‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 11 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Voyages, accidciils, avculures.

' « Nous n'arriverons jamais ce soir à Stras- « bourg, Mullern ! Dis donc au postillon de fouet- « ter ces maudits chevaux ! — Je le lui ai déjà dit <(, plus de vingt fois depuis une heure, mon colo- (( nel, et il m'a répondu qu'à moins de nous casser <i le cou à tous les trois, nous ne pouvions pas (( aller plus vite. — Henri ne sera plus à Stras- « bourg quand nous y arriverons. — Alors, mon « colonel, nous continuerons de courir après lui. « — Et peut-être ne l'atteindrons-nous pas assez (( à temps pour prévenir le malheur que je re- (( doute!... — Si cela arrive, mon colonel, vous <( n'aurez rien à vous reprocher, car, en vérité, <( depuis six semaines que nous ne faisons que <( courir, jour et nuit, de Framberg à Strasbourg, <( de Strasbourg à Paris, et de Paris à Framberg, <c ma culotte s'est tellement attachée à mes fesses <( que je me verrai Ibrct^, mon colonel, de montrer <( mon derrière à la première auberge où nous nous «- arrêterons. — Si du moins le but de ce voyage « était rempli ! — Ah! si quelque bonne bouteille « de vin pouvait dissiper l'engourdissement de

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« mes membres !... Mais rien !... pas même un <( mauvais verre de piquette pour apaiser la soif (.( qui me dévore ! Ah ! mon colonel, il faut que ce «^ soit vous pour que j'endure aussi patiemment (( un pareil supplice î — Es-tu fâché de m'avoir « suivi, jMullern ? — Moi, mon colonel, j'irais avec c»; vous jusqu'au bout du monde, mais je voudrais c( au moins que cela ne fût pas sans boire ni « manger ! » « Ici la conversation fut interrompue par un choc épouvantable qui brisa l'essieu de la chaise de poste; bientôt le colonel Framberg et son compagnon de voyage roulèrent tous deux dans un fossé qui bordait le chemin : tout cela fut la faute du postillon qui n'avait pas aperçu, dans la rapidité de sa course, le fossé où tombèrent nos vovacreurs. »

Hein! voilà un début qui ne barguigne pas! C'est celui de l'Enfant de ma femme, s'il vous plaît. Point d'exposition; une situation tout de suite. Un colonel et son fidèle hussard, le brave Mullern, qui causent de leurs affaires en roulant en chaise de poste; un essieu qui se casse; les voyageurs qui tombent dans un fossé, à peu de distance, naturellement, d'une maison où l'on s'empressera de les recueillir et où il leur arrivera

toutes sortes d'aventures. C'est ainsi qu'on entamait un roman, il y a soixante ans, en prenant le taureau par les cornes. Aujourd'hui, on ne vous montre le taureau qu'au second ou troisième chapitre. A chaque époque sa manière; moi, je préfère encore celle de 1811.

En un mois j'eus écrit les deux volumes de l'Enfant de ma femme. Deux volumes, cela coûterait moins cher à imprimer que trois, par conséquent cela séduirait davantage un libraire. ^lais, avant de porter l'Enfant de ma femme à un éditeur, je ne résistai pas au plaisir d'en montrer le manuscrit à ma mère et à mon beau-père, à la joie de leur dire : « C'est moi qui ai fait cela ; s'il vous est agréable que je vous en lise quelques chapitres, je ne demande pas mieux. »

Il y avait aussi Zoé qui ne pouvait tarder à revenir. Sa tante devait être guérie ou morte. Ce <{ue c'est que l'amour de la gloire î Pendant un mois, l'enfantement de mon roman m'avait absorbé à ce point, tous les soirs, que c'est tout au plus si j'étais allé deux ou trois fois, chez son portier, demander des nouvelles de ma maîtresse î Oh! comme elle serait fière de moi, ma petite Zoé, quand elle apprendrait que, moi aussi, j'étais un auteur !

Il(Mas ! première série de déceptions et de déboires réservés à l'Enfant dr ma femme : à ma proposition de lui lire im ouvrage que j'avais écrit tout seul, qui était sorti tout entier de ma tête, ma mère répondit : « Peuh ! cela doit être du joli, ton roman ! Quelque rapsodie! Tu ferais bien mieux de tâcher d'avoir de l'avancement à ton bureau que d'écrire des bêtises ! »

Mon beau-père fut plus aimaljle, lui. Il prit mon manuscrit en promettant d'y jeter un coup d'œil, le soir, avant de se coucher. Mais il était toujours si fatigué en se couchant, le brave homme ! Il avait posé mon Enfant sur sa table de nuit; une semaine s'écoula sans qu'il y touchât. La poussière le jaunissait... je repris mon bien. i\Ion beau-père ne s'en aperçut même pas.

Quant à Zoé.... oh! ce fut pour moi le coup le plus cruel ! Après une absence de six semaines, Zoé revint de Coulommiers; sa tante était rétablie; mais près de sa tante, là-bas, Zoé avait fiiit la connaissance d'un cousin, un grand garçon de vingt-cinq ans, qui, désireux de voir la capitale, avait jugé commode, pour s'y épargner des frais d'hôtel, d'y élire domicile chez sa cousine. Et Zoé n'avait qu'une chambre pour tout appartement ; et -dans cette chambre, qu'un lit; et dans ce lit^

qu'un matelas. Il n'y avait pas à me tromper làdessus. « Théodore (c'était le cousin) ne restera pas longtemps à Paris, osa-t-elle me dire; attends qu'il soit parti ; nous nous reverrons. Tu conçois ({u'on se doit à ses parents! »

La perfide!... J'avais, à son intention, mon Enfant dans ma poche; je ne lui en lus pas seulement un feuillet.

Bah ! la famille et l'amour refusaient leurs encouragements à mes premiers pas littéraires... jo me passerais des encouragements de l'amour et de la famille ! On imprimerait mon livre, il aurait du succès, les journaux en parleraient, les cabinets de lecture se l'arracheraient, et ma vengeance, alors, serait, en portant un exemplaire de l'Enfant de nue femme aune mère indifférente et à une inconstante maîtresse, de dire à celle-ci : '< Vous n'avez pas cru en moi; » à celle-là : « Vous m'avez trahi!....

«: Cela m'est égal; malgré vous, maintenant, j'ai un nom. Je suis un romancier célèbre! »

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