‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 13 sur 27 · M'J'.MOIRES · texte numérisé non relu

M'J'.MOIRES

— Les Mystères d'UcIolphe, s'il vous plaît, monsieur.

Anne Radcliffe avait sauvé Quoy. Je m'enfuis, et, frémissant encore à la pensée du forfait que j'avais été sur le point de commettre, rentré chez moi, je précipitai mon Enfant au fond d'un placard en m'écriant :

— Va donc, paria, puisque personne ne veut de toi! va dormir dans l'ombre et la poussière!...

Il y dormit deux ans. Je regrette qu'il n'y ait pas dormi toujours.

Dans l'automne de cette année iSil, si rebelle à mes espérances littéraires, le hasard me fit me rencontrer avec un homme dont le nom, bien oublié aujourd'hui, a balancé comme célébrité celui des écrivains dramatiques le plus en renom pendant les vingt dernières années du XYiiie siècle.

C'était un dimanche matin; je m'habillais, lorsque Paris, le peintre dont je vous ai déjà parlé, avec qui je m'étais lié récemment, entra chez moi en compagnie d'un autre jeune homme, nommé Maricot, un peintre en miniature, lui, qui fut également, par la suite, un de mes plus intimes amis.

Ces messieurs venaient me chercher pour déjeuner. La veille, ô douce surprise! Maricot avait vendu un portrait vingt francs de phis qu'il ne comptait le vendre. Nous allions croquer ces vingt francs. Des folies!... Ne riez pas : en 1811, on pouvait faire des folies, pour vingt francs, au restaurant. Sans doute on ne mangeait pas des perles dissoutes dans du vinaigre, comme Cléopâtre; mais enfin, pour vingt francs, en ce temps, on déjeunait à trois connue on dfîjeune aujourd'hui pour soixante.

Il existait alors, faubourg du Temple, à gauche,, en montant par le boulevard, à la hauteur de l'endroit où l'on creusa plus tard le canal Saint- Martin, un petit restaurant appelé les Vendanges (le Bourgof/)u\ destiné à devenir, sous ce même nom, une des maisons les plus achalandées de Paris, celle où se célébraient le plus de repas de corps et de noces bourgeoises... jusqu'au jour où,, comme tant de nations, tant d'hommes et tant de choses, après avoir brillé du plus vif éclat, tout d'un coup elle s'éclipserait. Sic transit fjloria mnndi.

Ce fut chez Legrand, aux Vendanges de Bourgogne, que Maricot nous conduisit. La matinée était belle, on nous servit dans le jardin; et,.

92 MÉMOir.ES

comme il était encore de bonne heure, l'affluence des déjeiineurs ne gênant point, on nous servit vite et bien.

Nous avions avalé les huîtres. Heureux temps où il y avait des huitres pour tous... comme il y a aujourd'hui des journaux! Nous attaquions les rognons, quand un vieillard à cheveux d'un blanc sale, au nez couleur de betterave, apparaissant brusquement à l'entrée de notre tonnelle, nous apostropha, d'une voix rauque, en ces termes :

— Bravo! jeunes hommes! Fêtez Comus et Bacchus! Il n'y a encore que leurs joies de réelles en ce monde!... Le reste... la Gloire... la Fortune... l'Amour... peuh!... Ça ne vaut pas tripettes!... Buvez, mangez! Mais, si vous voulez être gentils, offrez-moi un verre de blanc. Je l'aime, le blanc ! Et je n'ai pas le sou, ce matin, pour en boire. Concevez-vous ça? S'appeler Dorvigny, avoir soif, et n'avoir pas le sou!...

Près d'évincer ce singulier mendiant, d'un tacite accord, en apprenant son nom, mes amis et moi, nous nous étions ravisés. Dorvigny! c'était Dorvigny qui était devant nous! Dorvigny, l'auteur du Désespoir de Jocrisse, de Jauot ou les Battus paient l'amende, Ae Biaise le Hargneux, des Tu et des Toi, et de tant d'autres pièces qui avaient eu

des centaines de représentations. Nous le considérions avec curiosité... et avec pitié, car tout en lui était minable : figure et tournure. L'œil seul, bien que troublé par un état d'ivresse qui devait être son état d'habitude, l'œil de Dorvigny avait conservé une expression fine et spirituelle. Il y avait encore une ilamnie dans ce cerveau fatigué par toutes les débauches.

Le garçon de restaurant, qui l'avait vu s'insinuer sous notre tonnelle, s'était précipité pour l'en expulser. Nous nous interposâmes.

— Monsieur est de nos amis, dit Paris ; il nous fait le plaisir de trinquer, en passant, avec nous.

Dorvigny haussa les épaules en regardant le garçon s'éloigner.

— Ces drôles! dit-il d'un accent que j'ai retrouvé depuis chez Frédérick-Lemaitre, dans l' Auberge des Adrets, ces drôles! je suis un des piliers^ de leur cabaret... je m'y nourris... j'y travaille... j'y coucherais s'ils voulaient... et ils ne me respectent pas plus que le premier goujat venu !...

« A votre santé, messieurs. Il n'est pas trop mauvais, leur chablis, ici, quoiqu'ils ne sachent pas le coller. Voyez, ça n'est pas clair.,* ça n'est pas /^////c comme ça devrait être. Mais, prrr!... ça passe tout de même!

04 M ÉMOI n ES

— Yolis habitez ce quartier, inonsieurDorvigny? dcmandai-je.

— Oui, mon jeune ami, je demeure en face de la caserne, au-dessus du bal Luquet (i); mais je déménagerai prochainement; la trompette et le tambour le matin, les violons et les flûtes le soir, m'importunent.

— Et vous travaillez toujours ?

— Certainement ! Je fais des pièces pour Ribié, le directeur de la Gaîté. Mais c'est un pleutre, Ribié! Il me i)ayait, autrefois, soixante francs un vaudeville en un acte, maintenant il ne m'en donne plus que quarante... et il veut les signer, encore!... Avare et vaniteux! Je l'enverrai promener!...

(( Un second coup de chablis, messieurs, pour que je ne m'en aille pas sur une jambe, et je vous laisserai déjeuner tranquilles.

— Oh! vous ne nous gênez pas, monsieur Dorvigny î II est toujours agréable de causer avec un homme d'esprit.

Dorvigny hocha la tête.

— De l'esprit! répéta-t-il. A quoi cela m'a-t-il servi d'avoir de l'esprit? A enrichir les autres!...

(1) Un bal public fort couru à celte époque. (I\ de K.)

— C'est juste, dis-je. Nicolet, en mourant, eût dû vous laisser une pension. Vous lui avez fait assez gagner d'argent pour cela !

— Je ne me plains pas de Nicolet. C'était un brave cceur que Nicolet; il ne m'a jamais refusé de quoi acheter une bouteille!... Et puis, il était gai, et s'il m'exploitait à ses heures, au moins avait-il toujours le mot pour rire; tandis que cet animal de Ribié a continuellement l'air de pleurer ses •écus romés!...

— Mais, dit Paris, si les bruits qui circulent sur votre origine sont fondés... et ils le sont, assure-t-on... je m'étonne, mon cher monsieur Dor- Tigny, que... ne fût-ce que par égards pour le noble sang qui coule dans vos veines... certaines personnes... haut placées... vous laissent tra- A'ailler encore à votre âge. Je sais bien que, forcées par les événements de vivre loin de leur pays, il peut être difficile à ces personnes de vous témoigner... directement... leur intérêt; mais, enfin, elles sont riches, ces personnes, et une centaine de pièces d'or qu'elles vous adresseraient tous les ans ne les ruineraient pas, et vous aideraient à vivre!...

Ce discours, assez embrouillé, de Paris, faisait allusion à la croyance, de longue date répandue à

Paris, et basée sur une similitude extraordinaire de traits, que Dorvigny était un enfant naturel de Louis XV. Et si cela était, il n'avait jamais paru qu'il eût eu beaucoup à se louer du destin qui lui avait donné un roi pour père, car on l'avait toujours connu pauvre, ne demandant, comme auteur et comme comédien, qu'au théâtre, ses moyens d'existence.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, tandis que mon ami lui parlait du noble sang qui coulait dans ses veines, le visage de Dorvigny avait pris une expression témoignant du peu de plaisir que lui causait ce sujet d'entretien. Et Paris s'aperçut de l'effet produit, car ce fut d'un ton de plus en plus sourd qu'il acheva sa dernière phrase. Nousmêmes, Maricot et moi, nous nous sentions mal à l'aise en face du vieillard devenu subitement grave et triste....

Cette situation, d'ailleurs, ne fut pas de longue durée.

Dorvigny avait ingurgité son second coup de chablis. Posant son verre vide sur la table, et, du bout des doigts, frappant sur l'épaule de Paris :

— La jeunesse... intelligente, aime à s'instruire, dit-il , mais la vieillesse sage n'aime pas à

DE PAUL DE KOtK. 97

causer. En tout cas, mon jeune aiui, convenez (|Lie si j'étais... ce que vous pensez que je suis... j'aurais assez mauvaise grâce à m'en vanter à cette heure?...

Paris allait répliquer, mais Dorvigny poursuivit :

— Tous m'avez l'air tous trois de charmants garçons... il jne reste donc à vous remercier de votre politesse. A charge de revanche, un jour que je serai en fonds. Et, là-dessus, Ijien le bonjour ! Si vous rencontrez Uiljié, chtes-lui cpie c'est un cuistre, et que je préfère crever de fiiim plutôt que de continuer à lui écrire des pièces pour quarante francs !...

Dorvigny s'était éloigné.

— Il paraîtrait, dit Maricot, que cela flatte médiocrement le fils de raccroc du Dieu-Aimé qu'on lui parle de son père !

— Une preuve qu'il en est bien le fils, dis-je. 11 a conservé de la fierté dans sa misère.

— Oui, dit Paris, et je suis fâché d'avoir touché une corde qui lui est, ce semble, désagréable.

« C'est égal, messieurs : fils de roi ou de mananf, convenons rpie, pour un honune de talent

que Dorvigny a été, voilà une vilaine fin que de s'en aller, le collet graisseux, les bottes sans empeignes, quêter des verres de vin à la table d'étrangers!....

(( Si j'étais riche, je placerais Dorvigny dans une maison de santé.

— Où il ne resterait pas huit jours, dit Maricot, parce qu'il lui faut, pour vivre, du vin et non de la tisane; pour dormir, le coin de la borne, et non un bon lit!...

Maricot avait raison, si bien raison que, deux ou trois mois plus tard, riche d'une couple de cent francs que la générosité de plusieurs comédiens lui avait réunie, sous l'inspiration de Brunet, Dorvigny se soûla d'eau-de-vie à en mourir... et en mourut.

J'ai dit qu'à l'issue de mes vaincs poursuites après cet oiseau farouche qu'on nomme un éditeur, j'avais fourré mon Enfant de ma femme au fond d'une armoire, et que je l'y laissai deux ans. Pendant deux ans, en effet, découragé du peu de succès de ma première tentative pour me produire, je n'écrivis pas une seule ligne ailleurs qu'à mon bureau. J'avais brisé ma plume de romancier; pendant deux ans, je ne songeai point

à en tailler une nouvelle. On aurait tort, pourtant, de croire que le chagrin, résultant pour moi de l'anéantissement de mes rêves littéraires^ ait influé, ces deux années durant, sur mon caractère. Je suis né avec un grand fond de philosophie. Je n'ai jamais fait de phrases, comme j'en ai entendu faire à tant de gens en semblable circonstance, quand un malheur ou un ennui m'a frappé; je me suis contenté d'essayer de parer à l'un ou d'oublier l'autre, et j'y ai réussi toujours. Ainsi, à dix-huit ans, après m'être successivement cassé le nez contre la porte d'une quinzaine de libraires. Ces messieurs ne voulaient pas de mon œuvre; ils n'avaient pas confiance en mon mérite naissant! Eh bien! au diable la httérature! Au diable pour un temps. Oh! je n'y renon(;ais pas à jamais! Non! J'imitais ces joueurs prudents qui, lorsqu'ils sont en mauvaise veine, au lieu de s'acharner contre elle, lui cèdent le champ de bataille, et, en attendant qu'elle daigne leur montrer meilleure mine, s'empressent de lui cacher leurs écus. La Gloire me repoussait.... je me consolais des mépris de la Gloire avec les sourires de l'Amour.

Je n'ai point dessein de vous raconter, dans ce livre, mes bonnes fortunes de jeune homme; non

'(^vefSîtas' BIBLIOTHECA

100 Mi'MOiiî i:s

que j'en aie honte! Et au contraire!... Je suis franc : je me les rappelle toujours avec plaisir. J J'estime Anacréon, octogénaire, chantant Vénus, plus aimable qu'Origène, renonçant à la virilité, à vingt ans, afin de pouvoir, sans distractions, enseigner les choses saintes aux femmes et aux lilles. Mais je sais l'époque pudibonde. Ce n'est pas aujourd'hui que je me risquei'ais à publier la Pucelle de BcUeville! Oh! oh ! Les journalistes vertueux, M. Yeuillot en tôte, n'auraient pas assez de pierres dans leur sac pour me lapider. Cependant, comme, j'imagine, les Mémoires de Paul de Koc/i, sans historiettes grivoises, sembleraient une anomalie d'espèce aussi étrange qu'un article d'un des journalistes en question sans une grossièreté ou une impertinence, je demanderai la permission de dire, à l'occasion, quelqu'une des aventures galantes les plus amusantes qui me sont arrivées. Et qu'on ne s'inquiète poinl ! On n'aura pas besoin, pour les lire, de se cacher sous le manteau de la cheminée! Qui dit grivois ne dit point libidineux. Ma plume a pu être, souvent, quelque peu leste, elle n'a jamais été immorale. N'en déplaise à M. Yeuillot, un pape même, Grégoire XYI, était de cette opinion, puisqu'il se plaisait à lire mes romans. En son lieu,

je donnerai une preuve curieuse et ignorée à l'appui de ce fait.

Voilà bien des précautions oratoires pour m'excuser, vieillard, de me souvenir que j'ai été jeune. Mais c'est une fois pour toutes, et, désoi mais, je suivrai mon chemin dans ce livre sans plus me soucier des censeurs. J'allais dire : gê neurs; un mot nouveau. Il a du bon. Laissons et censeurs et gêneurs.

Donc, pendant deux années, de l'automne de 1811 à celle de 1813, renonçant à tout travail littéraire, je ne m'occupai que de mes plaisirs, autant, toutefois, que me le permettaient mes occupations de commis banquier et la modicité de mes ressources pécuniaires. ^lais je suis de ceux qui pensent qu'il n'est pas absolument nécessaire d'être riche pour se récréer, et que, surtout, comme moyens de réussir près des femmes, de la jeunesse, un peu d'esprit, beaucoup de gaieté, et un physique agréable, suppléent parfaitement une bourse gonflée d'or. Il en était ainsi, du moins, de mon temps. On a peut-être changé cela... On a changé tant de choses! Si oui, j'en suis fâché pour les jeunes gens... et pour les femmes.

J'avais (je puis bien dire cela maintenant), dans

ma jeunesse, une figure agréable. Ma taille n'était pas élevée, et Ton me reprochait de porter, en marchant, la tète de côté, mais j'étais mince, fluet.... trop fluet, même; longtemps, dans ma famille, on me crut menacé d'une affection de poitrine. Bref, tel que j'étais, si l'on ne se jetait pas à mon cou à première \T.ie, généralement, quand on s'y était jetée, on y restait volontiers. Un de mes endroits de prédilection, pour chercher des conquêtes, c'était Tivoli. Un jardin comme il n'y en a plus à Paris. Reste- t-il beaucoup de gens qui l'aient connu? J'en doute; car il y a bien une quarantaine d'années qu'il a disparu. Tivoli était situé sur l'emplacement où s'étend à présent ce pâté de maisons ({ui avoisinent la gare du chemin de fer du Havre, à droite, en venant par le boulevard. On y entrait par la rue Saint-Lazare, jadis la rue d'Argenteuil et des Porcherons. Prix d'entrée : trois livres douze sous. Ce n'était pas ruineux, vous voyez. Par exemple, sauf le feu d'artifice et le théâtre de Bobèche, on y payait séparément tous les divertissements : balançoires de toute espèce, en filets ou dans des chars tournants, oiseau égyptien, montagnes russes. Oh! les montagnes russes! j'en étais fou! j'y vidais mes goussets. 11 y avait aussi un grimacier. Les

grimaciers étaient à la mode, alors... ne le sontils pas toiijom^s? Celui de Tivoli était im grimacier plaisant ; il portait une perruque blanche et jouait de la trompette et du violon. Il y avait un diseur de bonne aventure, un sorcier, juché en haut d'un ermitage, et un peintre en ciseaux, ou découpeur de silhouettes, dans une cabane. J'ai raconté, dans Mon voisin Raijmond, les mésaventures dudit Rajjmoni}, forcé de se cacher trois heures dans le cabinet du faiseur de silhouettes pour se soustraire aux poursuites de l'homme à l'oiseau égyptien qu'il a éborgné. L'épisode est vrai, d'ailleurs, comme presque tout ce que j'ai raconté dans mes romans. Que de scènes comiques j'ai observées à Tivoli! Que de choses drôles j'ai entendues au sein de la foule se pressant dans ses allées illuminées, et, mieux encore, parmi les couples éparpillés sous ses bosquets. Et quand éclatait le feu d'artifice, que de cris de joie souvent métamorphosés en cris de terreur! Une fusée qui venait s'éteindre sur un chàle... sur un chapeau. Et le bal... Ah! quant aux bals publics, à cette époque, on ne contestera pas l'avantage du passé sur le présent. Sans doute la société qui dansait à Tivoh était mêlée, trèsmêlée; ce n'étaient ni de grands seigneurs ni de

104 MKMOIRES

grandes dames qu'on y rencontrait; mais, quoi que ce fût, petits bourgeois ou boutiquiers endimanchés, et leurs épouses, commis de magasin et grisettes, si tout cela n'avait rien de distingué, tout cela, non plus, n'avait rien de canaille. Tout cela dansait proprement, honnêtement, sinon élégamment. Les demoiselles légcres elles-mêmes, les demi-vertus, les demi-eastors, comme on ap-, pelait alors ce qu'on appelle maintenant des cocottes, qui fréquentaient le bal de Tivoli, s'y comportaient d'une façon convenable; on pouvait leur faire vis-à-vis sans avoir à rougir pour la pudeur de sa danseuse.

J'aimais la danse à vingt ans, la valse surtout. J'aurais valsé une heure, montre en main, sans m'arrèter. Malheureusement, les bonnes valseuses sont rares, du moins l'étaient-elles, en 4815, à Tivoli. Aussi, avant d'inviter une dame... ou une demoiselle, avais-je soin d'étudier ses capacités en la regardant valser avec un autre.

Mon attention se fixa, un soir, à ce sujet, sur une femme que je ne me souvenais pas d'avoir vue encore à ce bal. Une tête originale. Une brune de vingt-cinq à trente ans; de beaux yeux; petit pied; des cheveux magnifiques; mise sans recherche, mais avec goût. Et valsant!... Un toton

vivant. Oh! son cavalier n'était pas de sa force! Ce fut lui qui failjlit le premier, qui demanda grâce. Je la vis som^ire dédaigneusement...

— Vous êtes déjà fatigué, monsieur? Soit! arrêtons-nous!...

Il la reconduisait à sa place. Je bondis vers elle :

— Madame, si vous n'êtes pas fatiguée, vous, je ne me fatigue pas, moi!

Elle me toisa des yeux, et je gagerais cpi'elle devina que mes mérites étaient à la hauteur de mon audace. Les grands talents s'entendent à première vue. Sans dire un mot, lâchant le bras de son valseur poussif, elle prit le mien, et nous voilà nous élançant comme une trombe...

J'abréoje : ma valseuse fut si contente de moi et je fus si content d'elle, que, non-seulement nous valsâmes, mais nous dansâmes toute la soirée ensemble, et que, quand le bal finit, nous trouvâmes fort naturel, moi, de lui proposer de la reconduire à son domicile, elle, d'accepter ma proposition.

Elle était venue à Tivoli avec une amie qui nous quitta au faubourg ^lontmartre, et, comme elle demeurait rue de Grenelle-Saint-Honoré, nous eûmes, chemin faisant, le loisir de causer.

Oh! j'^offîis de prendre une voiture, mais elle préféra marcher. Elle était mariée; elle se nommait M°"" 0...; son mari était un ancien marin, d& vingt ans plus âgé qu'elle, et qui passait ses jours et ses soirées au café. Il n'y avait que trois mois qu'elle habitait Paris; auparavant, elle résidait au Havre.. Ayant entendu parler de Tivoli, elle avait eu la fantaisie d'y aller, et elle ne le regrettait pas, car elle s'y était fort amusée.

Dénoûment de la soirée : M™'' 0... était devant sa porte^ une maison où il y avait une imprimerie de journal.

— Est-ce que je n'aurai pas le plaisir de vous revoir, madame?...

— Mais quand il vous plaira, monsieur.

— Puisque monsieur votre mari est toujours absent, vous me permettez de vous faire une petite visite... demain ou après-demain?

— Mais je vous le permets très-volontiers! Cela allait tout seul, comme la valse. J'étais

ravi. Le lendemain soir, à sept heures, je me présentais chez M""" 0...

Un appartement au troisième. Bien meublé. L'ancien marin devait être à son aise. Ce qui m& frappa principalement, comme ornement du salon, placé entre la chambre de monsieur et celle

de madame (ils faisaient lit séparé), ce fut une panoplie d'armes de sauvages, de toute sorte, accrochée à la muraille. Sapristi! quelle collection de sabres, de flèches, de lances et de casse-tête!... M. 0... avait rapporté tout cela de ses voyages aux Indes. C'était superbe!...

— Et la moitié de ces armes sont empoisonnées! me ditJVr^O...

Empoisonnées!... quels délicieux bijoux!

Lorsque j'étais arrivé, la dame avait congédié sa bonne en lui disant qu'elle n'avait plus besoin d'elle jusqu'au lendemain. Nous étions seuls; j'étais amoureux; le temps s'écoula vite. La pendule marquait onze heures que je croyais qu'il n'en était que huit.

Cependant, si j'avais tous droits de supposer qu'on partageait ma flamme, il ne m'était pas encore permis de chanter victoire. Mon triomphe n'était pas complet. Aussi, fut-ce avec chagrin que, vu l'heure avancée, je me décidai à partir.

Tournant et retournant mon chapeau entre mes doigts, je considérais cette chambre qu'il allait me falloir quitter; mon regard s'arrêtait, surtout, désolé, sur un lit aux rideaux de mousseline bleue, où jusqu'alors mes désirs seuls avaient pris place...

— Oh! tenez, lui dis-je, vous êtes une méchante! Vous ne m'aimez pas!

— Vraiment!... Et pourquoi ne vous aimé-je pas?

— Parce que vous lue laissez m'en aller!

— Ah! ah!... Vous voudriez rester, peut-être'

— Mais certainement!... Puisque votre maria sa chambre à lui, et que, chaque soir, vous me l'avez dit, en rentrant, il est à moitié gris... quand je passerais toute la nuit avec vous, que risfjuerions-nous?

— Vous êtes fou!...

— La porte de la maison ne fermant pas, à cause des travaux de l'imprimerie, je m'éloignerais au petit jour sans attirer l'attention du portier, qui me prendrait pour un des employés...

— Vous êtes fou, vous dis-je...

— Mais du tout, je ne suis pas fouî... A quelle lieurc votre mari revient-il, ordinairement?

— A minuit. Et, vous l'avez bien vu par la disposition de l'appartement, il faut qu'il traverse ma chambre pour gagner la sienne.

— Et puis, qu'est-ce que cela fait? Nous éteignons les bougies; nous tirons les rideaux du lit; votre mari vous croit endormie. D'ailleurs, encore

une fois, puisqu'il est toujours gris, il ne s'inquiète, pas de vous. Il passe donc et va se coucher de son côté.

(( Hein! Coralie? (C'était son petit nom, Coralie, à ma valseuse.) Ma jolie Coralie! voulez- \uus?... »

Entre nous, c'était pour la forme que j'adressais CCS tendres sollicitations à M"' 0... Par [»ure forfanterie d'amoureux. Elle me plaisait beaucoup, mais pas au point, néanmoins, de risquer ma vie pour elle. Je l'implorais d'autant plus ardemment que j'étais d'autant plus convaincu ((u'elle me refuserait. C'était une scène de rojuan à la Fauhlas que je jouais en ce moment, pas davantage!

On concevra donc mon saisissement lorsque, soudain, m'étreignant à deux mains par la tète, M""' 0.... s'écria :

— f]h bien! j'y consens, petit monstre! Reste!...

Je dus pâlir, mais M'"' 0... ne s'en aperçut pas; elle soufflait les bougies. Il n'y avait pas à reculer, et je ne reculai pas non plus. Au bout de cinq minutes, je l'avais rejointe sous les rideaux.

()uelle femme était-ce donc que cette femme (|ui ne craignait point de recevoir dans ses jjras,

dans sa couche, à deux pas de la chambre de son mari, un amant?... Et quel amant! Un jeune homme qu'elle connaissait depuis vingt-quatre heures! Pour les moralistes, la réponse ne fait pas doute : cette femme était une libertine de la pire espèce. Pour moi qui, par caractère, suis indulgent envers toutes les faiblesses humaines, je me contenterai de dire que M""" 0... était tout bonnement une sotte agissant sans réflexion, et, remarquez-le — je parle par expérience in anima vili, c'est le cas de le dire, — obéissant plutôt, en cette occurrence, à un caprice de son cerveau qu'à l'entraînement de ses sens. 11 y a plus qu'on ne pense, en ce monde, de femmes qui ont ressemblé, qui ressemblent ou qui ressembleront là-dessus à M"' 0...

Toujours est-il que, dussé-je donner une piètre opinion de ma valeur juvénile, j'avouerai que je trouvai cette nuit singulièrement lonaue. Pour moi, le plaisir n'y compensa pas l'inquiétude. Et ce fut moins pendant les heures de la nu il que l'inquiétude me tourmenta. L'époux était rentré, comme à son ordinaire, à minuit, et, d'un pas appesanti par l'ivresse, bien qu'essayant do se faire léger pour ne pas troubler un précieux sommeil, traversant la chambre de madame, il avait

gagné, par le salon, son lit, où bien certainement il n'avait pas tardé à s'étendre et à s'endormir. Mais lorsque les premiers rayons de l'aube blanchirent les croisées, m'avertissant de l'instant de m'esquiver, je me sentis vraiment bien mal h mon aise. M""' 0... me regardait, en souriant, m'habiller. Moi, je ne souriais pas; j'étais en proie à des frissons convulsifs, à des battements de cœur.

J'avais passé ma culotte, mon gilet, mon habit, mis ma cravate et mon chapeau... mais pas mes bottes.

— Et tes bottes? me dit Coralie.

— Je les mettrai dehors... sur le carré.

— Tu as raison; cela pourrait fliire du bruit sur le parquet. Non pas que, quand // dort... oh! il n'y a pas de danger! on tirerait le canon dans son alcôve qu // ne se réveillerait pas!

Il n'y avait pas de danger... c'était possible, mais je n'en fus pas moins pressé de partir. M"' 0... se leva pour m'accompagner jusqu'à la porte de l'escalier et la refermer sur moi.

Nous devions former un étrange groupe, elle, en chemise, moi, habillé, mes bottes à la main. Et, tout en marchant sur la pointe du pied, savez-vous quelle était ma préoccupation ? Je son-

112 M f; M (HP, ES

geais à la panoplie d'armes indiennes; aux lances, aux flèches empoisonnées; je voyais M. 0... surgir tout à coup derrière moi en brandissant un arc formidable ; j'entendais le sifflement d'une zagaicy je sentais son fer aigu s'enfoncer entre mes deux épaules!...

Enfin, j'atèeignis la bienheureuse porte!... Elle s'ouvrit.

— Je te reverrai ce soir, n'est-ce pas? me dit tout bas Corahe.

— Oui, oui! ce soir.

Ah! ah! ce soir!... Attends-moi sous l'orme! ('/était assez d'avoir joué une fois pareil jeu. Merci! Quand j'eus mis mes bottes, seulement, je respirai. Et quand je fus dans la rue, donc ! J'avais envie de danser, de chanter, d'embrasser tous les balayeurs et les chiffonniers que je rencontrais. Paris, à qui je contai mon aventure, me dit : « Cette femme-là mériterait d'être fouettée en place }Hiblique! >i Fouettée eût été dur; mais, assurément, si j'avais été un fou, M""' 0... avait été bien coupable! Inutile de dire que je ne la revis plus! Si... trois ou quatre ans plus tard, au théâtre de la Gaîté, en compagnie d'un vieux monsieur, son mari, probablement. Elle me lança, en passant devant moi, au foyer, im

ii;t

regard de souverain mépris. Sans doute, elle jugeait indigne ma conduite à son égard. J'essuyai son coup cl œil sans sourciller. Si elle regrettait de ne pas m'avoir fait tuer, j'étais enchanté, moi, de vivre encore!

Page 1