‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE IIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÎ

Sommaire. — Je perds mon professeur. — Une biblioUièiiue d'enfant. — Les théâtres de Paris de 1802 à 1805. — Napoléon i" n'avait pas l'esprit parisien. — Mademoiselle Montansier. — Une rencontre en 1812. — Paris, l'animalier. — Un épisode du temps de la famine. — La grossesse pour rire... et pour manger. — D'un mariage que la Montansier a été sur le point de faire. — Barras. — Le général Bonaparte. — Origine du théâtre du Palais- Royal. — Petite bouffée de rancune gardée au premier empire.

— Je veux voir l'empereur de près. — Naissance du roi de Rome.

— Un violon de plus introduit dans la cour des Tuileries. — Un premier livre. — Comment je suis devenu romancier. — L'Eiifanl de ma femme. — Commis banquier et apprenti grand homme. — Première page d'un premier chapitre. — Ce que c'était que Zoé.

— Monsieur Théodore. — Écrire console de tout.

M. Bedel ayant quitté Paris, vers le milieu de l'année 1808, pour se rendre en Auvergne où l'appelaient des affaires de famille, mes études se trouvèrent forcément suspendues. Je devais les reprendre au retour de mon professeur, mais le brave homme n'étant pas revenu, pour cause majeure : il mourut d'une fluxion de poitrine à

Clermont-Ferrand, ma mère déclara que j'étais assez avancé pour travailler sans maître.

Et, de fait, je crois que, livré à moi-même, je travaillai mieux.

De l'argent qu'on me donnait chaque semaine, je m'étais formé une petite bibliothèque où Molière avait la plus belle place. Oh î Molière ! Je ne melassaispas de le lire, je le savais par cœur. J'aimais aussi Racine, et surtout ses Plaideurs. La muse comique était déjà ma préférée, que voulezvous! cuique suum. En lisant et relisant cette désopilante pièce, je faisais cette réflexion, que je ne dois assurément pas avoir faite tout seul, qu'il était surprenant qu'ayant ainsi prouvé qu'il possédait tout ce qu'il faut pour la comédie, Racine se fût obstiné à se consacrer au genre tragique. Certes, Phèdre et Britannicus sont des œuvres splendides, mais quel dommage que leur auteur n'ait pas donné un pendant à ses Plaideurs! Un livre dont la lecture me captivait également beaucoup, je vais vous étonner, c'était la Vie des hommes illustres de Plutarque. Paul de Kock lisant Plutarque! est-ce possible? Pourquoi faire ? à quoi cela lui a-t-il servi ? Eh ! quand cela ne m'aurait appris que, s'il revenait aujourd'hui en ce monde, il aurait grand'peine à ajouter un

volume seulement à ses douze volumes d'Hommes illustres, vous voyez bien que la lecture de Plutarque m'a servi à quelque chose.

Dans la journée, de midi à cinq heures, je piochais mes versions et mes thèmes, que M. Gaigneau revoyait et corrigeait... quand il en avait le temps; le matin, je piochais mon violon; et Faprès-dinée, lorscjiie je n'allais pas en soirée ou au théâtre, je lisais mes auteurs favoris.

J'ai dit que ma mère aimait beaucoup le théâtre; nous y allions souvent, rien que nous deux, mon beau-père étant obligé (c'est lui qui nous le disait) de retourner trois fois par semaine, le soir, à son bureau. Et ma mère aimait îe spectacle pour le spectacle; elle n'avait pas de prédilection comme genre. Je me trompe : elle goûtait peu le grand Opéra et lui préférait rOpéra-Gomique. Mais les places de TOpéra-Comique étaient d'un prix assez élevé; nous fréquentions donc davantage les théâtres de mélodrames et de vaudevilles. C'est ainsi que je me rappelle parfaitement avoir vu, tout enfant, de 180^ à 1805, à leurs premières représentations, le Jugement de Salomon, de Caigniez, à l'Ambigu- Comique; l'Enfant prodigue, de Guvelier et Hapdé, à la Porte-Saint-Martin; la Lampe mer-

veilleuse, de Ribié et Hapdé, et Roileric et Cunégonde, de Martainville, à la Gaîté; le Quartier d'hiver ou les Métcumr pli oses, de Désaugiers, aux Jeunes-Artistes ;/^o^^'r/-/t'-j5o.*67< on les Trois Sœurs, par M""" Montenclos, aux Yariélés-Amusantes; les Quatre filsAymon et la Fille Hussard, pantomimes, avec combats et évolutions à pied et à cheval, au Cirque des frères Franco ni, rue du Mont-Thabor; et le Demoisel et la Bergerettc, ou la Femme vindicative, au théâtre de la Cité. Autant qu'il m'en souvient, la salle du théâtre de la Cité, sise vis-à-vis du palais de justice, était affreuse; petite, noire, sale, enfumée. Aussi, en 1807, quand un décret de l'empereur supprima ce théâtre, avec sept ou huit autres, fut-il peu regretté. Cependant, je me demande encore à quel propos Napoléon, qui s'embarrassait si peu de faire tuer ses sujets au profit de sa gloire, éprouva le besoin de restreindi^e leurs plaisirs. Quel mal y avait-il à ce que Paris eût beaucoup de théâtres, puisque, en dépit de la diminution croissante de la population, pour cause de guerres continuelles, ils avaient toujours, tous, un nombreux public. Mais Napoléon I" était bien l'oncle de Napoléon III. Ceci soit dit sans amertume. I) n'avait pas l'esprit parisien. L'un, par caprice.

cayait crun trait de plume une douzaine de théâtres, l'autre, sous prétexte d'embellissement de la capitale, en a envoyé une demi-douzaine se planter, çà et là, comme ils pouvaient. « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ! » me dira-t-on. J'en conviens; comme auteur et comme spectateur, je soupire en pensant à mon cher Boulevard dit Crime, tel que je l'ai vu si longtemps : avec toutes ses portes de théâtre ouvertes côte à côte. Je suis orfèvre, oui, mais M. Haussmann doit être Alsacien.

Enfin, c'est au théâtre de la Cité que j'eus le bonheur de frémir pour la première fois aux hurlements de Tautin, le célèbre traître. Aux Variétés-Amusantes, je m'en donnai à cœur joie de rire avec Brunet et Tiercelin. On sait que les Variétés-Amusantes, qu'on appelait aussi les Variétés- Montansier, et qui, parce qu'on y riait trop, furent contraintes, en 1806, de s'effacer devant la Comédie française, on sait, dis-je, que ce théâtre appartenait à M'" Montansier, qui l'avait bâti de ses deniers sur l'emplacement des Beaujolais, spectacle de marionnettes. Chassée à droite, M"* Montansier se réfugia à gauche; des débris de sa fortune qui, paraît-il, avait été considérable, elle construisit, aux environs de celui qu'elle venait

de quitter, un nouveau théâtre auquel elle donna son nom, et qui, comme les Beaujolais, n'eut droit, au début, qu'à l'exhibition d'acteurs en bois. La Montansier est aujourd'hui le théâtre du Palais-Royal. Sous la seconde République, un moment, ce mot roijal écorchant les oreilles démocratiques, on rendit à ce théâtre le nom de sa fondatrice. jMais cela ne dura guère. On se lassa vite d'être ridicule pour si peu.

Je n'ai pas connu, mais j'ai vu plusieurs fois M"" Montansier, dans ma jeunesse, et, la première fois surtout que je la rencontrai, elle m'impressionna vivement. C'était en 1812 ; je me promenais dans les galeries du Palais-Royal, ci-devant Palais du tribuuat, avec un peintre de mes amis, Paris, mort dernièrement, pauvre et oublié, et à qui il n'a manqué que d'avoir su se faire valoir pour être classé parmi les animaliers en réputation. Paris était de sept ans plus âgé que moi ; il avait une bonhomie réelle jointe à beaucoup d'esprit naturel. Très-observateur, en outre, il n'oubliait rien de ce qu'il avait vu ou entendu, et le racontait à merveille. Je tiens de lui, entre autres, une anecdote, au sujet de la disette de 1795, qui mérite d'être rapportée.

Paris était le cinquième enfant d'un petit mar-

chancl papetier de la rue Saint-Denis. Cinq enfants, deux filles et trois garçons, à nourrir en temps de famine, c'est dur, quand on n'est pas riche; on ne mangeait pas tous les jours, en mars et avril 1795, chez notre papetier, d'autant plus que, par surcroît de malheur, sa femme étant tombée malade, il ne pouvait pas la quitter pour s'en aller, cliaque jour, comme cela se pratiquait à cette aimable époque, attendre pendant des heures, à la porte d'un boulanger, son tour de recevoir sa ration de pain.

Dans ces circonstances, une des filles du père Paris se dévoua pour tous, la puînée, Marthe, une fillette de treize ans. Pour son pesant de brioche, l'ainée n'eût pas osé se mêler à la foule. Marthe n'eut pas peur, elle; bravant la fatigue d'une longue station dans la rue, et, pis que cela, les grossiers propos et les bourrades, elle accomplit sa tache, et revint, triomphante, chargée d'un pain, au foyer paternel. Cependant, en faisant la queue, elle avait remarqué que, par faveur spéciale, et qui témoignait d'un reste de bons sentiments résistant aux colères de l'estomac chez le peuple parisien, elle avait remarqué que les femmes enceintes passaient avant les autres au comptoir du boulanger. De quoi s'avise notre fillette, le

lendemain ? Elle se fourre un oreiller sous son casa qui n, et, grosse ainsi, à triple ceinture, la voilà qui vient demander de l'argent à son père pour aller chercher du pain. Le père s'étonne de cette rotondité extraordinaire; il en demande le motif que Marthe lui donne aussitôt sans sourciller. « Puisque les femmes enceintes ont des tours de faveur, je me suis faite enceinte; c'est tout simple ! » C'était très-simple, en effet, €t néanmoins, le papetier, tout en riant, les larmes aux yeux, du stratagème de la fillette, se déshonorant ingénument pour avoir plus vite du pain pour sa famille, ne lui permit pas de le mettre à exécution.

— Elle ne comprenait pas, la chère petite, me contait Paris, pourquoi notre père lui faisait retii'er son oreiller. « Mais je gagnerai au moins deux heures avec mon gros ventre, papa, répétaitdle, laisse-moi donc mon gros ventre ! Je serai rentrée plus tôt pour soigner maman ! »

Il fallut que la mère elle-même se fâchât pour obhger M'^' Marthe à redevenir mince. A trois ans de là, à seize ans, la jeune fille rougissait jusqu'au blanc des yeux quand on lui rappelait cette his- • toire. Elle avait tort de rougir. L'histoire était tout à l'éloge de sa naïveté et de son bon cœur

f renfaiit. Il y a, dans la Morale en action, beaiirnup de traits qui sont peut-être, comme forme, plus chastes, mais qfti comme fond ne sont pas plus moraux.

Mais nous voici loin de ma première rencontre, en 1812, avec M'^' Montansier. J'y reviens.

Je me promenais donc au Palais-Royal, avec Paris, lorsque passa devant nous une petite vieille femme, si vieille, si décrépite, si ridée, si ratatinée, et, par-dessus le marché, si grotesquement vêtue..., une robe jaune-serin, des souliers à cothurne, un cachemire aux couleurs criardes sur les épaules, sur la tête une espèce de turban..., que, dans le premier instant, je crus voir la fée Carabosse, sauf ({ue Carabosse est réputée la plus méchante parmi toutes ses sœurs en féerie, et que la petite vieille susdite avait l'air doux et bon.

— Vous ne connaissez pas cette dame? me dit Paris.

— Non; qui est-ce?

— M'" Montansier.

— Bah! la directrice de théâtre?

— La directrice successive de quantité de théâtres, oui, à commencer par celui de Versailles,

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dont la reine Marie-Antoinette lui avait confié les destinées.

« Oh! elle a gagné des ?nillions à ce métier. Aussi, Barras, qui voulait du bien à certain général, avait-il projeté de lui laire épouser M"'' Montansier.

— Et quel était ce général?

Paris se pencha à mon oreille. Sous la police de Fouché, il était sage de parler bas dans un endroit public.

— Ce général se nommait Bonaparte.

J'éclatai de rire.

— Quel conte!... Napoléon épousant la Mon-tansier!...

— Chut! voulez-vous bien ne pas crier comme cela, vous ! Il est juste de dire que le général en question ne mordit pas à l'hameçon, si doré qu'il fût. Mais on prétend que, malgré ses soixante ans sonnés, la Montansier sourit au rêve de Barras. Le petit Bonaparte lui avait donné dans l'œil,

« Enfin, comme vous savez, le mariage projeté n'eut pas lieu. Le petit Bonaparte épousa mieux qu'une millionnaire, il épousa la France. »

Paris avait repris son diapason ordinaire pour prononcer ces derniers mots; il ne craignait plus d'être entendu par une mouc/tc.

Il continua :

— Quant à la Montansier, déjà veuve alors d'un premier époux, on assure qu'elle a convolé secrètement, il y a trois ans, à de nouvelles noces, avec Forioso, le danseur de corde, qui est en train de lui croquer ce qui lui reste de ses millions. Elle demeure en face, tenez, au second, sous les arcades du café de Chartres, qui lui ont appartenu. Et, somme toute, comme elle n'a jamais fait de .mal, et, au contraire, a fait beaucoup de bien, il est à désirer que, malgré Forioso, elle meure là sur la plume, et non dans un grenier sur la paille.

Le souhait de Paris s'est réalisé; la Montansier mourut pauvre, mais non misérable, vers IS'^O, dans son appartement du Palais-Royal.

Je reprochais plus haut à Napoléon F' son iabus d'autorité à l'endroit des plaisirs des Pari- ;siens; cela ne veut pas dire que je ne le reconnaisse pas pour un homme de génie: une opinion que je ne force personne à partager, dans un temps où, par esprit d'opposition envers le neveu, on en est arrivé à vouloir prouver que l'oncle, ■le grand législateur, le glorieux capitaine, celui ►qui avait fait des deux tiers de l'Europe des

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provinces de lu France, n'était qu'une manière de bandit doublé d'idiot, dont on devait noyer la mémoire dans la boue. De méchants fous, ceux qui écrivent ces sottises. De tristes niais, ceux qui les acclament et les colportent. L'avenir, tel que le caressent ces messieurs, est-il donc si brillant qu'ils osent ainsi cracher à plaisir sur le passé?

Mais je crois vraiment qu'oubliant les principes de toute ma vie, comme écrivain et comme homme, je me laisse entraîner à parler politique! Le mauvais exemple qui me gagne. On n'entend plus que cela partout, aujourd'hui, de la politique. C'est à vous rendre imbécile. Il y avait une halte forcée sur ce terrain depuis quelque quinze ans; on a rouvert l'arène. Tant pis!

Au surplus, ce n'est pas un roman que j'écris ici, ce sont mes souvenirs; donc il m'est permis d'y dire parfois ce que je pense de ce que j'ai vu et de ce que je vois.

Pour en revenir à Napoléon I", tout en lui gardant un peu rancune d'avoir, en 1 807, ordonné la suppression de quantité d'innocents petits théâtres où je m'amusais, et, en 1813, d'avoir contraint mon beau-père à m'acheler, coup sur coup, deux hommes pour me remplacer comme soldat, parce que, le premier ayant commis la

maladresse de se faire tuer à Lutzen, on jugea que mon remplacement ne valait rien; et par bonheur encore, pour moi, cette année, M. Gaigneau venait de recueillir une petite succession, sinon, faute d'argent, j'eusse été obligé de servir; ce qui ne m'eût guère accommodé : les lauriers de Bcllone n'étaient pas mon idéal. Pour en revenir, donc, au premier empereur des Français, j'ai cette vanité à son égard, comme envers les divers souverains qui lui ont succédé, du reste, de ne lui avoir pas plus allongé le moindre coup de pied de l'àne après sa chute, que versifié la plus petite cantate lorsqu'il régnait. Cependant, en 1811, quelque temps avant qu'il ne s'agît pour moi de conscription, c'est-à-dire avant que, menacé d'endosser l'habit militaire, je n'eusse un tantinet pris- en grippe cet ofjn\ car on l'appelait ainsi dans nombre de maisons, qui faisait une si furieuse consommation de chair fraîche, je me sentis pris du désir violent de voir Napoléon de près, le plus près possible.

L'année i 811 fut, suivant l'histoire, une des époques les plus glorieuses et les plus prospères du règne de Napoléon I". La France était en paix alors avec presque toutes les puissances; l'empereur, qui, par raison d'État, l'année précédente.

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s'était séparé de sa bonne Joséphine pour épouser Marie-Louise, avait maintenant des raisons |)aternelles de se féliciter de ce coup d'État. Un fils lui était né. Tout était couleur de rose dans le plus vaste des empires possibles. Qui eût douté à ce moment que Napoléon II ne succéderait ])as à Napoléon I"?

On rayonnait encore à Paris, quatre mois après la naissance du roi de Rome ; on rayonnait surtout parce qu'on voyait en cet enfant un gage de paix; et, comme la joie patriotique se gagne, je crois, comme toutes les autres, moi qui, jusquelà, n'avais jamais songé à contempler le soleil en face, je le répète, je ne pensais plus qu'à voir Napoléon.

J'avais manifesté mon désir à Mengal, mou professeur de violon. Un soir du mois de juillet, ilengal me dit :

— Tous voulez voir l'empereur? Je puis vous en procurer le moyen. Il y a concert après-demain, dans la journée, aux Tuileries, dans la cour de l'Horloge; je vais à ce concert; vous y viendrez avec moi.

— Avec vous? A quel titre?

— Mais comme violoniste, parbleu! Ne connaissant pas les morceaux qu'on exécutera, vous

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\oiis contenterez de faire semblant de jouer. Le clief de musique, qui est de mes amis, est averti; il ne vous dira rien.

C'était le 7 ou le 8 juillet 1811. A quel sujet ce concert dans la cour des Tuileries, ce jour-là? Je ne me le rappelle pas. Peut-être pour fêter les relevailles de ]Marie-Louise, qui avaient été Ibit longues, ou la première dent de l'enfant impérial. Quoi qu'il en soit, tout en faisant le simulacre de racler du violon, il me fut donné de regarder mon comptant l'empereur et même l'impératrice, car elle se montra aux côtés de son époux sur le balcon. Tous deux étaient en toilette d'apparat. Derrière eux se pressait une foule de princes, de maréchaux, de grandes dames étincelants d'or et de diamants sur toutes les coutures. Marie-Louise me parut belle, mais je trouvai Napoléon jaune, obèse, boursoufflé, et la tête par U^op enfoncée dans les épaules. Ce n'était pas là le héros que je m'étais imaginé. J'attendais un dieu, je ne vis qu'un gros homme. 11 se retira à la fin du concert en nous adressant, du geste, un signe de remercîment dont j'eus l'amour-propre de prendre ma pari. Dame! si je ne jouais pas, je n'étais pas payé non plus! Je m'étais dérangé de mes occupations pour le voir; cela valait bien une politesse de sa part.

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C'est en cette môme année 1811 que j'écrivis mon premier roman, l'Enfant de ma femme; ce malheureux enfant que j'eus tant de peine à lancer dans le monde... où, d'ailleurs, il n'a jamais beaucoup brillé. Mais, pour vous bien conter cet épisode, il est nécessaire que je retourne de trois ans en arrière.

C'était six mois après le départ et la mort de M. Bedel, mon maître de français et de latin. Suivant la décision maternelle, je continuais toul seul, comme je pouvais, mes études.

Un soir, chez un de nos amis où j'étais allé avec mes parents, entre une partie de revers! et un morceau sur le violon que j'avais exécuté à la satisfaction générale^ un monsieur sec, maigre, anguleux, je le vois encore, après m'avoir fort complimenté sur mon talent, dit à M. Gaigneau :

— Alors, vous destinez ce jeune homme à la musique? Yous voulez en foire un artiste?

— Oh! un artiste amateur! répliqua ma mère. Mon mari et moi n'avons pas assez de fortune pour attendre que mou fils gagne de l'argent comme compositeur, et je ne veux pas non plus qu'il coure le cachet ou qu'il soit musicien dans un théiÀtre!

— Ah! ah! reprit le grand monsieur. Eh bien!

niais, en ce cas, je ne vois pas ce qui empêcherait monsieur votre fils, madame, d'employer son (cmps plus utilement qu'à user des cordes à boyaux.

(« Quel âge avez-vous, mon ami?

— Quinze ans bientôt, monsieur, répondis-je.

— Très- bien! Justement nous cherchons, pour notre maison, de jeunes employés bien élevés, et en qui nous ayons toute confiance.

— Et qu'est-ce que votre maison, s'il vous plaît, monsieur? demanda ma mère.

— Madame, je suis caissier principal chez MM. Schérer et Finguerlin, banquiers.

(( Mathieu Delavarde, à votre service. » Mon beau-père fit une légère grimace. Il doutait que l'emploi qu'on m'offrait me convînt. Il avait flairé mes penchants, le cher homme! Mais sa grimace décida, en sens inverse de son expression, de mon sort. Ma mère la vit, et souriant, elle, gracieusement à M. Mathieu Delavarde :

— Monsieur, dit-elle, nous vous remercions infiniment, pour mon fils et pour nous, mon mari et moi, de votre obligeante proposition, et nous allons y réfléchir sans tarder.

(( Si nous l'acceptions, qu'aurions-nous à faire, je vous prie, monsieur?

— Mais M. Gaigneau n'aurait ([ua m'amener M. Paul à mon bureau, un de ces matins, madame. Voilà tout.

— Il suffit, monsieur.

Je suis fâché de le dire, car j'ai toujours aimé les femmes, et je les aimerai, j'espère, tant que je vivrai, trouvant leur société plus agréable, sous toute espèce de rapports, que celle des hommes, mais elles ont un terrible défaut : la contradiction. La contradiction est leur essence. Dieu les a bâties comme cela. Voyez Eve; Adam craint de toucher à la pomme, Eve veut absolument en manger. Mon beau-père eût, de prime saut, accueilli à bras ouverts l'ouverture de M. Delavarde à mon sujet, que, j'en suis persuadé, ma mère l'eût repoussée avec pertes; il avait l'air de la dédaigner, «'lie sauta dessus.

Le même soir, au logis, elle me tenait ce langage :

— Tu as entendu, mon ami, ce qu'a dit ce monsieur... caissier principal de la maison de banque Schérer et Finguerlin : il ne dépend que de toi d'entrer dans cette maison. Qu'en dis-tu?...

• — Mon Dieu! maman, j'en dis que, si vous le souhaitez, j'y entrerai.

— Oui, certes, mon ami, je le souhaite, parce (jue tu es d'âge à l'occuper sérieusement, et que c'est une belle carrière que la banque ; on ne s'a- ])aisse pas en s'y consacrant; témoin ton père.

M. Gaigneau hocha la tête.

— M. de Kock, dit-il, était banquier, lui... ce fjui n'est pas la même chose que d'être commis dans une maison de banque.

— Et puis, monsieur, qu'est-ce qui empêchera mon fils de devenir banquier, un jour, comme son père?...

— Ce qui empêchera! ce qui empêchera!...

— Oh! je conçois, ce n'est pas avec les fonds que vous lui fournirez qu'il pourra s'établir! EIi bien! il se passera de vous, monsieur, et cela ne le changera pas; vous l'avez habitué à ne pas compter sur votre assistance. Il est intelligent, honnête; il sera laborieux; il réussira. Et, dans mes vieux jours, au moins, grâce à mon fils, je n'en serai pas réduite, comme à présent, six jours sur sept, à courir après une pièce de vingt francs !

« Vous aurez la bonté, monsieur, de conduire, demain matin, mon fils à j\I. Delavarde.

— Bien! bien! comme il vous plaira, ma chère amie.

Commis banquier! J'étais condamné à aligner (les chiffres du matin au soir!... Des chiffres, ce qu'il y a de plus triste au monde, à mon avis. Avez-Yous remarqué que la plupart des hommes ((ui s'occupent spécialement de comptabilité ont, plus ou moins, en dehors même de leurs travaux, l'air d'être poursuivis par un songe, comme le Père Sournois des Petites Danaides? Ah! c'est (ju'il n'y a pas à rire avec une addition! Tant et tant font tant, il faut que ça se trouve; si ça ne se trouve pas, c'est votre faute. Vous n'êtes pas d'accord avec le compte courant, votre bordereau n'est pas exact; cherchez, cherchez encore, cherchez jusqu'à ce que vous ayez découvert où est l'erreur !

J'ai passé cinq années dans la maison Schérer et Finguerlin, d'octobre 1808 à décembre I8I0. Et il paraîtrait que l'on n'y était pas trop mécontent de moi, puisque, lorsque je la quittai, ma place me rapportait deux cents francs par mois; des appointements fort honorables à cette époque. Est-ce à dire que je fusse un excellent employé? Non. J'avais trop d'autres choses en tête pour devenir jamais tel. Mais si ce n'était avec goût, c'était avec soin et ponctualité que je m'acquittais de ma besogne. J'avais cette fierté de ne point en-

courir de reproches. Et puis, j'étais content de gagner quelque argent pour pouvoir, peu à peu, augmenter ma bibliothèque, m'acheter des vêtements qui me plaisaient, aller, le soir, au théâtre, et, le dimanche, avec mes amis... et mes amicSy à la promenade.

Car, vers 1811, je commençais à avoir des amies, comme on en a, à dix-huit ans, avec qui l'on est bien plus disposé à échanger des baisers que des réflexions philosophiques. Et ceci ne vous surprend pas, je présume; vous ne vous attendiez pas à ce que je vous dise que j'avais patienté jusqu'à ma majorité pour aimer. C'est même une de mes premières passions qui m'excita, indirectement, à écrire mon premier roman, par ce motif qu'elle en raffolait, des romans. C'était une grisette, une fleuriste de la rue Saint-Martin. Dixsept ans. Jolie? Hum! Plutôt piquante, avec son nez retroussé et ses yeux percés à la vrille. Mais si gaie! si rieuse!... Aussi n'aimait-elle que les livres qui la faisaient rire. Et elle était bien dans le vrai. Le dimanche, quand le mauvais temps nous empêchait d'aller aux prés Saint-Gervais ou au bois de Romainville, nous nous enfermions toute la journée chez elle, dans sa petite chambre, pour lire Pigault-Lebrun.

Mais, un jour, Zoé fut forcée d'entreprendre un voyage, un grand voyage. Elle avait, à Goulommiers, une tante malade qui réclamait ses soins. Combien de temps serait-elle absente ? Un mois, six semaines. Oh! fût-ce un an, elle me garderait son cœur et je lui garderais le mien. Nous le jurâmes sur Monsieur Boîte.

Que faire, en attendant une maîtresse à qui l'on a promis fidélité? A cinq ou six reprises, depuis quelque temps, à la suite de la lecture d'un ouvrage à succès, j'avais été tenté du désir de produire à mon tour mon petit chef-d'œuvre. J'avais même jeté une faron de plan, dans ce dessein, sur le papier. Un plan en trente lignes. Je n'en ai jamais tracé de plus longs. Eh bien ! l'occasion était bonne ! J'étais obligé de rester sage tout un mois ; j'emploierais ce mois à un travail ([ui me vaudrait les félicitations de Zoé à son retour. J'avais trois ou quatre mains de beau papier; je choisis la plus blanche, la plus hsse; je taillai d'avance une demi-douzaine déplumes, et... .et en avant!...

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