‹ Mémoires de Céleste MogadorChapitre 8 sur 26 · I-O MKMOIRES · texte numérisé non relu

I-O MKMOIRES

F-'.lle me regarda sans me saluer, et dit à sa so'ur :

— Je l'avais défendu d'ouvrir ma fenêtre. Le rouge me monta au visage. Ma petite Eu-

lalie, pensai-je, voilà une impertinence que tu ne porteras pas en enfer.

Lise était restée tout interdite de cet air d'autorité.

J'avais heureusement un bon moyen de venger ses injures et les miennes.

Je repris de l'air du monde le plus tranquille •

— Je n'aurais pas vu Lise, que je serais montée tout de même ; j'avais un service h vous demander.

— A moi?

— Oui, je vous ai entendue plusieurs fois vous plaindre de ce que l'on ne vous f.iisail pas faire de courses, de ce qu(» l'on vous oultliail parmi les figurantes.

Elle devint pourpre, car je toucliais la corde sensible.

— i-"ji hit'ii! si vn\is ;i\i('/. une 0(\'a>i(in de vou-^ montrer dans quelque steeple-chase, je suis sûre (pi'on vous les laisserait continuer à la place d'ilorinance, qui monte à cheval comme une poule.

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— Je le sais bien, me dit-elle; mais ils ne veulent pas me laisser essayer.

— C'est révoltant ; il est bien facile de dire aux gens : « Vous ne sauriez pas faire cela, » quand on neveutpas les admettre à essayer. Je vous offre un movendevous passerdela bonne volontédel'adniinistration. Je pars dans quelques jours; je voudrais qu'une de mes camarades fît mon service pendant quinze jours, et voilà ce que je venais vous demander avant de solliciter mon congé.

Elle était rayonnanle; je crois même qu'elle eul envie de m'embrasser.

— Je veu\ b^en, me dit -elle ; je leur montrerai que je suis bonne à quelque chose. Tâchez seulement qu'ils y consentent.

— Oh ! j'ai un moyen de les y forcer; je ne les préviendrai pas à l'avance. Un jour je manquerai, vGus serez toute prête; ils n'auront pas le choix : ils verront qu'ils se sont trompés sur votre compte.

— Ah! mon Dieu! dit-elle, il faut que je retourne chez Maxime, qui n'y était pas tout-àl'heure. Restez avec Lise, je ne vais pas èlre longtemps. Si vous ne restez pas, revenez demain, nous causerons.

Lise me serra les mains; elle avait compris. Quand Euhilie fut partie, elle me dil :

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— Tu sais quej'ai eu toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire devant elle ; tu m'as dit, il y a une heure, qu'elle te faisait l'effet, à cheval, d'une cruche pleine d'eau!...

— Ma chère, il n'y avait que ce moyen-là de le voir. On ne peut rien en faire ; si je la proposais, on me rirait au nez; et puis, il y a une autre difficulté, c'est que je ne pars pas; mais j'espère que dans dix jours tu ne seras plus là. Adieu, entretiens-la de ses succès; je reviendrai demain.

Rentrée chez moi, j'écrivis un mot à l'hôtel des Princes, à un jeune homme nommé Manhy, avec qui j'avais passé la soirée plusieurs fois chez Lise, et qui l'avait assurée, devant moi , de son amitié sans fin. 11 ne se fit pas attendre : à quatre heures il était chez moi.

— Vous êtes aimable d'être venu, nion cher ami, j'ai un service à vous demander.

— Tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me laissiez vous embrasser.

— Vous pensez bien que je ne vous ai pas demandé pour cela.

— Je ne l'ai pas pensé, et je le regrette.

— Allons, pas de fadaises! Lise est malheureuse; elle ne veut rien de moi, mais de vous elleaccep-

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tera tout. Il faut qu'elle sorte de chez sa sœur, qui la traite comme un chien.

— Ma chère, me dit-il, je vous livrema fortune, .le n'ai que dix louis sur moi, les voilà... Si cela ne suffit pas, pourvu qu'elle me demande par la même voie, je suis toujours prêt.

— Elle ne vous demande rien; elle ne sait même pas que je vous ai écrit. Adieu, merci pour elle.

Le lendemain, je courus chez Lise toute joyeuse . Je me disais :

— Elle va se louer une chambre, donner cent francs à son hôtel ; la voilà sortie d'embarras.

Je lui racontai ce que j'avais fait ; elle parut contente.

— Allons faire quelques emplettes, me dit-elle, j'ai beaucoup de petites choses à acheter.

J'avais envie de lui dire : « Va doucement ! » Nous nous arrêtâmes aux Bayadèîrs, sur le boulevard; je l'attendais dans la voitunî ; elle revint au bout d'une heure avec un paquet.

— Ah 1 regarde la jolie couleur.

Et elle me montra un taffetas couleur maïs, de toute beauté.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? lui dis-je élon-^ née.

— Ça, c'est une robe.

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— Oui, el combien le coùle-l-elle?

— Cent soixante francs.

Je la crus folle loul-à-fail. .Je résolus de ne \>\\\^ m'occuper d'elle; je m'enfonçai dans la voilure

Noire fiacre n'allait pas vite : nous l'avions pris à l'heure; nous cheminâmes donc doucement. J'allais au faubourg Saint Honoré , elle, aux Champs-Elysées.

— Est-ce que lu vas me quitter lâchée, me dit Lise, parce que je me suis acheté une robe abricol? C'a été plus fort que moi. Je sais bien que j'aurais pu mieux employer mon argent ; mais je veux aller au Ranelagh jeudi; je vais avoir la robe elle mantelel pareils, un chapeau de paille de riz; on croira que j'ai fait fortune ; on viendra causer avec moi. Si je n'avais pas quelque chose d'ébouriffant, on ne me ferait même pas danser.

Je savais qu'elle avait raison d'un cùté; mais je ne pouvais lui pardonner cette folie, nioi qui, jusqu'alors, achetais dix mètres de calicot à douze sous pour faire des chemises, quanti je me trouvais à la tôle de vingt francs.

— Allons, faisons la paix , me dil-elle en nje quittant, donne-moi la main, et promets-moi de venir me prendre jeudi à huit heures, car je ne pourrais sortir avec ma toilette, ni le jour ni à pied.

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— Ail ! cela veut dire qu'il faut que j'aille te chercher en voiture. Eh bien! on ira, mais ne t'y habitue pas.

J'entrais dans mon allée, j'allais grimper mes cinq étages, quand mon portier frappa à son carreau. Sa loge était au fond de la cour. Il me fit signe ; je courus très-intriguée, car il me montrait un paquet.

— Oh ! oh ! il y a du nouveau, me lit-il, ça embaume, ça.

Et il me remit un gros boucjuet de fleurs des plus rares.

— 11 est venu des personnes vous demander ; puis on est venu de chez le commissaire.

Je cachai ma tigure dans le bouquet comme pour le respirer, mais je ne sentais rien. Je devais être fort pâle ; je fus obligée de m'ai)puyer à son établi de tailleur. Il releva ses lunettes et dit à sa femme :

— Comment a-t-il dit, l'agent ? l^^Ue quitta son pot au feu.

C'était une bonne grosse femme, qui n'a pas maigri et que je vois souvent à sa porte.

— 11 a dit que, si demain vous n'aviez pas en ■ levé vos fleurs de dessus votre croisée, vous seriez à l'amende.

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Je respirai à faire le vide dans sa loge, et je grimpai mes étages comme un oiseau ; je ne voulais rien avoir à faire avec le commissaire. J'ouvris ma fenêtre, je regardai mes pauvres fleurs qui grimpaient si vivaces.

« Cliers pois de senteur, capucines et volubilis, je vous ai arrosés, attachés avec tant de soin; faut-il que je vous détruise ? Petites fleurs du pauvre, comme je vous aime ! » Je mis à côté mon beau bouquet, il me parut affreux ; je le jetai dans la chambre et j'embrassai mon réséda et mes pensées. Je regardais comment je pourrais faire pour les déplacer sans les arracher. Je m'étais fabriqué une caisse moi-même et j'avais semé en pleine terre ; les branches s'étaient enlacées par mes soins dans les cordes et fils de fer ; impossible de les démêler. Un coup de sonnette me fit sauter ; je me jetai sur mon jardin ; j'arrachai tout comme une furie ; j'entendis les liges crier ; elles semblaient me reprocher la mort de mes fleurs. Mais je redoublais d'efforts pour enlever les ficelles qui me coupaient les doigts,

« Ah ! on vient me demander pourquoi vous n'êtes pas en bas. Vous voyez bien qu'il faut que je vous arrache! » Et j'enfonçais mes m&ins dans la terre.

On sonna plus fort; je fus ouvrir.

C'était Léon. Le duc m'avait défendu de le recevoir ; mais moins par affection que par esprit d'indépendance je m'y étais obstinément refusée.

— Que diable faites-vous donc ? voilà deux heures que je sonne 1

— Pourquoi sonnez-vous ?

— Tiens ! quand on est arrivé à votre porte, on n'a pas envie de redescendre cinq étages.

— Qui vous a prié de les monter? Vous m'avez fait une peur atroce. ■

— Si je vous dérange, je m'en vais.

Mais sans attendre ma réponse et au lieu d'aller vers la porte, il entra jusqu'à la croisée.

— Oh ! me dit-il, en ramassant mon bouquet, je comprends pourquoi vous arrachez votre jardin ; il n'est plus digne de vous. Tout ce qui vous entoure va subir le même sort. C'est votre duc qui vous envoie cela?

Et le bouquet fut roulé de nouveau dans la chambre.

Cela me déplut. Je ramassai mon bouquet ; il représentait quelqu'un chez moi ; j'ai toujours défendu les absents.

— Je vous ai dit que je voulais être libre, que je ne m'engageais à personne. Vous dites m'aimer beaucoup : eh bien 1 le seul moyen de me le

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prouver, le seul moyen de garder mon amitié, à défaut d'amour, c'est de ne pas me tyranniser.

— Vous êtes méchante, Céleste. Vous m'appelez tyran, parce que je suis jaloux. C'est pourtant la plus grande preuve que je puisse vous donner de mon amour. Hermance m'a demandé d'aller la voir; elle serait bien contente si je lui disais le quart de ce que je viens de vous dire.

— Eli ])ien ! allez le lui répéter, je ne vous retiens pas.

Mes querelles avec Léon étaient des scènes en trois tableaux. Il commençait par être impertinent, il devenait t'ai, et finissait par la soumission.

Alors seulement, je m'attendrissais.

C'était le tour de la fatuité.

Il jeta sur sa personne un regard de satisfaction. Il examina son pantalon acheté à Londres, son gilet du meilleur goût, sa redingote de la coupe la plus irréprochal)le. 11 avait l'air de me dire • <( Peut-on être à ce point dédaigneuse pour un homme aussi bien mis et ayant l'air aussi comme il faut (pic moi ? »

J'ai connu des femmes (pii se laissent prendre à ces façons-là : jo ne suis pas du nombre. Les prétentions et la minauilerie chez un homme m'ont toujours révoltée. Je gardai un silence gla-

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cial. Le pauvre Léon alors ne savait plus où il eu était. Son impertinence et son orgueil tombaient à plat.

Tout en causant, j'avais entièrement enlevé ma caisse, coupé mes cordes, non sans peine et sans regret.

— Pourquoi vous donnez-vous tant de mal h ùter ces fleurs.

— Parce qu'on m'a fait dire de les enlever.

— Qui donc?

— Le commissaire.

Léon me regardait d'un air si triste et si contrit que je me sentis désarmée ; je lui tendis la main.

— Voyons, je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. Vous savez bien que je suis brutale et colère, mais ça passe vile. C'est mon jardin qui en est cause, et j'ai mes raisons pour ne pas être à l'amende.

— Vous n'avez pas d'argent? Que cela ne vous tourmente pas; je serais très-heureux d'être volrc banquier.

Alieux valait comprendre comme cela que pas du tout.

Je lui dis que j'allais au Kanolai;li le lendemain. 11 m'envoya une voiture.

Je fus chercher Lise à l'heure convenue, l-^llc Il -i.

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était superbe, et nous fîmes deux, ou trois tours avant d'aller au bal. En chemin, elle me raconta que le petit Camille était venu la voir, qu'il était toujours le même.

— Eii bien! tant mieux! J'ai confiance en lui, moi.

— Oui, c'est bien extraordinaire; il ne varie pas. lime dit toujours : « Pour rien au monde, je ne voudrais l'avoir. »J'ai tâclié une fois de le faire mentir; il s'est sauvé comme Josepli. Pauvre écolier! Il se prive de plumes pour m'envoyer un bouquet.

— Tâche de garder cette affection-là! Je crois qu'ils sont rares ceux qui ne vous aiment pas pour l'amour d'eux-mêmes.

— A propos, et toi, qu'est-ce que tu fais de Léon? On dit qu'il t'adore et qu'il est gentil.

— Oui.

— Pourquoi ne sorl-il pas avec loi?

— Parce que je ne veux plus. L'autre jour, à onze heures, j'allais à l'Hippodrome, il m'offrit de me conduire; je lui fis remarquer qu'on pouvait le rencontrer, que cela forait mauvais effet pour sa famille, il prit un air dégagé et me dit qu'il ne craignait rien. Arrivés à la hauteur de la rue de Gliaillot, il me lAclia le bras, et se mit h courir comme un voleur p(»in>uivi. ouehpies personnes

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me regardaient. J'attendis plusieurs minutes. On s'arrêta et on vint me demander ce qu'il y avait. Comme j'étais embarrassée, je me sauvai de mon côté. En rentrant chez moi, je le trouvai à ma porte, les mains dans ses poches; il sifflait.

— Ah ça, allez -vous me dire quelle mouche vous a piqué?

— Ma chère, je voyais venir devant moi ma mère et mon grand-père. J'aurais été JQli, s'ils m'avaient vu donnant le bras à Mogador !

— Vous avez raison; mais pourquoi mel'avezvous offert? Je ne vous l'ai pas demandé, au contraire , et, pour que pareille chose n'arrive plus, nous ne sortirons jamais ensemble.

Ce n'est pas faute qu'il me l'ait demandé depuis; mais je ne veux pas prendre l'habitude de me manquer de parole à moi-même : je ne céderai pas.

Nous fîmes une entrée m.agnifique. Je n'avais pas une robe jaune ; mais j'étais si mince de taille que tout le monde le remarquait tout haut. C'est un reproche que je me suis souvent adressé ; car Lise se mit à se serrer : cela lui a fait grand mal.

La soirée fut un éclat de rire. On commençait à s'habituer à nous. Les femmes comme il faut nous regardaient sans trop de courroux. Les

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jeiinos lions faisaient encore leur lèle el ne nous invitaient pas; ils ne voulaient pas danser à notre quadrille et refusaient de nous faire vis-à-vis, craignant, disaient-ils, de se donner en spectacle comme M. Brididi. Ils se plaçaient plus loin. Mais ils étaient seuls; la foule nous entourait et riait; ils s'ennuyèrent, cessèrent même de danser sous prétexte que ces cris empêchaient d'entendre la mesure ; ils finirent par se disputer leur tour pour danser avec nous. Mais en voulant faire plus que Brididi, ils ne parvenaient qu'à être ridicules.

On arrangea un grand souper; plusieurs voitures se suivirent, et nous arrivâmes comme une noce au café Anglais, qui trembla toute la nuit de nos rires, de nos cris et de nos chansons.

Pomaré me regardait souvent avec une sorte d'envie.

J'avais une jolie voix , h^ cliarme inséparable de la jeunesse; on me faisait des compliments (pii lui étaient pénibles. Je connaissais son caractère, et je m'effaçais un peu par amitié, ce que (\uc je n'aurais certes fait pour aucune autre femme.

11 y avait à ce souper un jeune homme qu'on appelait Gustave, dont j'avais remarqué l'air de préoccupation.

— A quoi penses-tu donc? lui disaient ses canfiarades.

— Je pense à ce pauvre Alphonse, qui s'ennuio pendant que nous nous amusons. Que n'est- il ici! Voilà ce qu'il faudrait pour le distraire. C'est si triste de voir un si charmant garçon se laisser mourir. L'ennui le tue ; il est perdu.

— Qui est donc cet Alphonse? demandai-je.

— C'est un homme de talent.

— 11 est malade?

— Non; mais il a le spleen.

-=- Oh! c'est deux fois dommage; il faut le distraire.

— Je le voudrais bien, mais il ne veut recevoir personne.

— 11 faut le prendre d'assaut.

— C'est une idée... je tAcherai... Vous êtes toutes deux si gaies et si charmantes, (jue si vous voulez bien entreprendre celte euro, j(! suis certain que vous réussirez.

Le lendemain, nous reçûmes une invitation de

M. Alphonse H On lui avait fourré dans la

tête de recevoir quelques amis; il donna un thé, rien que pour nous voir; on avait tant parlé de notre entrain (pi'il s'était laissé gagner.

Nous arrivâmes avec Lise, à neuf heures du soir, rue de la Bruyère. On nous introduisit dans

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un joli appartement. Je ne sais ce que j'avais ce jour-là; j'étais horriblement triste. Cela avait gagné Lise. Nous avions eu l'idée de mettre des robes foncées; nous devions avoir l'air de pleureuses. El puis, aller chez un homme qui se meurt, cela n'est pas gai! Nous avions de vraies figures de circonstance.

Le maître de la maison était grand, mince, les joues creuses, décolorées, la figure douce, fine, l'air distingué et d'une amabilité rare ; il vint à nous, nous remerciant d'avoir sacrifié une soirée à son ombre, nous fit asseoir, nous offrit luimême des fruits, des gâteaux, du thé; puis, s'asseyantdans un fauteuil, il resta sans mouvements, sans avoir l'air de penser.

Je me penchai à l'oreille de Lise et je lui dis :

— Je suis fâchée d'être venue; il me fait de la peine...

Son ami Gustave était auprès de lui : une mère n'aurait pas eu dos soins plus attentifs. Je voyais sur cette bonne figure passer tous les nuages de l'inquiétude.

— Alphonse, à quoi donc pensez-vous? Vous oubliez que vous nous avez promis d'être gai; le moment est venu de faire chanter la reine Pomaré.

L'intention était assurément très-bonne; mais

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il avait parlé très-haut : Lise l'entendit, et trouvant sans doute cette façon de disposer d'elle un peu cavalière, elle fronça les sourcils. M. Gustave vint à elle , l'air riant et sans se douter le moins du monde de ses dispositions.

— Voulez vous, mademoiselle, être assez aimable pour nous chanter quelque chose?

Non, dit Lise assez sèchement; je suis beaucoup moins drôle que vous ne croyez.

M. Alphonse R.... vint se joindre à son ami, d'une manière si gracieuse, qu'il m'eût semblé de mauvais goût de se faire prier davantage.

— Oh! dis-je à Lise, tu ne peux plus refuser.

— C'est donc pour vous? dit-elle à Alphonse, (|ui approclia son fauteuil du piano.

Elle chanta avec un entrain, une verve incroyables. Alphonse avait ouvert les yeux et les oreilles ; cela paraissait l'amuser beaucoup; Gustave fit mille tendresses de reconnaissance ri Lise, qui venait de faire rire son cher ami.

- Lise, qui était fantasque comme la lune, avait complètement oublié son mouvement d'humeur, et ils étaient les meilleurs amis du monde.

Cette soirée avait l'avantage de me montrer un monde que je ne connaissais pas encore ; il y régnait une gaieté naturelle, qui me parut bien préférable à la joie un peu bruyante dont j'avais

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jusqu'alors été témoin. L'esprit seul peut donner de l'attrait au plaisir.

On tu de la musique. Un petit jeune homme se mit au piano : dès les premières notes, je reconnus un maître; je le regardai avec attention, il était l)lond; il avait les cheveux crépus, les yeux bleus, les lèvres m) peu fortes, les dents blanches ; il était plutôt bien que mal, quoique sa figure manquât d'expression, Sesmainscouraienlsur le clavier avec une légèreté, une agilité incroyables. Ce n'était pas delà musique, mais une iiarmonie qui vous enveloppait le c(jeur.

Quand il eut fini de jouer, des applaudissements unanimes et bien mérités retentirent dans le salon.

Je profilai du bruit pour densander à M. Gustave quel était ce jeune homme qui avait tant de talent.

— Vous ne connaissez donc personne, ma chère enfant? C'est H... le compositeur, H... le petit prodige! Je vais vous le présenter.

Sans me demander si cela me plaisait (ui ikhi, il alla le prendre par la main et me l'amena.

Je crus remarquer que M. M... avait rougi en s'approthant de moi.

— Je sais bon gré à mon anii, me (ht- il avec un petit accent allemand (pii n'avait rien de désa-

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gréable, de me conduire vers vous. Depuis le premier jour où je vous ai vue, et il y a longtemps déjà, j'avais envie de vous connaître. La soirée s'avançait, et j'avais peur de manquer l'occasion. Je lui demandai avec une certaine inquiétude d'où il me connaissait.

— Mais je vous ai vue monter à cheval, et vous avez emporté mon cœur, qui court avec vous depuis ce temps- là.

11 me salua et s'éloigna.

M. Gustave, qui était resté près de moi, me dit tout bas :

— Il a beaucoup de talent; mais il en aurait plus encore, si ses parents, qui sont israéliles, ne l'avaient pas usé, pour exploiter plus lot ses dispositions. A huit ans, il était d'une force remarquable : il jouait dans les concerts; on ne parlait que de lui.

— Comment! il est juif^ dis-je avec un petit sentiment de répugnance que, tout d'abord, je ne pus réprimer.

Je sais que cela ne se discute pas, et qu'à moi moins qu'à toute autre personne il appartient d'avoir des préventions ; mais enfin, dans mon enfance, j'avais les juifs en horreur. Voici à quoi cela tenait : il y en avait beaucoup dans le quartier que nous habitions ; ma mère avait toujours

eu à s'en plaindre. Quand je demeurais rue du Teinple, il y avait au premier une famille juive ; j'allais jouer souvent avec les deux enfants. Leur dimanche, qui est le samedi, les juifs ne doivent pas loucher d'argent; ils me priaient de faire leur feu, leurs commissions. La fdle aînée mourut ; c'était un vendredi. J'entrai le samedi, comme à mon ordinaire ; j'entendis parler, je regardai à travers la porte vitrée, et je vis la jeune fille mûrie, nue comme un ver. Sa mère lui lavait la figure, la poitrine ; sa petite sœur lui lavait les pieds. Je n'ai pas compris les pratiques de cette religion, mais cela me fit peur ; tourmenter les morts me parut affreux. Jamais depuis je n'ai voulu entrer dans cet appartement, et j'en avais gardé un souvenir lugubre.

Le pauvre H... fil des efforts inouïs pour attirer mon attention ; il quitta le piano et vint près de moi. Ne sachant plus que nie dire, il invita tout le monde à venir passer la soirée chez lui, rue de Provence. Tout le monde accepta. 11 attendait ma réponse, l^our le taquiner, je lui ilis (juo je le remerciais, mais que je ne pouvais pas, «lue j'étais engagée.

— Eh bien ! remettons à un autre jour, dil-il si haut et si vite, (juc je regrettai mon méchant refus.

DE CELESTE MOGADOR Ib

— Non, je décommanderai mon dîner et j'irai chez vous.

Il me prit la main et me dit d'une voix suppliante :

— Ne manquez pas, vous me feriez tant de peine !

Ce serrement de main me donna le frisson. Je jouais de malheur ; il n'y avait qu'un enfant d'Israël dans cette réunion, et c'était justement celuilà qui devenait amoureux de moi.

M. Alphonse voulait nous avoir dès le lendemain. Lise l'amusait beaucoup ; elle paraissait décidément avoir trouvé un philtre contre la mélancolie. Gustave était enchanté. H... vint me reconduire avec d'autres personnes. A ma porte, il me prit la main, la mit sur son cœur.

— Tenez, voyez comme je vous aime ; mon cœur bat à me briser la poitrine, tant il a peur de ne plus vous revoir.

Je retirai ma main en riant et je lui dis :

— Comme vous prenez feu ! Allons, j'irai passer la soirée chez vous, pour voir si cela brûle toujours.

Léon vint me voir le lendemain; il était tout pâle.

— Qu'avez- vous donc?

— Mais rien, dit-il, d'un air qui signifiait : J'ai

quelque chose que j'ai bieti envie de vous dire, insistez.

— Voyons, vous savez bien que je n'aime pas les secrets. Dites-moi donc ce qui vous est arrivé !...

— J'ai eu une querelle hier à Tortoni ; je me bats demain.

— Vous ! lui dis-je d'un air de doute... Et pourquoi vous battez-vous ?

— Parce que... parce que... hier on parlait de vous... dans des termes qui m'ont révolté. J'ai traité de lâche l'un de ces messieurs, qui avait jeté sur la table un billet de cinq^cents francs en disant : ;< Voilà la clef de son cœur. » Je lui ai répondu qu'il en avait menti, que son billet me servirait de bourre pour lui casser la tête.

— Mon pauvre ami, je ne veux ])as que vous vous battiez, surtout pour moi. Est-ce que j'en vaux la peine?... Il avait le droit de vous dire cela. J'aurais dû vous avouer ce (jue j'avais été ; je jure de ne plus le laisser ignorer à personne. Si vous aviez été prévenu, vous n'auriez pas répondu. Voyons , Léon , je vous en supplie , tAchoz d'arranger colle affaire. S'il vous arrivait malheur, à cause de moi, je ne me consolerais iamais.

Je fus en proie aune véiilahle douleur. Nous passâmes trois heures à pleurer tous les deux. Il nie dit qu'il fallait qu'il me quittât pour arranger ses affaires et voir sa mère. Je ne voulais pas le laisser partir, mais il était si résolu, il me paraissait si calme, que je n'osai plus dire un mot.

— Adieu, me dit-il en m'embrassant la main, si je ne suis pas ici à huit heures, c'est que tout sera fini pour moi. Je n'explique pas toujours bien ma pensée, mais je vous aime |)lus que je ne sais le dire.

Il tira la porte, et je l'entendis courir comme le vent. Je me jetai sur le lit en fondant en larmes.

— Malheureuse que je suis! Oh ! je suis maudite! Je porterai malheur à tous ceux qui m'aimeront. Léon! pauvre enfant! on va le tuer!

Se battre pour moi! est-ce que c'est possible? Je ne l'ai pas assez prié de rester... Je suis une méchante femme! Je le traite souvent si mal! Il est bon! Je suis injuste! ingrate!... Oh! s'il revient, je le rendrai si heureux!... Je lui tlemanderai pardon. Oue va-t-il se passer? Je ne puis rester ici... Chaque minute est un siècle !...

Je pris mon chapeau et je descendis quatre à quatre.

Je marchais devant moi si préoccupée, (jut^jc

7« Mh^MOIRES

ne m'inquiétais pas du cliemin que je suivais... J'étais si émue que le souvenir de toutes mes anciennes affections me revenait avec une puissance irrésistible. J'allai chez Marie ; je demandai après elle. Le concierge me dit :

Il y a bien longtemps qu'on a vendu ses meubles; je ne sais pas où elle est.

J'étais trop triste pour trouver place à une nouvelle inquiétude. Je rentrai chez moi espérant qu'il était revenu , (jue tout était arrangé. Je redescendis vingt fois; j'ouvris ma fenêtre; je |)assai la nuit à regarder, à écouter : ce fut une torture, un acte de mélodrame qui dura douze heures.

La peur d'être cause de la mort d'un homme m'épouvantait.

Six heures du malin sonnaient. Il me prit un frisson, un tremblement. J'avais passé la nuit ; nous étions en octobre. Je crus que c'était un pressentiment, que tout était tini.Je me promenais à grands pas. Je me remis à la fenêtre; j'a})erçus im cabriolet qui descendait du fauliourg Sainlllonoré. Sans avoir vu la figure de celui cpii était dedans, je m'élançai dans l'escalier ; j'arrivai à la porte comme le cabriolet s'v arrêtait.

C'était l.r(Mi!

Je lui sautai au rou. Il in«' jioussa dans l'aller.

— Folle ! il fait froid ; vous n'avez qu'un peignoir de mousseline.

Je lui obéis; mais je le tirai à ma suite en lui disant :

, — Que je suis heureuse de vous voir! Comme j'ai eu peur!

Ma porte était restée ouverte. Il entra, fut s'asseoir dans un fauteuil.

Il était en habit noir boutonné, pantalon noir, des escarpins et des bas à jour.

11 était élégant de sa personne; il exagérait un peu les modes anglaises : cela ne lui allait pas trop mal.

Ce jour, je trouvai que tout lui allait bien. 11 était pâle, il avait froid. Je cherchai à réchauffer ses mains dans les miennes; enfin, je lui demandai comment tout cela s'était passé. Il me répondit:

— Bien pour tout le monde. Nous avons tiré si mal tous les deux qu'il y avait plus de danger pour les témoins que pour nous.

— Ah ! vous avez donc tiré ?

— Oui.

Il me parut un grand homme... Je lui demandai le nom de son adversaire. Il refusa de me le dire , me suppliant de ne parler de cette rencontre à personne.

Quand je fus remise tout-à-fait de ma frayeur, je pensai de nouveau à tout cela, et je ne pus m'empêcher de sourire, en me rappelant la recommandation qui m'avait été faite de me taire. Il était si bavard, que souvent nous nous querellions à cause des mensonges stupides qu'il inventait pour parler.

Je vis plusieurs de ses amis qui me parurent ignorer complètement ce duel ; cela me surprit beaucoup.

Je tâchai de m'informer adroitement ; une dispute en plein café se sait bien vite : personne n'en avait connaissance.

Soupçonnant qu'il m'avait fait un mensonge, je me promis d'en avoir le cœur net, car je trouvais affreux de plaisanter avec la sensibilité et le point d'honneur.

L'Hippodrome donnait ses dernières représentations: les feuilles sèches , qui tombaient dans l'arène, criaient sous les pieds des chevaux comme un verglas qui se casse. Le zèle avait froid; les spectateurs avaient le nez rouge : il était temps que cela finît.

Le jour de la dernière représentation, il se mit à pleuvoir si fort, que le terrain argileux garda des mares d'eau à chaque bout; il y avait peu de monde, mais quand on est en scène, il suffit d'une

DE CitLESTR MOGADOR RI

personne de connaissance pour se monter, Ci ire des efforts.

Ce jour-là, j'avais des amis; j'aperçus Pomaré ; je voulais gagner. On nous recommanda d'aller doucement, parce que le terrain était mauvais; mais sitôt partie, je poussai mon cheval; les autres firent comme moi, et nous voilà courant comme des étourneaux.

Au premier tour, nous entendîmes crier qu'un clieval venait de s'abattre. Cela ne nous arrêta pas. J'étais seconde; celle qui était devant s'appelait Coralie.

11 paraît qu'elle avait aussi ses raisons pour gagner, car elle serrait sa corde avec une volonté bien arrêtée de la garder, et m'empêcha de passer. Son cheval ht un fau\ pas, elle l'enleva; mais elle perdit une demi- seconde que je mis à profit. Nous arrivâmes tête à tête.

On applaudit beaucoup. On ht sortir les autres et il nous fallut recommencer un tour.

Nous repartîmes bien enseml)le. Arrivées au tournant, je ne sais laquelle accrocha l'autre, mais nos deux chevaux s'abattirent. Nous roulâmes quelques instants dans cette boue liquide et blanche. Coralie était tombée la tête la première; quand je la vis sur ses jambes, j'oubliai complètement de lui demander si elle s'était blessée. Je

82 MliMOIRES

me mis à rire, mais à rire si fort que cela se gagna. On voyait bien qu'il n'y avait aucun mal. On n'appelle pas mal des coups et des bosses.

Nous voulions recommencer ; mais on cria :

— Assez !

On nous porta le bouquet et nous rentrâmes couvertes de boue et de gloire.

Je dînai le soir au café Foy avec Léon et ses amis, on parla d'abord de ma culbute, puis on se mit à plaisanter Léon. Il y a toujours une victime dans ces sociétés, et c'est presque toujours celui qui paye.

Il me semblait que ce ridicule qu'on lui jetait déteignait sur moi; je le défendais souvent, et comme j'avais assez de bagout pour leur tenir tête, quand je commençais ils finissaient, parce qu'ils ramassaient toujours quelque chose de dés- .•ij^réal)le.

Ce soir-là, les tètes étaient échauffées; on voulait être drôle aux dépens de quelqu'un; on avisa Léon. Moi, je n'ai jamais pu discuter; je m'emporte, et les duretés ne m'arrêtent pas.

— Ah! ça, messieurs, voilà bien des fois que nous dînons et soupons ensemble ; vous dites toujours la même chose. Si Léon ne paye pas d'esprit, je vous ferai remarquer qu'il paye toujours la carte ; s'il fait celte dépense pour apprendre

quelque chose, lâchez d'être drôles el d'avoir chaque fois du nouveau, sans cela nous vous changerons.

On se mil à rire ; mais on rit jaune. Celui qui avait l'air le plus piqué, était un grand jeune homme blond, mince, assez joli garçon, portant au cou, en guise de cravate, des rubans qu'il demandait aux femmes en souvenir d'elles, mais en réalité par économie.

Il est à toutes les premières... On le trouve souvent à la porte des cafés en renom ; il n'a jamais faim, mais il entre sous prétexte de dire bonsoir pour qu'on l'invite, et mange comme quatre.

Il est commis de bureau ; il gagne douze cents francs. Grâce à ce manège, il vit comme s'il avait cent mille livres de rente.

Il méprise les femmes qui n'ont pas de voilure. Il est grossier avec tout le monde. 11 ne salue pas avec son chapeau, de peur de l'user; il fait un petit signe avec la main.

Une jolie actrice, c'est-à-dire une bonne actrice du Palais-Royal, s'était mise à l'aimer. Un soir qu'elle était chez lui, elle n'avait pas de monnaie ; elle lui demanda deux francs pour payer sa voiture. Huit jours après , elle avait mis son aident sur sa cheminée; il reprit ses quarante sous. Pauvreté n'est pas vice; mais orgueil et misère ne

sont pas (lignes d'intérêt, et je ne le ménageais pas.

Innpatientée de voir Léon ne rien répondre , je lui dis :

— Mon cher, au lieu de vous emporter pour un mauvais propos tenu sur moi et de vous battre en duel, vous feriez i)ien mieux d'être homme et de vous épargner toutes ces plaisanteries de mauvais goût.

Tout le monde se regarda. Je le vis devenir pourpre.

— Qui? lui s'est battu! dit l'un de ses amis... quand donc? où donc ? avec qui?

— Je n'en sais rien ; il n'a pas voulu me le dire.

Léon était d'une pAleur livide! Je me sentis passer comme un regret d'avoir dit cela. On lui m des questions. II balbutia.

Il m'avait menti, mais dans quel but? Histoire de mentir. Cela me dégoûta.

11 devint la fable de tout le monde et i)arlit pour la campagne. Je repris ma liberté d'action avec une grande joie.

L3 duc était en l-^spagne. J'allais de droite et de gauche avec Lise. Les soirées où nous nous amusions le plus étaient toujours celles d'Alphonse H.... Il renaissait à la santé et aux plaisirs; on

DK CKLESTE MOGADOR 85

nous traitait dans cette maison en vrais enfants gâtés. Chaque jour la réunion augmentait. Ce cercle de gens d'esprit me plaisait infiniment.

J'écoutais; mon intelligence se développait à ce contact : j'en avais bien besoin, car j'étais tellement ignorante que souvent je m'arrêtais court au milieu d'un mot que je n'osais finir dans la crainte de dire quelque sottise.

Chacun m'aidait un peu, et cela avec tant de bonté que je m'en souviendrai toujours.

Voilà pour les hommes; mais les femmes étaient impossibles et m'irritaient au dernier point.

Une d'elles fit remarciuer que Pomaré n'était pas jolie, qu'elle avait les dents de devant gâtées; les siennes l'étaient un peu moins. Je demandai à mon amie Hermance quelle était cette grande planche qui nous éreintait ?

— Elle se nomme Lagie.

— Elle est jolie, mais elle m'ennuie, et je vais me donner le plaisir de le lui dire.

Hermance se mit à rire.

— Attendez que je vous donne tous les renseignements : — Elle arrive de Nh'lz; la garnison en masse a bien perdu à son départ. Elle a trouvé que les régiments ne changeaient pas assez souvent, et elle est venue ici. C'est une bonne fille;

8fi MI^MOIRES

seulement, elle est hète et fantasque. Un jour, elle vous mange d'aifiitiés; le lendemain, elle ne vous regarde pas. Elle ne varie jamais sur le compte des femmes : elle dit du mal de toutes.

— C'est bon à savoir. Rendez-moi un service : allez lui dire, de ma part, que je voudrais bien faire sa connaissance.

— Pourquoi ?

— Pour lui demander si elle veut la paix ou la guerre.

Hermance s'acquitta de la commission que je lui avais donnée. Je vis à l'accueil qui lui était lait que M''^' Lagie me trouvait bien osée. Je dressai mes batteries en conséquence.

Au bout de liuit jours, je l'avais tellement raillée, persifllée, ennuyée, qu'elle m'invita à dîner. C'était une gàcbeuse qui aclietait à tort et à travers et qui menait grand train.

Un fils d'Albion lui jetait une pluie d'or; elle ne s'inquiétait pas si le soleil se lèverait le lendemain. Uien n'était assez beau pour elle. Ses dîners étaient somptueux; aussi avait-elle force amis. Elle s'entourait d'un tas de pique- assiettes qui approuvaient cliaque bêtise faite ou dite par elle.

Ce jour-là, il y avait beaucoup de monde. On sonna pendant qu'on servait le potage; elle lit

signe à tous les convives de se taire ; elle craignait que ce ne fût son Anglais.

Au lieu d'obéir à son invitation, quelques loustics se mirent à chanter à tue-tête:

Guerre aux tyrans !

Jamais, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera.

L'imprudente Lagie chantait avec eux.

Nous entendîmes quelques mots sur le carré qui finissaient par goddem '■ On rit de l'aventure toute la soirée.

Mais le lendemain, on ne savait comment faire pour payer le dîner; l'Anglais était parti à tout jamais.

Nous tînmes notre promesse à M. H..., et nous allumes passer la soirée chez lui. On fit une jiartio de lansquenet. J'ai joué quelquefois, mais je n'ai jamais eu de goût pour le jeu. Les femmes (pii jouent me semblent affreuses. C'est une passion qui défigure un honmie souvent, une femme toujours.

H... était assis à coté de moi et me conseillait; il était plus occupé de moi que de m<»n jeu. Je devais lui en savoir gré, car jusqu'alors, après la musique, les cartes avaient été sa grande passion.

}Î8 MKMOIUKS

Mes (léilains ne le rehutaient pas; il niellait dans son amour une persistance infatigable. J'avais Iteau lui dire :

— Voyons, H..., vous êtes un bon garçon; je ne veux pas vous faire aller; ne m'aimez pas, ou ne m'aimez plus, parce que je ne vous le rendrai pas. J'ai beaucoup d'amitié pour vous ; mais vous êtes un juif, et je ne pourrai jamais aimer un juif, et puis vous valez mieux que moi. Je vous ferais de la peine à chaque instant. Vous êtes jaloux maintenant, qu'est-ce que cela serait si vous en aviez le droit ?

— Je vous jure. Céleste, me répondit-il avec un sérieux qui ne manquait pas d'esprit, que ce n'est pas de ma faute si je suis de la race de Jacob. Si l'on naissait à l'âge d'homme et si l'on choisissait sa religion, je me serais fait catholique pour vous plaire.

Pendant que je le tacjuinais ainsi, un nouveau personnage était entré et venait au maître de la maison pour lui donner la main. Je poussai un cri et je baissai la tête, alhi de cacher le rouge qui me venait aux joues avec tant de force qu'il me sembla (]ue le sang me sortait des yeux.

II... me serra la main sans comprendre; il me regardait, puis regardait le nouveau venu.

Je levai enfin la tête, espérant m'être trompée;

DE Cl^: LESTE MOGADOR 89

mais il n'en était rien. L'homme qui était debout devant moi, me regardant avec un œil terne, était bien celui dont j'ai parlé dans le cours de ce récit, mon amphitryon du Rocher de Cancale.

Il allait dire où il m'avait vue; tous ses amis allaient me mépriser. Je m'appuyai sur l'épaule de H..., comme pour lui dire : « Défendez-moi! » mais, me redressant tout-à-coup, je regardai l'ennemi en face pour tâcher de lire dans sa pensée.

Je ne vis rien à travers ce voile impénétrable, ce nuage qui ressemble à la mort ou au sommeil. Il fit quelques pas, alla s'asseoir plus loin, sans avoir l'air de me reconnaître.

Mon cœur eut un élan de reconnaissance; pourtant je ne le perdais pas de vue. Chaque fois qu'il parlait à quelqu'un, les oreilles me tintaient; il me semblait l'entendre.

— Vous le connaissez? me dit H...

— Non! lui dis-je si vite que, pour un jaloux, cela ressemblait à un oui.

Il se leva au bout de quelques minutes et alla causer avec son ami. Je perdis contenance.

Un jeune homme vint prendre la place de 11... ; ce jeune homme me parlait, je ne l'écoutais pas. toute mon attention était concentrée sur le petit groupe où II... causait avec le nouveau venu. Heureusement, il parlait un peu haut ; il n'était pas

question de moi. Je commençai à respirer, et je pus répondre à mon voisin, qui me disait :

— Vous n'êtes pas gentille. Ce pauvre H... est amoureux fou de vous ; vous le faites aller ; vous le rendez malheureux : ce n'est pas agir en bonne lille.

— Ah ! comme vous êtes bien tous les mêmes ! A votre compte, pour être bonne liUe, il faut se donner à tous ceux qui ont envie de vous; mais, mon cher, j'en suis à mon dixième amoureux de la soirée. Que deviendrais-je, si j'étais obligée d'être bonne fille avec tous ?

— Vous avez toujours raison. Il est vrai qu'il est difficile de vous regarder sans être de votre avis, mais je ne suis pas convaincu. Des dix personnes qui vous ont fait ce soir une déclaration, neuf n'y penseront plus demain. Quant à H..., c'est autre chose; il est blessé au cœur. Il est si bon ! c'est une nature si tendre !

— Parlez-vous sérieusement?

— Très-sérieusement.

Tel est ce monde : les indifférents mêmes contribuent à favoriser le commencement de ces liaisons. En apparence, rien de plus frivole, mais l'expiation n'est pas loin.

Ce qui n'est pour une des personnes engagées dans ces attachements qu'un lien pass.icor (pie le

DE CELESTE MOGADOK 9!

caprice a formé, que l'ennui dénouera, est souvent pour l'autre un obstacle où l'existence entière trébuche. L'heure sonne pour tout le monde, tantôt pour l'amant, tantôt pour la maîtresse. On a traversé ce tourbillon le sourire aux lèvres, les fleurs dans les cheveux ; on n'en sort que pour tomber, les uns dans la misère, les autres dans le désespoir. Ceux-ci vont aux cloîtres, celles-là vont à la Morgue.

Mes amours avec H... sont un triste exemple du danger des passions. En croyant satisfaire un caprice, j'ai peut-être changé sa vie.

L'heure était venue de se quitter; tout le monde prit ses cliapeaux, ses paletots; je restai assise.

On me regardait étonnée; Lise me dit :

— Tu ne viens pas ?

— Non, je reste.

Je crus qu'H... allait perdre la tête de joie. Pour reconduire ses invités plus vite, il les poussait dehors par les épaules.

Ne vous effarouchez pas ! Je vous ai promis d'écrire la vérité, et je tiendrai parole.

Si je rappelle les souvenirs de cette nuit, c'est que je puis le faire sans blesser la modestie. Mais peut-être est-ce vous qui êtes en faute et

92 MÉMOIRKS

votre imagination a-t-elle déjà été trop loin?

Tant pis pour vous.

J'étais appuyée sur un grand piano couvert de musique commencée. Je regardai 11... quand il rentra • il voulut m'embrasser, je l'arrêtai.

— Tenez, H..., si vous étiez raisonnable, vous viendriez m'accompagner cbez moi... Je ne suis pas mécbante, mais je vous rendrai mallieureux si vous m'aimez.

— Ça m'est égal, je donnerais toute ma vie pour vous avoir à moi, ne fût-ce qu'un jour.

Je crois qu'à ce moment, il pensait ce qu'il disait; sa main brûlait, ses yeux brillaient.

Je lui montrai le tabouret du piano. 11 s'y assit en m' embrassant la main.

Je m'étendis dans un fauteuil à ses côtés; il jouait avec tant d'àme, il improvisa de si jolies cboses que mon cœur se fondit.

— Je suis, me disait-il, entre les deux grandes passions de ma vie.

Il devint beau. Sa musique avait une liarmonie si douce; elle ressemblait aux chants des églises; ces airs religieux, un peu de fatigue aussi, peut-être, m'engourdissaient les sens...

Petit à petit, lui, semblait m'avoir oubliée. Je me réveillai an jour dans le fauteuil où je m'étais

endormie... U notait sur un papier raye la musique qu'il avait composée pendant la nuit.

J'étendis mes bras raidis par la fatigue, et je lui demandai pardon de l'avoir empêché de se coucher.

11 me remercia du bonheur (\\ie ma présence lui causait.

Je lui lus reconnaissante d'une alïectiun si douce et si respectueuse. Je lui promis de passer la soirée avec lui.

Cette douceur et cette réserve durèrent peu.

Je ne conseillerai à aucune femme d'encourager de sang- froid l'amour d'un artiste. Au bout de quelque temps, je ne savais plus à quel saint me vouer.

L'amour d'il... grandissait tous les jours. Il se tourmentait au point de se rendre malade. Il me suivait partout, passait les nuits à ma porte. On le voyait changer et on m'en faisait un reproche. 11 ne voulait plus travailler, quoi que je pusse lui dire.

— Ayez pitié de moi, me ré[)était-il sans cesse, ayez pitié de moi! Cela ne sera pas long; je ne tiens plus à la vie. Dites-moi que vous me détestez, et je me tuerai pour vous épargner un ennui. 11 n'était raisonnable que devant le monde. Seul avec moi, il me désesi)érail. U avail la peau moite;

il toussait souvent : on le disait attaqué de la poitrine. Cela me faisait peur. « Mon Dieu, me disais-je, s'il allait mourir de chagrin ! » Et je lâchais de le consoler. Mais les grands amours sont exigeants : j'y parvenais mal.

Quand par hasard, il faisait de la musique, celte musique était mélancolique, son piano ressemblait à un orgue d'église.

Il s'arrêtait et me disait :

— Si je n'étais pas juif, vous m'aimeriez, n'est-ce pas ? Si je le savais, je renierais mon Dieu pour l'amour de vous !

— Mon pauvre ami, vous êtes en délire, je ne veux pas le plus petit sacritîce... avec quoi pourrais-je le reconnaître !... Je vous avais bien dit : Ne m'aimez pas, je vous porterai malheur! .le no me suis pas trompée : vous devenez fou ; vous ne faites plus rien. On dira que c'est ma faute... pourtant vous savez le contraire.

— Non, on ne vous fera aucun reproche... Je sens bien que ma vie se fane ; je n'ai pas longtemps h vivre!... Laissez-moi être heureux i^ ma manicre.

Il était si triste (lue je l'évitais le plus que je j)ouvais.

Un jour, je le vis entrera l'église de la Made-

leine ; il y resta deux heures. Il devenait de plus en plus sombre.

On me conseilla d'en finir. Il valait mieux lui faire une grosse peine qui se guérirait que de le laisser mourir à petit feu.

Lise se chargea de lui annoncer le parti que je prenais par affection pour lui.

Il se mit à pleurer et descendit avec elle ; elle remarqua qu'il la quittait à la porte d'une église oi^iil entra.

A quelques jours de là, je reçus une lettre dans laquelle il me disait que sa vie ne lui appartenait plus ; qu'il mettait sa confiance en Dieu qui le consolait de toutes ses douleurs...

Il y avait tant de grandeur, d'élévation dans cette lettre, que je voulais le voir, lui demander pardonl...

Il refusa de me recevoir... Je crus qu'il avait une maîtresse, et je me moquai de ma crédulité.

Le duc était revenu à Paris. Il ne ressemblait en rien à II... et ne me fatiguait pas de son amour.

Pour lui j'étais à la mode... 11 était riche : les nouveautés lui revenaient de droit. Je demeurais si haut, il avait le pied si petit, (jue pour lui complaire,je fus obligée de déménager. J'allai demeurer au second, 5, rue de l'Arcade, douze cents francs de loyer.

'JG MÉMOIRES

Dans mon nouvel apparlemcnl,il v avait un salon, loul nieuljlé on velours, par parenthèse ; dans ce salon, il y avait un piano. Ce piano fut cause que je pris un maître.

C'était un nommé Pederlini, Italien, d'une patience... Je n'ai jamais été assez riche pour le récompenser comme il l'aurait mérité...

Le duc venait me voir tous les deux ou trois jours... Il ne m'adressait pas quatre paroles.

Je ne sais vraiment pas pourquoi il me continua ses visites. Je crois que c'est parce que ses amis pensaient grand bien de moi, venaient me voir souvent, et lui disaient : « Quand elle vous ennuiera ; nous nous disputons à qui vous succédera.» Par esprit de contradiction, il les faisait attendre.

J'allais quelquefois à l'Opéra, où je m'ennuyais toujours. ;\Ion maître de piano me raconta qu'un de ses compatriotes allait dél)Uter; qu'il avait une voix magnifique ; que seulement il avait beaucoup de mal parce qu'il ne iiarlait pas français; qu'on lui api)renait par cœur la Lucie... C'est moi qui l'accompagne. Je lui i)arle souvent de vous ; il voudrait bien vous connaître.

— Bah ! et pourquoi cela ?

— Mais parce que les Françaises ont un grand

charme pour lui... et puis, parce qu'il vous a vue à l'Hippodrome!...

— Eli bien, alors, s'il m'a vue, il doit être satisfait!...

— Oh ! il parait que non , puisqu'il voudrait que je le présentasse, sans doute pour causer avec vous.

Je tis une fausse gamme qui m'écorcha les oreilles.

— Bon, je fais des bêtises, et, vous, vous en dites, Quelle conversation voulez-vous que j'aie avec votre ami? Vous m'avez dit tout-à-l'heure qu'il ne savait pas un mot de français. Est-ce que vous croyez que je vais chanter la Lucie pour me faire com[)rendre ?

^lon professeur était timide; Une m'en parla plus.

— I"]h bien, lui dis-je a[)rès ma leçon, amenezmoi votre chanteur ; vous lui servirez d'interprète. Venez sur les midi, une heure; je suis toujours seule.

— Voulez-vous demain? me dit il en sautant de joie.

— Quel enfant vous faites!... Eh bien! soit, à demain...

En me réveillant, je me fis à moi-même reproche d avoir consenti. J'étais |)aycepour me délier des

Il 6

artistes... mais l'isolement où me laissait le duc me pesait. Je m'ennuyais, et, quand on s'ennuie, on accepte plus facilement l'occasion de faire de nouvelles connaissances.

Le duc avait depuis longtemps une vieille maîtresse, grosse, mal bâtie. Je la voyais étaler ses quarante ans dans une belle calècbe doublée de velours bleu.

Elle faisait une grimace pour se donner l'air souriant; le tout recouvert d'un voile à pois noirs, qu'elle avait le soin de ne jamais quitter.

Je me levai donc, sans trop de regret, et je m'iiabillai de mon mieux pour recevoir mes deux Italiens.

Midi et le timbre de ma porte sonnèrent en même temps; j'allai ouvrir moi-même.

Mon antichanii)re était obscure ; je vis l'ombre d'un grand corps qui dépassait de la tête mon pianiste.

— Pardonnez-moi de venir si tôt. me dit Pederlini, mais il n'y a point de ma faute. Depuis que j'ai promis à B... de l'amener cbez vous, il ne ine laisse pas une minute de repos... Si je l'avais écouté, nous serions venus à huit heures.

Je leur désignai deux fauteuils dans le salon, et je m'assis en face...

Mon nouvel admirateur était un beau garçon,

grand, fort; des flieveux de jais; de grands \'eux noirs, brillants, qui me fixaient avec tant d'expression, qu'involontairement je baissai la tête sous son regard.

Il parla à Pederlini ; celui-ci me transmit sa phrase.

— Il dit vous trouver plus jolie de près...

Je levai les yeux pour remercier; mais je fus obligée de les baisser encore plus vite que la première fois...

Je me mis à jouer avec la bague que j'avais au doigt, en la faisant tourner pour me donner une contenance, et je lui dis:

— Comment , vous ne parlez pas du tout français?

— Si, un poco, Céleste.

— Ah ! vous savez prononcer mon nom?...

— Je crois bien, reprit Pederlini ; il y a assez longtemps qu'il l'apprend. 11 sait un peu parler français, mais vous l'intimidez.

J'avais envie de répondre que c'était plutôt lui qui m'intimidait...

Il m'offrit de m'apprendre l'italien; à moins que je ne fusse assez bonne pour lui apprendre le français...

Il me promit de bien travailler i)Our pouvoir causer avec moi et me dire tout ( e qu'il pciisail.

dOÛ MÉMOIRES

Je rcngafijeai à se dépêcher, car nous devions avoir l'air Tort bètes...

Ils prirent congé de moi. B... me tendit la main et serra la mienne avec tant de force, que je fus quelques instants sans pouvoir parvenir;! décoller mes doigts engourdis par la douleur.

Je ne sais si c'est une mode italienne , toujours est-il que je commençai par la trouver brutale; puis je réilécliis qu'il fallait prendre cela pour une marque énergique d'affection.

C'était vraiment une belle nature que ce B... avec son teint mat, ses lèvres rouges, ses dents IjJanches, son air de franchise et son regard de feu!

Quand je le comparais au duc, si blond, si froid, si tranquille, la comparaison était tout à l'avantage de l'Italie sur l'Espagne; mais le duc llattait ma vanité.

Quand sa belle voiture s'arrêtait à ma porte, j'étais iière de ce (jui aurait dû nous faire rougir tous les deux.

Il arriva au moment même où |'('tais encore sous l'impression de la visite qui^ je venais de recevoir.

— Qu'avez-vous donc , ma chère ? vous êtes l(»ute jiréoccupée !

DK CKLKSTE MOGADOR 101

— Oui, lui dis-je, un peu embarrassée, car j'ai toujours eu horreur de meiilir.

— Qu'avez-vous?

— Je m'ennuie ici toute la journée, je voudrais sortir un peu.

— Que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? me ditil, toujours avec le même flegme... Demain, je vous enverrai une voiture.

Je sautai de joie; je ne dormis pas de la nuit.

A quatre heures, une jolie voiture à deux chevaux s'arrêta à ma porte. Le cocher vint me dire qu'il était à mes ordres.

Je sortis, et ne voulus rentrer que quand les promenades furent désertes. J'étais si fatiguée que je ne pus dîner. La crainte que l'on ne me vît pas dans le fond de la voiture me fit tenir assise au bord des coussins , la figure au carreau, secouant la tête comme un magot en porcelaine chinoise, tant j'avais peur qu'on ne m'accuscU d'être fière.

Le lendemain, même manège ; seulement j'avais avancé l'heure de ma promenade, et je fus toute triste do trouver les Champs-Elysées déserts; je ne voulais plus sortir de la voilure. Si le cocher ne m'avait fait observer que ses chevaux avaient faim, je serais restée toute la nuit.

Le surlendemain, tout*» cett(> ridicule gloriole

était tombée, le bon sens m'était revenu , et je I abaltais mon propre caquet en me répétant bien haut et bien souvent à moi-même que toutes ces splendeurs étaient passagères, et que cette voilure, dont j'avais été si fière, ne m'appartenait pas... Un caprice me l'avait donnée... un caprice pouvait me la reprendre.

Je fus plusieurs jours sans voir le chanteur italien, occupé de préj)arer ses débuts; je n'en étais pas fâchée.

Le langage des œillades et la conversation par interprète n'auraient pas été longtemps sans me fatiguer. Décidément, il valait mieux pour lui qu'il eût le temps de faire des progrès dans la langue française.

Il en est de la Bohême comme des autres pays situés sur la carte du monde : il n'est pas toujours prudent d'y rendre des services.

Je fis de cette vérité, à propos précisément du duc et de B..., une épreuve assez cruelle.

Un jour que je me promenais sur le boulevard du Temple, je vis passer une lille que j'avais connue au théâtre Beaumarchais. Je lirai le cordon de la voiture, et je l'apjjelai. Comme elle n'avait rien à faire ce jour-là, je l'emmenai dîner.

C'était une fille d'une vingtaine d'années, grande, pas mal faite , jolie , le teint très-coloré ; je la

DE CÉLESTK MOGADOR \0Â

savais peu spirituelle, mais je la croyais bonne.

— Eh bien, ma pauvre Joséphine , lui dis-je, (juand elle fut assise à côté de moi, qu'as-lu fait depuis que je ne t'ai vue? Es-tu heureuse?

— Non, je pourrais l'être si je voulais, mais je ne le suis pas par bêtise. J'ai une passion qui me mange tout. Ça a commencé par mes robes et a lini par mes meubles. Aujourd'hui, je n'ai plus rien; il ne veut plus me voir; il me dit que je le dégoûte avec mes grands pieds et mes grosses mains.

Le fait est que, sous ce rapport, la nature avait été un peu trop libérale envers elle.

— Ah ça ! de qui diable es-tu donc si entichée?

— D'un acteur! Je me suis faite figurante aux Délassements, par amour.

— Eh bien ! il faut quitter les Délassements, par raison. Veux-tu entrer à l'Hipprodrome, je parlerai pour toi?... Veux-tu rester avec moi? je t'aiderai à oublier ton amour. C'est une stupidité d'aimer un pareil homme !

Nous avions dîné; je l'habillai des pieds à la tête, et je l'emmenai à l'Opéra, voir Robert-le- Diahle.

Je la présentai au duc et à ses amis, qui nous conduisirent prendre des glaces au café Anglais.

Joséphine paraissait trouver ce genre de vie fort

104 MHMOIRF.S

agréable. Elle s'accrochait h mni et me laisail les plus belles protestations d'amitié.

On afficha les débuts de B...

Je dînais dehors ce jour-là; j'arrivai tard au théâtre. Le bruit de la loge en s'ouvrant lit lever la tête à mon ténor, qui avait à dire dans un passage de la Lucie: « Céleste Providence! »

Je le vois encore. 11 ouvrit les bras, regarda de mon côté et resta court sur le mot « Céleste. » Cela dura deux ou trois secondes; peu de personnes s'en aperçurent.

Pederlini vint, dans l'entr'acte, me dire qu'il avait eu peur; qu'il regrettait que je fusse là ; que j'allais le troubler.

Je lui offris de me retirer pour ne pas gê^er ce pauvre garçon.

11 me dit:

— Non, maintenant je crois que l'effet est produit. 11 vous cliercherait ; cela serait encore pis.

— Comme il est beau ! me disait mon amie, émerveillée sans doute du costume de velours noir.

Elle lui ht l'aire des compliments sur la manière dont il avait chanté le premier acte. 11 » iiil sans doute que c'était moi, car i) parut nie rciiicrcicr du regard en entrant.

11 voulut tant faire qu'il chanta faux.

DE CÉLESTE MOGADOR lOr.

Il clierclia à se rattrapper au troisième acte ; la voix lui manqua : l'émotion de ses dô buis lui avait donné un enrouement subit.

A la fin de la pièce, je le crus mort pour tout de bon, tant il avait râlé son finale.

Cela me fit ])eaucoup de peine. 11 était si beau garçon qu'avant d'avoir ouvert la bouclée il avait déjà des ennemis dans la salle.

On ne siffla pas, mais on riait ; peu de gens furent indulgents. 11 avait un accent ; on l'appelait Gascon, Auvergnat.

11 s'agissait pour lui de ipiarante mille francs par an s'il réussissait !

Je compris combien il devait avoir de peine, ot je lui fis dire que je prenais une grande part à ce qui venait de lui arriver, mais qu'il ne fallait pas se décourager, qu'il avait encore deux débuts.

Pederlini me l'amena le lendemain, .le ne le trouvai pas trop démonté. Je lui indiquai les mots qu'il avait mal ])rononcés ; je les lui fis ré[)étt'r plusieurs fois.

— Puisque vous avez commencé, il faut continuer, dit Pederlini imi riant ; je suis sur qu'il fera de grands progrès avec vous.

1{... i)araissait de cet avis, car il venait prendn^ jusqu'à deux leçons par jour.

A Non second début, j'étais \)i\\o comme une

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