueusement d'abord dans les i^^es où il passoit , et ensuite devant le lieu où le prisonnier étoit gardé. tJne partie de h milice de La Haye qui étoit de garde se mêla avec la populace, et ils commencèrent à crier tout haut contre le jugement de la cour, contre le crime d'un des frères,

et contre l'insolence de l'autre , qui prétendoît , dîsoient-^ils, emmener ce criminel en triomphe. Pendant cette fureur, allumée par les discours du peuple, les deux frères Tinrent à sortir; ils furent arrêtes par quelques-uns de la milice , qui les maltraitèrent dV bord de paroles, et qui dans la suite en vinrent aux coups : sur quoi M, de Witt, prévoyant bien la fin de cette tragédie, prit son frère par la main; mais en même temps il fut renversé par terré d'un coup de bout de mousquet* La vie leur, lut bientôt ôtée, et leurs corps furent traînés par les mes, et déchirés en pièces. Cest ainsi que finit une des plus belles vies d'aucun sujet de ce siècle , dans sa quaranteseptième année, après avoir servi ou plutôt gouverné cette république en qualité de pensionnaire de Hollande pendant dix-huit ans, avec beaucoup de gloire pour lui et pour son pays. Après la lûort de ces deux frères, les provinces et les villes demandèrent d*Un consentement unanime que le prince fût rétabli dans l'autorité de ses ancêtres. Les Etats l'avoient déclaré au commencement de l'année capitaine général et amiral de leurs forces; ce qui n'étoit pas plus que ce que de Witt avoit toujours dit qu'on lui destinoit quand il seroit en âge. Mais comme cela ne conténtoit ni l'Angleterre ni le parti que le prince «voit en Hollande, tous les membres des Etats convinrent de tous les actes qui parurent nécessaires pout l'entier rëtablissemenUde Son Altesse, qui avoit précisément atteint Ts^e de vingt-et-un ans, dans la charge, dignité et pouvoir de stathouder, avec tous les avantages dont ses ancêtres avoient joui , et même avec quelques autres. M. Fagel fut fait en même temps pension-

naire de Hollande , à la place de de Witt. L'amour qm ce ministi'e avoit pour sa patrie lui fit aimer le prince, croyant que c'étoit lui seul qui la pouvoit sauver, et que le zèle qu'il avoit pour sa religion le rendroit ennemi irréconciliable de la France , qui avoit formé le dessein et qui (aisoit profession de la détruire.

Comme cette révolution remît le calme dans le dedans de l'Etat , elle fit nailre Tespérance de conserver ce qu'on avoit encore^ L'esprit d'union se reiûit dans le corps de l'Etat /l'armée reprit cœur, et les princes étrangers commencèrent à prendre confiance en l'honneur et en la constance du jeune prince \ ce qu'ils n'avoient pu faire à l'égard de l'Etat, à cause des brouil- Jeries et des divisions qui le ravageoient. Les Français eux-mêmes tâchèrent d'attirer le prince dans leur parti, et lui firent toutes les offres les plus honorables et les plus avantageuses pour sa personne et pour sa famille que l'on sauroit imaginer, pourvu qu'il voulût dépendre d'eux. L'amorce la plus délicate qu'on lui présenta, et dont on se promettoit un effet infaillible, fut l'offre qu'on lui fit de le faire souverain des Sept- Provinces sous la protection d'Angleterre et de France^ qu'on accompagna encore de mille artifices pour la faire réussir. A dire le vrai, dans un temps où il y avoit si peu de pays au pouvoir des Etats, le reste étant sous l'eau ou conquis, et ce qu'ils avoient encore étant dans un danger imminent à la première gelée , il ^mble que c'étoit une proposition que toute ame moins grande que celle dû prince pouvoit accepter. Mais la sienne étoit au-dessus de cela : il répondit toujours sans hésiter qu'il ne trafairoit jamais

la confiance qu'on avoit eue en lui, et qu'il ne ven^ droit jamais la liberté de son pays , que ses ancêtre s avoient si long-temps défendue. Cependant on croyoit si fort qu'il hasardoit tout, et qu'il jouoit à tout perdre, qu'un de ses domestiques qui l'approchoit de plus près m*a dit qu'il avoit pris bien des fois la liberté de contredire le prince là-dessus, et qu'un jour ils en vinrent si avant qu'il lui demanda comment il prétendoit vivre après que la Hollande seroit perdue , et s'il y avoit jamais bien pensé. Le prince lui répondit qu'oui; qu'il avoit résolu de se retirer sur ses terres en Allemagne, et qu'il aimoit beaucoup mieux .y aller passer le reste de ses jours à la chasse, que de vendre sa patrie à la France à quelque prix que ce fut. Je ne dirai rien ici de l'ambassade que le Roi envoya au roi de France à Utrecht, où les trois an^bassadeurs , le duc de Buckingham , les lords Arlington et Halifax , trouvèrent ce monarque dans le plus haut point de sa gloire. Je dis que je n'en dirai rien, parce (que je n'en ai jamais su le sujet ni le but. On crut communément en Angleterre et en Hollande que c'étoit un effet de la jalousie que nous avions de la rapidité des conquêtes de. la France, pendant que les nôtres étoient si lentes; et on se flatta d'en voir arrêter le cours. Mais ces espérances s'évanouirent bientôt : les ambassadeurs revinrent , après avoir affermi les mesures que les deux couronnes avoient prises auparavant. Us étoient pourtant bien aises, en passant par la Hollande, que l'on eût cette pensée; ce qui fut l'occasion d'une bonne répartie que fit la princesse douairière au duc de Buckingham. Le duc, passant par La Haye , rendit visite à la princesse , et dans

la conversation il dit plusieurs fois qu'ils ëtoient bons Hollandais : elle lui dit que C' ëtoit plus qu'on ne demandoit, et qu'on souhaitoit seulement qu'ils fussent bons Anglais. Il l'assura qu'ils ëtoient non-seulement tels, mais encore bons HoUandais, comme il Tavoit déjà dit ^ qu'à la vérité ils ne traitoient pas la Hollande comme une maîtresse , mais qu'ils l'aimoient comme une femme, a Vraiment, répondit-elle, je crois que « vous nous aimez comme vous aimez la vôtre. »

Quand la France eut perdu l'espérance d'ébranler la fermeté du prince d'Orange, eUe tourna toutes ses pensées à subjuguer ou à ruiner le reste du pays.* Ils s'avancèrent jusqu'à Woërden, et de là ils firent àes incursions dans le pays, et ravagèrent jusqu'à deux ou trois lieues de Leyde, avec plus d'inhumanité et de violence que la prudence n'en auroit permis, s'ils avoient espéré de pouvoir vaincre l'opiniâtreté que le prince et les Etats témoignoient pour leur défense. Cependant le prince s'avança avec son armée, et campa près de Bodegrave, entre Leyde ; et Woërden, où avec une poignée de gens il tint si ferme , que les Français ne purent jamais le forcer. L'hiver ne fut pas si favorable à leurs desseins qu'ils avoient cru: il gela pourtant, et l'espérance que le froid redoubleroit les fit mettre en marche; ce qui &illit à leur être fatal , à cause d'un dégel qui arriva soudainement. Cela les épouvanta , et leur fit prendre des précautions peut-être plus qu'il n'étoit nécessaire, et donna loisir au prince et aux Etats de prendre des mesures pour la campagne suivante avec l'Empereur, l'Espagne, l'électeur de Brandebourg et le duc de, Lunebourg, qui firent une si grande diversion des

armefi de la France, qu'en ajant attiré une partie en jy lemagne et Tautre en Flandre ^ les Français se vi^ rent obligés de renoncer au dessein de faire d^ plus grandes conqiiiétes en Hollande.

Le prince , après avoir pris Naarden , à trois lieues d'Am^ardam, au commencement de l'hiver, malgré la résistance des Français et la rigueur de la saison, résolut, comme un autre jeune Scipton, de sauver son pays en Fabandonnant, et d'éviter un si grand nombre de sièges qu'il lui auroit fallu faire pour reprendre toutes les places qu'on avoit perdues. Pour cet effet il laissa une partie de son armée pour garder les principaux postes, et avec le resté il marcha en AUemagne; et quèfiques troupes confédérées l'ayant jointe il assiégea Bonn, qui avoit été mise entre les mains desFrançais dès le commencement de la guerre, et où l'électeur de Cologne et l'évéque de Munster -étoient entrés en alliance avec la France. La hardiesse de cette action surprit tout le monde ; mais le succès fit briller la prudence et la bravoure dont elle avoit été accompagnée. Le prince prit Bonn, et par 3à il ouvrk un passage sur le Rhin aux groupes allemandes pour venir en Flandre. D'ailleurs cela brouilla si fort les mesures de la France et rompit tellement ses desseins, que les Français abandonnèrent incessamment toutes leurs conquêtes en moins de temps qu'ils ne les^avoient faites*, et de tout ce qu'ils avoient pris sur la Hollande ils ne retinrent que Maëstricht et Grave.

Voilà l'état où se trouvoient les affaires dans les pays étrangers lorsque la paix entre la Hollande et l'Angleterre fut conclue ^ ce qui fut fait au mois de

fëmer 1674* Cette pais redoubla le courage du prince d'Orange, et Le mit en état de commencer, de con* cert avec les Allemands et lès Esp^nols, une guerre offensive, et de marcher en France à la tête d^une armée de quarante mille hommes, '

Ce fut alors que les Français commencèrent à souhaiter la fin de la guerre, et qu'ils furent ravis d^ac-^ cepter la médiation du Roi^ qui d'un autre côté ëtoit bien aise de faire quelque chose en faveur de la France, pour lui faire satisfaction du tort qu'il lui avoit causé en abandonnant son parti et en faisant une paix particulière. D'ailleurs quelques-uns de sesministres prévirent que. te Roi seroit l'arbitre de la paix en étant le médiateur , et qu'eu offrant sa mé-* diation pour une paix générale il pourroit empêcher tous les traités particuliers, et rétablir par là là paix dans la chrétienté quand il le trouveroit à propos, et aux conditions qui lui paroitroieat sûres et équitable. Les seules difficultés qui se prësenteient sur ce su^ jet étoient celles que l'on craignoit que les princes confédérés fissent d'accepter la médiation 4u Roi, à cause des engagemens qu'il avoit eus depuis peu avec k France , qui le faisoient soupçonner de partialité eu faveur de cette couronne. lia maison d'Autriche, d'un autre côté, voyant la France abandonnée de TAugle terre, avoit conçu de trop grandes espérances de tirer raison des outrages qu'elle en.av<Ht reçus poi^r pouvoir consentir à un traité, jusqu'à ce que les succès de la guerre l'eussent réduite sur le pied qu'elle éloit à la paix des Pyrénées. Ce sont ces difficultés, à ce que je pense , qui me firent choisir pour cette ambassade. Les négociations que j'a vois ménagées à

La Haye^ à Bruxelles et à Aix-la-Chapelle, qui sauvèrent la Flandre des mains de la France en 1668 (0, firent croire que j'avois quelque crédit parmi les Espagnols, aussi bien qu'en Hollande.

Mais ayant souvent fait réflexion sur le fatal changement des mesures du conseil de notre cour, contre l'avis de tant de gens éclairés aussi bien que contre le mien , et sur le malheureux succès de mes derniers emplois, qui avoit été causé par ce changement, je résolus de reconnoitre avant de partir le terrain où je me trouvoi^, et de tâcher de découvrir, autant quMl me seroit possible, les véritables sentimens du Roi, et ses dispositions par rappturt aux mesures qu'il venoit de prendre, et de ne me confier plus aux minis^ très qui m'avoient trompé, ou plutôt qui s'étoient trompés eUx-méihes. Dans cette vue, je pris occasion, dans une longue audience que le Roi me donna dans son cabinet, de réfléchir sur les conseils et sur le ministère de la cabale. Je représentai combien étoit pernicieux celui qu'ils avoient donné à Sa Majesté de rompre des mesures et des traités dont on étoit si solennellement convenu , combien on lui avoit fait de tort par les murmures que cette démarche avoit excités parmi le peuple, qui avoit crié hautement contre cç procédé , qui d'ailleurs avoit fait naître de grands soupçons contre la couronne. Le Roi me répondit qu il étoit vrai qu'il avoit mal réussi , mais que s'il eût été bien servi il auroit tiré un grand avantage de

(i) En i€68 : Le chevalier Temple avoit ne'gocic la triple alliance qai fat signée le a8 janvier 1668, et qui décida Louis xiv à conclure le traité d* Aix-la-Chapelle le a mai suivant. Ce prince rendit la Franche-Comte', mais i! conserva les conquêtes qu'il avoit faites en Flandre.

DU CHEVALlEi^ TEMPLE. [1674] 49

cette affaire 5 et ajouta plusieurs autres choses pour justifier ce qui s'étoit passé. J'eus du chagrin de reconnoitre par là que le Roi pourrôit bien revenir aux mêmes méthodes, et ce fut ce qui m'obligea d'aller jusqu'au fat>d de l'affaire. Je fis voir combien il étoit dilfic^ , pour ne j)as dire impossible , d'établir dans ce royaume le gouvernement de la Fran(^, ou la même religion qu'on y professôit ; que le penchant général de la nati(i|i étoit contre l'un et l'autre ; que plusieurs personnes qui peut-être étoient assez indifférentes en Élit de religion cesseroient de l'être quand ils considéreroient qu'il falloit une armée pour la changer, parce qu'ils verroient bien que le même pouvoir qui rendroit le Roi maître de la religion le rendroit aussi maître de letixs libertés et ^de leurs biens-, qu'il n'y avoit en France que la noblesse et le clergé qui^ssent considérables, et que quand le Roi les pourrôit engager dans ses intérêts, il n'avoit rien plus * à faire, parce que les paysans n'ayant point dé tetres, ils n'étéient pas plus considérables, par rapport au gouvernement, que les femmes et les enfans l'étoient ici ; que tout au contraire la principale force de T Angleterre consistoit dans le tiers-état, dont le cœur étoit aussi orgueilleux à cause de l'aise et de l'abondance dont il jouissait, que celui des Français étoit abattii par le travail et par la misère^ que les rois de France étoient puissans à cause des grands domaines qu'ils possédoient, et par la multitude d'emplois civils, ecclésiastiques et militaires dont ils pouvoient disposer, au lieu que les rois d'Angleterre n'ayant qiie peu d'emplois à donner, et ayant renoncé aux biens qu'ils possédoient autrefois, ils n'étoient pas en T. 64* 4

5o ['^74] MiHOIRES

ëtat de lever une armée et moins encore de Tentretenir sans le secours de leurs parlemens, ni de faire la guerre à leurs voisins -, et que quand ils auroient une armée sur pied , il étoit vraisemblable que si elle étoit composée d'Anglais, elle ne serviroit jamais pour des fins qui seroienf Tobjet de la haine ou de la crainte eu peuple : que les catholiques romains en Angleterre ne faisant pas la centième partie de la nsH tion, et en Ecosse la deux centième , il serabloit qu'on ne pouvoit pas , sans choquer le sens commun , prétendre de gouverner avec un seul homme quatrevingt-^ix-neuf autres d'une opinion et d'une humeur tout opposée. Qu'à l'égard des troupes étrangères, il falloit considérer que si elles étoient en petit nombre elles seroient inutiles, ou plutôt qu'elles fomente^ roient la haine et le mécontentement ^ et que d'un autre côté il étoH bien difficile d'en avoir un ^rand •nombre, de les faire passer en Angleterre, et de les y maintenir. Que pour subjuguer les libertés de la nation et dompter la fierté des Anglais, il falloit compter tout au moins sur une armée de soixante mille hommes, puisque les Romains avoient été contraints d'y entretenir douze légions pour cet effet, les Normands soixante-deux mille hommes, et que Cromwell en dernier lieu en avoit laissé à sa mort près de quatre-vingt mille. Que Gourville (0, qui passoit, de ma connoissance , dans l'esprit du Roi pour le plus

(i) Voyet les Mémoires de Gourville et la Notice qai les précède, tome 53 de cette sëriie. L'abbe' Millot, en rapportant cette conTeitation de Charles ii et du chevalier Temple dans ses £lëm(»is de l'Histoire d'Angleterre, donne mal à propos à Gonrville le titre de gentilhomme français.

DU CHEVALIER TEMPLE. [1674] 5t

habile Français qu'il eût jamais vu , étoit le seul étranger qui , à mon sens , connût bien l'Angleterre -, et que lorsque j'ëtois à Bruxelles dans la première guerre de Hollande, il me dit que puisque le parlement en ëtoit las, le Roi n'a voit qu'à se résoudre à faire la paix; qu'il avoit été asse* long-temps en Angleterre -, qu'il eonnoissoit assez notre cour, l'humeur du peuple et du parlement, pour conclure qu'un roi d' Angleterre qui veut être l'homme de son peuple est le plus grand roi du monde -, mais s'il veut être davantage , par Dieu il n'est plus rien.

Quoique le Roi eût témoigné un peu d'impatience au commencement, ilm'écouta attentivement jusqu'à la fin, et me dit que j'avois raison en tout, et Gourtille aussi*, puis mettant sa main dans la mienne, il ajouta : « Et je veux être l'homme de mon peuple. »

Mon ambassade extraordinaire ayant été déclarée au mois de m^i, et mes dépêches à la trésorerie et au bureau du secrétaire d'Etat finies peu de temps après, je partis en juillet. Mes instructions en général étoient d'assurer les Etats de l'amitié du Roi, et de sa ferme résolution à entretenir les traités faits avec eux -, je devois ensuite leur offrir sa médiation pour terminer cette guerre, dans laquelle eux et la plupart des princes chrétiens étoient engagés-, et je devois encore, après que les Etats l'auroieat acceptée , tâcher de la faire ac-* cepter par leur moyen aux autres princes alliés. Tavois ordre aussi de me rendre auprès du prince d'Orange immédiatement après que je serois arrivé à La Haye, pour lui faire part des intentions de Sa Majesté sur cette affaire, et l'assurer de son affection, et tâcher ensuite de l'engager le plus qu'il se pourroit à se-

Sa [^^74] MÉMOIRES i

couder les desseins du Roi, qui tendoient uniquement à procurer une paix générale, dans laquelle il sembloit que les Provinces-Unies dévoient avoir le plus d'intérêt.

J'arrivai à La Haye au mois de juillet 1674 5 et après avoir délivré mes lettres de créance au président iqui étoit de semaine, je rendis visite au Pensionnaire. Je cJ.écouvris dans la conversation que les Etats avoient pour la paix une aussi forte inclination que leur hon-r neur et les engagemens dans lesquels ils étoient ave^ leurs alliés pouvoient permettra, et je fus assuré qu'ils accepteroient la médiation du Roi. Je partis incessamment pour Anvers, dans l'espérance de trouver encore le prince entre cette place et Louyain, où il avoit déjà campé quelque temps, attendant que lés troupes confédérées qu'il vouloit joindre à son armé^ dès qu'elles seroient en Flandre se fussent avancées. Mais, deux jours avant que j'arrivasse à Anvers, l'armée avoit marché au-delà de Louvain ; de sorte que je fus contraint d'aller à Bruxelles , et de demander une escorte pour me rendre au camp. Le point d'honneur, ou plutôt les vétilles attachées au caractère d'im ambassadeur, ne me permirent pas de voir le comte de Monterey, quoique j'eusse vécu en grande amitié et fort familièrement avec lui à Bruxelles pendant^ quelques années. Il y a peut-êtr^peu d'étrangers qui aient été traités plus civilement à Bruxelles par les personnes de qualité, et généralement de tout le monde, que je l'ai été pendant trois ans que j'y résidai-, de sorte que je fus fort surpris de la froide réception que me fit le gouverneur , aussi bien que les personnes de qualité, qui ne,i.daignèrent pas seule*

ment me FQâdr^e visite. Le seul qui me vint voir fuj le comte d'Egmont, qui n'ëtoit pas pour lors fort bien en cour-, et quoique les autfes que je trouvai au parc ou dans les rues m'embrassassent à bras ouvei*ts, ils ne vinrent pourtant jamais me voir, et se contentèrent seulement de me dire qu'ils y viendroient. J'envoyai mon secrétaire au comte de Monterey pour lui • faire mes complimens, et pour lui demander une escorte pour me rendre auprès du prince , qui n'ëtoit iqtfà six lieues de là. Il répondit fort froidement à mes complimens, et me fît faire des excuses au sujet de l'escorte qui ne valoient pas mieux qu'un refus. Il dit que les chemins ëtoient si dangereux .à cause des partis qui couroient le pays, qu'il ne me conseilloit pas de me mettre en chemin sans une bonne garde, qu'il lui ëtoit impossible de me donner, à cause des grands dëtachemens des troupes espagnoles qui ëtoient àllës en campagne. J'envoyai une seconde fois pour lui demander le nombre qu'il me pouvoit donner, et jç lui fis dire que quoique je ne voulusse pas exposer le caractère du Roi ni ses aflaires par auèun accident qui pût s'ëviter, cependant, après que j'aurois fait tout ce que j'aurois pu auprès de Son Excellence , je tenterois fortune , quand il ne me pourroit accorder que six gardes. Il rëpondit quïl lui ëtoit impossible de m'en accorder aucun 5 mais que le lendemain au matin il devoit arriver une compagnie de cavalerie en ville, et que dès qu'elle seroit arrivée il donneroit ordre au capitaine de m'escorter. Le lendemain matin fut remis au soir , et le soir encore au jour siiivant; mais le comte ayant appris que j'avois résolu de partir sans escorte plutôt que d'attendre

.'«i jk

plus loag-temps, m'enyoya un capitaine e^gnol aye^e quarante maîtres, pour m'aceorapagner jusqu'à Lquvain. Cette froideur ne venoit que du grand oinbrage que les Espagnols avoient pris de la médiation que le Roi avoit fait offrir à La Haye, et du penchant que les Etats et les peuples de la Hollande avoient à la paix. Ils craignoient d'ailleurs si fort que je ne ren^ disse le prince moins ardent dans la poursyite de leurs desseins et de leurs espérances, que je sus qu'il livoit été résolu premièrement de faire différer i^on entrevue aiec le prince autant qu'il leur serpjt po&^ sible , ou d'empêcher absolument que je ne le vissa avant la fin de la campagne; mai^ cependa^it de ]$ faire avec le plus de bienséance qu'il se pourroit. Pour cet effet Qu Mo^lin , qui étoit pour lors secrér taire du prince, et ancien ennemi de la cour d'Aiigleterre, fit plusieurs voyages dû camp à Bruxelles pendant que j'y étois ^ et avçç des escortes dont la moitié m'auroit bien contenté.

Je trouvai h mon arrivée à Louvain que le prince avoit décampé, et qu'il marcfaoit du côté de Tirle^ mont; mais il me fut impossible d'apprendre en quel lieu il avoit dessein de camper. Le capitaine espagnol me dit qu'il avoit ordre de ne passer pas Louvain ; de sorte que je me trouvai sans savoir où aller, et san^ oser me mettre en chemin sans gardes, à cause du dai^r ger qu'il y avoit. J'envoyai cependant M. Bulstrode, qui m'avoit accompagné depuis Bruxelles, pour voir le prince , et pour le prier de me marquer le lieu et le temps que je pourrois me rendre auprès de Son Alt tesse; ce que j'avois dessein de faire sans aiitre esr porte que le petit nombre de domestiques que j'avoi5i,

DU CHEVAUER TEMPLE. [1674] 55

elles gens que j'anrois pu louer à Louvain, où je cou-^ chat cette nuit-là.

M. Bukftrode revint le lendemain matin avec la réponse du prince : elle contenoit qu'il ëtoit en marche ; qu'il seroit bien aise de me voir, mais qu'il lui étoit impossible de me marquer le temps ni le lieti, parce que ses mouvemens ëtoient incertains, et qu'ils dé^ pendroient des avis qu'il recevroit. Je connus clait<ément par là ce que j'avois seulement soupçonne à Bruxelles, que je ne verroîs pa« le prince avant que h campagne eut commence par les actions concertéejs par les confëdërës. Je fis cependant .semblant de ne l'entendre pas de cette manière, et au contraire de le prendre suivant la réponse de Son Altesse , parue que je savois fort bien que quand un homme ne veut pas être vu il lui est très-facile de l'éviter, et surtout dans les circonstances où j'étois à l'égard du prince, puisqu'il falloit nécessairement que je suivisse les mou- Teibens qu'il me prescriroit. Cela me fit prendre là résolution de n'exposer ni le caractère de Sa Majesté ni son crédit avec son neveu, en publiant ce qui s'étoit passé secrètement entre le prince et moi sur ce sujet ^ et, sous prétexte que, ma santé ne me poti^ Toitpas permettre de suivre le prince, je retournai à Anvers. Je donnai incessamment avis au Roi de tout ce qui s'étoit passé : il approuva fort ma conduite, et que je n'eusse pas insisté davantage sur un point dont je ne pouvois pas attendre de succès , et que le prince et le comte de Monterey avoiènt reçu si différemtiaent de ce que le Roi s'étoit promis.

Je couchai seulement à Anvers une nuit, qui se passa etk tonntert'es et en éclairs qui me firent espérer

que j'aurois beau temps le lendemain pour m'en retourner à Rotterdam, dans un yacht des Etats qui m'attendoit. Le matin fut tel que je Tavois souhaite; mais $ur le soir le ciel devint obscur, et les matelots, pré- 5ageaut.qu'il y auroit tempête , résolurent de mouiller l'ancre, devant Berg-op-Zoom , le vent étant contraire et petit. La nuit vint, et la plus obscure que j'aie jan^ais vue, jusqu'à ce qu'elle fut éclairée par de grands éclairs accompagnés des plus grands coups de tonnerre, que je ne pense pas qu'on en ait jamais ouï de semblables dans ce siècle et dans notre climat. Cela continua toute la nui(, et nous ressentions à chaque grand éclair une si violente chaleur, que le capi^ne craignoit qu'ils missent le feu à son vaisseau. Cette tempête cessa le lendemain matin à huit heures, et se changea en un vent frais etfort qui nous mena dans quatre heures à Rotterdam, où l'on ne parloit que des ravages que le tonnerre , la foudre , la grêle et le vent aypient faits aux navires et aux maisons^lanuit dernière. Mais le jour suivant il arriva de plusieurs endroits à La Haye des relations de cette tempête, qui en rapportoient des effets si surprenans qu'ils étoient presque incroyables. Ceux qu'elle causa à Amsterdam étoient déplorables : il y eut plusieurs arbres déracinés, plusieurs vaisseaux dans le port coulés à fond, plusieurs bateaux sur les canaux enfoncés, diverses maisons abattues, et plusieurs personnes enlevées dans les rues et précipitées dans les canaux. Mais tout cela n'étoit rien en comparaison de ce qu'on manda d'Utrecht, où la grande et ancienne église cathédrale fut mise en pièces par la violence de cette tempête, et les grands piliers de pierre qui la soutenoient furent

DU CHEVALIER TEMPLE. [1674J Sj

changés en colonne torse, ayant été si bien bâtis, et composés d'un ciment si dur, qu'ils souffrirent ce changement de figure plutôt que de rompre, comme fit le reste de cet édifice. A peine y eut-il qu.elque église qui échappa à la fureur de cette tempête , et peu de maisons qui n'en portassent de tristes marques. Les ravages qu'elle fit en France et en Flandite n'étoient pas-moins surprehans, puisque les lettres de Paris et de Bmxelles nous apprirent que le tonnerre, la foudre, et une grêle d'une grosseur procËgieuse, y avoient fait des maux infinis.

Aptes mon retour à La Haye , j'eus de longues conversations avec le Pensionnaire , dans lesquelles j'acquis toutes les lumières nécessaires pour découvrir toute la scène des affaires , et les dispositions des confédérés à l'égard d'une paix générale. Je lui dis la satisfaction que le Roi avoit eue de celle qu'il avoit faite avecles Etats, et co]iÉ)ien il souhaitoit de la cultiver -, combien il avoit lieu d'être satisfait de se voir en paix avec tous ses voisins, pendant qu'ils étoient tous en guerre ; que les avantages qui lui venoient du commerce étoient assez considérables pour l'empêcher de se donner de la peine à procurer la paix à la chrétienté, si sa bonté et sa piété n'avoient plus de force sur son esprit que son intérêt-, que c'étoient ces deux motifs, avec le désir du bien de tout le monde, qui l'avoient obligé d'offrir sa médiation pour terminer eette querelle -, que la France avoit déjà accepté cette médiation, et que l'Empereur et l'Espagne avoient répondu qu'ils en délibéreroient avec leurs alliés 5 que . ràiïibassadeur des Etats en Angleterre avoit assuré le Roi que ses maîtres en seroient fort aises , et qu'il ne

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doutpit pas qu'ils ne consentissent que le traite se fît à Londres-, et que sur cela Sa Majesté m'avoit chargé d'une lettre poiir les Etats, par laquelle elle leur offroit sa médiation; que je ne doutois point qu'ils ne l'acceptassent de la meilleure grâce qu'il se pût, puisque je savois -qu'ils avoient intérêt d'être en paix , et de ne désobliger pas le Roi. Que si le Roi avoit de la partialité pour quelque parti, on devoit croire que ce seroit pour celui dans lequel son neyeu étoit si intë« ressé (ce qui paroîtroit visiblement si l'on considëroit que Sa Majesté ofiroit sa médiation dans un temps que les avantages de la France et ses grands préparatifs pou voient la flatter d'un heureux succès si la guerre continuoit); qu'il savoit que ses intérêts ne lui pou^ voient pas permettre de voir perdre la Flandre; mats que, considérant ce qui s'étoit passé , son honneur ne lui pouvoit pas permettre de la sauver que par une paix; que le Roi seroit fort aisi que cette paix laissât }a Flandre espagnole en meilleur état que la dernière ne l'avoit laissée , et que les territoires qui en dépendent fussent plus unis; que lorsque cette paix seroit conclue , S^ Majesté entreroit dans les plus fortes ga^ ranties que l'on pourroit souhaiter, et qu'il pourroit avec honneur entrer en guerre pour la faire entretenir ; ce qu'il ne pouvoit pas faire pour la terminer. Le Pensionnaire commença par me remercier des bons olE&ces que j'avois rendus aux Etats dans la concliision de la paix; et dans toutes les démarches qu'on avoit faites pour renouveler une bonne intelligence entre le Roi et eux depuis qu'elle avoit été interrompue. H donna ensuite de grands éloges à la piété et à la générosité que le Roi témoignoit dans cette offre, et re-

DU CHEVALIER TEÇtPLE. [1674] Sg

connut que son intérêt lui conseilloit un autre parti; ^'il ne doutoit point que les Etats ne Tacceptassent sans hésiter, mais qu'il pourroit y avoir quelques difficultés à regard du temps et de la manière: qu'ils ne pouvoiçnt pas le faire sans le communiquer à leurs alliés , mais qu'ils leur feroient incessamment savdir Tofire de Leurs Majestés, et la disposition que les Etats avoient à l'accepter ; que pour les conditions de la paix , ils s'en remettroient de tout leur cœur à la décision de Sa Majesté \ qu'ils avoient déjà recouvert toutes les places qu'ils avoient perdues, excepté Grave etMaëstricht; qu'ils avoient en quelque façon engagé la dernière à l'Espagne dès qu'elle seroit reconquise, et qu'ils ne doutoient pas d'être bientôt les maîtres de l'autre, ayant déjà donné ordre de l'investir. Qu'il ae croyoit pas qu'il y eût tant de facilité à l'égard des demandes des alliés, et qu'il étoit impossible aux Etait d'$J)ândonnerdes princes quiles avoient garantis d'une ruine totale lorsque deux si puissans rois les avoient attaqués, ni de rompre l'alliance offensive qu'ils avoieni faite avec l'Empereur, l'Espagne et l'électeur de Bran^^ debourg; que les conditions stipulées avec l'Espagne les obligeoient à réduire la France sur le pied deS( traités des Pyrénées , et qu'il n'y avoit aucune excep-t tion à cet engagement , à moins que les parties ne con-* vinssent d'une autre manière (ce qui étoit expressé»! ment marqué par une clause dudit traité)^ qu'ainsi ils^ sçroient toujours contens pourvu que l'Espagne le fût, quoiqu'ils connussent également bien l'un et l'autm las desseins et l'ambition de la France, et sa mauvaise intention contre les Etats. Qu'ils ne pouvoient jamaisi çspérer une conjoncture plus favorable pour la réduire

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dans des bornes et dans un ëtat qui assurât la sûreté de ses voisins et la tranquillité de la chrétienté ; que c'étoit un temps peu propre pour entrer en négociations de paix entre FEspagne et la France, parce qu'ils auroient mauvaise grâce' de demander la restitution des villes que les Espagnols avoient perdues enFlandre par la dernière guerre, et qui avoient été cédées par la paix; et que le Roi savoit fort bien qu'il n'y pouvoit point avoir une paix solide et sûre pour la Flandre, pour la Hollande, ni par conséquent pour l'Angleterre, sans cette restitution. Qu'il croyoit qu'il ne se passeroit pas beaucoup de jours sans que les armées, qui étoient assez proches Tune de Tartre, en vinssent à une action décisive qui pourroit donner jour aux négociations de paix, dont on pourroit traiter l'hiver suivant -, et que le Roi trouveroit , dans l'humeur et dans l'intérêt d'une nation négociante cotniné la hollandaise, de grandes dispositions à presser leurs alliés autant qu'il leur seroit possible à faciliter un si grand et un si bon ouvrage. Il ajouta qu'il ne soupçonnoit pas qu'il y eût de grandes difficultés à l'égard des autres alliés, à cause du peu de temps qu'il y avoit depuis qu'ils étoient en guerre avec la France.

Le Pensionnaire avoit raison d'attendre bientôt quelque action entre les armées, car environ la miaoût on reçut la nouvelle de la bataille donnée à Seuef (O entre l'armée confédérée sous le commandement du prince d'Orange , et celle de France commandée par le prince de Condé. Cependant elle ne fut pas si décisive qu'on l'avoit attendi^ de deux ar-

(1) A Senef: La bataille de Senef fut livrée le 1 1 août 167^. ( P^oy. les MémoiicâUe Gourville sui cette bataille, t.5i2 de cette série , p. 4^3 ctsuiv.)

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mëes si nombreuses , et si animées par la haine et par laveng^nee, aussi bien que par la braVouré et l'ambition des deux généraux. Le succès de ce combat fut si différemment rapporté , qu'il n'étoit pas facile de juger de la victoire. L'un et l'autre parti la prétendoit, et l'un et l'autre peut-être sans beaucoup de raison. Les confédérés avoient^ pendant que les. armées étoient aux environs de Nivelle , cherché le combat avec autant de passion et de soin que les Français en avoient eu pour l'éviter y dans la résolution de ne le donner point sans un visible avantage. On.en attribuoit d'un côté la raison à l'ardeur qu'avoit le jeune prince d'G-^ range de s'ouvrir un chemin en Fraprtce par là victoire, afin de venger son pays des ravages des Français, et de faire en même temps son premier coup d'essai de bataille rangée contre un si grand et si fameux général que le prince de Condé ; d'un autre côté, ce vieux général croy oit qu'il avoit trop d'honneur à perdre et trop peu à gagner d'entrer en lice contré un prince de vingt- trois ans, qui avoit été élevé dans l'obscurité par une factioi^ contraire, et où il étoit deméliré jusqu'à ce qu'il en eût été tiré par l'invasion des Français. L'avantage de l'armée de France n'étoit pas moins grand par rapport à la réputation dé leurs troupes que par rapport à leur général. Elle étoit composée dé braves officiers, de soldats choisis, bien disciplinés, et préparés de longue main au combat, et animés par le bonheur continuel qui les avoit accompagnés pendant deux guerres. L'armée hollandaise, au contraire, quand le prince d'Orange en prit le commandement, étoit composée ou de vie^x soldats paresseux, désaccoutumés de la guerre par une longue paix , et com-

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mandés par des officiers ignorans, qui n'avoient eu d'autre mérite pour être nommés que parée qu'ils étoient du parti contre la maison d'Orange , ou de soldats levés sans distinction au commencement de la guerre , et qui avoient perdu courage par la perte de tant de villes, et par la défaite de plusieurs partis durant les deux prçmières campagnes. Il y avoit une autre raison qui retenoit Tardeùr naturelle du prince de Condé : il considéroit qu'ayant été surun méchantpied à la cour depuis le règne de Louis xiv, il seroit beaucoup plus responsable qu'un autre s'il arrivoit quelque grand malheur à son armée , parce que les confédérés aturoient eu par Brun chemin ouvert pour entrer en France, d'où les frontières étoient sans défense de ce côté*là*, ce qui auroit pu avoir d'étranges suites, et donner une terrible secousse à la grandeur de cette couronne , k cause des mécontentemens généralement répandus dans tout le royaume, et dans lesquels on soupçonnoit que le prince avoit part. Ces différentes dispositions obligèrent les deux généraux , l'un k chercher soigneusement le combat, et l'autre à l'éviter. Enfin le prince d'Orange croyant qu'il n'y avoit point de moyen d'attirer les Français au combat qu'en entreprenant le siège de quelque place considérable qui les attirât au secours, il décampa, et marcha du côté de Senef. 11 divisa son armée en trois corps : les Allemands, sous le commandement du comte de Souches, eurent Tavant- garde ; les Espagnols, sous le prince de Vaudemont, firent l'arrière -garde-, et les Hollandais , commandés par le comte de Waldeck , eu^ rent le corps de bataille.

Le prince de Condé , qui é^pit retranché assez près

de là, ayant observé leur marche, et qu'il falloit nécessairement qu'ils passassent quelques défilés fort étroits , attendit que Favant-gàrde et le corps de bataille fussent passés ^ mais quand il vit que Farrièregarde commençoit à défiler, il sortit de ses retranchemens, et chargea vigoureusement les Espagnols. U les rompit sans beaucoup de résistance, en fit un grand carnage , prit leur bagage, plusieurs étendards, ^ fit plusieurs prisonniers de marque. Le prince d'Orange y sur l'avis que les Français marchoient contre les Espagnols , avoit détaché trois escadrons pour aller à leur secours en toute diligence *, mais les Espagnols, qui avoient été rompus, se renversèrent sur les Hollandais , et lès mirent en quelque désordre : de sorte que lés Français, qui poursuivoient leur pointe avec beaucoup de vigueur, les rompirent aisément, tuèrent ou prirent tous leurs oflSciers avec leurs étendards.

Si le prince de Condé se fût contenté de ce succès, il est certain qu'on ne lui pouvoit point disputer la victoire; mais, attiré par l'espérance d'en remporter une complète,, et croyant que les Hollandais, qu'il estiaK>it les plus méchantes troupes , ne feroient jamais ferme aprè^ l'entière défaite des Espagnols et d'une partie de leur cavalerie, il fit avancer toute son armée, et en vint à une bataille -, ce qu'il n'avoit pourtant pas dessein de faire. Cependant le prince d'Orange marchoit au secours des Espagnols , et des escadrons qu'il avoit détachés ; mais il fût d'abord enveloppé p^ les fuyards, qu'il ne put jamais arrêter ni par parole#, ni par coups, ni par promesses, ni par reproches. Les Allemands, avertis de tout ce qui se passoit,^arri^

vèrent à propos pour renforcer les Hollandais , et ce fut alors que la bataille commença avec une grande furie d'un côté et d'autre. Elle dura huit heures de jour, et deux heures àlaclaiPté de la lune, laquelle venant à leur manquer aussi, on peut dire que le combat finit plutôt à cause de l'obscurité dé la nuit, que par la lassitude 'ou la foiblesse des combattans. Le prince d'Orange, pendant toute cette action, donna tous les ordres nécessaires avec une prudence admirable. Il ne négligea aucun avantage dont il pût profiter, et chargea plusieurs fois les ennemis à la tête de ses escadrons avec beaucoup de bravoure -, il fit ferme aussi bien contre ses gens rompus qui se renversoient sur lui, que contre ses ennemis qui poursuivoient leur victoire avec beauboup de vigueur, et demeura engagé pendant plus de six heures dans le plus chaud du cbmbat, jusqu'à ce qu'il fut emporté par les fuyards -, il les rallia plusieurs fois, et les ramena à la charge ; enfin, il s'exposa à plus de dangers que le moindre soldat : de sorte que le vieux comte de Souches, dans la lettre qu'il écrivoit aux Etats sur ce sujet, dit que pendant tout le combat le prince avoit témoigné la conduite d'un vieux général expérimenté, et la valeur d'un César. Ses alliés et ses amis ne furent pas les seuls à lui donner la gloire qu'il méritoit^ ses ennemis en convinrent avec eux. Mais le plus glorieux témoignage qu'il eut fut celui du prince de Condé : il dit, en parlant du prince d'Orange, qu'il avoit agi en tout en vieux <îapitaine, excepté en s'exposant à trop de dangers, en quoi il «ivoit agi en jeune homme. Cependant ce vieux général étoit tombé dans cette faute lui-même, et fl s'étoit exposé dans cette journée autant que le plus jeune

tcavàlier de son artwée, lorsqu'il vit que la bataille ëtoit si sanglante , le succès si incertain , et qu'il s'agissôît de tout perdre ou de tout gagner. On convient que les Hollatidais hé seroient jamais retournes à la charge après leur première déroute , sans l'exemple de ïèur général , qu'ib eurent honte d'abandonner dans les grands périls où il s'etposa plusieurs fois. Le combat fat opiniâtre de part et d'autre, et les deux généraux s'engagèrent si avant dans le péril, qu'ils firent croire qu'ils àitttoient mieux mourir que de perdre la bataille.

Cofhrae les deux armées étoient assez égales en. nombre quand le combat commença , aussi comptat-on que le nombre des morts fut à peu près égal d'un côté et d'autre, et qujellèsy perdirent entre six à sept mille hommes chacune ^ mais que dû côté des Francis on y avoit perdu plus d'oflGkîiers et de gentilshommes qu'on n'aVôit perdu jusques alors, à proportion des soldats. La nuit ayant séparé les deux armées, les Français se Retirèrent dans leur camp, et les alliés le lendemain matin se mirent en marche vers celui tju'ils âvoiènt marqué le jour du combat. Les alliés prétetidireht la victoire parce qu'ils étoient demeurés maîtres du champ de bataille ; et les t'rançais se l'attribuèrént à cause d'un plus grand nombre de prisonniers et d'étendards (Qu'ils emmenèrent. Ainsi, sans décider qui eut l'honneur, on peut dire qu'ils perdirent beaucoup les uns et les autres.

Après que \éé deu^ armées se furent rafraîchies,

et qu'on eut i^épàré autant qu'on le put le dommage

qu'elles àvôient souffert dans cette rude rencontre ,

elles àe remirent en Campagne, et firent entendre

qu'elles en viendroient à un second combat avant de la finir. Le prince d'Orange fit tout ce qui lui fut possible pour cela; mais le prince de Condë choisit toujours des postes si avantageux, et se retrancha si bien , qu^il ne pouvoit pas être force sans un grand désavantage. IT se contenta d'observer les mouvemens des sdliës, de conserver les conquêtes des Français, et d'empêcher l'armëe alliée d'entrer en France. Ce dessein avoit été projeté par les confédérés, et on se promettoit qu'on l'exécuteroit cette campagne en Flandre et en Alsace. Ce coup fut manqué également d'un côté et d'autre, si ce n'est à l'égard, de M. Starrenburg. Ce gentilhomme étant à table avec le prince au commencement de la campagne , et se plaignant que le vin n^étoit pas bon, le prince lui dit qu'il lui en feroit boire de bon en Champagne avant la fin de l'été. Lui, qui aimoit à boire, pria le prince de se souvenir de sa parole. Il arriva ensuite que ce gentilhomme fut pris à la bataille de Senef , et mené à Reims avec plusieurs autres officiers hollandais; et ayant trouvé le vin bon, il but à la santé du prince, et dit qu'il se fieroit en lui toute sa vie , puisqu'il lui avoit tenu la parole qu'il avoit donnée de lui faire boire de bon vin en Champagne.

Le prince d'Orange voyant qu'il n'y avoit point de moyen d'en venir à une action, mit le siège devant Oudenarde au mois de septembre ; et par là il parvint à son but, qui étoit d'attirer le prince de Condé hors de ses retranchemens. Il les quitta pour venir incessamment au secours de la place , et pour combattre les alliés avant qu'ils pussent donner quelque assaut à la ville. Dès que l'armée de France parut, le prince dX)-'

range fit assembler le conseil de guerre, et proposa de sbrtir des lignes, et d'aller attaquer les Français, sans leur donner le temps de se remettre des fatigues de leurs pénibles marches. Les Espagnols furent de son avis, mais le comte de Souches n'y vouhit jamais consentir; ce qui fit perdre cette occasion, et naître une si grande division entre les officiers généraux, que le lendemain les Allemands quittèrent la trathchée^ et s'allèrent poster à une lieue de là: ce qui donna aux Français la facilité de faire entrer dans la ville tout le secours qu'ils voulurent* Cette démarché des Allemands obligea le prince d'Orange à lever le* siège 5 et ensuite,* après plusieurs conférences avec les comtes de Monterey et de Souches , il résolut de laisser une partie des troupes hollandaises en Flandre, et d'aller avec le reste presser le siège de Grave.

Ce fut alors que commencèrent les divisions entre les principaux officiers de l'armée confédérée, dont les suites ont été si fatales pendant tout le cours de la guerre, et qui ont fait avorter tous leurs desseins, justifiant, contre toute apparence, la vérité du proverbe espagnol, qui dit que liga nunca coje grandes paxaros. Le même mot qui signifie glu signifiant aussi une ligue , le sens de ces paroles est que comme la glu ne prend jamais de grands oiseaux, de même une ligue ou alliance ne fait jamais de grandes conqaétes, et qu'elle est seulement bonne pour se garantir et pour se défendre. On tâcha cependant de remédier à ces premières divisions : à cet efiet l'Empereur rappela le comte de Souches, et l'Espagne le comte de Monterey, qu'on croyoit avoir agi de mauvais pied, et avoir rendu cette campagne infructueuse,

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OU tout au moins de n'avoir pas secondé comme ils auroient pu faire la vigueur que le prince d'Orange avoit témoignée pour la faire réussir tout autrement qu'elle n'avoit fait. Ce prince n'ayant pas pu exécutej le dessin qu il avoit en faveur des Espagnols, résolut de ne laisser pas passer la saison sans délivrer sa patrie 4e la dernière marque de la servitude sous laquelle jon avoit tâché de la réduire.

Grave ëtoit l'unique place que les FraAçais avoient dans les Sept-Provinces : ils en avoient fait un nm- ^asin pour y garder les dépouilles des autres villes, .qu'on n'avoit pas pu emporter quand ils les avoient abandonnées ^ de sorte qu'il y avoit trois cents pièces de canon , et une bonne garnison composée de Le^rs meilleures troupes. La place étoit d'ailleurs bien fortifiée ^ car outre ses anciennes fortifications , qui la faisaient passer pour ur\e des plus fortes villes de Hollande, les Français y avoient ajouté tout ce qu'on avoit pu faire pour la rendre bien forte. Les HoUandais l'avoient investie un mois avant que le prince y arrivât, et cependant il trouva le siège peu avancé : les soldats au contraire étoient si rebutés de la vigoureuse défense de la garnison , que sans la grande ardeur du prince, qui les menoit lui-même à Tassant, et qui les rassuroit par sa présence quand ils s'ébranloient, ils n'auroient jamais emporté cette place comme ils firent dans une saison si avancée. Le grand courage du prince ne peut jamais être assez loué ni asses blâmé, parce que, s'exposant au danger comme il faisoit, sa patrie et ses alliés seroient demeurés sans général s'il y avoit perdu la vie; et loué, parce que s'il ne se fût pas exposé ils n'auroient point eu d'armée. Enfin, par

DU CHEVALIER TEMPLE. [1674] 6gr

ses soms, par son courage, et par les méthodes ordinaires qui se pratiquent dans les siëges, il prit Grave sur la fin d'octobre , à la grande joie des Sept-Provinces , et revint à La Haye vers la mi-septembre , après avoir mis ses troupes en quartier d'hiver.

La plupart des officiers généraux revinrent à La Haye avec le prince d'Orange, et entre autres le vieux prince Maurice de Nassau , lequel ( à ce que le prince d'Orange me dit) avoit cherché avec tous les soins imaginables l'occasion de mourir dans le lit d'hon^ neur à la bataille de Senef , sans y avoir pu réussir ^ de quoi il avoit un extrême regret. Cette envie , qui seroit surprenante en un autre homme, ne me surprit point à l'égard de ce prince , qui étoit âgé de soixanteseize ans, et incommodé depuis long-temps de la goutte et de la pierre. Il me fit l'honneur de me venir voir à son retour à La Haye , et avant qu'il partît pourson gouvernement de Clèves. La dernière fois que je le vis , il me vint dans la pensée de lui faire une ques* tien un peu curieuse. J'avois toujours eu envie de savoir de sa propre bouche ce qu'il y avoit de vrai dans une histoire que j'avois ouï dire plusieurs fois aa sujet d'un perroquet qu'il avoit pendant qu'il-étoit dans son gouvernement du Brésil : comme je crus que Yraisemblablemfent je ne le verrois plus , je le priai de m'en éclaircir. On disoit que ce perroquet faisoit des questions et des réponses aussi justes qu'une créature raisonnable auroit pu faire ; de sorte que l'on croyoit dans la maison de ce prince que ce perroquet Aoit possédé. On ajoutoit qu'un de ses chapelains,, qui avoit vécu depuis ce temps-là en Hollande, avoit pris une si forte aversion pour les perroquets à cause

de <:elui-Jà, qu'il n'en pouvoit pas souffrir, disant qu'ils avoient le diable dans le corps. J'avois appris toutes ces circonstances, et plusieurs autres qu'on m'assuroit être véritaUes^ ce qui m'obligea de prier le prince Maurice de me dire ce qu'il y avoit de vrai. Il me répondit avec sa franchise ordinaire, etei^peu de mots, qu'il y avoit quelque chose de véritable-, msËs que la plus grande partie de ce qu'on m^avoit dit'étoit faux. Il me dit que lorsqu'il fut sur le point de partir du Brésil il avoit ouï parler dç ce perroquet, et que bien qu'il crût qu'il n'y avoit rien de vrai dans le récit qu'on lui en faisoit, il avoit eu la curiosité de l'epyoyer chercher ; qu'il étoit fort vieux et fort gros, et que lorsqu'il vint dans la salle où le prince étoit , avec plusieurs autres Hollandais auprès de lui, le perroquet dit d'abord qu'il les vit ;^« Quelle « compagnie d'hommes blancs est celle-rci ? » On lui demanda, en lui montrant le prince, qui il étoit. Il répondit que c'étoit quelque général. On le fit approcher, et Je prince lui demanda : « D'où venez-^ « vous ? » U répondit : « De Maranham. » Le prince : <( A qui êtes-vous ? » Le perroquet : <( A un Portu- « giaiis. » Le prince : « Que fais-tu là? » Le perro-. quet 2 « Je garde les poules. » Le prince se mit à rire, et dit : a Vous gardez les poules? » Le perroquet répondit : « Oui moi, et je sais bien faire chuc-chuc; » ce qu'on a accoutumé de faire quand on appelle lès poules, et ce que Je perroquet répéta plusieurs fois. Je rapporte les paroles de ce digne dialogue en français, comme le prince me les dit. le lui demandai encore en quelle langue parloit le perroquet : il ma répondit que c'étoit en brésilien. Je lui demandai s'il

DU GHEVAUER TEMPLE. [1674] 71

entendoit cette langue : il me répondit que non, mais qu'il avoit eu soin d'avoir deux interprètes, un Brésilien qui parloit hollandais, et l'autre Hollandais qui parloit brésilien; qu'il les avoit interrogés séparément , et qu'ils lui avoient rapporté tous, .deux les' mêmes paroles. Je n'ai pas voulu omettre cette histoire, parce qu'elle est extrêmement singulière, et quelle peut passer pour bonne-, car j'ose dire au moins que ce prince croyoit ce qu'il me disoit, ayant toujours passé pour un homme de bien et d'honneur. Je laisse aux naturalistes à raisonner là-dessus, et aux autres gens à croire ce qu'ils voudront : quoi qu'il en soit, je crois qu'il n'est pas hors de propos d'égayer an sujet aussi sérieux que celui-ci par quelques di- ^essions , soit qu'elles viennent au sujet ou qu'elles n'y viennent pas.

Avant d'entrer dans le détail des négociations qui se firent l'hiver suivant, je crois qu'il est nécessaire de rapporter en peu de mots ce qui se passa entre les autres armées qui agissoient pour et contre la France, puisque tout contribue aux différentes inclinations qui parurent ensuite à La Haye au sujet de la pai^. Ce fut le théâtre sur lequel se passèrent de grandes affaires, à cause de la médiatiçn de Sa Majesté , et du grand poids qu'avoient les Etats dans l'alliance ; mais plus encore à cause de la résidence du prince rf'Orange , qui en sembloit être Famé et le génie , et pour lequel tous les confédérés aussi bien que les Etats avoient une extrême déférence. Plusieurs de leurs ministres ne firent point difficulté de me dire que leurs maîtres ne seroieut jamais entrés dans les engagemens où ils étoient, s'ils n'avoient eu plus de confiance en

Uj^ustiçç et çn l'bonaeur cju prixxce qu'en, la conduite et aux forces des Etats-générau;x , particulièrement à regard des traites et des négociations étrangères.

Il ne se p?35?i rien d^ remarquable çn Rous^illon cîntre les arjnées. Les deux couronnes ;i'avoiQi>t d'autre but, d,e ce côté-là, que de secourir ou de réduire Messine, qui s'étoh ouvertement révoltée contre l'Espagne, et ayoit demandé la pi:otection de France : ce. qui n'étpJLt pa3 difficile dajis cette conjoncture, puisque par ce seul endroit on pouvoit non^seulement faire une grande diversion des armes d'Espagne , mais encore ouvrir un chemin aux Français pour conquérir la Sicile, et pour renouveler Ipurs prétentioqs sur le rpyauwe de Naple^, qui avpit été pendant ^i longte^ips le théâtre des guerres entre les maisons de France et d'Arragon.

Pu côté d' Allem3(gne , l'élpcteur palatin, q^ux de ûîfiyeace et, de Trèvies s'étoieut ligués aveq l'Empereur 0 pour la défense des libertés germaniques contre tous les étrangers. La France fut si outrée contre, l'électeur pa^latin à causç de, cette alliance, que M. de Turenue entra dans sqn pays Avec une s^rmée, et y fit dei si cruels ravages, et si contraires à 1^ coutume de. ce général, que Télecteur lui, envoya faire, un appel. M. de Turenne répondit qu'il ne le pouvoit pa^ accepter sans la permission de son . maître ^maisi qu'il étpit prêt de vider ce différend avec lui à la tête d§ son armée ^ qpqtre celle que lui ou ses. nouveaux allié;».ppurroiçnt assembler (2),

(l) Lëopold I. — (a) Presque tons les Me'nioires du temps donnent pour certain que rékctear Charles-Louis fit appeler Turenne en duel. Ce fait a été reroque' CQ doigte par Colioi, historiographe de Pélectorat.

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Ce prince, dësolë de Toir ruiner sou pays sans le pouvoir empêcher, fut le principal motif iqui porta les princes d'Allemagne à unir leurs forces, la campagne suivante) contre k France. Le duc de Lunebourg fut le premier, et rélecteur dje Brandebourg le second, qui s'engagèrent disins la cause commune, c'est-à-diré dans ladéfensederEmpireiOnporta Strasbourg à renoncer àla neutralité dontelle avoit joui depuis le commencement delà guerre, et à se- déclarer pour l'Empire. Le nouvel évéque de Munster prit les mêmes mesures, et tous ensemble firent une armée considérable qui se mit en csunpagne de l'autre côté du Rhin vers la fin d'août, ou au commencement de septembre. Le vieux duc de Lorraine les joignit avec ses troupes. Le duc de Lunebourg étoit en personne dans l'armée, et l'électeur psdatin en avoit le commandement. Tous les généraux furent partagés en deux sentimens : un parti vouloit que l'on entrât incessamment en action, et l'autre qu'on attendît l'arrivée de l'électeur de Brandebourg, qui étoit; en marche avec une armée considérable, et qui joignait les confédérés en octobre. Cela fit concevoir de grandes espérances, et le dessein d'entrer en Lorraine ou en Boui^ogne, ou bien de prendre Briisach, ou tout au moins Saverne et Haguenau, et de s'assurer par là des quartiers d'hiver en Alsace. M. de Turcnne se mit sur la défensive avec sa petite armée ^ qui d'ailleurs étoit fort maltraitée par les ma^ ladies qui y régnoient. La France se trouva pour lors dsuisùne si grande disette de troupes, et dans une si grande crainte que les alliés ne fissent une irruption dans son pays par la Flandre ou par l'Alsace , qu'on y fit assembler le ban et l'arrière-ban ; ce qui ne s'é~

tpU pas pratiqué depuis long^temps. Cependant M. de Tuienne ayant été renforcé de quelques nouvelles levées, et d'un détachement de l'armée de Flandre après la bataille de Senef, fit si bien, par cette admirable conduite dans la guerre que personne de son siècle ne lui pouvoit disputer, et qu'il possédoit au souverain degré , et par une vigilance extraordinaire, qu'il fit avorter les desseins qu'avoient les confédérés d'en venir à une bataille rangée, quoiqu'il fût contraint d'en venir à quelques rudes rencontres : de sorte que la campagne finit sans succès, et les alliés furent obligés de renoncer à leur dernière prétention, savoir aux quartiers d'hiver dans l'Alsace et dans les autres pays du même côté du Rhin ^ ce qui auroit été d'une grande conséquence.

La plus considérable perte qui arriva sur le Rhin fut la mort du jeune prince de Brandebourg, qui mourut sur la fin de la campagne à Strasbourg, d'une fièvre si violente et si précipitée que cela donna lieu aux soupçons et aux discours dont la mort des jeunes princes qui promettent beaucoup est ordinairement suivie. L'intime amitié qui étoit entre ce jeune prince et le prince d'Orange donna encore plus de force à ces soupçons. Us étoient cousins germains, et engagés dans une même quereUe; mais la ressemblance d'humeur et les liens d'une amitié personnelle les unissoient encore plus étroitement que ceux de l'intérêt et du sang. Le prince d'Orange en fut fort touché ^ et je ne sache pas l'avoir jamais vu aussi sensiblement ému de pas un malheur qui lui soit arrivé, qu'il le fut de celui-ci.

De toutes les troupes de M. de Turenne, il ny en

eut point qui se signalassent si souvent et qui témoignassent tant de bravoure que les régimens anglais qui étoient encore au service de France. Les Allemands leur attribuèrent tous les succès de M. de Turenne, et lui-même leur en attribua une grande partie. Cependant on peut dire avec beaucoup de justice que la division qui se glissa entre les princes qui composoient Tarmëe confédérée en fut la principale cause , sanç prétendre par là faire tort au mérite personnel de M. de Turenne , qui , de l'aveu de tout je monde , surpassoit tous les plus grands capitaines de son siècle en conduite et en pi^udence , soit qu'il s'agit de ménager les troupes, de profiter des avantages dune campagne, ou d'empêcher ceux de ses ennemis (quoique le prince de Condé fût beaucoup au-dessus de lui dans un jour de bataille ) , soit pour l'ordre et la disposition d'une armée , soit pour pousser vigoureusement une attaque, ou pour prendre sur-le-dhamp des résolutions avantageuses, suivant l'occasion qui s'en présentoit.

La Suède et le Danemarck n'avoient pas encore pris parti , mais ils sembloient être sur le point de le prendre. Le roi de Suède s'étoit toujours porté pour médiateur, même depuis la rupture du traité de Cologne; et ses ambassadeurs à Vienne et à La Haye avoient fatigué pendant tout l'été ces deux cours de leurs longs et fréquens mémoires sur ce sujet. La France, d'un autre coté, ne cessoit par ses intrigues, et par des offres avantageuses à ce prince et à ses principaux ministres, de solliciter cette couronne à se déclarer pour elle; mais ce qui la détermina toutirfait fut vraisemblablement l'alliance que l'électeur

de Brakidebourg fit avec les autres confédérés contre la France, et Fexpédition qu'il fit ensuite sur le Rhin, qui laissa son pays ouvert à l'invasion de la Suède , et lui fournit un prétexte pour rompre lés traités , en ce que la Suède prétendoit que ce prince ne devoit pas sans son consentement déclarer la guerre à la France. L'électeur ne fut pas plus tôt parti avec la plus grande partie de ses forces, que les Suédois assemblèrent les leurs dans la Pôméranie -, et à mesure que ce prince avançoit contre la France suivant les résolutions prises avec ses alliés, la Suède, sans déclarer la guerre, agis^' soit selon celles qu'elle avoit prises avec cette couronne -, de sorte qu'avant la fin de l'année elle avoit fait entrer ses troupes dans le pays de Brandebourg. Elles ne firent pourtant aucune entreprise sur les villes ■ et elles déclarèrent qu'elles n'y vouloient vivre * qtl'en payant. Cette invasion mit fin à la médiation de cette couronna, et par là le roi d'Angleterre fut le seul qui en demeura chargé. D'ailleurs cela fit concevoir aux alliés l'espérance d'engager le Danemarck dans leur parti, quand il n'y auroit eu d'autre raison que leur ancienne maxime d'être toujours opposés à la Suède, à ses intérêts et à ses alliés.

Aussitôt que le prince fut arrivé à La Haye , je me rendis auprès de lui-, et après les complimens ordinaires je lui dis que le Roi m'avoit ordonné de l'assurer de son estime et de son affection, et de la résolution où: il étoit d'entretenir une boiine intelligence entre l'Angleterre et les Etats -, qu'il m'avoit ordonné^ aussi de lui communiquer le désir qu'il avoit de voir la paix rétablie dans la chrétienté , en quoi il avoit dessein d'agir entièrement de concert avec Son Al-

tesse ^ que Sa Majesté souhaitoit de savoir ses sentimens le plus clairement et le plus tôt qu'il seroit possible, soit par rapport à la paix, ou aux conditions sur lesquelles il faudroit insister à Tëgard de Son Altesse. Le prince me répondit avec des expressions pleines de respect et d'affection pour le Roi, »et d'envie de voir les deux nations étroitement unies; ce qui seul, à son sentiment, pouvoit assurer le Roi d'une par-, faite tranquillité. U dit, à l'égard de la paix, que quoiqu'il eut de grandes plaintes à faire contre la conduite des Allemands et des Espagnols depuis leur alliance, les Etais ne pouvoient cependant, ni en conscience ni en honneur, faire une paix particulière avec la France, quelque avantage qu'elle leur offrît-, qu'il n'étoitpas possible de faire une paix g^érale sans laisser la Flandre en état de se défendre elle-même d'une nouvelle invasion, contre laquelle il n'y avoit point de garantie qui pût l'assurer 5 qu'il n'y avoit point d'échange à proposer à l'Espagne pour la comté de Pourgogne ou pour le Cambrésis, non plus que pour quelque autre pays de Flandre, au-delà de ce qui avoit été cédé par le traité des Pyrénées, à moins que ce ne fut Aire et Saint- Omer ; que c'étoitlà son sentiment : mais que si le Roi lai VQulolt faire connoître les siens, et qu'il ne les trouvât pas contraires à la sûreté de son pays et à son honiieur, il tâcheroit de le3 faire réussir, comme il ayoit idéjà fait à l'égard de la médiation de Sa Majesté, qui venoit d'être acceptée à Madrid et à Vienne. Je répondis que le Roi ayant été l'auteur et le garant de la paix. d'Aix , et les Français n'ayant été chassés d'auçancJ des villes qui leur avoient été cédées par ce traité, Sa Majesté auroit mauvaise grâce de leur proposer

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quelque chose au-delà de ces conditions, à moins que ce ne fût sur quelque équivalent. Là-dessus le prince me répondit résolument qu'il valoit donc làieux con- ,tinuer la guerre, quelque longue qu'elle pût être, et à •quelque prix que ce fût ; que le Roi pouvoit fort bien, s'il vouloit, proposer à la France tout ce qu'il croiroit juste et équitable 5 et que la plus grande marque d'affection que Sa Majesté lui pouvoit donner seroit -de le tirer de cette guerre avec honneur : que s'il ne vouloit pas, il la falloit continuer jusqu'à ce qu'il arrivât quelque changement de fortune qui rendît la paix plus nécessaire à l'un ou à l'autre parti. Qu'il ne pouvoit pas dire comment cela arriveroit, qu'il laissoit cela à Dieu , mais qu'il croyoit qu'ils avoient aussi beau jeu que la France; qu'il étoit sûr que les Français auroient pu être entièrement défaits à Senef si le comte de Souches l'avoit voulu, et qu'ils l'auroient encore été à Oudenarde si on eût profité de l'occasion qu'on en avoit; qu'il étoit persuadé que l'Allemagne pouvoit fournir de meilleures troupes et c;n plus grand nombre que la France -, que les princes de l'Empire étoient presque tous unis pour sa défense, et qu'il espéroit que les conseils de l'Empereur ne seroient plus trahis à l'avenir comme ils avoient été par le passé-, que, quoi qu'il en arrivât, il feroit toujours en son particulier tout ce que son hoifneur et celui des Etats-généraux l'obligeoient de faire envers ses alliés.

Je m'imaginai, lorsque le prince parla des conseils de l'Empereur , qu'il faisoit réflexion sur l'affaire du prince Lobkowitz, dont la disgrâce fit tant de bruit environ ce temps-là, et qui nous apprit des particu-

laritës si extraordinaires des intrigues des Français dans ]a cour de Vienne, qu'elles étoient presque incroyables. Comme je n'en savois rien de certain, je ne voulus pas en parler" au prince 5 et je n'en rapporterai rien ici , parce qu'elles n'ont aucune liaison avec ce sujet.

J'entrai en matière suf un autre article avec le prince : ce fut à l'égard de plusieurs mëconteiis en Angleterre au sujet du ministère de la cabale, et de la guerre contre les Etats. On les avoit soupçonnes d'avoir comploté avec la Hollande d'exciter tout au moins des séditions dans le royaume, et peut-être même un soulèvement, si la guerre avoit continué et que la flotte hollandaise eût paru sur nos côtes, qui vraisemblablement auroient été exposées à une descente, à cause que le Roi, faute d'argent, n'étoit pas en état de mettre une flotte en mer pour les défendre. On soupçonnoit entre autres que milord Shaftsbury s'étoit engagé depuis peu dans ce parti. Cependant ce seigneur avoit si fort donné dans les conseils de la cabale, que, dans un discours qu'il fit au parlement, il appliqua le delenda Carthago à l'intérêt que nous avions de détruire la Hollande «, mais quand il vit que le parlement et la nation murmuroient contre cette guerre , et qu'il étoit impossible au Roi de la continuer contre leur volonté , il changea entièrement de mesures, et prit parti avec le peuple et le parlement contre la cour et la cabale, et se mit à crier contre leurs desseins et leur conduite , quoiqu'il lui en coutâtM charge de chancelier 5 ce qui lit croire qu'il complotoit avec la Hollande d'exciter quelque soulèvement ici. Je dis au prince que le Roi soupçonnoit plu-

8o [^^74] MÉMOIRES

sieurs de ses sujets , sans lui en nommer pourtant aucun^ et que Son Altesse rendroit un signale seryice à Sa Majesté en lui découvrant qui ils éloient. Le prince fut surpris, et me répondit qu'il étoit assuré que le Roi ne voudroit pas le presser sur une chose si malhonnête que de trahir des gens qui se déciaroient ses amis. J'informai Sa Majesté de tout ce qui s'étoit passé entre le prince et moi : on jugea en cour que la réponse du prince t^moignoit un peu de froideur à l'égard de Sa Majesté, et peu d'inclination à la paix^ c'est pourquoi je n'eus, point de nqiiveaux ordres sur ce sujet que huit ou dix jours après. J'ap^ cris qtle*milord Arlington et milord Ossory aToiént résolu de venir faire un tour en Hollande avec M. d'O- ^ick et ses deux soeurs , pour rendre visite à leurs amis à La Haye ; et environ Je mois de décembre ils arrivèrent dans des yachts du Roi, mais sans au^ cun caractère , et sans qu^ils parussent avoir aucune affaire.

Milord Arlington m'apporta une lettre écrite de la propre main du Roi , par laquelle il me marquoit qu'il l'avoit envoyé pour régler quelques points entre le prince et lui , dont on ne devoit pas demeurer {dus longtemps en doute ^ et me recommandoit de l'assister en tout ce que je pourrois , m'assurant au reste de sa confiance et de son afiection^ Ce seijgneur porta des lettres de créance les plus^amplesque le Roi lespouvoit donner à l'égard du prince, qui me fit part dé tout ce qui se passa entre eux avec autant de franchise et de familiarité que l'autre me témoigna de froideur tet de réserve en m'en disant quelque chose. Le prince me donna par là le moyen de découvrir le mystère de ce

DU CHEVAUKR TEMPLE. [1674] Br

voyage («e que je. n'aurois jamais feit autrement) et tout le secret de l'affaire, dont on avoit cache la plus grande partie au grand trésorier même, quoique le Roi témoignât en ce temps-là autant de confiance en lui qu'il en avoit jamais témoigné à aucun de ses ministres.

Milord Arlington s'étant déclaré le chef des mesures que le Roi avoit prises pendant le ministère de la cabale, dans Talliance qu'il avoit faite avec la France contre la Hollande /s'aperçut que son crédit étoit diminué à^ause du mauvais succès de cette affaire , et que celui du comte de Demby augmentoit de jour en jour. Ce dernier avoit succédé au lord Clifford dans la charge de grand tr^orier, laquelle avoit tou-^ jours été l'objet de l'ambition de milord Arlington, qui en coaçut une si grande haine contre milord Demby, que leurs amis ne purent jamais l'éteindre : il étoit ^'ailleurs fort mal dans l'esprit de la nation, à cause de la part qu'il avoit eue dans la rupture de k triple alliance, et dans la ligue qu'on avoit £aite ensuite avec la France pour ruiner la HoHânde, et pour un autre dessein, à ce qu'on croit, encore plus odieux aux Anglais. Cependant lorsque le parlement eut commencé à &irç éclater son chagrin contre la cabale, et à rompre les mesures qu'elle avoit prises, milord Arlington imita le lord Shaftsbury , et se joignit au duc d'Ormond et au secrétaire d'Etat Coventry pour persuader au Roi d'éloigner le duc d'Yorck de la cour et des affaires publiques , comme étant le seul moyen d'apaiser les mécontentemens du parle-nent au sujet des soupçons que la conduite de la cour vfÇfiX. fait naître. Ce conseil avoit furieusement irrité T. 64. 6

8a [^674^1 tfiix€NnuB5

le duc dTorck contré milbrd AriingtOB ; de siOriç que ce seig[neur se voyant mal avec Son Altesse Roj^e et avec le parlement^ et d*un antre côté s'apercevànt que son crédit auprès du Roi diminuoit t^nis les jours, il crut que le seul moyen de se remettre sur pied étoit de se rendre Tinstrument de quelques mesures 'se-^ crêtes en tte le Roi et lé prince d^Orange. H fit d'abord goûter au Roi la nécessité et Tavantage d'une telle négociation , et le persuada ensuite qu'il falloit lui eh donner la commission, à cause du grand cré^ dit qu'il auréit en Hollande par le moyen des parens et des amis de sa femme, et parce qu'ayant été du se^ ^ret du Rôi pendant si lon^*-temps, il pourroit beau^ coup mieux qu'un autre donner de bonnes couleurs k ce qui pâroitrôit désagréable au prince dans la con^ duite que la cour avoit tenue. Quoique miloid Atlington eut toujours fait profession d'être de mes amis, il représenta pourtant au Roi que vraisembla^ blement le prince ne pouvoit pas avoir en moi la confiance nécessaire, à cause de l'intime amitié qu'il y avoit eu entre M. de Witt et moi dans mon ambassade précédente. Il allégua la difficulté que le prince avoit &ite de me voir pendant la campagne comme une preuve de sa répugnance, ou tout au moins d'indifférence pour moi. Il résolut de mener avec lui toutes les personnes qui pourroient faire réussir son des-*^ sein-, de sorte que non-^seulement madame la comtesse Arlington passa avec son mari en HoUainde, mais encore mademoiselle Beverwert sa sœur, qui avoit dans son humeur et dans sa conversation qoelque chose de fort agréable au prince. U n'oublia pas non plus le chevalier Gabriel Sylvius, qui se croyoît

DU«GHEYÀia£|l TEBCPLS4 [1674] Çâ

en grand crédit m c^tte coût, et particulièren^ent auprès de M. de Benthin , à cause du long séjour qu'U avoit fait en Hollande, Il n'y eut pas jusqu'au doc-r teur Durel qu'on crût propre à gagner M. Deama^ rets , ministre français , qui passoit pour avoir quelque crédit auprès du prbice. Pour milord Ossory, on ^a-^ Toit qu'il avolt grande part dans Testime et dans l'af^ féction du prince , soit k cause de son mariage dans la famille des Beyerwert, soit à cause de U Valeur qu'il avoit témoignée dans toutes les occasions où il s'étoit trouvé; qualité que le prince ai moit, quoiqu'elle fât employée contre lui.

On avoit fait accroire à milord Demi^ qu'une )et^ tré écrite par le prince à M. d'Odick, un des ambas* sadeurs de Hollande à Londres, étoit le sujet de ce voyage, comme si le prince eût demandé quelque personne en qui il pût avoir la- dernière confiance ; mais Son Altesse m'assura qu'il n'y avoit rien eu de semblable, et que M. de Ruvigny, le ministre de France en Angleterre , avoit eu plus de part que lui dans ce voyage , et peut^tre que qui que ce fût ; et que tous les efforts qu'on avoit faits pour la paix ve*noient de ce côtié-là.

Quoi qu'il en soit, milord Arlington arriva .i^ I^a Haye avec toute cette compagnie ; et à notre première entrevue jil me dit qu'il étpit venu pour ajuster " quelques différends entre le Roi et le prince, et pour établir entre eux une parfaite union et une bonm^ mtelligence à l'avenir -, que pour y réussir il faUoit aller au fond du mal, et rappeler bien des x^faoses passées (cef qui étoit une commission bien désagr^^ ble , et que je. n'aurois pas pu faire , parce que je n'a-

84 ri674J MÉMOIRES

vois eu aucune part dan» les affaires d'Etat dans 4e temps dont le prince se plaignoit ^ que Sa Majesté Tavoit choisi pour cet emploi, parce qu'il pouvoit mieux que personne justifier Tintention que le Roi avoit toujours eue pour Son Altesse pendant toute cette affaire -, qu'à l'égard de la p^ix, bien que le Roi la souhaitât, il ne vouloit pourtant point s'en mêler, à moins que le prince n'en fît quelque ouverture de lui-même, et qu'il tâcheroit seulement de lui donner toutes les lumières qu'il pourroit pour lui faire connoître l'état des affaires en général, et ce que Son Altesse devoit attendre de ses alliés aussi bien que de la France ; que si le prince ne faisoit aucune avance , il ne pousseroit pas plus loin , mais qu'il me laisseroit cette affaire à ménager suivant les ordres que je recevrois ; qu'il savoit fort bien que la commission qu'il ayoitne pouvoit être que désagréable, pour ne pas dire injurieuse, à un autre ambassadeur, et qu'aussi il ne s'en seroit jamais chargé si tout autre que moi eût été ici ; mais que le Roi , aussi bien que lui , comptoient si fort sur l'amitié qui étoit entre nous , qu'ils s'étoient persuadés que je n'en serois pas chagrin , et qu'au contraire je lui donnerois toute l'assistance dont il auroit besoin. Il ajouta qu'après qu'il auroit vidé la querelle du Roi avec le prince il en avoit une. encore à terminer qui le regardoit en son particulier, et qu'il ôroymt n'avoir pas mérité le froid que Son Altesse lui avoit depuis peu témoigné-, qu'après cela il ^'a voit rien plus à faire en Hollande qu'à voir ses amis et à se divertir-, qu'il me prioit de l'introduire, lui et milord Ossory , suivant les manières ordinaires , auprès du prince^ mais qu'après la première fois ils ne 1q

verroient plus en cërëmonie, et qu'ainsi ils ne me donneroient plus cette peine.

Je répondis que j'ëtois fort aise 4^ \e voir dans ce pays, quelques affaires qu'il y eût ^ que je le serois encore davantage de voir finir celle du Roi, sans me mettre en peine qui en auroit ||l commission; mais que cependant je serois beaucoup plus satisfait que ce fût par son moyen 5 que je croyois que le plus grand service qu'on pût rendre au Roi et au prince éfeit de terminer les différends qui étoient entre eux ; . qu'à l'égard de ce qu'il disoit d'aller au fond ^e la plaie, et de combattre pour la justification de ce qui s'ëtoit passé, je n'avois rien à dire là-dessus, et que je laissois le tout à sa prudence-, que, de l'humeur dont je connoissois le prince, j'étois persuadé que tout se passeroit d'une manière fort honnête, et sans approfondir trop les matières, et qu'en mon particulier j'avois toujours été du sentiment que les plaintes et les reproches réussissoient bien en amour, mais fort mal entre des amis^ que j'enverrois demander une heune au prince, et que dès que je l'aurois introduit auprès de Son Altesse je l'y laisserois après les com-^ plimens ordinaires, sans me soucier d'avoir d'autre part dans cette affaire que celle qu'il trouveroit à propos de me donner; que quand il me feroit connoître qu'il auroit besoin de moi, je le servirois le mieux qu'il me seroit possible -, et qu'au reste je lui laisserois le champ libre, aussi bien qu'à milord Gssory,

en tout ce qui regarderoit cette négociation secrète ;

et qu'ils pouvoient, pendant leur séjour à La Haye ,

se servir de moi et de ma maison.

Milord ArHngton reçut fort bien ce que je lui dis,

e4 me dit qu'il ne falloit pas, après que je Taurois introduit auprès du prince , que je le laissasse ; mais ce fut d'une certaîiogs manière quie je vis bien que cela ne lui déplairoit pas , et qu'il seroit bien aise qu'on erût que personne que lui n'eût eu part dans le suc* ces dont il se flattoi|( : de sorte que le lendemain matin je les menai au prince, et après ayoir demeuré un quart-d'heure avec eux, je les laisssS ensemble. Son iStesse voulut m'arréter, mais milord Arlington ne dit mot , et moi je m*excusai sous prétexte de quelque affaire, pressante ; et depuis ce temps-là je ne les vis jamais ensemble qu'à dîner, ou bien en public.

Cependant je ne fus pas moins bien instruit de tout ce qui se passoit : milord Arlington m'en apprenoit touB Itô jours quelque chose , et le prince me faisoit part non-seulement du sujet de l'affaire, âiais encore de la manière dont on s'y prenoit *, ce qui ëtoit plus important que le sujet même , puisqu'il ne produisit aucun effet , au lieu que la manière en produisit beaucoup^ et qu'on y demeura long-temps. Milord Arlington m*entretint souvent de ses plaintes , et dH bon tour qu'il àvoit pris pour justifier la conduite du Roi dans la dernière guerre, aussi bien que pour justifier la sienne propre ^ mais qu'après tout il trouvoit le prince froid et chagrin, ou tout au moins fatigué, comme s'il eût souhaité la fin de cette n^ociation; que sur le discours qu'il lui avoit fait au sujet de l'état de la chrétienté par rapport à la guerre où il étoit engagé ^ le prince avoit seulement répondu que le Roi pouvilit l'en tirer avec honneur s'il vouloit, et procurer la paix et la sûreté de la chrétienté ; mais que si Sa Majesté ne le vouloit pas , il faUoit continuer la

DU CHEVALIER TEMPLE. [1674] 9j

gaeire , jnsqu^à ce qu'il arrivât quelque revers de fortune qui fît clianger de s^timent aux uns et aul autres; que cela pourroit arriver la campagne suivante; à moi|is que le Roi ne le prévint en portant la France à des conditions qu'il croiroit justes, et propi^s pour assurer la paix de la chrétienté.

Voilà la substance de ce que milord Ariington me dit au sujet des troi^ conférences qu'il avoit eues aVi^ le prince, après lesquelles il commença d'y avoir tant de fmideur entre eux , que ce seigneur me dit qu'^ avoit entièrement abandonné son entreprise , et qu^fl ne parleroit plus un seul mot d'affaires pendant qu'il seroit à La Haye -, qu'il tâcheroit de se divertir lé miéui qu'il lui seroit possible; qu'il verroit le prince ausê^i souvent qu'il lui en prendroit envie, à dîner ou en compagnie ; mais qu'il se le verroit plus en particu^ lier, à moins que le prince ne fen priât; et qu'il n'attendoit que les ordres du Roi pour s'en retourner. De tout son discours , je m'aperçus aisément qu'il étoit fort mal satisfait, et qu'il avoit eu un trè^mé^ chai^t succès dans ses entreprises. >

Le prince, d'un autre côté, me fit part de l'orgueil et de l^insolence avec laquelle milord Arlington avoit agi avec lui , sur le sujet des plaintes du Roi et sur les siennes propres; que ce n'étolt pas seulement dans ses discours qu'il avoit prétendu le traiter en eiifaiit et lui faire croire ce qu'il vouloit, mais que, dans la manière dont il s'étoit comporté pendant tomfe^^ètte affaire, il sembloit qu'il se croyoit prince d'Orange, et qu'A le prenoit pour le lord Arlington; que tout ce qu'il avoit dit étoit si artificieux , et qu'il avont donné de si fausses couleurs à des choses connues de

ft8 [1^7 4} MEMOIRES

Wut le monde, qu'il lui avoit été impossible, étant franc de son naturel, de le supporter*, et en un mot qu'il n'avoit jamais été si ]as d'aucune conversation en sa vie. Je jugeai de tout ce discours que le prince étoit ^ché coatre milord Arlington, et peu content de rintention que le Roi avoit eue dans ce message, quoiqu'il me dit qu'il étoit assuré que Sa Majesté ne pouvoit pas avoir eu intention qu'il fût traité de la manière dont il Tavoit été si elle s'étoit souvenue qu'il étoit son neveu , quand elle n'auroit voulu considérer autre chose. / .

Après ces premières conversations, milord Arlington demeura encore près de six semaines en Hollande, attendant ses ordres, ou bien retenu par le vent. Il dîna plusievirs* fois avec le prince, et fort souvent chez le comte de Waldeck, «hez M. d'Odick et chez moi, faisant toujours la meilleure mine qu'il pouvoit, et affectant extérieurement l'air d'im homme qui n'avoit aucune affaire en tête ni aucun dessein dans son voyage, quoiqu'en même temps il eût un violent chagrin dans le cœur d'être .retenu si long-temps en Hollande^ et d'être obligé de s'en retourner sans avoir £aiit aucun progrès dans ses entreprises. La suite fit voir que son chagrin étoit assez bien fondé.

J'appris du Pensionnaire et du comte de Waldeck que le but de milord Arlington étoit de persuader au prince de faire la paix avec la France 5 de tâcher de découvrir qui étoient les personnes qui avoient proposé au prince ou aux Etats d'exciter des troubles en Angleterre pendant la dernière guerre^ de lui faire prendiTc de >ecrètes mesures avec le Roi pour l'engager à assister Sa Majesté contre les rebelles de son

royaume et contre ses autres ennemis; et enfin de lui faire concevoir le dessein ou Tespërance de se marier avec la fille aînée du duc d'Yorck. Mais j'appris en même temps que le prince avoit répondu qu'il ne vouloit point s'engager dans la première proposition ; quil avoit rejeté ouvertement la seconde^ qu'il avoit traité la troisième d'injurieuse au Roi; et qu i l'égard de la quatrième , dont milord Ossory avoit fait l'ouverture, il avoit donné pour toute réponse que sa fortune ne lui permettoit pas de songer à se marier.

C'est ainsi que finit ce mystérieux voyage, que j'ai voulu développer, parce que peut-être autre que moi ne l'auroit pu faire ; ce qui aussi m'auroit été impossible sans les lumières que j'ai eues de divers endroits. Ce voyage , à la vérité , ne produisit aucun fruit pour lors-, mais on y jeta de certaines semences qui ont produit quelques grands événemens dans la suite.

Milord Arliugton fut reçu à son retour fort froidement du Roi, et fort mal du duc d'Yorck, qui fut fâché contre lui à cause de ce qu'on avoît parlé de la princesse Marie, quoique ce fût milord Ossory qui en eût fait la proposition : si c'étoit par l'ordre du Roi ou non, c'est ce qu'on ne sait point encore. Jamais dessein de courtisan n'a si mal réussi, et n'a eu un effet plus contraire aux fins avantageuses que l'auteur s'en proposoit : au lieu d'avancer la paix, il en fit perdre entièrement l'espérance -, au lieu d'établir une bonne intelligence et une grande confiance entre le Roi et le prince, il ne fit qu'augmenter la froideur qu'il y avoit entre eux; au lieu de s'acquérir la confiance et l'amitié du prince, il s'attira une javersion qui dura toujours ; au lieu de regagner le crédit qu'il

avoit eu en cour, et que le lord Demby lui avoit en*levë , il perdit entièrement celui qu'il avoit encore auprès du Roi , qui depuis ce temps-là n'eut aucune confiance particulière en lui ^ et il eut le chagrin de voir que celui de son rival avoit plus augmente pendant les six semaines de son absence , qu'il n'avoit fait pendant plusieurs mois auparavant.

Je ne sais pas le besoin que la France avoit de la paix, mais je sais bien qu'elle en avoit un extrême désir ^ et qu'elle tenta cet hiver-là ^ pour la faire rëus^sir, tous les moyens imaginables, excepte ceux qui auroient trop découvert sa nécessité. J'ai toujours «cru que les Français appréhendoient le dessein ^ur lequel les confédérés comptoient peut-être avec un peu trop d'assurance. Us se persuadoient que s'ils pouvoient gagner une bataille ils entreroi^nt infailliblement en France , et que s'ils y étoient une fois les mécontent temens du peuple ne manqueroient jamais d'éclater contre le gouvernement, et donneroient jour aux ra^ vages et aux succès qu'ils se promettoient, ou tout au moins à une paix qui mettroit les voisins de cette couronne en sûreté et en repos; On commença à parler, dans la chaleur de la guerre , du mariage du roi d'Espagne avec la fille aînée de Monsieur ^ et le comte d'Oxenstiem , ambassadeur de Suède à la cour de Vienne , proposa une suspension d'armes , et qu'on envoyât incessamment des plénipotentiaires pour traiter de la paix , offrant que si on acceptoit cette proposition Taffiiire du pripce Guillaume de Furstenberg seroit renvoyée jusqu'à la fin du traité, et qu'on accorderoit des passe -ports aux ministres du duc de Lortaine *, sur quoi on avoit fait beaucQvip de difficul-

DU GHBVÂLIER TEMPLE. [1674] 91

tes auparavant. D^un autre côte , il n y eut point d'intrigue dont on ne se servit pour détacher de Talliance ]es princes de Brandebourg et de Lunebourg-, et le maréchal d'Estrades entretint correspondance avec un h^mme qui avoit été pensionnaire de Maastricht, qui fiiisoit voir toutes ses lettres au pensionnaire Fagel. Elles tendoient à porter les Etats à faire une pait particulièi^e avec la France , à rompre leur alliance avec là maison d'Autriche , et à renouveler celle qùHls avoient tué si long-temps avec la France •, et pour les y porter on ofiVoit tout ce que les Etats poudroient souhaiter d'aiVàntâgeux pour leur commerce, et tout ce que le prinfcè dX)range pouvoit désirer pour sa personne. Mais le prince fut inébranlable sur Tarticle qui regardoit ses alliés : il ne put jamais se résoudre à les abandonner, bien qu'il prévît qu'il auroit bien du chagrin à essuyer de leur part la campagne suivante , et plus encore peut-être de la part du peuple , qui étoit las de la guerre à cause des grandes taxes qu'il payoit, de la décadence de leur négoce , et des appréhensions où il étoit que, si la guerre continuoit plus long-temps, les Anglais n'attirassent tout le commerce chez eux , et qu'ainsi ils ûe pussent jamais le recouvrer. Ces considérations obligèrent le prince à faire un effort pour faire une paix honorable avant que l'hiver fût fini, et qu'il fallût se préparer aux actions de la campagne suivante. Voici le plan qu'il se proposa : que le mariage proposé entre le roi d'Espagne et Mademoiselle seroit accompli ; que la France lui donneroit en dot ses conquêtes de Flandre, et que le Roi auroit deux cent mille livres sterKngs pour ses bons offices. Par ce moyen , la paix eût été faite à la sûreté de l'Espagne

Qà [^^74] MÉMOIRES

et de la Hollande , parce que par là les frontières de Flandre auroient été en état de défense -, et à l'honneur de la France, puisqu'elle n'auroit renoncé à ses conquêtes que pour la dot d'une fille de la maison roysJe. Le prince y auroit aussi trouvé son compte, puisque son honneur envers ses alliés eût été à couvert, et enfin Sa Majesté y auroit eu de l'honneur et du profit : ce qu'on ne croyoit une nouvelle désagréable à notre cour dans les circonstances où elle étoit.

Le prince et le Pensionnaire ayant digéré ces propositions du#mieux qu'il leur fut possible, me les communiquèrent, et me prièrent de les proposer au Roi comme le seul moyen pour faire cette paix tant désirée, et comme une chose qu'ils étoient assurés que le Roi pouvoit faire, et que la France ne pouvoit pas refuser s'il l'en pressoit. Le prince ajouta que ce ^eroit le plus grand plaisir que Sa Majesté lui pût faire, puisqu'il ne voyoit pas d'autre moyen de sortir de cette guerre avec honneur. Ils me prièrent d'en écrire seulement au Roi , et de n'en dire rien à personne jusqu'à ce que Sa Majesté m'eût fait réponse.

J'écrivis deux fois au Roi, mais les réponses me donnèrent peu d'espérance. On ne peut dire si les Français prirent le souhait du prince comme une preuve qu'il étoit las de la guerre , ou du moins que le peuple l'étoit; ou bien s'ils ne la voulurent pas finir sans rompre le nœud de cette alliance; ou plutôt, comme le prince le croyoit^ sans laisser la Flandre ouverte aune autre invasion quand ils se trouveroient en des conjonctures plus favorables à leurs desseins. D'autres crurent que la révolte de Mçssine leur avoit fait espérer de mettre l'Espagne hors d'état de leur

DU CHEVALIER TEMPLE. [1674] gi

nuire en attirant ses armes de ce c6të-là, et en les disposant ihgpaix par une plaie dans une partie si sensible , et qui se pôuvoit communiquer à tout le reste de l'Italie-, ou bien qu'ils avoient absolument engagé la Suède dans leurs intérêts , et qu'ils croy oient que les Suédois obligeroient non-seulement l'électeur de Brandebourg à quitter le Rhin avec ses troupes , mais que s'ils venoient à réussir ils alarmeroient tellement l'Empire de ce côté-là , que les Allemands seroient obligés de diviser leurs forces, et de n'en avoir qu'une partie sur le Rhin la campagne suivante. Quoi qu'il en soit, l'entreprise du prince manqua, et avec elle finirent toutes les espérances d'une paix prompte. Ainsi je demeurai seul à poursuivre froidement une médiation dans les formes ordinaires , pendant qu'on travaiUoit partout avec chaleur aux préparatifs de la campagne suivante.

[1675] Le prince partit au mois de février pour aller établir en Gueldrë les nouveaux magistrats, suivant sa charge de stathouder. Pendant qu'il y étoit, les députés de la province lui offrirent d'un consentement unanime la souveraineté de leur pays, avec l'ancien titre de duc de Gueldre , qu'ils prétendoient avoir été autrefois dans sa famille. Le prince leur dit qu'il ne pouvoit pas leur répondre positivement sur une affaire d'une si grande conséquence, qu'il n'eût premièrement consulté les autres provinces. Il écrivit immédiatement en Hollande, en Zélande et à Utrecht, pour leur communiquer cette offre, et pour leur demander leur avis. La Zélande répondit qu'elle n étoit pas d'avis que Son Altesse acceptât cette proposition , parce que cela pourroit doîinér de la jalousie aux au-

très provinces, et que d ailleurs cela étoH incompa** tible avec les lois de leur union, qui ne pe^mettoient pas qu une province disposât de sa ^souveraineté sans le consentement des autres. Utrecht fut d'aVis que le prince lacceptât; la Hollande fut loùg-temps à répondre, à cause du grand nombre de villes dont il falloit avoir les sentimens : de sorte qu avant que cela fut fait le prince répondit aux Etats d'Utrecht qu'il s'étoit excusé envers ceux de Gueldre , et qu'il n!avoit pas accepté leur offre.

Il ne s est peut-*étre rien passé dans tout ce temp&là qui ait tant tourmenté la cervelle des politiques que cette affaire. Quelques-uns l'attribuèrent à lambition du prince, et la regardèrent comme un présage du dessein qu'il méditoit jsur les autres provinces; d'autres en accusèrent quelques-uns de ses jeunes conseillers; d'autres prétendirent qu'il avoit seule^ ment dessein de sonder Thumeur des provinces , et qu il vouloit avoir la gloire de refuser cette souveraineté , après que toutes lui auroient conseillé de l'ac* cepter; ce qu'on ne doutoit point qu'elles ne fissent. Pour moi, je ne puis rien dire là-dessus de certain, n'ayant jamais vu le prince pendant qu il fut dans cette conjoncture, et n'ayant jamais parlé avec lui sur ce sujet avant ni après. Mais si l'ambition du prince avoit en vue la souveraineté des autres provinces aussi bien que de la Gueldre, c'étoit assurément un dessein fort différent de tout ce qu'il avoit témoigné pendant la guerre , et particulièrement lorsque la France la lui avoit offerte avec tous les avantages capables de l'y maintenir. D'ailleurs cela étoit encore fort opposé à ce qu'on lui avoit fait connoitre , et dont il étoit aussi

BU GHEVàUER TEMPtE. [1675] 96

fortement persuade que qui que ce soit, que si la Hollande dëpendoit d*un prince souverain , son corn** merce seroit infailliblement ruine dans peu de tpmps, 6t par conséquent les richesses et la grandeur de cet Etat , et qu'ainsi ce prince demeureroit sans pouvoir et sans considération daps le monde ^ au lieu que les princes d'Orange, par le poste qu'ils y occupoient depuis quatre générations, avoient eu autant de poids dans la guerre et dans les traités que la plupart des rois de la chrétienté. A l'égard des jeunes conseillers qu'on soupçonnoit d'avoir engagé le prince dans ce dessein, je n'en saurois parler avec plus de certitude que du dessein même ^ mais je suis sûr que s'il y en leu ils n'étoient pas tous jeunes, car personne ne doute que M. Fagél ne fût de ce sentiment; et M. Be- Teming, qui passoit pour un des hommes les plus îélés pour sa patrie , me dit qu'il avoit conseillé au prince d'accepter l'offre qu on lui faisoit; ce que je ne pense pas qu'il eût voulu faire s'il avoit prévu quelque danger pour son pays. Que le prince Ou ses amis eussent part dans la première ouverture qui en ftit faite , ou non , il est certain que l'intérêt des députés, des magistrats et des nobles de Gueldre y en eut beaucoup. Cette province est la première qui & engagea dans l'union, et a elle seule plus de noblesse que toutes les autres ensemble ; cependant à cause (le sa pauvreté, causée par un terroir infertile et par manque de commerce, elle est beaucoup moins considérable que plusieurs des autres provinces, et sa vois est presque engloutie par celle de la Hollande, qui par son négoce et par ses richesses a beaucoup de pouvoir sur les habitans de Gueldre. Les députés de

gli ['675] MÉMOIRES

cette province voyant qu'ils ëtotent encore beaucoup moins considérés qu'ils n'étoient avant la guerre, à cause que leur pays avoit été presque entièrement ruiné pendant les conquêtes de la France, crurent qu'il n'y avoit point d'autre moyen pour recouvrer leur autorité, suivant le rang^ qu'ils tenoient, que de se dépouiller de la souveraineté de leur province en faveur du prince d'Orange. D'ailleurs plusieurs des nobles ayant en vue des emplois dans la guerre pour eux ou pour leurs amis, crurent, en avançant cette proposition , faire leur cour au prince , de qui ces emplois dépendoient. Il est certain que ces considérar tions eurent grand' part dans celte résolution , mais je ne saurois dire si le prince la laissa tomber, ou bien si lui ou ses amis l'appuyèrent^ et ainsi je la laisse, et je la considère comme un champignon qui crut dans un moment, et qui dans un moment se sécha et disparut, sans laisser seulement la trace du lieu où il étoit.

Le prince revint à La Haye au mois de mars 1675, et je reçus en même temps une lettre écrite de la propre main du Roi, par laquelle iî m'apprenoit qu'il avoit été averti que le prince avoit résolu de passer en Angleterre dès que le parlement seroit assemblé, et m'ordonnoit de faire mes efforts pour l'empêcher, comme si effectivement Sa Majesté eût cru cet avis. Je me hasardai d'écrire au Roi qu'il n'y avoit rien de semblable, même avant que d'avoir vu le prince. Lorsque je le vis, je ne fis pas semblant d'avoir appris cela du Roi , mais je lui dis seulement que j'avois%ppris qu'on lui en avoit parlé. U me répondit qu'il n'en doutoit point , et que ce ne fut le lord Arlington ,

pif ce qull lui tvoit parië^plusieiirs fois d*uB sdiiibla-* iHfi T^kge qtiând la paix seroit faite ) mais qu'il se^ mt biea Qicïxé qae le Roi le crût, qui que ce fût qui le lui eut dit 5 qu'il étoit très4iumMe serviteur (ki Roi/ et que $H1 ne pouvoit pas le servir, au moins qu'il ne \và rehdroit aucun mauvais office ; que si le R(h ^toit préveàu autrement, il ne pouvoit qu'y faire 5 et cpie cependant il me prioit de l'assurer qu'il n'y avoit aucun fondement dans ce rapport. L'après-midi, le prince vint chez moi, et me dit avee b^ucoup de chaleur que depuis qii'il ne m'avoit vu il avoit reçu la plus imper^ tinenie lettre, de milord Arlingtop, qu'on pût jamais écrÎTO »ur un tel sujet; qu'il traitoit cet avis comme vrai, et que ce voyage étoit pour exciter de la division dans le parlement et des brouilleries dans le npyauim^ V ^^'^ ajoutoit qu'il n'y auroit jamais qu'une ïm^se amitié entre le Roi et lui^sî elle se faisoit à coups d^ bâton , ajoutant : a £t il y a des plaies chez « voua qui saigneront encore si on y m^çt ia main (O. i^ Le prince me dit qu'il savoit £ort bien ce que le lord Àrlington vouloit dire par cette expression, parce qu'il avoit dit à M. Read en Angleteire, lorsque ce gentilhomme y étoit dans le temps des premières propositions de paix , que le Roi pouvoit faire traiter le prince comme l'avoient été les de Witt, s'il s'en vôuloit donner la peine. Cette lettre , et les réflexions qu'il venoit de faire, le mirent dans une terrible colère contre milord Arlington : il traita son procédé d'insolent et de malicieux, et me dit qu'il lui écriroit de ia manière qu'il méritoit; mais que jamais il li'auroit rien k &im avoc lui ç que puisqu'il ne pou-

(0 Cette {^hfase en «n frttic4« 4aiia roKi^no].

voit pas se confier auxr miitistres du Roi, il'ëcriroit aa Roi méme^ et me pria de lui faire tenir ses lettres si sûrement, qu'elles, né tombassent en d'autres mains qu'en celles de Sa Majesté.

Le comte de Waldeck partit bientôt après pour Vienne, afin d'y concerter les opérations de la campagne suivante. Le comte de Montecucuîli fut nommé pour commander l'armée impériale à la place du duc de Boùrnonville , et le comte de Souches fut envoyé dans un gouvernement en Hongrie. Au mois de mars suivant, l'électeur de Brandebourg vint à Clèves, où le prince d'Orange. et le marquis de Grana, ministre de l'Empereur, se rendirent pour conférer ensemble. Le principal point qu'on y agita fut le moyen de défendre la Poméranie contre l'invasion de la Suède, qui commença pour lors à lever le masque en ravageant le pays, et en attaquant quelques places qui leur étoient nécessaires pour leurs quartiers ^ d'ailleurs l'argent que la France donnoit à cette cour avoit été compté si publiquement à Hambourg, que persopne ne doutoit plus que les Suédois n'en vinssent à une rupture ouverte. Sur quoi les Etats enyoyèreqt dire à M. Ebernstein, ambassadeur de Suède à La Haye^ qui faisoit toujours encore la figure de médiateur, qu'à l'avenir il n'eût à présenter aucun mémoire sur le sujet de la médiation, puisqu'ils ne les pour voient recevoir de la part d'un ministre d'un prince qui, ouvertement et sans cause, avoit attaqué un de leurs alliés.

Il arriva en même temps un ambassadeur de Pànemarck à La Haye, afin de voir quels avantages son maître pourroit recevoir dans la conjoncture présente,

I>U CHEVALIER TEMPLE. [lÔyS] 99

sïl refusoit d'entrer -ert alliance avec k France et la Suède. Toutes choses étant ainsi dans une extrême fermentation , il arriiîa un coup imprévu qui ôta le mouvement à toutes ces grandes affaires : ce fut la maladie du prince d'Orange, laquelle fit voir qu'il étoit Tame et le*ressort qui faisoit agir toutes les roues de cette grande machi|ie. Pendant que la maladie dura, tout demeura en suspens, et tous les partis engagés dans cette guerre ne sembloient avoir d'autre mouvemetit lii d'autre sentiment que ceux que la crainte ou l'espérance d'une si importante vie leur donnoient. On s'aperçut, après quatre ou cinq jours de fièvre violente, que c'étoit la petite vérole 5 ce qui^ redoubla les appréhensions de ses amis , parce ((u'elle avoit été extrêmement fatale à sa famille. Le peuple témoigna en cette occasion coihbien il s'intéressoit dans la santé du prince ; et les portes du palais ëtoient sans cesse occupées par une grande foule de gei;is qui venoient demander en quel état étoit Son Altesse. Il lui prit fantaisie pendant son mal de ne manger ni boire que ce qui venoit de chez moi; de quoi le peuple s'aperçut bientôt. Il y a peut-être peu de gens qui aient eu le bonheur d'être plus civilement traités et plus estimés que ma famille et moi Tavons été en Hollande : cependant plusieurs de nos amis hollandais nous dirent qu'ils craignoient que la populace n'abattît notre maison et ne nous déchirât en pièces , s'il arrivoit quelque funeste accident au prince, parce que tout le monde savoit que tout ce qu'il prenoit venoit de chez nous. Dieu merci il n'arriva rien de fâcheux, quoique au commencement de dangereux symptômes fissent tout craindre. On at^

lOO ['^7 5] MÉMOIRES

iribua sa convalescence à la grande égalité de son tempérament, et à une grande fernieté d'ame qui empêcha lea troubles de son imagination, qui sont ordinairement d'une si dangereuse conséquence dans cette maladie. Enfin elle passa, et dans vingt jours le prince fut en état de sortir et de travailler avec ap^ fdication aux affaires, et particulièrement aux préparatifs de la campagne, qui étoient la principale^

Je ne saurois m'empécber de donner ici à M. de Benting les louanges qu'il mérite , et de dire que je n'ai jamais vu un si bon domestique que lui. Il ne quitta ni nuit ni jour son maître pendant toute sa maladie ; et ce fut lui qui lui donna tout ce qu'il prit , et qui le remua dans son lit toutes les fois qu'il lé fallut. Lé prince m'a dit depuis qu'il ne savoit pas s'il avoit dormi, mais qu'3 étoit bien assuré que pendant seize jours et seize nuits il n'appela jamais personne, que M. de Benting ne répondit comme étant éveillé. Dès que le prince fut assez bien pour avoir la tête peignée, M. de Benting lui demanda permission, après que cela fut fait , de s'en aller chez lui , parce qu'il ne pouvoit plus se soutenir. U se retira, et tomba dans la même maladie immédiatement après. Il fut à l'extré^ tnité ; mais il eut le bonheur d'en échapper , et d'être remis assez à temps pour accompagner son maitre en campagne, où i^fut toujours près de sa personne.

Les Français commencèrent la campagne plus tard qu'ils n'avoient accoutumé de faire. Ils attendoient l'événement de la maladie du prince, ^i ikavoient été obligés de faire marcher des troupes en Guienne et «n Bretagne^ pour y apaiser des troubles qui s'y étoient ^evés aûvnjet des impôts ; nlaîs quaad ils virent que

DU CHEVALIER TEMPLE. [lÔyS] lOl

le prince étoif remis , et qu'ils eurent afiftiéë ce% dës« ordres, ils se préparèrent à une yigaui^euse campagne. Le' roi de France résolut d'attaquer la Flandre i la tête de ses meilleures forces ^ et cependant il ne voulut être que volontaire dans Tarmée , et en déclara le prince àe Condé général. On ne sait s'il avoit dessein par là de reconnoltre publiquement ce gralld mérite, et de lui faire le plus d'honneur qu'il pour^ roit, ou d'empêcher que Monsieur ne fit difficulté d'agir sous les ordres de ce prince. M. de Turenne fut envoyé en Alsace pour amuser les Allemands, de crainte qu'ils ne fissent une trop grande diversion en Flandre; et on lui donna ordre d'agir de concert avec le comte Wrangel, général des forces suédoises* en Pomëranie , lequel faisoit espérer aux Français qu'il pénétreroit si avant dans l'Allemagne^ qu'il pourrait concerter ^es actions ou du moins ses mouvemens avec M. de Turenne: d'un autre côté,*les confédérés nç s'endormoient pas , et travailloient avec ardeur à se munir contre les desseins.de l^uts ennemis. 0^ gagna l'électeur -de Mayence, on le fit renoncer entièrement à la neutralité, et consentir de recevoir les troupes impériales dans ses villes,^ de même qu'avolt fait Strasbourg. On s'appliqua encore avec soin àchanger les dispositions de la cour de Bavière , et on espéra de réussir. Montecuculli se prépara à venir en Alsace av^ l'armée impériale et celle des cercles ^ et l'électeur de Brandebourg vint à La Haye après la ma^ ladie'du prince d'Orange. On y conclut une alliance avec le roi de Danemarck, et on renouvela les traités avec le duc de Lunebourg. Cela fait, l'électeur de Brandebourg s'en retourna pour défendre son pays

lOS [1675] MÉMOIRES

contré les hofl^ilitës de laSuède.Pendaittquecepnnce demeura à La Haye , nous nous fîmes faire des cornplimens dans la manière ordinaire, mais sans*yisite ou entrevue^ quoique Félecteur la souhaitât^ et qu'il la recherchât avec un empressement qui me surpriikoit. Il m'envoya premièrement son ministre à La Ha^e peur me la demander, et ensuite il pria le prince de trouver quelque expédient sur la difficulté des cérémonies , ou bien de proposer un tiers lieu : mais comme les ambassadeurs de France ont toujours refusé de rendre visite aux électeurs , à moins que ces princes ne leur donnassent la main dans leurs maisons (à quoi les électeurs n'ont jamais consenti), je répondis que je ne pourrois pas m'abaisser plus que les ambassadeurs de France en cela ni en autre chose; et que si je tne trou vois en tiers lieu, il sembletoit que j'approuvasse le refus des électeurs. Cela fit que je ne vis jamais ce prince; de quoi j'ai eu beaucoup de regret, à cause de plusieurs belles qualités que ce prince avoit, et qui me ddnnoient une grande estime pour sa personne.

Je continuai cependant toujours à poursuivre la médiation du Roi , quoiqu'elle fût pour lors assez inutile. Après que toutes les parties l'eurent acceptée, la première chose sur laquelle on délibéra fut sur le lieu où se pourroit faire le traité; difficulté que les Suédois n'avoient jamais pu surmonter pendlint tout le cours de leur médiation. La maison d'Autriche avoit propo^ pour le congrès quelques villes libres del'Empire, comme Francfort, Hambourg, Strasbourg, et quelques autres; mais la France avoit refusé d'entrer en traité dans aucune ville de l'Empire, à cause de

DU GHEVA.UER TEAirLB^ [^^7^] ^^^

iln&tilte qu*il$ avoient jreçue à Gologneen la personne du prince Guillaume de Furstenberg, qui y fut enlevé par ordre de TEmpereur , avec une grande somme «d'argent appartenant à la France^ et elje offrit en même temps d'enicer en traité à Breda, quoique cette place appartînt à une des parties engagées dans la guerre : ce que JesTrançais vouloiént faire passer pour une preuve de la forte incliuation qlie leur roi avoit pour la paix.

Les con£édérés , au contraire , ne vouloiént point ^tendre»parler de^ Bredaf , croyant que cette propo*sition étoit un artifice des Français, et qu'ils avoient deux choses eq vue , Tune de s'insinuer dans les bonnes grâces d^s Etats au préjudice des autres alliés, et l'autre, (qui étoil la plus importante): afin d'être. à pprtëe pour ménager une paix particulière avec la HoUande, et pour entretenir leurs correspondances avec plusieurs villes et diverses personnes, afin de tâcher de faire réussir ce traité, particulier sur les difficultés ^t les délais qui naîtroient sur le général. Les confédéréa avoient tant de jalousie à cet égard, que les députés des Etatspour les affaires étrangères, qui ménageoient toute cette affaire en premier ressort, crurent qu'il étoit nécessaire de paroi tre aussi opposés qu'aucun de leurs alliés à ce que le traité se fit dans aucune ville de la dépendance des Etats. Toutes les places d'Allemagne, de France et des Pays-Bas étant donc ainsi exclues, il restoit Londres à proposer', mais on ne pouvoit pas l'accepter à cause de son éloignement, et de la difficulté d'y entretenir correspondance par. lettres, à cause de l'inconstance des vents et de la mer. Après bien des difficultés, et

ie4 ['^7^J MÉMOHIfiS

des eoiifërences soir ce sttjettiiTec les 'àé^té^ fit h Pensionnaire, je Imir proposai detti pliK^es, dôâime les seules qui* me parussent saxis objectîoti. La pfe» mière fut Çlètes, i}u'oti né pouToit pas dire ville 6e rEppire , puisqu'elle appartenait à4*élôcteui^ de Btkû^ deboorg en qualité de duc de Clèves, et non pas en qualité de prince de TEmpire^ lWtre.éloit Nimègi»^ comme étant ]a*dernière ville de la dépendance des Etats, et sur la frontière d'Allemagne i toutes àévtt capables de recevoir le nombre des jg;e&s qui seroieut . nécessaires à la suite des ^làbassa^euts , eti4>on nir et de facile alfoi^d 9 placées entre rÉspagne ^ la Suède , la France et f Empire^ et assez prochies d'Angleterre, où étoit l\ime de tout ce trftité, Je cms que 1^ France app^ouverôit Clives à cause du ^isinage des Etats ^ et que les confédérés ne pourroient pas la reibseri puisqu'elle appartenoit à l'un d'éui^ \ et qu'eu é^n qu^U l'acceptassent , et que leà Français n'y voulussent pas consentir, les alliés ne poàrroicnt pas ensuite faire diffi<5uité d'accepter Nittiègue*, qui n'étoit que trois lieues plmi près de La Haye ou d'Amsterdam, où ils soupçonnoieût que la France avoit des intrigues ; et que ces vill^ en étôient séparées par plusieurs grandes rivières qui fèndoient le commerce entre ces trois places plus difficile et plus lent qu'il n'étoit à l'égard des autres villes de la dépendance des Etats. Une autre raison eiicoisé^^^ui m'obligea à nommer ces deut places fut, je Tavôue, que je n'en sâvois point d'autms qui ne fussent déjà exdues ; et sur cela les députés con* $entîrènt que je les ptoposasse au Roi, afin que Sa Majesté les proposât ensuite à toutes les parties , mjii^ fïue je côUmiençasse pav €lèves; ce que je fis,

DU CH£VAtISR TEMPLE. [1675] Io5

lia Fnuiioe refnki cette .ville, sons prétexte qu'elle ^toit en. quelque iiiatiiè]re dépendante de l'Empire; mais vraisemblablement ce fut plutôt par chagrin contre Télecteur de Brandebourg, contre lequel ils éti^nt pour lors plus irrités que contre aucun des autres confédérés. Glèves ayant été refusé, on pro* pc&a Nimègne : les Français Tacceptèrent les pre* miers , et ensmte les alliés, qui ne pouvoient pas bon** nétement le refuser, après avoir témoigné qu'ils se^ roient contens de Clèyes; et ainsi Nimègue fut choisi pour êtùpë le théâtre de cette négociation.

Miais en même temps que les Français acceptèrent le Iteu du traité, ils déclarèrent qu'ils n'y euverroient pourtant «point leurs ambassadeurs , jusqu'à ce que l'Empereur leur eût donné satisfaction sur deux points sur lesqxiek ils avoient insisté si long-temps , savoir la liberté du prince Guillaume de Fursteiiberg, et la restitution de l'argent qui leur avoit été saisi à Cologne. Les Français rfavoient pas été plus obstinés à demander raison sur ces deux articles , que la cour ie Vi^ne l'avoit été jusqu'ici à les refuser ; de sorte qu'on fit peu de progrès vers la paix, et on attendit que les succès de la campagne suivante terminassent le temp^} la manière et la condition du traité de

pfti?- Les Français commencèrent la campagne par le

siège de Limbourg : le roi de France y laissa une partie

de son armée, et il s'alla camper avec le reste dans un

poste fort avantageux, pour empêcher que le prince

d'Ofange, qui marchoit au secours de la place, ne^

tint à bout de son dessein. Mais elle ne fit aucune

Tfeisfence , et se rendit avant que le prince en ^ap-r

Io6 [l^7$} MEMOIRES

procbât^ car, outre quelques jouf s de retardement que lui causa sa maladie, il commença dès-lors à sentir le fardeau quil porta lui seul pendant tout le cours de la guerre, à cause de la lenteur de la cavalerie allemande et de la foiblesse 'des troupes espagnoles, qui étoient pourtant nécessaires pour rendre», son armëe'assez nombreuse pour s'opposer à celle de France, qui ëtoit composée de braves troupes aguerries , et commandées par un $i grand capitaine que Tétoit le prince de Condé.

Après la prise de Limbourg, les FranÇsds ni les confédérés ne firent aucune action ni entreprise considérable : ils n osèrent jamais, ni les uns ni les autres, assiéger aucune place de conséquence* U sembla aussi qu'ils n'eurent jamais sérieusement le dessein d'en venir à une bataille à moins d'avoir un visible avantage , à cause que la perte auroit eu de trop grandes conséquences. Les alliés craignoient que toute la Flandre ne fût perdue si les Français rempprtoieat l'avantage ^ et ceui[-ci craignoient que les confédérés n'entrassent eu France, s'ils remportoiênt une victoire tant soit peu considérable. D'ailleurs ils attendoient ce qui se passeroit sur le Rhin entre les Impériaux et les Français, et en Poméranie entre la Suède et le Brandebourg-, ce qui sembloit décider du destin de cette guerre sans qu'on en vînt à quelque nouvelle action en Flandre , les alliés n'espérant pas moins de leurs forces en Alsace , que les Français de celles des Suédois en Poméranie.

Le roi de France , lassé d une campagne ennuyeuse et .qui se passoit sans éclat, laissa l'armée vers la fin de juillet sous le commandement.du prince de Condé,

nu GH£VAU£R TEMPLE, [1676] 107

et s'en retourna à Versailles. Dans le même mois, le Roi voyant que les négociations de paix ëtoient assoupies pour quelque temps, m'ordonna de repasser en Angleterre, afin de lui fendre compte des observations que j'avois faites à Fëgard des conjonctures présentes, et recevoir de nouvelles instructions pour continuer, sa médiation.

Le parlement d'Angleterre étoit fort satisfait de la paix particulière que le Roi ayoit faite avec la Hollande , mais il ne Fétoit pas du dessein que Sa Majesté avoit d'en procurer une générale. Il croyoit que la puissance des Français étoit trop grande depuis leurs conquêtes en Flandre, et qu'ilsJaisoient paroître trop ouvertement l'ambition qu'ils avoient d'achever leur dessein d'une manière ou d'autre. Il soupçonnoit que la cour favorisoit trop la France, en sollicitant une paix qui romproit une si forte ligue contre cette couronne 5 il prenoit encore ombrage des conseils de ceux qui pendant la dernière cabale avoient fait une alliance entre la France et nous : et d'ailleurs, outre les notions communes du peuple qu'il faut tenir le pouvoir de nos voisins en équilibre, les desseins ambitieux de quelques particuliers inquiets et turbulens fomentèrent les mécontentemens de la nation contre le dessein qu'avoit le Roi de procurer une paix générale.

Le lord Shaftsbury, chagrin au dernier point d'avoir perdu la grande part qu'il avoit dans le ministère, et espérant de regagner ce qu'il avoit perdu, s'étoit rangé du parti du parlement et du peuple , et ne cesspil de censurer la cour, et de crier contre notre partialité powr la France , et particulièrement contre

io8 [<^7^] MEMOIRES

la conduite des ministres. D'un autre côte , le lord Arlington fut si outre de voir le crédit du lord Demby s'augmenter tous les jours par la ruine du sien , qu'il se mêla avec le parlement, et jeta tant de soupçons et d'ombrages dans la chambre des communes , que les plus considérables membres qui la composoient convinrent entre eux de ne consentir jamais qu'on donnât de l'argent au Roi pendant que le comte de Demby seroit grand trésorier* Sur cela ils commencèrent à poursuivre le duc de Lauderdale , qui étôit le seul de la cabale qui eût encore quelque crédit en cour, et pressèrent le Roi à rappeler les troupes an^ glaises <mi étoient au service de Èrance , bien qu'il y en eut un plus grand nombre en celui des Etats. Mais ce ne fut pas tout : la division se glissa dans les deux chambres au sujet de leurs privilèges, et leurs disputes s'échauSèrent si fort , que le Roi fut contraint de les proroger vers la fin du mois de juin.

Dès que je fus arrivé , le Roi me dit les raisons qui l'avoient obligé de me faire venir, et ajouta qu'il croyôit que la guerre qui ravageoit ses voisins étoit la cause ou le prétexte de la discorde et des troubles qui avoient depuis peu éclaté dans le parlement , et que tant qu'elle dureroit elle feroit toujours le mette effet*, que cela l'incommodoit beaucoup pour ses revenus, qui n'étoient pas considérables sans l'assistance du parlement', que les membres les plus échauffés des deux chambres vouloient l'engager dans, une guerre contre la France : . ce qu'il ne feroit pas par plusieurs raisons , dont la principale é#eit qu'il étoit assuré qu'ils ne laisseroient pas de l'abandonner, quoiqu'elle se fît par leur avis, et qu'ils se scrviroient dç

DU CHEVALIER TEMPtE. [1676] . lOp

cette occasion pour ruiner ses ministres , et pour le tenir lui-même dans leur dépendance beaucoup phis qu'il ne vouloit, et qu'aucun roi n'y deyoît être ; mais qu'outre cela il étoit persuadé qu'une impertinente querelle entre le grand trésorier et le grand chambellan lui avoit fait plus de préjudice dans le pariement que je ne pouvois m'imaginer, puisque le dernier ne se soucioît pas du tort qu'il pouvoit faire à ses affaires , pourvu qu'il ruinât le grand trésorier *, et que e'étoit dans cette pensée qu'il avoit persuadé plu-t sieurs membres des communes que cela arriverait m* failUblement, s'ils demeuroient fermes à ne donn^ point d'argent pendant son ministère^ qu'il savoit qu*ils étoient tous deux mes amis, et qu'il souhaitoit que je tâchasse de les réconcilier pendant mon séjour en Angleterre. Je fis tous mes efforts pour cela, mais en vain. Milord Demby y témoignoit pourtant assesâ de penchant, étant si avantageusement posté ^ qu'il n'avmt rien à souhaiter que de demeurer dans le poste où il étoit, et que les affaires du Roi pussent prospérer entre ses mains*, mais milotxi Ârlington se tfouvoit si inquiet dans l'état où il étoit, à cause de la grandeur du grand trésorier, qu'il n'étoit pas trai-* table sur ce sujet4à : de sorte que voyant que la plaie étoit incurable , je l'abandonnai , disant k l'un et à Tautre que puisque je ne pouvois pas les rendre amis , au moins je voulois vivre avec eux comme s'ils l'étoient-, et je les priai de n'attendre pas que je sacri-' fiasse un ami à l'autre. Milord Demby parut content de ma franchise ; mais milord Ârlingtœi s'en offensa ^ ^t devint froid dès le moment h mon égard dans U)ates les Affaires ^fuâ se passèrent entre nous, mé-^

I lO [1675J MÉMOIRES

lant quelquefois de certains petits reproches de Itta grandeur à ceux qu'il faisoit à Fautre. Enfin il devint si las et si chagrin de la cour, où il se voyoit négligé, qu'il alla passer le reste de Tété à la campagne.

Cest ainsi que les semences des mécontentemens qui avoient été semés dans le parlement sous le: ministère de la cabale commencèrent à paroître , et à jeter de profondes racines après qu'elle fut entièrement éteinte , et que ces aigreurs furent fomentées sou» d'autres prétextes par deux des principaux ministres qui composoient cette cabale. Le temps et quelques accidens les fortifièrent; de sorte qu'elles ont produit des flammes qui ont paru depuis. Quel que fût leur principe et leur accroissement, il est certain que les agitations de l'Angleterre eurent une grande influence chez les étrangers par rapport à la paix et à la guerre. Les confédérés se promettoient que le parlement et le peuple engageroient enfin le Roi dans leur querelle; ce qui forceroit infailliblement la France à une paix telle qu'on la souhaitoit. L'Espagne en particulier s'assuroit si fort que l'Angleterre ne souffriroit pas la perte de la Flandre, que les Espagnols négligèrent de la défendre , et d'y envoyer les secours et les ordres nécessaires, se persuadant que les Hollandais la conserveroient pour le présent, et que le Roi s'en méleroit quand elle seroit en un plus grand danger. Ces considérations rendoient les alliés moins enclins à la paix , qu'ils auroient pourtant pu faire plus avantageusement l'hiver suivant qu'ils ne firent dans la suite , à cause des révolutions qu'ils ne prévoyoient pas, bien que les gens habiles, qqi connoissbient la

foiblesse des, Espagnols et la division de la cour itnpëriale, le soupçonnassent dès ce temps-là.

Pendant mon séjour en Angleterre , qui fut environ de six semaines , on apprit la nouvelle d'un grand soulèvement en Bretagne, qui auroit pu être de dangereuse conséquence à la France s'il y avoit eu un chef pour soutenir la vigueur et le nombre de gens avec lequel il commença. Mais comme ce corps n'étoit composé que de la lie du peuple , qui haïssoit la noblesse dp la province, ce soulèvement fut bientôt apaisé, partie par douceur et partie par force. La France reçut un autre coup bien plus considérable que n'auroit été la perte de quelque province : ce fut la mort dé M. de Turenne .dont notre cour reçut en i&éme temps la nouvelle. Ce grand capitaine avoit pendant trois mois amusé Tarmée impériale de Fautre côté du Rhin , résolu de ne point combattre à moiitô qu'il n'y vît un grand avantage, son dessein étant seulement d'empêcher les Allemands d'assiéger Philis^ boui^, de se porter en Alsace , et particulièrement de les empêcher d'entrer en Lorraine, ou dans la comté de Bourgogne. Il fit tout cela ; mais les Impé* riaux l'ayant pressé vivement, et resserré dans ses quartiers, il souffrit beaucoup , manque de provisions, «t son armée se trouva fort affoiblie par les maladies et par la désertion, qui ne mimquent presque jamais dans ces conjonctures. Enfin les Françsôs se trouvant sans fourrage, furent contraints de forcer le poste. qui leur étoit le plus incommode. U y eut une rude escarmouche, et les Français y perdirent bien du monde, particulièrement à cause de deux pièces de canon ^ue les Impériaux avoient mises en batterie sur une

lia [ï<>75] MÉMOIRE»

hauteur, d'où i\$ tîroient sur les Français aTec avan* lage (0. M. de Turenné résolut d'élever une batterie pour les démonter; et. comme il aUoit avec Saint^Hilaire, lieutenant générai de Tartillerie, .reconnoitre un eubdroit propre à la placer, les deux pièces des Impé«* rîaui: firent feu sur eux presque toutes, deux en même temps : un des boulets blessa Saint-»Htlaire à Tépaule, et Fautre, après deux où trois bonds, frappa M. de Turenne sur Testomac, sans lui faire d'autre blessure apparente qu'une contusion, et le renversa mort sur la place W'^ mort imprévue, subite et sans douleur, telle que la souhaitoit autrefois César. On ne sauroit exprimer; l'étonnement de l'armée française après la perte de leur général, et la présomption des Impériaux , qui se regardoient déjà comme maîtres des Français , qu'ils tenoient acculés sur le bord du Rhin, malades, sans provisions, et découragés par la mort de M. de Turenne. Tout le monde attendoit effectif- Vement la même chose dans Tétat qu'étçient les Fran^ çais , mais tt)u t le monde se trompa aussi . M. de Lorges prit le commandement de larmée, et eut l'honneur de faire une retraite aussi glorieuse qu'une victoire. Il passa le Rhin à la vue de l'armée impériale par les bons ordres qu'il donna partout, et à la £aiveur de la bravoure des régimens anglais, qui arrêtèrent f^ûsieurs fois les Impériaux , et donnèrent temps au reste de l'armée de passer. M. de Lorges campa de Fautre e6té du Rhin, et se conserva fort heureusement jus-

(i) mon^seniemeni Tfur^otte ne w troaiPoit pas dan» ii|>e pavillon cii->> lîqne, comme k prétend le cbevalleir Temple; mai^ après avoic; ibii les taianœuvres les plus savantes, il croyoit avoir enfin trouve le moment ^«tta^cr BloiMeoocolK avec rrantarge. — (a) Le 27 |niiiet.

DU GHEYALIEK TEMPLE. [1676] Il3

qu'à l'arrivée du prince de Condé , qui avoit étë envoyé de Flandre en toute diligence avec un grand détachement, pour s'opposer aux progrès des Impé^ riaux en Alsace.

Cependant Télecteur de Brandebourg ayant assemblé ses forces,' et quelques Impériaux qu il tira de Silésie , tomba avec tant de courage et de bonheur sur les Suédois en Poméranie, qu'il les chassa bientôt de la partie qui lui apfiartenoit, et les poursuivit jusque dans la leiur. Il eut ensuite une entrevue avec le roi de Danemarck, qui étoit pour lors entré dans les intérêts des confédérés , dans la résolution de déclarer la guerre à la Suède ; et ce fut dans cette entrevu^ que ce prince prit des mesures avec l'électeur pour la pousser vigoureusement pendant le reste de la saison.

Lorsque le prince de Condé partit de Flandre pour aller prendre la place de M. de Turenne en Alsace , le duc de Luxembourg fut nommé pour commander l'armée de Flandre , avec ordre de ne hasarder point de combat, mais d'observer les mouvemens du prince d'Orange, et de couvrir les places exposées; de quoi il s'acquitta si bien, que pendant tout le reste de la campagne il ne se passa aucune action, si ce n'est que le prince prit Binch (0, et le rasa. Pour réparer le temps qu'on avoit en quelque manière perdu en Flandre, les confédérés firent de concert une entreprise de grand éclat, et d'une plus grande conséquence encore : ce fut le siège de Trêves. Les Allemands s'y attachèrent dans l'espérance de s'ouvrir par là un passage en France , ayant trouvé trop de

(i) Au commencement de septembre .

Il4 ['^7^3 MÉMOIRES

difficulté à y entrer par TAJsace : les Espagnols y con-* Sentirent, pour se faire un chemin pour secourir Luxembourg quand il en auroit besoin -, ce qui leur étoit d'une grande conséquence. Le duc de Lorraine avoit une passion violente pour ce siëge, dans Tespërance que cette prise lui donneroit entrée dans la Lorraine ^ le prince palatin crôyoit que ce seroit un acheminement à la prise de Philisbourg , qui étoit une filcheuse épine à son pied : de sorte quHls joignirent tine partie de leurs troupes avec celles de Télecteur de Trève^ ^ et un corps de celles de Luhebourg sous le commandement des ducs de Zell et d'Osnabruck , et mirent le siège devant Trêves.

Le maréchal de Créqui assembla toutes les troupes qu'il put dans les provinces voisines, dont il fit une puissante armée pour venir au secours. Les confédérés laissèrent partie de la leur à la garde de leurs tranchées , marchèrent avec le reste contre M. de Créqui, passèrent une rivière à sa vue, Tattaquèrent , le défirent ^v avec un grand carnage, et dispersèrent tellement son armée, qu'il sembloit qu'elle s'étoit évanouie dans un jour. M. de Créqui se sauva dans Trè* ves avec quatre ou cinq personnes seulement, où il se défendit près d'un mois , avec une vigueur extraordinaire, contre toute cette armée victorieuse. Les Anglais qui étoient dans la ville acquirent beaucoup d'honneur , mais aussi ils souffrirent une grande perte. Quoiqu'il n'y eut aucune apparence de secours, et que la ville fût réduite à la dernière extrémité, ce

{i) Le défirent: Le marëclial de Cit'<jui fui bailu h Conbaibruck le II août. Le prince de Condé dit qii^il ne lui inanquoit que celte disgiàcé pour le rendre un des plus grands gëncranx de i'Enropç.

DU CHEVALIER Tt;MPLE. [1676] ll5

gëtiéral ne voulut janpiais capituli^r : de sorte que la

garnison se mutina contre son opiniâtreté, capitula

pour elle seule, el livra M. de Çrëqui prisonnier,

avec la plupart des officiers, entre les mains des Air

lemands (0. Les ducs de Lunebourg et le vieux duc

de Lojrraine acquirent beaucoup de gloire dans cette

action; et en vérité ce fut une des plus vigoureuse

qui se soient faites pendant tpute la ^erre, et des

plus glorieuses aussi , puisqu'on y gagna une victoirf

complète et une ville considërable. On donna be^ur

coup d^ louanges au marquis de Grana, qui commany

doit dans cette occasion les troupes impériales ; of^

croyoit que c'étoitlui qui conçut le premier cç desj

seia, qui y avoit engagé les alités, et qui les ^t de-*

^eurer fermes Jusqu'à ce qu'il fût achevé. Les Fraiir

ç^is perdirent beaucoup de monde dans la bat^^iUe

et dans la ville : cela^ joint à la mort de M. de Tu^

renne età çC; qu'on attendoit de Montecuculli, avec

la perte que les Suédois avoient faite en Pom^raniej

changea tellement la face dçs affaires, que, da^s une

lettre que le Roi m'écrivit après mon retour à La

Baye au mois. de septembre, Sa Majesté m'ordonnoit

de nae servir de cet argument pour porter le prince

d'Orange à la p^ix, et de lui dire qu'il étoit temps

d'appréhender la grandeur de la maison d'Autriche^

s^l lieu de celle de France. A la vérité il y avoit àp^

parenpe que les Impériaux entreroient en Lorraine,

ou tout au moins qu'ils sç saisiroient des ville;s Jes

plus conS|îdérabl^si d'Alsace pour s'y maintenir p^n-r

dai^t l'hiver , afm d'être prêts au cpmmencement du

printemps à faire quelque entreprise considéral)le«

{^) Le 6 sepicmbrc.

Il6 [^675] MÉMOIRES

Le comte de Montecuculli assiégea fK>ur cet eflfet Haguenau, et ensuite Saverne, qui^étoient les deux places les plus considërables. Haguenau offrit de se rendre par capitulation -, mais dans le même temps Montecuculli leva le siëge pour aller donner combat au prince de Condé, qui témoignoit, par un mouvement qu'il venoit de faire , avoir le dessein de secourir la place. Ce mouvement fut fait si à propos, que les Allemands manquèrent de donner bataille et de prendre la ville. On n'a jamais bien compris la raison qui obligea ensuite Montecuculli à lever soudainement le siège de Saverne : quelques-uns dirent que ce fut par un ordre exprès de Vienne, qu'il reçut le soir auparavant^ d'autres, que c'ëtoit dans le dessein de livrer combat à l'armëe de France , ou d'assiëger Philisbourg : mais l'un ni l'autre n'arriva-, et ce qui fut bien pis encore, il finit la campagne en repassant le Rhin avec toute l'armëe , laissant entièrement l'Alsace à la discrétion des Français.

Je ne me souviens point d'avoir jamais ouï parler d'aucune action importante si surprenante et moins excusable que cette retraite 5 car il est fort malaise de s'imaginer que la corruption ou la cabale d'une cour puissent aller si loin, quoiqu'on soupçonnât que ces deux choses avoient eu part dans ce grand ëvë- / nement, qui ëtoit décisif en quelque manière. On crut que le vieux duc de Lorraine en eut tant de ressen* timent qu'il en mourut de douleur, laissant au prince Charles son neveu sa succession à ce duché. Jamais prince n'a eu plus de malheurs que lui, et jamais prince ne les a moins ressentis, et n'a donné de si fortes preuves de ce que la philosophie nous enseigne, que

les biens ou les maux -de la vie des homiries viennent plutôt de leur humeur que de leur fortune. Il ayoit été chassé de ce beau duché par les armes de la France sous le ministère du cardinal de Richelieu^ contraint de se mettre au service d'Espagne en Flandre avec un corps de Lorrains qui voulurent toujours suivre sa fortune, quelle qu'elle fût^ ensuite chagriné et maltraite par les gouverneurs espagnols, arrêté «t emprisonné par ordre de cette couronne , rétabli dans la possession de son duché par la paix des Pyrénées , et dans Tannée 1670 contraint de se sauver de nuit presque tout seul, à cause de la soudaine invasion que les Français firent dans ^on pays au milieu de la paix. Il n'eut après cela jamais plus de repos chez lui, et passa le reste de sa vie à mendier la protection et le secours de divers princes de la chrétienté. Ils connurent tous la justice de sa cause , mais aucun ne toulut la défendre , ni même s'intéresser pour lui , jusqu'à la dernière guerre -, car alors ce prince entra en alliance avec l'Empereur et avec la plupart des autres alliés po\ir être rétabli dans son duché, et il fournit deux ou trois mille Lorrains qui étoient toujours demeurés à son service, malgré tous ses malheurs. U sembloit qu'il ne mériloit pas la fortune d'un prince, seulement parce qu'il ne paroissoit pas s'en soucier, et qu'il avoit de l'aversion pour la contrainte et les cérémonies qui l'accompagnent^ outre qu'il nestimoit d'autres plaisirs dans la vie que les plus naturels et les plus faciles. Quand il possédoit ces derniers, le manque des autres ne lui donnoit jamais de chagrin. Il étoit gé- . néreux envers ses domestiques et envers ses soldats quand il ^n avoit le pouvoir ^ et quand il ne l'avoit

Il8 ['^7^] MÉMOIRES

pas, il tâchoit de les récompenser par lés libertés qu'il leur dônnoit : ce qui lui avoit entièrement gagne ïeUr cœur. Pour finir son portrait, je rapporterai ce qu'urt de ses ministres me conta un jour. Il me dit que peu de temps avant que ce prince mourût tôiit son train consistoit en un écuyer, un valet de' chambre, et un petit garçon qui pansoit un bidet que le prince avoit ^iccoutumé de monter. Il ajouta qu'un jour il avoit de- * mandé son cheval , et que les deux premiers officiers lui dirent qu'ils ne pouvoient pas trouver le garçon. Il leur dit ique cependant il falloit qu'il eût son cheval ; tnais qu'edx ne piirent jamais s'accorder ensem» ble, et contestèrent à qui le selleroit, jusqu'à: ce que le duc leur dit de le faire l'un ou l'autre, où qu'aux trement il l'irôît seller lui-même ; de quoi ses domestiques ayant eu honte , se résolurent à la fin de lui amener son cheval tout prêt.

La vieille princesse douairière d'Orange (Omoutiit aussi environ dans ce tempsJà. C'étoit la femme du meilleur esprit et en général du meilleur Sens qu^ j'aie jamais connue; et je ne doute point que le prince n'ait tiré de cette vertueuse princesse, auSsi bien que de ses trois derniers illustres ancêtres, le principe de toutes les grandes qualités qu'il possède.

Jamais personne n'a mieux fait voir 1 avantage du bon ordre et de l'économie que cette princesse. Depuis la mort de son mari, elle ne jouîssoit que d'un petit revenu qui ne passoit pas douze mille livres ster-» lings; et cependant elle Vécut toujours avec autant de magnificence et de propreté qu'on en voit en des

(i) Douairière d"* Orange : Henriette-Marie, fille de Chijurles i, roi il'AnglcitTre. Elle e'toit mère de Guillaume, prince d'Orange.

DU CHEVALIER TEMPLE. [1676] Hg

plus grandes, cours. Entre les meubles magnifiques qu'elle avoit, elle se faisoit toujours servir en vaiàselle cVor, et je remarquai entre autres de grandes aiguières, des flacons, et une grande citerne^ en un mot, la clef de son cabinet et tout ce qu'elle touchoit étoit de ce métal. J'ai voulu rapporter ces particularités, parce que je ne pense pas qu'aucun roi de l'Europe ait eu rien de semblable. Il arriva cette même année, aii mois de novembre, une furieuse tempête. Je vent étant nord -ouest, avec une marée si fo.rte, quelle fit craindre que la Hollande ne Ht quelque perte irréparable. Elle rompit en plusieurs endroits les grandes digues qui sont près«d'Enckhuysen, et celles qu'il y a entre Amsterdam et Harlem; ce qui causa dé si grandes inondations qu'homme vivant n'en avoit vu de semblables, et qui firent mille ravages dans Ip pays. Cependant la diligence incroyable du peuple, et leurs efforts unanimes en cette occasion, arrêtèrent la fureur de cet élément, et firent si bien qu'on recouvra l'année suivante toutes les terres que leau avoit ^gagnées, mais non pas les hommes, les bestiaux et les maisons qu'elle avoit emportés.

Avant que Tannée fût finie, les Danois prirent Wis? mar sur les Suédois; et ces deux couronnes s'engagèrent dans la commune (yiereUe par une guerre ouverte. L'expédition que don Juan étoit prêt de faire en Sicile et en Italie faisoit attendre quelque grand succès, et quelque heureux changement dans les affaires des Espagnols. Il y alloit pour commander généralement toutes les troupes de cette couronne ; mais <:omme il étoit prêt d'aller joindre de Ruyter, qui l'at- Icndoit à Barcelone avec la flotte hollandaise desti-

née pour Messine, il fut lïppelë à Madrid par une intrigue de Cour. Le Roi (»; parvint alors à sa quatorzième année, et prit le gouvernement en main, comme étant en majorité. Quelques-uns de ses favoris lui conseillèrent d'écrire à don Juan pour l'inviter de venir en cour , afin de l'assister dans le gouvernement. Il obéit, mais il ne demeura pas plus de quinze jours dans cet état, car le crédit et l'autorité de la Reine mère lui firent perdre le terrain, et l'obligèrent à se retirer à Sarragosse-, et par là s'évanouirent les grandes espérances qu'on avoit conçue$en Espagne et ailleurs de l'administration de ce prince. On perdit ans» les grandes sommes d'argent qu'on avoit employées à faire son équipage. On commença pour lors à désespérer de la Sicile. Les Français se rendirent maîtres de plusieurs postes considérables aux environs de Messine, et en menaçoient d'autres*, de sorte qu'on craignoit que plusieurs villes ne suivissent l'exemple de cette grande révolte.

Le prince revint de la campagne au mois d'octobre^ et après son retour à La Haye j'eus plusieurs conférences avec lui au sujet de la paix, et des conditions que Sa Majesté et les Etats trouveroient raisonnables à l'égard de la France et de l'Espagne, et qui pouvoient être probablement acceptées par les deux couronnes. La France prétendoit s'en tenir au traité d'Aix , et de garder au surplus la comté de Bourgogne , qu'elle avoit conquise depuis ce temps-là •, mais que si elle étoit obligée de rendre cette province , ou quelques autres places frontières des plus importantes, on lui donneroit un équivalent pour cette res-

(i) Le Roii Charles 11 , roî d^Espagno.

DU CHEVALIER TEMPLE. [1675] 1 2ll

titution. Les Espagnols au contraire ne parloient d'autre chose que du traite des Pyrénées , et ils décla^ roient qu'ils aimeroient mieux perdre le reste de la Flandre par la guerre, que de céder la comté de Bourgogne par la paix. Ils ajoutoient, à Fégard des Pays-Bas, que l'Angleterre et la Hollande étoient autant intéressées que l'Espagne dans la sûreté de la Flandre , et à faire en sorte , par la paix ou par la guerre , qu'elle eût d'autres frontières que celles qui lui avoient été marquées par la paix d'Aix.

Ce que milord Arlington avoit proposé au pqnce et au Pensionnaire passoit dans leur esprit pour les véritables sentimens du Roi , quoique ce seigneur eût déclaré que c'étoit sans ordre. C'étoit les mêmes conditions que celles d'Aix-la-Chapelle ^ mais à l'égard des frontières, que l'on vouloit avoir meilleures que celles qui avoient été assignées par ce dernier traité aux Espagnols, il avoit proposé que les Français rendroient Ath , Charleroi et Oudenarde , pour Aire et Saint-Omer; et que s'ils étoient obligés de céder la comté de Bourgogne, on leur donneroit quelque autre chose en échange. Le Roi m'ordonna d'assurer lé prince que si la paix se faisoit à ces conditions, ou à d'autres que la France voudroit accepter. Sa Majesté, pour la sûreté de la Flandre , entreroit en garantie de la paix, et dans la plus étroite alliance que les Etats pussent souhaiter, afin de la conserver, ou de la défendre en cas d une nouvelle invasion. Le Roi m'ordonnoit encore d'assurer le prince que les domaines qui lui appartenoient en propre dans la comté de Bourgogne lui seroient conservés quand bien cette province demeureroit aux Français, s'il n'aimoit mieux

les vendre au roi de France , au prix qu'il voudroit lui-même les estimer. Ces domaines dont le Roi parloit valoient environ huit mille livres sterlings de rente; mais ils étoient les plus nobles et les plus sei* gneuriaux de toute cette province.

Le prince répondit qu'à son égard ij seroit fort aise de laisser les conditions de la paix à la décision de Sa Majesté, et qu'il croyoit que les Etats en feroient de môme ; mais qu'ils étoient si engagés avec leurs alliés et par traités et par honneur, qu'il n'étoit pas possible de penser à ^aire la paix sans eux ; qu'il croyoit bien que les Espagnols s'en .tiendroîent aux conditions du traité d'Aix 4 avec la restitution d'Ath , de Charleroi et d'Oudenarde , pour faire quelque espèce de frontière de ce côté-là; mais qu'ils ne cède-roient jamais , dans l'état où étoient les affaires, Aire ni Saint-Omer sans un plus grand échange. Qu^il étoit sûr que l'Empereur ni l'Espagne ne consentiroient jamais que la France gardât la comté de Bourgogne, à moins qu'ils ne fussent réduits à la dernière extrémité, ce qui ne paroissoit pas être à craindre; que pour lui en son particulier il y consentiroit, pourvu que les Français donnassent en échange aux Espagnols Tournay, Courtray*, tille etDouay, avec toutes leurs dépendances, parce que par, ce moyen la Flandre auroit une bonne frontière de ce côté-là, ayant de l'autre Ath et Charleroi ; que si cela se faisoit ainsi, la Flandre seroit en sûreté , ce qui étoit le principal intérêt de la Hollande, et son but dans cette paix; qu'à son égard il remercioit le Roi de ses offres au sujet de ses terres de Bourgogne 5 que cela ne lui létoit jamais venu en pensée par rapport à la paiK, et

DU CHEVALIER TEMPLE. [lÔyS] 1^3

qu'aussi cela ne Tenipécheroit jamais d'y consentir; qu'au contraire il seroit bien aise de les perdre, si }es Espagnols pouvoient gagner par là quelque bonne ville en Flandre.

Je lui parlai , suivant l'ordre du Roi , dès ^pprëhensîdns que lui et les Etats dévoient avoir de la grandeur de la maison d'Autriche si les succès continuoient : il me répondit que cette crainte étoit peu nécessaire, jusqu'à ce qu'ils la vissent passer les bornes du traité des Pyrénées; que quand cela arriveroit, il seroit alors aussi bon Français qu'il étoit présentement Espagnol, mais lion pas avant ce temps-là. Il finit en priant Sa Majesté que , quelque plan qu'elle eût à'proposer pour la paix, elle le proposât au congrès de Nimègue, parcfe ^ftfe le nombre des prétentions des. difFérens princes ««gagés dans cette guerre étoit tellement accru, qu'il * ïi'ëtoit pas possible de proposer quelque chose sur la paix en aucun autre endroit, et que pour lui il ne consentirait jamais à faire un traité séparé de ses alliés ; qu'il croyoit qu'ils seroient tous raisonnables, et que si la France le vouloit être aussi la paix seroit bientôt faite ; sinon que peut-être la campagne suivante la mettrait à là raison : ce qa'on auroit déjà fait, si quelques différends survenus entre lui et les Espagnols sur les actions concertées n'avoient pas empêché les succès qu'ils attendoient en Flandre , et si l'impatience que Monte cuculli avoit eue d'être à Vienne, et d'y passer l'hiver à cause des factions de cette cour, ne l'avoit obligé de repasser le Rhin, et de prendre ses quartiers d'hiver dans les cercles de l'Empire, parce qu'il croyoîi que sa présence seroit nécessaire à l'armée s\ elle demçuroit en Alsace.

I!i4 C*^?^] MÉMOIRES

Cette conférence finie, et le Roi ne me faisant ancune réponse sur ce que je lui en mandai, je ne parlai plus des mesures particulières entre le Roi , le prince et les Etats au sujet de la paix , et Ton ne songea plus qu'à former le congrès de Nimègue.

Un des ministres espagnols me donna un autre té* moignage de la fermeté que j'avois toujours remarquée dans le prince au sujet de la pait, en me contant ce qui s'étoit passé entre Son Altesse et le duc de Villa -Hermosa. Le prince sollicitoit à la cour de Madrid une prétention de deux cent mille livres sterlings, dues à sa famille par la couronne d'Espagne dépuis la paix de Munster. On avoit toujours différé de le satisfaire ; mais enfin Fagent du prince pressa si fort la Reine régente , qu'il obtint avec beaucoup de peine un ordre pour recevoir cinquante mille livres sterlings ^ et en conséquence de cet ordre un des minisires lui mit en main des lettres de change payables en Flandre, lesquelles furent protestées. Le duc de Villa-Hermosa eut tant de honte de ce traitement, qu'il envoya un exprès au prince pour lui en faire des excuses, et Tassurer que ce n'étoit ni la faute de la Reine ni de ses ministres, mais seulement celle de la personne par qui on avoit envoyé les billets, le priant au reste de ne prendre pas cela en mauvaise part à l'égard de la Reine. Le prince répondit qu'il n'avoit garde de le faire ^ qu'au contraire il avoit raison d'être satisfait en cela du procédé de la Reine ^ « car, ajouta-t-il , si elle ne me croyoit pas le plus hon- (( nête homme du monde , elle ne me traiteroit pas « de cette manière : mais, quoi qu'il en soit, cela, ni (( autre chose semblable, ne m'empêchera jamais de

DU CHEVALIER TEMPLE. [1676] laS

« faire tout ce que je dois à mes alliés et à mon hon- « neur. »

Nonobstant tout ce que j'avois écrit au Roi au sujet du prince, milord Arlington, sous prétexte de quelque avis qu'il avoit reçu de ses parens en Hollande, tâcha de persuader au Roi qu'il ne connoissoit pas les sentimens du prince , faute de quelque personne qui eût plus de crédit auprès de lui que je n'en avois; et en même temps il écrivit au prince pour l'engager de prier le Roi de lui envoyer quelqu'un avec qui il pût entrer dans la dernière confiance sur toutes les affaires qui étoient entre eux. Le prince me montra les lettres , et me dit d'assurer le Roi et milord trésorier qu'il ne pouvoit rien ajouter à ce qu'il avoit dit, et qu'il n'en voudroit pas tant dire à tout autre homme qu'à moi. Cependant milord Arlington tourna si bien l'esprit du Roi, que Sa Majesté envoya le chevalier Gabriel Sylvius pour tâcher de connoître à fond les véritables sentimens du prince au sujet de la paix avant que la campagne commençât. Ce seigneur donna d'abord avis au prince de la résolution que le Roi avoit prise, et il lui maiida qu'il lui envoyoit un homme en qui ils savoient que Son Altesse avoit de la confiance. Le prinôe me fit voir encore cette lettre , et me dit qu'il ne savoit pas ce qu'ils pensoient , et que le lord Arlington savoit aussi bien qu'homme du monde quelle confiance il avoit au chevalier Gabriel Sylvius et en moi. Pavois toujours entretenu correspondance avec milord Arlington , quoique froidement , depuis mon dernier voyage d'Angleterre \ mais comme je n'ai jamais suVart de dissimuler, qui est si en usage aujourd'hui, et particulièrement en la cour où je vivois, il ne fut

pas possible d'ëcrire davantage à ce seigneur après celte dernière action , et je rompis dès-lors entièrement le commerce que j avois encore avec lui. Le chevalier Sylvius arriva à La Haye au mois de janvier, et je me préparai à partii: pour Nimègue.

Ce chevalier passa d'abord à La Haye pour un h omme; de grande intrigue. Il étoit éternellement à la cour, ou bien en visite , ou en conversation avec les personnes qui approchoîent le prince, et qui étoient employées dans les afiaires d'Etat ^ mais il connut bientôt, aussi bien que milord Arlington, quel succès auroit son voyage. Le prince, qui estPbomme du monde le plus sincère, et qui hait les ruses et ceux qui s'en servent, ne lui donns^ aucune marque de confla^(^ pendant tout son séjour en Hollande ^ et loin de changer, lorsqu'il le renvx)ya il chargea une autre pei^sonn^ de tout ce qu'il écrivit de conséquence en Angleterre avant que d'aller en campagne. Lia vérité est que le prince crut que milord Arlingtop avpit eu dessein dai^ cet envoi de me marquer du ressentiment, et d'exciter de la jalousie entre les confédérés, en leur faisai;it soupçonner qu'il y avoit quelque secrète négpciation entre le Roi et le prince, à laquelle on ne m'ayoit pas cru propre. En effets plusieurs ministres des alliés à La Haye eurent cette pensée ^ mais M. de Lyra,, ministre/d'Espagne, qui étoit en grand crédit à la cour de son maitre, et fort avant dans la confidence du prince, demeura toujours ferme dans l'opinion qu'il avoit eue de l'honneur et de la constance de Son Altesse, à quoi il disoit que son maître se confioit plus qu'à des traités; et ainsi il aida beaucoup à dissiper les soupçons dés autres ministres.

Cependant tous les princes qui étoient intéresses dans la guerre commencèrent à faire toutes les démarches nécessaires pour former lé congrès de Nimègue, et firent espérer que les ambassadeurs s'y rendroient bientôt. Le plus grand obstacle qu'on avoit trouvé étoit l'article de la liberté du prince Guillaume de Furstenberg, sur lequel la France vouloit absolument être satisfaite avant que d'envoyer ses ambassadeurs ; sur quoi on avoit porté l'Empereur à promettre l'élargissement de ce prince ^ à la conclusion du traité seulei^ent. Mais on trouva un expédient pour mettre à couvert l'honneur de la France sur ce points et pour faciliter le traité > qui paroissoit pour lors né* cçssaire à ^es affaires. L'évêque de Strasbourg présenta une requête en forme au Roi, poufi^le supplier qu'aucun intérêt ou égard particulier pour son frère Be retardât un traité de paix qui étoit d'une si grande conséquence à la chrétienté. Sa requête fut fort favorablement reçue dans cette circonstance, et on lui accorda facilement ce qu'il demandoit : de sorte qu'on qe fit plus aucune difficulté sur cet article.

Là-dessus le Roi invita tous les princes engagés dans la guerre à envoyer incessamment leurs minis^ très au lieu du congrès , leur faisant savoir en même temps qu'il avoit ordonné aux siens de s'y rendre. Il y avoit déjà quelques mois qu'il avoit nommé le lord Berkley, qui étoit alors ambassadeur à Paris, les chevaliers Guillaume Temple et Lionel Jenkins, pouf ses ambassadeurs , médiateurs et plénipotentiaires au traité de Nimègue. [1676] Le chevalier Jenkins fut incessamment dépêché , et il arriva à La Haye vers la fin de janvier 1676 : il apporta avec lui nos instructions

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pour cette ambassade , et parti| ffiar PïiBi^fcgue, après avoir demeuré quelques jours^ji La It^ye. L expédia tion des passe-ports qu'on Revoit ddimer à tous les ministres des princes ay^t ëtë coQMPt à mes soins, et plusieurs étant di^yn arrivés, comme il se trouvoit des difficulté|^|y]g|^ )/^ j^i^e-port de quelques autres, nous concli^^s^'il étoit nécessaire que je demeurass^^ La Haye jusqu'à ce que cela fut fini , et que le chevalier Jenkins se rendroit au lieu du congrès, pour h4tâf* par sa présence l'arrivée des autres ministres , dont il y en avoit plusieurs qui ne témoignoient pas pour lors beaucoup d'empressement pour le traité.

Les ambassadeurs de France s'étoient déjà avancés jusqu'à Chàfrleville, et ils nattendoient que leurs passe-ports pour continuer leur voyage. Ceux de Hollande nous avoient informés, à l'arrivée du chevalier Jenkins à La Haye, que les Etats leur avoient ordonné de se rendre incessamment à Nimègue, et avoient enjoint au magistrat de cette ville , laquelle ils considéroient alors comme neutre, de recevoir tous les ordres de nous médiateurs, et particulièrement à l'égard de la réception qu'on devoit nous faire à notre arrivée.

Nous leur répondîmes que le Roi ne pensoit qu'à faire réussir promptement le traité, et qu'il n'y avoit rien qui apportât tant d'obstacles que les cérémonies qui accompagnent ordinairement ces sorte;s d'assemblées*, que pour cela il nous àvoit ordonné d'introduire , autant qu'il nous seroit possible , la méthode que tous les ambassadeurs vécussent là en personnes privées, autant que l'honneur de leurs caractères le

DU CaeiVALIER TEMPLE.' [1676] l!2g

foorroit fïiermetMI*| 4N: qu'ainsi nous né fissions aucune entrée publique^, pour donner exemple aux. autrM qtti viéadf oient 2tpTès nous.

Pour ëyjtfc» IJÉtes les chièwies qu'on autoit pu faire au sujet chi tempï^e les princes donneroient leurs passe-ports, on ëtoit conveniii qu'éaf^tan^ les enverr oit tous à La^Haye, et que lorsque j6 les^lHÉrois en main je les distribuerois à tous les ambassadeurs ênrwême temps. Ceux de France vinrent bientôt, mais diflftéreas de ceux des confëdërés. La prineipalëfemission r^gardoit la liberté que chaque ambassadeur devôit avoir d envoyer^des courriers aux cours de leurs maîtres avec leurs passe-ports^ ce qur parotssoit abs6li]bflient nëcéssaire pour cotilinuer le traité. Outre cela, les passe-ports accordés aux ministres du duc de Lorraine n'étoieht pas dans les formes ordinaires; car, au iieû que la couronne de France avoit toujours donné aux prëcédens ducs de Lorraine le titre de duc et de frère, elle ne traitoit celui-ci que de cousin, et de prince Charles de Lorraine. Pour les autres diffëiences, elles ëtoient fort petites : c'étoit seulement quelques mots ëquivdques, et d autres minuties qui ^ valoient ^pas la peine d'en parler, et qu'on pouvoit aisément surmonter. J'avertis incessamment le Roi mon maître de tout cela. Sa Majesté fit là-dessus tout 4e qu'elle put envers laFrance pendant quelques mois, mais elle ne reçut jamais de réponse positive au sujet du, duc de Lorraine. A Tëgard de la liberté des passeports^ la France rëpondit nettement. qu'elle n'y ins4teroit jamais cet article. Cependant M. Van^-Beu- Qmghén, ambassadeur des Etats à Londres^ écrivit plusieurs {bis pendant ce temps4à à ses . maîtres que T. 64. 9

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le Roi ravoit assuré qae la France ne feroit aticnne diiEcuItë an sujet du duc de Lorraine.

Au commencement de fëvrier 1676, fi reçus une lettre de M. de Pomponne, secrétaire d'Etat pour les affaire» étrangères en France ^ par laquelle il m'apprenoit que le Roi son maître ayant appris de Sa Majesté Britannique les difficultés qui se trouVoient ft former le congrès , il lui avoit ordonné dé tiie faire savoir ses raisons : premièrement^ à Fégard des couririers, qu'il ne trouvoit pas & propos de laisser ses places et ses provinces eiEposées aût obsei*vations de ses ennemis^ sous prétexte des fréquens pdssagee des courriers; cpie rinconvénient regardott autant les cénfédéréé que lui^ et qu'il ne demandoit pas plus ^u'il ne vouloit donner. Que pour ce qui regat^k les ministres de Lorraine, il ne pouvoit pas insérer dans ses passe-ports le titre de duc, qui emportoit celui de frère, parce que ce duché appartenoit à Sft Majesté l'rè^Ghrétienne en vertu du tnûtéfait entre -elle et le dernier duc en i66a^

Peu de jours après, je reçus une lettre du secrétaire d'Etat Williamsôn, par laquelle il me maâdoit que M. de Ruvigtiy avoit donné les mêmes raisons au Roi, et que Sa Majesté m'ordonnât de lès cdmmuniquer aux Etats ; ce que je n'avôis pas fait sur la lettre de M. de Pomponne, n'ayant pas trouve à propos de faire cette démarche sans un ordre exprès du Roi. Les Etats et leurs alliés furent fort surpris de cette prétention sur la Lorraine ; la France n'en àveit jamais parlé , non pas même quand elle s'étoit empa*rée de ce duché ; et depuis ce temps-là ses minisdres avpient déclaré dans tontes le& cours ^e l'Euvope quç

DU CHBYALIEK TltlifPLti. [1676] l3l

]a France ne s'étoit ettiparëe dé ce duché que p0«fr maintenir la pak où »e trouvoit alors la chrrftientfe contre les dangereuses et incertaines dispositions de ce due , avec qui Sa Majesté Très-Ghrëtîénne ne ponvoit prendre aucune mesure solide, et que ses ennemis vottloient gagner; et que dépendant leur maître n^avoit aticufi dessein de rétenir aucune partie de èe dudfë que pour tsonsei^er la paix de la éhrëtienté. M. de Serinchamps, envoyé de Lorraifae, allégua toutes ces circonstances et beaucoup d-auti^es dans les eonfërences qij(*il eut avec lés Etats et ies ministres aâiés sur ce sujet-, maïs, à l'égard du traité de t66^', il ; parut s^étoijiner que la France s'en voidât isèrvîr, comme étant dan^ son esprit entièrement invalide, et croyant que tout Je raende Favoit onWié il y avait long-^tëmps. Il soutint! que le dernier duc ne pouvdh disposer de eedilbhé^ parce que 6Î la loi salique avolt lien en Lorraine ^ il étoit par x:;onséquent inaliénablie du plus pafoche héritier mâle *, que si les fétnmës avoiesut droit i la succession, ce dui^ lui-même n'avoit aucun droit à ce duché, et qu'il apparteiïoit âU duc d'aujottird'hui , même du vivaqt de son oncle. Il fit voir, en second lieu , que ce prétendu traité étoît invalide , puisque les Français n'avoient pas eiFectué de leur càté la seule condition ppur laquelle le vieux duc |wétendoit l'avoir fait, ss|vo«r : que les princes de cttte famille anroient le rang dés princes du sang dé France , et que lorsqu'on avoit fait enregistrer ce tnnté dé i66a au parlement de Paris sans cette clause, lé vieux duc l'avoit déclaré nul trois semaines après. ^ £n ti^isiètne Heu, que^ par un autre traité conclu à Marsal en i663, eiitre le roi Très^^hrétien et ledit

]3a [^^7^j MÉMOIRES

duc , il étûit porté que ledit duc jouiroit de toutes les terres et seigneuries dépendantes du duché de Lorraine, excepté Màrsal, de la même manière qu'il en ^voitjoui par le traité de 1662, comme effectivement il en ayoii joui jusqu'à 1670 , que les Français au miliai de la paix s'en étoient emparés, sous le prétexte cidessus rapporté^ ce que la France fit déclarer à Sa Majesté Britannique et aux autres cours de la chrétienté, comme le prouva très-hiep M. de Serincbamps.

Ces raisons eurent tant de force sur £ous les. confédérés , qu'ils résolurent unanimement d'insiister sur les passe-ports des ministres de Lorraine , afin de les avoir dans les formes ordinaires \ et la prétention que la France venoit de déclarer sur ce duché ne servit

qu'à rendre les alliés plus fermes ^r cet article, parce qu'ils n'avoient jamais soupçonné cette prétention» Les ministres de la maison d'Autriche me déclarèrent franchement qu'ils n'entreroient jamais en traité à moins qu'on n'accordât au duc de Lorraine ses véritables titres, et qu'ils ne consentiroiènt jamais à la paix qu'il ne fût rétabli dans son duché. Les Etatsgénéraux dirent que pour eux ils remettroient et cela, et tout ce qui regarderoit le traité, à la décision du Roi 5 n^ais qu'ils étoient déjà engagés par d'autres traités envers les alliés, et particulièrement envers le duc de Lorraine , et qu'ils ne pouvoient pas les rompre sur un article qui leur paroissoit si visiblement juste. Le prince tint le même langage, et ajouta que le serment de stathouder. qu'il avoit pris l'obligeoit, entre autres choses, à faire tous ses efforts pour faire ob*server aux Etats l^urs traités; et qu'avec la grâce de Dieu il le feroit en cette occasion et en toutes les autres.

DU CHEVALIER TEMPLE. [1676] I.l^

Le Roi ayant étë informe de cette résolution , la fit savoir à la cotir de France, qui persista opiniâtrement dans la sienne; et comme les alliés firent la même chose à l'égard dé la leur, on regarda le con- ' grès comme fini avant qu'il eût commencé. Les alliés regardèrent cette prétention de la France comme un moyen dont elle sie servoit pour éluder le traité, dans ■ l'espérance de quelque grand succès, ou bien en vue ■ de quelque dessein sur la Sicile ou sur Naples; oubien enfin dans l'espérance d'engager les Polonais à secourir la Suède. Mais la vérité de l'affaire est que les Français avoient été obligés de découvrir par cet incident ce qu'ils avoient toujours eu fortement à cœur, et que je remarquai dans les suites de ces négociations : c'est qu'il y avoit trois articles qui méritoient, selon eux, qu'on continuât la guerre jusqu'à la dernière extrémité, plutôt que de rendre la Lor- • raine, la comté de Bourgogne, et de laisser une bonne frontière à la Flandre espagnole. Ce dernier article auroit pu empêcher le progrès du grand dessein qu'ils formoient d'étendre leur empire' jusqu'au Rhin oir au-delà; et les deux premiers leur auroient été ui^ obstacle invincible à l'entière conquête de la Fiantdre, à cause du passage que les Allemands auroient' eu pour venir au secours, ou pour faire une puissante diversion, en entrant en France par la Lorraine ou par la Bourgogne.

Le Roi fut fort surpris de la prétention de la France sur la Lorraine, et la désapprouva entièrement : cependant M. de Ruvîgny le porta à proposer pour expédîen); qu'il donneroit , en qualité de médiateur, des passe-sports à tous ceux qui devroient composer le

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cofigr^ÀiNimègue. M. Yan^BeuningWn fit en cette rencontre plutôt le personnage d'un bourgmestre d'Anpysterdam que d'un ambassadeur des Et^ts. Pour fai^e sa cour à çejtte ville, qui Oom«^nçoit à témoigner beaucoup d'impatience pour la paix , il assura le I^^i que ses maîtres coilsentirpieti.t infailliblement à cet expédient. Je prévis qu'ils le reliiseroient ; c'est pourquoi j'en donnai avis au Roi avant que de le proposer ^ droyant que rhounepr de 3^ Majesté et celui de 4a m)édiatidn seroîent intéressés dans un refus; mais ayant reçu un ordre positif de le proposer, je le fis. .Les Etati^ me répondirent qu^n leur particulier ils Faeceptei'oient^ et tiout ce que Sa Msyesté leur proposeroit^ mais qu'ayant communiqué cet expédient à liiUrs alliés, ils n'y iavoient jamais voulu consentir; que quelques-uns l'avoient rejeté avec, chaleur;, ao* cusant le Rui de piartialité pour la France ; et que les autres avoient répondu froidement <|u'il leui* falloit de nouveaux ordres de leurs maîtres.

Là-fdessus on .désespéra du congrès; et tous les in-^ téressés se préparèrent à entrer en campagne, sans qiu'on eût rien toucha pendant trpi^ mois que cette préténtifon. Cependant il Se donna un combat naval, entré les Français, et les Hollandais et les Espagnols, proche de Messine. DeRuyter y fut blessé au talon d'un boulet de canon, dont il mourut peu de jours après; ce qui fut la plus grande pei^e qui se St de ce côté-la, puisque le meilleui' aAiiral du siècle, et le plus Êdèle sujet qu'un prince ou un Etat puisse avoir, périt dans cette occasion. Au reste ^ l'avantage de ce coitabat ne fut pas beaucoup coosÂdârable de part ni d'autre^ et les Mites ne favorisèrent guère le progràs

DU CHEVAUER TEMBLE. [1676] l35

des armes des Français en Sicile , ni le fMfOJët qu'ik aboient fait de faire quelque entreprise sur Naples.> D'un autre côté, les affaires de la Suède alloient fort mal en Pomërahie , et le Danemarck et le Bxander l^urg menjbçoient cette couronne d une grande invasion la campagne suivante ; ce qui décria Les conseils de ceux qui Tavoient engagée dans cette querelle. Le comte Oxenstiern et Olivencrautz , qui avoient tou<jours été d'un sentiment contraire, furelit nommes po«ir assister en qualité d'ambassadeurs au traité de Nimëgue. Les Suédois commencèrent de changer en* tièrement de parti, et de témoigner beaucoup d'tm^ patience pour la paix, et pour cet effet d'entrer en négociation. Us déclarèrent qu'ils dé6at)pr|euvoi^t les prétentions de la France sur la Lorraine ^ qui ne sembloient avoir été proposées que pour former un obstacle au traité, et qu'ils enverroieiEit leurs minisr très au congrès, quand même celiK de France n'y viendroient pas. Leur commissaire à La Haye seconda si bien les nouvelles dispositicms de la cour , que lors^ qu'on désespéroit entièrement du congrès, à cause de l'opiniâtreté d^s deux partis au sujet de la Lor<^ raine, les Etats, par le consentement de leurs alliés^ envoyèrent des passe-ports et des vaisseaux aux ambassadeurs de Suède, pour les amener de Gotten^ bourg en Hollande.

D'ailleurs les confédérés étaient extrêmement fortifiés dans leurs espérances par les dispositions qui avoient paru dans les premières séainees du parlement d'Àngjbterre. H avoit témoigné tant d^animosité conlré laFjaofpé, ou au moins, sous ce prétexte, contre la conduite du Roi et de ses ministres, que Sa Majesté

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avoit été contrainte de le proroger vers Noël, avant que les résolutions projetées par les membres les plus échauffés de la chambre des communes fussent mises en exécution.

Les Français marchoient cependant en Flandre ; et leur roi, à la tête d'une belle et puissante armée, menaçoit les alliés de quelque grande entreprise. Le prince se préparoit d'entrer en campagne, dans la résolution et dans Tespérance de la commencer par une bataille. On ne pensoit plus à voir le congrès assem* blé qu'après que la campagne seroit finie ^ mais environ la mi-mai je fus extrêmement surpris de recevoir un paquet du secrétaire d'Etat Willia«son, dans lequel je trduvai des passe -ports pour les ministres du duc de Lorraine, dans les formes et avec les titres que les alliés avoient demandés. De sorte que n'y ^ant plus aucune difficulté sur ce sujet, les passeports furent échangés vers la fin du même mois.

On perdit encore quelques jours par la demande que les alliés firent pour avoir des passe-ports pour les ministres du duc de Neubourg, qui étoit nouvellement entré dans l'alliance^ ce qu'on attendoit aussi du duc de Bavière, comme au moins les Allemands s'en flattoient. Sur cela , quelques ministres des alliés , qui ne souhaitoient pas que le ^congrès commençât avant la fin de la, campagne, obligèrent les Etats à m'envoyer des députés pour me demander des passe-ports pour les ministres du duc de Neubourg , et pour ceux de tous les princes qui entreroient dans leur alliance, déclarant ique si la France les refusoit, ils regarderoient comme nul tout ce qui avoit été fait jusqu'à présent.

DU CHEV AMER TEMPLE. [1676] li'j\

Uii' message si peu attendu de la part des Etats nie surprit, et je dis à leurs députés qu'il étoit impossible d'exécuter une telle résolution; que le Roi avoit procuré des passe-ports pour toutes les puissances engagées dans la guerre^ et pour tous leurs alliés qui avoientété nommés des deux côtés; que cela étoit fait, et que le congrès étoit prêt à commencer; quededif-; férer sur ce prétexte c'étoit manquer de respect au Roi ; et que d'ailleurs la France n'y consentiroit jamais, ni aucun des alliés qui enyisageroit les conséquences qui: en pourroient arriver; que quelque allié de la France pouiroit prendre le parti des confédérés, ou quelques-uns des confédérés celui de la France, et que cela pourroit arriver en certaines circonstances que les uns ni les autres ne trouveroient pas à propos d'accorder des passe-ports, ou de trai^ ter avec eux au congrès; que d'ailleurs c'étoit contre toutes les formes et lés manières ordinaires, de demander dés passe^ports. sans nommer les personnes pour qui ilsseroieut. Après plusieurs autres raisons' alléguées de partit d'autre, les députés me prièrent de leur donjoief le temps de représenter aux Etats les raisons que je leur avois données , et d'attendre leur réponse jusqu'à l'après-midi. Un de ces députés me dit en sortant que j'avois toute la raison de mon côté , et qu'ils s'étoient rendus trop facilement aux instances de quelques alliés. Le jour s;uivant, les députés vinrent me trouver pour m'apprendre que les Etats avoient changé de résolution, et qu'ils demandoient seulement que le Roi voulût procurer des passe-ports aux ministres du duc de Neubourg; ce que je promis sans difSculté. Ce changement de ré-

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solution ne s'^toit pas fait sans qu'il y eftt eu bien de Tempart^ment entre les députes des Etats et lés ministres de quelques alliés : ces derniers les pressoiént si fort, qu'un des députés leur dit : « Que prétendez- CI vous donc, messieurs, de nous faire déchirer par « la canaille? » c$ qui fait voir combien les pays négocians sopt généralement enclins à la paiit.

Il restoit encore un préliminaire à régler : c'étoit coml^en d'étendue devoit avoir la neutralité ani: environs du lieu du congrès. La France vouloit qu'elle s'étendit seiilem^t deux lieues à la ronde ; et les alliés prétendoient que du eôté de la Hollande elle se terminât à la rivière du Wabal. Ces deux propositions étoiént fondées toutes deux sur la même raison : la France vouloit par là faciliter le commerce de ses ambassadeurs avec les villes de Hollande, afin d^y ménager par leurs intrigue^ une piix particulière^ et les alliés avoient dessein d'empêcher le passage facile et secret des émissaires de France. Cependant ils de^ meurèrent les uns et les autres fermes dans leur résolution ; de sorte que l'affaire ne fut réglée que queU que temps après que le congrès eut commencé.

DU CHEVALIER TEBlPtE. [1676] iSg

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