W MÉMOIRES
Quand elle avait bien crié, il haussait les épaules ♦Ml murmui^ant :
— Yoilà bien du bruit pour quelques écus de moins! Mais je les aurai demain, que diable! ces l'eus!... Il ne faut qu'une petite. ^t'r/c pour cela !...
Et, m'embrassant :
— Ne te tourmente pas, mon garçon, concluait mon beau-père ; tu n'as que des pommes de terre à manger aujourd'hui, demain je te payerai des truffes !
Mon éducation devait se ressentir du peu d'accord qui régnait entre ma mère et son troisième mari, et surtout de la gêne, presque constante, que la passion de ce dernier pour le jeu apportait dans le ménage. Lorsque j'eus atteint ma septième année, mon beau-père, insensible aux représentations de ma mère, qui trouvait que j'étais encore trop jeune pour me séparer d'elle, me conduisit dans une petite école du voisinage où les bons soins m'étaient garantis. Les huit premiers jours, en effet, il n'y eut rien à dire. J'étais très-aise d'aller à l'école où je jouais et riais avec de petits camarades. Mais, le neuvième jom', voilà . qu'en jouant, j'attrapai au front une bosse que toutes les compresses d'eau salée et les pièces de
cinq francs qu'y appliqua le maître ne purent empêcher de se développer grosse et rouge comme un œuf de Pâques. Ma mère n'était plus une femme quand la domestique me ramena dans cet état; c'était une lionne.
— Je l'avais bien dit, rugissait-elle, c'est vouloir sa mort que de mettre un enfant si jeune à l'école! Mon fils chéri! Ils te tueraient, les brigands, les assassins!... Mais tu n'iras plus, non, tu n'iras plus à cette école maudite ! Vous entendez, monsieur?... (Ceci s'adressait à M. Gaigneau); mon fils est à moi, et je m'oppose à ce qu'on le tue!... Donc, il ne me quittera plus !
— Bon ! Mais, alors, qui est-ce qui lui apprendra à lire et à écrire ?
— Eh! cela est bien difficile, vraiment! On fera venir un professeur ici, voilà tout !
Un professeur à domicile, cela était plus dispendieux que l'école. Et, non par économie, mais par prudence, M. Gaigneau ne se souciait pas de trop grever son budget. Pour avoir la paix, néanmoins, au lendemain d'un soir où le numéro lui avait été favorable, il se mit en quête du professeur désiré, et l'amena, après lui avoir soldé, par prudence toujours, trois mois d'avance. C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans.
nommé Bedel, doux comme un mouton, dont il avait un peu la j)hysionomie, et, je crois aussi, la plus que modeste intelligence.
— Monsieur, lui déclara de prime-saut ma mère, j'entends que vous ne brutalisiez jamais mon fils !
— Madame, il n'est ni dans mon caractère ni dans mes principes de brutaliser mes élèves.
— J'adore mon fils, monsieur ! Je ne souffrirais pas que, sous quelque prétexte que ce fût, on lui infligent la moindre punition corporelle !
— J'ai riionneur de vous répéter, madame, <juc je ne me permets jamais d'administrer même une chiquenaude aux enfants dont l'éducation m'est confiée.
— Je vous prierai également, monsieur, de ménager mon fils sous le rapjiort de fétude. Il ost de complexion délicate; les conséquences d'un travail trop assidu m'inquiéteraient pour sa santé.
— Mon système, comme professeur, madame, concorde en tous points avec votre sollicitude maternelle. C/>i va piano va sauo; telle est ma règle de conduite. C'est vous assurer que je ne surmènerai point M. Paul.
Non, M. Bedel ne me surmena point. Il me
mena même si doucement, qu'à huit ans tout au plus savais-je lire. Mais était-ce sa faute, au pauvre homme? Sur huit jours, je gage que j'en demeurais sept sans prendre une leçon. Tantôt, j'étais indisposé, le travail m'eût fatigué; tantôt ma mère, ayant à sortir, exigeait que je l'accompagnasse. Et puis il y avait les intermittences, pour cause de sécheresse de caisse, dans la solde du professeur. Les cachets s'entassaient quelquefois, par centaine, impayés, au fond de son portefeuille. Il me continuait sa science, et, je suppose, parce qu'il n'avait pas plus d'élèves qu'il ne fallait, et parce que sa bonté comme maître, doublée de sa patience comme créancier, avait fini par l'établir chez nous sur le pied de l'ami. On ne lui donnait de l'argent que quelquefois, mais on le retenait souvent à dîner; il y avait compensation. Toujoui's est-il, qu'organisée dans de telles conditions, on ne s'étonnera point que mon éducation ait été des plus incomplètes. Lorsque j'eus quatorze ans, M. Gaigneau qui, roulette à part, était un homme de sens, parla de me mettre au collège ; mais, au premier mot qu'il risqua sur ce chapitre, ma mère éclata comme une bombe. Au coUége ! Ah ! elle se souvenait de ce qui lui était arrivé, à son cher enfant, pour avoir été huit jours à l'école!... On le
lui avait rapporté mourant!... Jamais, jamais, elle ne consentirait à ce qu'on mît son fils au collège! Pourquoi faire, d'ailleurs, le mettre au collège?... N'apprenait-il pas aussi bien chez ses parents? M. Bedel n'était-il pas aussi capable, comme instituteur, que qui que ce fût?...
M. Gaigneau eût pu répondi^e là-dessus bien des choses... mais ma mère poursuivit:
— Au surplus, monsieur, vous parlez de collège, de pension... vous plaisantez, j'imagine? Ça coûte cher, la pension, le collège! Et comment subviendriez-vous aux frais énormes de l'éducation de mon fils dans un de ces établissements, quand vous ne parvenez pas même à payer régulièrement un pauvre petit professeur de deux sous ?
Ceci était vrai, et mon beau-père se le tint pour dit, car il n'insista pas davantage. Je demeurai l'élève de celui que, dans un instinct d'appréciation plus juste, peut-être, qu elle ne le croyait, ma mère avait ç^^XiM &e petit professeur de deux sous. Et c'est pourquoi, plus tard, si de sérieux, de trop sérieux critiques, après avoir disséqué quelques-uns de mes romans, ont doctoralcment jugé qu'ils émanaient d'une plume qui n'avait pas même esquissé ses humanités, il ne m'en coûte pas d'avouer que ces messieurs ne se sont pas
trompés. Je le confesse humblement : je ne traduirais pas Horace comme Jules Janin, et Homère comme M""" Dacier. Je n'y essayerais pas, même. Quant à mon style, si on l'a trouvé souvent négligé, je répondrai qu'ayant pris, généralement, avec mes sujets, mes personnages dans les classes inférieures de la société, j'eusse estimé au moins maladroit de ma part de les faire parler comme des académiciens ; enfin, pour ce qui est des fautes contre la langue dont on peut m'accuser, je dirai... qu'ayant entendu dire, cent fois, que les plus grands écrivains ne sont pas à l'abri d'un reproche de ce genre, il n'y a rien d'extraordinaire à ce que, moi, qui ne suis qu'un romancier populaire, ce reproche, je l'aie quelquefois mérité.
Pour conclure, car ce n'est point la défense de mes ouvrages que j'ai résolu d'écrire ici, cela ne me récréerait point, ni vous non plus, ce son! mes souvenirs, un dernier mot : tel que je suis, comme romancier, on m'a accepté; on m'a lu, et on me lit beaucoup, et j'ai dans l'idée qu'on me lira longtemps encore, ne fût-ce que pour connaître une époque déjà si éloignée et si différente de celle où nous vivons, et pour rire... Rire! Un genre de plaisir que je ne vois guère qu'on se procure en lisant les romans du jour.
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Donc, tel que je suis, cl sans la luuimlre rancimc, je le jure, contre les esprits délicats qui m'ont appelé le romancier des cuishiières ^ ce qui, vu le nombre d'éditions et de traductions de mes livres, prouverait qu'il y a terriblement de cuisinières par le monde, tel que je suis, je suis <;ontent de moi et des autres, et je souhaite à mes confrères d'en pouvoir dire autant lorsqu'ils auront mon âge.
On voit que mes soixante-seize ans ne m'ont pas aigri le caractère.
Si, comme disciple de M. Bedel, je travaillais mal, en revanche, comme élève de M. Mengal, je travaillais bien. Qu'était-ce que M. Mengal ? Mon maître de musique. Ma mère avait voulu que l'apprisse la musique. Mon beau-père connaissait intimement ^1. JMengal, premier corniste au théâtre Feydeau et, en même temps, violoniste de talent; il l'avait prié de me donner, à titre d'ami, des leçons de violon. Je n'eusse pas eu de dispositions que, probablement, même à titre d'ami, c'est-à-dire de professeur qu'on ne paye pas, Mengal se fût vite lassé à l'œuvre; mais j'aimais la nmsique, et j'étais organisé pour l'apprendre; mes progrès rapides payèrent Mengal de
ses soins et, par la suite, j'eus la satisfaction de l'en récompenser mieux encore en lui donnant à composer la partition de deux opéras-comiques, une Nuit au château et les Infidèles^ qui eurent du succès.
J'appris donc le violon et, à quinze ans, j'en jouais de laçon à tenir ma partie dans un quatuor; mais, ce qui me plaisait par-dessus tout, c'était de faire danser. Je m'étais lié avec un jeune homme de mon âge, nommé Lepère, qui jouait du flageolet; une fois au moins par semaine, pendant trois ou quatre ans, Lepère et moi, nous finies, en qualité d'orchestre, les délices d'une foule de soirées dansantes. Lepère jouait faux. C'était une passion malheureuse... pour ses auditeurs, que celle de ce cher garçon pour le flageolet. Mais il jouait fort et longtemps; on n'y écoulait pas de si près. Nous étions fêtés partout; comblés de verres de punch, de gâteaux et d'éloges.
Un soir, pourtant, chez un collègue de M. Gaigneau, un employé comme lui aux Contributions, les gâteaux se montrèrent si durs, le punch si faible, et les compliments si rares, c[ue, vers le minuit, attirant Lepère à l'écart, je lui dis :
— Je m'ennuie ici; je m'en vais. Venez-vous avec moi?
— Dame! si vous partez, je ne resterai pas tout seul!...
Lepère faisait la moue; il lui en coûtait de mettre sitôt son instrument au repos. Mais, sans mon violon, son flageolet n'était plus qu'un rosier sans tuteur, un lierre sans ormeau; son flageolet suivit mon violon.
Nous étions hors de la maison où l'on avait si mesquinement honoré nos talents; nous cheminions dans la direction de la rue du Temple, au coin du boulevard, en face des Jardins de Paplios, où j'habitais alors avec ma mère et mon beaupère, et aux alentours de laquelle logeait mon ami. C'était en automne; l'automne de 1810; la nuit était claire et tiède; tout en trottant, mon violon dans son étui à la main, sur le pavé de la ville obscure et déserte, j'essayais, par mes propos, de ramener le sourire sur les lèvres de Lepère...
Tout à coup, dans une petite rue, les sons d'un piano, accompagnés d'un bruit de pas cadencés et d'éclats de rire, frappent nos oreilles. Nous levons la tète; à un cinquième étage, nous voyons deux fenêtres éclairées et toutes grandes ouvertes, et, par ces fenêtres, se réfléchissant en ombres
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chinoises sur les maisons en lace, les silhouettesd'individus qui sautent comme des enragés. Nous nous arrêtons.
— A la bonne heure, au moins, dis-je, ils ont l'air de s'amuser, ceux-là !
— Oui, répond Lepère avec un soupir, ils dansent un des quadrilles que nous jouons le mieux : le Calife de Baydail; notre triomphe!....
(( Mais quel orchestre!... Ce n'est pas un piano, c'est un chaudron !
— Une idée, Lepère !
— Laquelle?
— Si nous accompagnions ce chaudron?...
— Hein! comme ça, ici, dans la rue?... Vous êtes fou! Nous nous ferions arrêter par la patrouille.
— Bah! la patrouille est loin !...
J'avais déjà mon violon sous le menton; Lepère n'y résista pas ; le flageolet lui monta à la bouche. Un! deux! trois! Nous partons! nous entamons le quadrille du Calife de Bagdad au point où l'épinette est en train de l'exécuter; ça n'est pas dans le même ton, mais ça nous est égal. A ces accords, non moins inattendus que mélodieux, danseurs et danseuses ' suspendent leurs entrechats et leurs jetés battus pour se
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précipiter aux fenêtres. Ils nous applaudissent, ils nous acclament, ils nous crient : a Youlezvous monter?... Montez donc ! »
— Montons-nous? dis-je à Lepère.
— Oh ! chez des gens que nous ne connaissons pas !
— Eh bien! des gens qui dansent! Certainement, ce ne sont pas desfaux-monnayeurs!...
Je ne sais pas, je n'ai jamais su ce que c'étaient, mais, ce que j'affirme, c'est que je passai là une des nuits les plus gaies de ma vie. Car nous montâmes, Lepère et moi, au bal au cinquième étage. D'abord nous n'eussions pas voulu monter, qu'une demi-douzaine de gaillards qui étaient descendus, quatre à quatre, nous chercher, nous auraient emportés. Nous montâmes, et nous jouâmes nos plus jobs quadrilles, à la satisfaction générale; et nous dansâmes aussi; et, après avoir dansé, sur îes trois heures du matin, nous soupâmes. Il y avait un souper; un souper qui n'avait rien de recherché : autant que je me rappelle, les plats de résistance se composaient d'un gigot froid et d'un jambonneau. Mais, à seize ans, un jambonneau et un gigot valent une dinde truffée à cinquante. Et puis, tout ce monde, des petits employés, je pré-
SLime, mélangés d'ouvriers, était de si bonne et de si franche humeur ! il y avait de si cordiales figures parmi les hommes ! parmi les femmes, de si gentils minois!...
Bref, à cinq heures du matin seulement, après un dernier quadrille, le quadrille de l'étrier, la société éprouvant le besoin de regagner ses lares, nous rejoignîmes, de notre côté, Lepère et moi, notre domicile respectif, accablés de remercîments, brisés de poignées de main, et non sans avoir solennellement promis, en partant, de revenir au prochain bal.
Cependant, je le répète, je n'ai jamais su où ni chez qui j'avais fliit danser les autres, et dansé moi-même, et soupe. Et Lepère ne se le rappela pas davantage. En nous conviant à une nouvelle fête, le maître du logis avait omis de nous demander notre nom et de nous donner le sien; peut-être aussi étions-nous tous quelque peu émus en nous séparant; le gigot et le jambonneau avaient été fort arrosés. Quoi qu'il en soit, ne nous souvenant pas même du nom de la rue où nous étions allés au bal, on conçoit qu'il nous lût assez difficile de retourner, ne fût-ce que par politesse, rendre visite à notre amphitryon.
Et est-ce un mal?... Qui sait? La première fois,
nous avions plu et nous nous étions plu dans ce monde inconnu; la seconde, nous nous y fussions ennuyés, peut-être, et peut-être nous y eût-On battus!... Nous ne revîmes point nos amis d'une nuit; tant mieux! Il y a, comme cela, une foule de plaisirs qui ne sont agréables que pris une fois, et sans réflexion.