LA ROBE JAUNE DE LISE
Dès qu'il m'arrivait quelque cliose d'heureux ou de malheureux, ma grande ressource étail d'aller voir Lise, pour partager avec elle ou mes joies ou mes peines. Elle m'avait annoncé son projet de l'aire un petit voyage ; mais elle devait être revenue. Sa propriétaire, qui savait notre intimité, me donna sa nouvelle adresse sous le sceau du secret, parce que Lise persistait ii ne vouloir voir personne. Elle demeurait au\ Champs-Elysées, II" 107, au cinquième. Je frappai.
— Entrez ! me dit une voix l)ien connuo.
J'ouvris la porte, et je vis ma Lise étendue sur
son lit, une bougie allumée pour sa cigarette, un livre à la main.
— Tiens! c'est toi ! Tu es gentille de venir me voir; mais si l'autre rentre, elle va jeter de beaux cris : elle ne peut pas te souffrir.
— Je regardai la cliambre : c'était un petit ménage, assez convenable.
— Chez qui es-tu donc ici ? Et je me levais pour m'en aller.
Elle me retint par ma robe.
— C'est vrai, tu ne sais rien... Attends donc ! elle ne me mangera pas. Figure-toi qu'après mon arrestation, je n'osais pas sortir ; je ne voulais plus rester à l'hôtel. J'étais en train de me lamenter, quand on vint me dire qu'une demoiselle voulait me parler à toute force. Je crus qu'on me trompait, que c'était quelque créancier; je grondai ma propriétaire, qui redescendit rendre ù l'inconnue le savon que je venais de lui donner ;\ elle-même.
Au bout de quelques instants, ma propriétaire remonta, et me dit :
— Cotte demoiselle insiste ; elle a dit que ([uand vous sauriez son nom, vous la recevriez.
Si j'avais été debout, je serais tombée tout de mon long; ('était ma sa-ur! Qn'" "i*^ voulaitelle ?
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Immédiatement, il me vint à l'esprit que mon père était en bas, qu'il allait m'étrangler. Je dis à la propriétaire :
— Fermez les portes, je ne suis pas ici. Ali ! mon Dieu ! je suis perdue ! Dites que je ne la connais pas, qu'elle se trompe.
— Mais non, je ne me trompe pas, dit Eulalie, en passant la tête par la porte.
Je courus derrière elle, je#fermai la porte, en appuyant mon corps dessus de toutes mes forces.
— Ah ça, qu'as-tu donc? me dit-elle en riant. Je la regardai, et à travers ma terreur, je fus
frappée de son élégance. J'écoutais, je n'entendais rien,
— Qu'est-ce que tu me veux ? Mon père est derrière toi, n'est-ce pas? Pourquoi l'as-tu amené, mauvais cœur ?
— Mon Dieu ! que tu es bête ! Il ne sait pas où je suis, moi! Il ne peut donc pas me suivre ici.
— Comment, mademoiselle ! votre père ne sait pas où vous êtes !... Vous vous êtes donc sauvée !
— Oui; depuis ton départ tout allait de mal en pis. Maxime m'a emmenée ; comme il n'a pas grand'cliose, je suis entrée à l'Hippodrome ; je gagne un peu d'argent, cela l'aide; je reste aux Cliamps-Elysées, 107; si tu veux venir avec moi, je t'offre la moitié de ma chambre.
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Le croirais- lu? cela iiio lit un mal alroce de voir ma sœur perdue. J'allais lui faire de la morale, elle m'arrêta :
— Ah! me dit-elle, laisse-moi la paix. Ce n'est pas à cause de toi que je suis partie ; je serais partie tout de même : j'adore Maxime.
Je fus abasourdie ; mais je n'avais pas le droit de la gronder, et d'ailleurs c'eût été parfaitement inutile.
Tu ne peux te figurer l'embarras où je me suis trouvée pour moi-même.
J'avais dans l'hôtel une assez grosse dette, et l>as d'argent pour m'acquitter. On m'a gardé mes affaires en payement et je suis emménagée ici avec deux, cliemises, des pantoutles et la robe que j'ai sur moi. J'ai dit que je partais pour la campagne et je ne bouge pas.
Pourtant, il faut que je sorte de cette situation. Je suis à la charge de ma sœur; elle m'a offert de venir chez elle, comme on l'offre presque toujours, mais comme toujours, ellt» l'a regretté. D'abord, elle n'est pas riche, et elle le serait que cela ne me ferait pas la position meilleure ; elle est a\are. Hier, clli' m'a rcproclH' un cahier de jiapier à cigarettes ; nous nous sommes déjfi disputées vintît fois.
Aprt's ( liaqu" sccnc, je prends mes deux che-
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mises pour faire ma malle. Eulalie ne peut s'empêclier de rire , et je reste, en lui promettant d'avoir de l'ordre, ce à quoi je ne peux pas m'habituer; il faut lui rendre cette justice qu'elle a raison... Regarde cette petite chambre, comme elle est propre : il n'y a presque rien. Eh bien ! c'est gentil comme tout ; elle me suit toute la journée avec une serviette pour essuyer jusqu'à la marque de mes pieds ; aussi, tu vois, je reste couchée... Comme cela je ne dérange rien.
Je ne pus m'empêcher de rire, car le lit, la table de nuit, la ciiambre entière étaient un vrai pillage ; partout des livres, du papier à cigarettes déchiré, jeté çà et là, du tabac, de la cendre...
— Ah! mon Dieu, lui dis-je, en me levant, je me sauve... elle n'est pas aimable tous les jours, ton Eulalie. Je l'ai vue souvent à l'Ilippodrome, sans savoir que c'était ta sœur, et j'ai déjà eu deux ou trois bourrasques avec elle ; si elle me trouve ici, elle est capable de me faire quelque mauvais compliment.
— Non, reste, reste encore un peu; ce n'est pas l'heure à laquelle elle rentre, l-^ile est chez Maxime, et i»uis, je sais le nioven (h^ la mettre de bonne humeur.
Et elle se mit à ranger autour d'(>lk', essuyant la table avec son uniipie robe.
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— Maintenant, ouvre la fenêtre pour que la fumée sorte!
— Oh ! lui dis-je, tu as au moins une belle vue pour te distraire.
— Ca ne me distrait pas du tout; ça me fait mal au cœur de ne pouvoir pas aller faire ma belle ; je m'ennuie à crier.
Je revins m'asseoir près du lit, un peu embarrassée de la |)roposition que je voulais lui faire, car je connaissais son caractère.
— Voyons, ma chère Lise, puisque tu t'ennuies tant ici, veux-tu en sortir? Je te prêterai tout ce que je pourrai. Si tu veux venir chez moi, je suis à ta disposition. Je ne suis pas ta sœur, moi, je ne te ferai pas de scène.
— Non, me dit-elle, j'aime encore mieux une amie que de l'argent; si j'étais ton obligée, ça nous fâcherait peut-être... pas à cause de toi, je sais que tu ne me le reprocherais point, mais à cause de moi qui serais humiliée. Je me connais, vois-tu; je ne vaux pas grand'chose. Regarde, mes sourcils se joignent sur monnez comme une paire de petites moustaches; on dit que c'est signe de jalousie... j'ai bion peur que le proverbe ne soit vrai. C'est plus fort que moi; je t'aime beaucoup, mais je ne pourrais pas demeurer avec toi ; ton
bonheur, si tu étais plus heureuse que moi, finirait peut être par me faire de la peine.
Elle avait les larmes aux yeux en me disant cela; je lui pris la main, et je lui dis :
— Tu as raison d'être franche ; rien ne pourrait m'être plus pénible que de me fâcher avec toi. Tiens! on monte... Si c'était Eulalie.
Nous ne restâmes pas longtemps dans l'incertitude. La porte s'ouvrit. Eulalie parut fort étonnée de me trouver là ; Pomaré perdit complètement contenance; j'en fus d'autant plus surprise que j'ai connu peu de femmes ayant l'air aussi dominateur que Pomaré ! Il fallait qu« sa sœur eût sur elle un grand ascendant. Je fus obligée de prendre la parole la première.
Eulalie était une fille d'une taille moyenne, boulotte, la figure ordinaire, la physionomie trèsfroide; d'une autre, je dirais l'air bête; mais elle avait infiniment d'esprit.
Quoiqu'elle n'eût guère, je crois, que dix-sept ans, elle en paraissait vingt-cinq ; elle attendait que l'une de nous deux s'expliquât.
— Vous êtes étonnée, ma chère camarade, de me trouver vous faisant une visite, ne m'y ayant jamais engagée; mais je sortais de l'Hippodrome; en passant, j'ai vu Lise à la fenêtre, je suis montée.