‹ Mémoires de Céleste MogadorChapitre 21 sur 26 · MKMOIRRS · texte numérisé non relu

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des yeux, qu'un mot de votre bouche fait sa joie ou sa peine ; on s'y fie, on en abuse. Robert en abusait. Plusieurs mois s'étaient passés ainsi ; chaque jour je l'aimais davantage : tout ce qui n'était pas lui m'était indifférent.

Mon asphyxie manquée m'avait laissé une grande inflammation des bronches; j'avais la respiration pénible.

— Soignez-vous donc ! me disait Robert.

— Bah ! lui répondais-je, je vivrai plus longtemps que ton amour.

Un matin, son valet de chambre vint le therclier chez moi.

— 11 faut que monsieur le comte vienne de suite ; monsieur le marquis est bien mal.

Robert devint pâle.

— Mon Dieu ! mon père 1

Il suivit son domestique sans me dire adieu. Mon cœur se serra"; je sentais venir un malheur.

Quelques jours se passèrent sans que j'eusse de nouvelles, ce fut un siècle; j'étais à bout de courage et de patience; j'allais le soir h la porte de son hôtel, je regardais, je savais qu'il était \h, je rentrais plus calme.

Je lui écrivis combien j'étais inquiète.

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Enfin, je reçus une lettre; je la regardais de tous côtés sans oser l'ouvrir. Elle était de lui, mais que disait elle ? 11 me fallut faire un grand effort sur moi-même pour la décacheter.

« Ma chère enfant, je vous remercie de votre bon souvenir. Je souffre beaucoup. Quand vous reverrai -je ? je n'en sais rien. Un malheur affreux vient de me frapper ; quoique je m'y attendisse depuis longtemps, je ne le croyais pas si près.

» Vous comprenez qu'il est des douleurs qui ont besoin d'isolement.

» Robert. »

Il était temps que la lettre finît ; mes larmes m'auraient emjiêcliée d'en lire davantage. 11 ne m'aimait pas; c'était un adieu. 11 me sembla que la vie me quittait.

— C'est impossible, me disais-je, dans quelques jours il viendra; je le reverrai; tout n'est pas à jamais fini entre nous.

J'attendais toujours, j'aspirais tous les bruits du dehors. J'écoutais les passants, les voitures'; j'avais envie de sortir, de me distraire; mais s'il venait pendant mon absence... et je restais.

Je n'y tenais plus. Celte existence d'espoir chaque jour déçu était antipathique à raa nature.

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Je fus chez ma mère ; elle avait reimé le magasin, et était partie avec Vincent.

J'allai chez Frisette. Elle me consola, en me disant que dans un pareil moment, avec un deuil si récent dans le cœur, Robert ne pouvait s'occuper d'une maîtresse, quelque affection qu'il eût pour elle ; il avait des devoirs à remplir.

Selon elle, j'étais folle de me tourmenter ainsi.

11 me sembla que Frisette était plus sage que moi, et qu'elle devait avoir raison.

Je pris confiance, et je rentrai un peu plus calme.

Deux amis de Robert vinrent me voir quelques jours après.

— Eh bien! me dit l'un d'eux, Robert vient d'hériter; c'est une bonne affaire pour vous!

— Bonne affaire ])Our elle? ce n'est pas sûr, dit l'autre, qui s'appelait (ieorges ; il va partir faire son deuil à la campagne, et puis, il faut qu'il pense à se marier.

— Vous l'avez donc vu?

— Oui, à l'église, reprit le premier; il m'a fait de la peine: il était pâle, ses yeux étaient rouges. Il aimait beaucoup son père; mais c'est ce qui pouvait lui arriver de plus heureux.

— Est-ce que c'est jamais heureux de perdre son père? dit (ieorges e;i le regardant.

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— Dame! quand on a des dettes! Son père avait quatre cent raille livres de rentes ; mais il laisse quatre ou cinq enfants... Robert aura cependant une belle fortune. 11 ne faut pas lâcher cela, Céleste.

.l'étais brisée de tout ce que je venais d'entendre ; d'abord, je n'avais compris qu'une chose : c'est qu'il allait partir.

La dernière phrase me rappela à moi ; je me redressai pour leur dire que je ne l'aimais pas pour sa fortune.

ils me rirent au nez et sortirent en me disant :

— C'est égal, ne lâche pas cela, Céleste.

Je demeurai abasourdie : faire un pas vers lui n'était pas possible, sans m'exposer à lui donner une arrière-pensée.

A mes chagrins commençaient à se joindre de nouveaux embarras.

J'avais déménagé à cause de lui; j'étais installée dans mon nouvel appartement. Pour qu'il s'y plût, j'avais fait des dépenses assez considérables; il ne le savait pas et je ne le lui aurais dit pour rien au monde.

11 partit sans me dire adieu; j'étais désespérée. J'ignorais même son adresse ; je savais seulement

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qu'il s'était retiré dans une terre qu'il voulait garder dans ses partages.

Je retournai chez Frisette ; je lui dis :

— Je veux l'oublier; c'est un ingrat. Viens, courons les fôtes et les plaisirs.

Nous passions les nuits à jouer; ma santé s'altérait, mais je ne réussissais pas à oublier.

Georges revint. Il me trouva si triste, si changée, qu'il eut pitié de moi. Urne dit :

— Si vous l'aimez tant, écrivez-lui, voilà son adresse.

Quand je fus seule, je lus et relus cette adresse cent fois; je ne pouvais voir clairement dans mon cœur, et, dans mes résolutions, je ne savais point si je voulais ou si je ne voulais pas lui écrire ; je commençai dix lettres, je les déchirai. Non, disais-je ; quand j'aurai de l'argent, beaucoup d'argent. S'il revenait, s'il voyait la gêne autour de moi, il croirait que c'est par besoin, il me jetterait quelques louis et repartirait.

Je jouais partout, chez les femmes, dans les tables d'hôte ; je serais allée en enfer pour attraper une bonne chance, carj'aurais mieux aimé devoir ma fortune au jeu; nuds le jeu me traitait mal. Je lis la connaissance d'un prince russe, jeune, beau, riche, bon! Il ni'aiinail, (luoique je ne lui eusse pas caché mon indirtérence iiourlni.

Quand j'eus payé le plus pressé, que je me vis quelque argent devant moi, j'écrivis à Robert. Je fus heureuse deux heures; je venais de souffrir quatre mois.

« En vous écrivant, mon ami, je ne veux pas vous faire un reproche pour vous intéresser à moi; je vous ai aimé : c'est bien peu de chose qu'un amour comme le mien,; vous aviez le droit de le fouler aux pieds.

» Vous m'avez marché sur le cœur; il a saigné longtemps. Je me suis jetée, depuis votre départ, dans les tripots, ne tuant votre souvenir qu'après avoir épuisé mes forces.

» Aujourd'hui que j'y suis parvenue, je vous demande pardon. Vous ne m'avez pas dit adieu, pas un mot; c'eût été iiumain. Je ne vous avais jamais fait de mal. Si vous aviez écouté dans votre solitude, vous auriez entendu mon âme crier près de vous.

» J'étais folle de vous aimer ainsi ; je savais bien que vous ne pouviez pas me garder; avec un mot de raison j'aurais essayé de me guérir. Vous m'avez brisée sans ménagements. Ne fuites jamais cela, Robert; c'est une mauvaise action. Je suis malade, j'ai changé de douleur, ou plutôt, mes douleurs se sont confondues.

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» La vie est un livre dont on tourne un feuillet tous les jours, .l'aurais voulu ni'arrèter au chapitre de nos amours, car je m'étais relevée un peu à mes yeux. Je ne me savais pas capable de tant aimer.

» Je ne veux pas vous attirer ainsi, ou vous dire que je vous attends. Pour vous écrire cela, il faut que tout soit tini entre nous.

» Je n'ai besoin de rien ; je suis presque riche. Je vous souhaite tous les bonheurs du monde, en vous pardonnant votre oubli.

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