‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sommaire. — Voyage à la recherche d'un éditeur. — Ce que c'était que M. Pages. — Un mot sur Bezou. — Je hèle le libraire Pollet. — La rengaine : « les affaires vont mal. » — Encore un mécompte. — L'épouvante du bon M. Quoy. — Ce que c'était qu'un déjeuner d'un louis en 1811. — Les Vendanges de Bourgogne. — Un auteur du bon vieux temps, Dorvigny. — Un prince de la main gauche. — Comment un homme d'esprit mourait autrefois. — La franchise des anciens, la pruderie des modernes. — Deux ans de plaisir et d'insouciance. — Ce que je faisais de mes vingt ans. — Suites d'une -soirée à Tivoli. — La femme d'un officier de marine. — Nuit d'amour et de terreur. — On ne m'y reprendra plus, — Un coup d'œil de fenmie, quatre ans après.

« Le premier pas se fait sans qu'on y pense!. . »

Absolument comme la première visite à un libraire; il n'y a que la seconde qui coûte. J'étais si convaincu que celui à qui j'allais offrir d'éditer mon livre me répondrait aussitôt : « Gomment donc! mais avec plaisir! Tiens! tiens! vous avez fait un roman? Donnez-moi ca! p Vous concevez? deux volumes, rien que deux volumes, cela ne nécessiterait pas de grands frais d'impression. Et

je ne demandais pas de droits d'auteur! A la publication de mon second ouvrage, seulement, nous causerions des droits d'auteur. Je ne pouvais pas non plus faire gagner toute la vie de l'argent à un éditeur sans en gagner aussi un peu ! Mais le premier, oh! le premier, je le lui céderais sans me réserver un sou ! S'il en vendait dix mille exemplaires, et pourquoi pas? tant mieux pour lui!...

0 illusions du romancier frais éclosî... Il se nommait Fages, ce libraire à qui j'avais résolu de confier la mise au monde de mon Enfant; il demeurait boulevard Saint-Martin, en face de la rue de Lancry. Il éditait beaucoup de pièces de théâtre, et je les lui achetais toutes; cela nous avait liés. En revenant de mon bureau, pas de soir que je n'entrasse causer Uttéralure avec M. Fages.

Ce soir-là, ce fut d'un air presque solennel que, mon manuscrit sous le bras, je pénétrai dans la boutique du libraire.

— Ah! monsieur de Kock! cela va bien, ce soir?

— Très-bien ! monsieur Fages. Si cela ne vous dérangeait pas, je désirerais vous dire un mot en particulier.

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— Bon! bon!... Madame Fages... eh! madame Fages, tiens donc cinq minutes le comptoir tandis que je causerai avec M. de Kock.

M""' Fages, une grande femme, aussi grande que son mari était petit, et très-aimable aussi, très-souriante... trop souriante!... elle ne possédait que deux dents, une à droite, l'autre à gauche, cela nuisait extrêmement au charme de son sourire... M""' Fages s'était assise au comptoir; j'étais avec M. Fages dans l'arrière-boutique :

— Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher monsieur de Kock?

— Voilà ce que c'est : j'ai fait un roman, monsieur Fages.

— Ah! ah!...

— Cn roman en deux volumes... très-gai... très-amusant... dans le genre de Pigault-Lebrun. L'Enfant de ma femme. Le titre n'est pas mauvais, hein ?

— Non ; le titre est drôle.

— iN'est-ce pas? Eh bien! je vous l'apporte, mon roman, monsieur Fages.

— Vous me l'apportez?... Pourquoi faire?

— Comment, pourquoi faire? Mais pour l'éditer.

— L'éditer!... Oh! oh! ceci n'est pas de ma compétence, monsiem^ de Kock! J'édite des pièces de théâtre, moi, et encore ne me risqué-je pas trop! Je ne suis pas riche; je ne puis pas, comme Barba, du Palais-Royal, acheter des pièces deux ou trois cents francs!

— Je ne veux pas de droits d'auteur. A mon second ouvrage seulement, si le premier s'est bien vendu, nous...

— Eh! d'abord, mon jeune ami, il n'y a pas (le liijraire qui paye un premier ouvrage à son auteur; ce n'est donc pas cette considération qui m'arrête.

— Qu'est-ce qui vous arrête?

— Eh! les frais d'impression, sapristi! l'achat du papier. Oh! c'est que cela coûte bien plus à fal;)ri([uer qu'une pièce de théâtre, un roman !

— Penh! deux petits volumes! tout petits!

— S'ils sont si petits, ce ne sont plus des volumes!

— Oh! ils sont assez gros pour... mais je veux dire que... enfin...

— Enfin, j'en suis fâché, monsieur de Kock, mais je ne saurais être votre homme.

— Cependant, avant de refuser... tout à fait... si vous lisiez mon Enfant ''

— Non ! Je ne cloute pas que votre Enfant ne soit, comme vous dites, très-gai, très-amusant; mais, je vous le répète : je me suis imposé la loi de ne pas éditer de romans. Car vous n'êtes pas le premier cpii m'en ait apporté.

— Et vous les refusez... comme ca... sans les lire?... Alors, on vous apporterait demain un chef-d'œuvre... la Nouvelle Héldise... Manon Lescaut?...

— Que je le refuserais également. Mon Dieu ! oui! Que voulez-vous! bourse oblige. Faites des pièces... des mélodrames, des vaudevilles... et faites-les jouer... et je vous les imprimerai trèsvolontiers ! Mais des romans !...

« Yous m'excuserez, mon cher monsieur de Kock, mais je crois que ma femme m'appelle. Quand elle est seule à la boutique, ma femme, elle perd la tète.

— Monsieur Fages?

— Monsieur de Kock ?

T- Un dernier mot : puisque c'est un parti pris chez vous de ne pas imprimer de romans, je n'insisterai pas, quant au mien, davantage; mais ne pourriez-vous au moins me donner un conseil, m'indiquer, parmi vos confrères, celui près de qui j'aurais le plus de chance de...

— Voyez Barba.

— Oh! l'éditeur de Pigault-Lebriin!... Je n'oserai pas.

— Hum ! il est certain que si, surtout, votre livre est dans la manière de Pigault, Barba ne s'en souciera guère! Eh bien! voyez Dentu (i), Pigoreau...

a Ah! j'y songe! Qu'est-ce que vous risquez? Allez rue du Temple, chez un nommé Pollet, qui vient de s'établir tout nouvellement; on assure qu'il a l'intention d'éditer non-seulement des pièces de théâtre, mais des romans.

— Bien. Pollet, rue du Temple?

— En face de la rue Chapon.

— Merci, et au revoir!

J'avais, en le quittant, serré, comme d'ordinaire, la main de Fages, mais sans effusion. « C'est trop bête, pensais-je, ce marchand qui, sous prétexte qu'il n'édite que des vaudevilles et des mélodrames, avoue que, lui offrît-on le plus charmant des romans, il refuserait même de le lire! Et cela se plaint de ne point s'enrichir! Ah ! lorsque je travaillerais pour le théâtre, il pou-

(1) Le grand-père de Téditeur actuel. (P. dcK.)

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vait être bien sûr que je ne lui donnerais jamais rien, M. Fages! jamais!... »

Et en effet, plus tard, quand je commençai de faire des pièces, je ne m'adressai point à Fages pour leur impression. Je lui gardai rancune. Et il s'en douta, car il en parla à son successeur, Bezou, un ami de Barba, avec qui je traitai, dans la suite, pour plusieurs vaudevilles. Un aimable garçon, entre parenthèse, que ce Bezou; je le recevais quelquefois à ma table. Il était gai causeur, bon vivant. Par exemple, il ne fallait pas être pressé de diner, avec lui. Privé, jeune encore, de dents, lorsqu'on lui mettait une tranche de gigot ou de rosbeef sur son assiette, plaçant, lui, sa montre à ses côtés, sur la table : « Vous savez, disait-il, que j'en ai pour une demi-heure... et encore, à condition que vous ne me ferez pas causer! » Barba, qui n'avait pas toujours la plaisanterie généreuse, lui disait : « Vous vous êtes mal arrangé, Bezou, en achetant son fonds à Fages. — Pourquoi cela? — Eh ! parce que vous auriez dû stipuler, dans votre traité, qu'en outre de ses marchandises il vous céderait les deux dents de sa femme ! A cinq minutes environ par dent, calculez ce que cela vous eût fait gagner par tranches de gigot! »

Mais je retourne à mon Enfant de ma femmc^ que je cours présenter à M. Pollet, libraire, rue du Temple. Car j'y courus le même soir, au sortir de chez Fages. Non plus le front haut comme devant. Un premier échec m'avait enlevé mon aplomb. Mais timide, balbutiant, craintif.

C'était vrai, cependant : M. Pollet avait rintention d'éditer des romans.... un de ces jours. Il n'était pas décidé encore. Les affaires allaient si mal!... (Une phrase que j'ai entendu grommeler, à toute époque, par tous les marchands. C'est à se demander, depuis tant de temps que les affaires vont si mal, comment il est possible qu'elles aillent, même mal, encore) ! Au surplus, si je voulais lui laisser mon manuscrit, peut-être qu'après l'avoir lu...

jM. Pollet uavait pas achevé sa phrase que mon Enfant avait passé de ma poche dans ses mains.

— Quand vous plaît-il que je revienne savoir?...

— Dans une huitaine.

— Très-bien ! Nous sommes aujourd'hui mardi ; de demain en huit, par conséquent?

— C'est cela.

A la bonne heure! il lisait, celui-là! Ce n'était pas un M. Fages.

Qu'ils me semblèrent longs, pourtant, ces huit

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jours d'attente! « L'imprimcra-t-il? Ne l'imprimera-t-il pas? » Celle double question me poursuivait jusque dans mon sommeil; elle m'empêchait démanger, de travailler; elle me causait des alternatives de joie et de désespoir; j'étais gai, comme j'étas triste, tout à coup. « L'imprimerat-il? Ne l'imprimera-t-il pas? »

Il ne l'imprima pas!

— Ce n'est pas mal, me dit-il, mais ce n'est pas bon non plus. Une pâle imitation de Pigault- Lebrun. Mieux vaudrait, pour vous et pour moi, quelque chose d'original... cette originalité fût-elle médiocre. Il en pleut, des imitations de Pigault. Soignez votre style, qui est faible, creusez votre sujet, étudiez vos personnages, et nous pourrons nous revoir.

Je ne revis pas plus PoUet que Fages, bien qu'à quelque dix ans de là il fût devenu un éditeur de romans. C'est chez lui que Balzac, écrivant alors sous les pseudonymes d'Horace de Saint-Aubin, 'de lord R'hône et de Villerglé, et Victor Ducange, commencèrent. Et si je ne revis pas Pollet, ce ne fut pas en mémoire du jugement qu'il avait porté de mon premier ouvrage, jugement que la réflexion m'avait appris à accepter comme équitable, mais parce que, sachant plusieurs places prises

(liez lui par différents auteurs, je ne supposai pas jiossible d'y en prendre une à mon tour.

Quant à mon Enfant, j'en ai suffisamment ( iinté, je crois, sur le mauvais accueil qu'il reçut des éditeurs, avant d'en recevoir un, plus mauvais encore, imprimé enfin... à mes frais... du public. Lorsque j'aurai dit que je rendis visite à quinze ou vingt libraires, je n'aurai pas exagéré. Il n'est pas jusqu'à des maîtres de cabinets de lecture à qui je ne craignis point de le proposer. Il y avait, boulevard Saint-Martin, près du théâtre, un de ces établissements dont le propriétaire, du nom de Quoy, m'avait témoigné de la sympathie. Un jour, dans un accès de rage, je mis l'Enfant de ma femme sur la gorge de Quoy.

— Mais je n'édite pas !

— Vous éditerez!... L'édition de l'Enfant de ma femme ou la vie!...

— Soit! tuez-moi donc, monsieur! je suis prêt à mourir!...

Quoy était tombé à mes genoux... J'eus un moment de vertige!... Mon manuscrit, suspendu audessus de sa tète, la menaçait...

Heureusement, une cliente entra dans la boutique.

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