CHAPITRE V
Sommaire. — Toujours l'Enfant de ma femme. — Un commis banquier éditeur de lui-même. — De sept à huit cents francs à trouver. — Un mirage. — Vingt napoléons destinés au jeu. — Intervention de mon beau-pcre. — Le cercle des Etrangers. — Argent gagné. — Argent perdu. — Comment mon premier roman vit enfin le jour. — Les bons amis. — Un succès qui s'arrête en chemin. — Quatre douzaines d'exemplaires seulement. — Ferai-je un second roman ? — Une rencontre heureuse. — Caigniez. — Une halte au Rocher de Cancale. — Dois-je me faire auteur dramatique? — Le Caveau en 1814. — Le chevalier de Piis. — Armand Gouffé. — Brazier. — Eusèbe Salverte. — De Jouy. — Bésaugicrs. — Théaulon. — Déranger. — Histoire de ma première romance : le Chevalier errant. — Rencontre de Martainville. — Une pièce improvisée. — Un rouleau de papier blanc. — Une charge d'homme de lettres. — Corsse, directeur millionnaire. — Comment on appelait Napoléon en 1814. — Quatre mélodrames en deux ans. — Première représentation de Madame de Valnoir. — Le triomphateur malgré lui. — Parisiens, girouettes. — Villeneuve. — « Vous venez Axire comme moi? »
C'est pendant l'au tourne de 1813 que la fièvre littéraire me reprit. Je m'ennuyais de plus en plus dans ma maison de banque, où, bien qu'en eût dit ma mère, je ne me voyais pas d'avenir; et je dois être juste, elle-même commençait à comprendre
que ce n'était pas là que je ferais fortune. La petite succession grâce à laquelle mon beau-père avait pu m' exonérer, deux fois en six mois, du service militaire, avait répandu quelque aisance chez nous, ma mère ayant eu soin d'en abriter une partie contre les périls auxquels M. Gaigneau, que la passion du jeu ne quittait point, n'eût pas manqué d'exposer le tout. Dans de telles conditions, il m'était permis d'espérer que si, m'appuyant sur un premier succès comme écrivain, je manifestais l'intention d'abandonner mon emploi, ma mère ne s'y opposerait pas- Mais ce succès, comment l'obtenir, puisque les éditeurs ne voulaient pas publier mon roman?
Je songeais à cela, un soir, en feuilletant mon manuscrit que j'avais retiré du placard oià, depuis deux ans, il jaunissait, et, tout en en relisant complaisamment quelques passages, à l'instar de Galilée murmurant son « Et pourtant elle tourne !i> je répétais : « Et pourtant ça n'est pas mal!... On «n a imprimé de plus mauvais!... »
Imprimé !... Mais qu'est-ce que cela coûtait donc à imprimer un roman en deux volumes, à cinq cents exemplaires ? Un tirage à cinq cents exemplaires, pour la première édition, me suffirait. Six
à sept cents francs qui, îi six francs l'ouvrage, remise d'un tiers faite aux marchands, en rapporteraient de treize à quatorze cents. C'était clair. Clair si l'on vendait l'édition. Et pourquoi ne la vendrait-on pas? Il y avait un libraire, du nom de Pigoreau, qui, moyennant une légère commission, se chargerait du placement de mon œuvre, le jour où je la lui apporterais imprimée. Il me l'avait offert, cet excellent Pigoreau !
Oui ! mais où trouver les sept cents francs indispensables pour l'impression?...
J'avais touché, dans la journée, mes appointements : dix pièces d'or toutes neuves. Dire qu'avec ces dix pièces d'or, un peu plus que triplées, je pouvais commander l'attention du public!... des journaux !... Faire un premier pas, peut-être, vers le temple de Mémoire !...
Je laisais mélancoliquement sauter mes napoléons dans le creux de ma main, en rêvant de la sorte, mais, hélas ! cet exercice ne les augmentait pas. Soudain une lueur traversa mon esprit. Une lueur fâcheuse, je le confesse ; mais, dans les circonstances désespérées, on s'éclaire comme on peut. Je n'étais jamais entré dans une maison de jeu; qu'est-ce qui m'empêchait d'y aller demander l'argent dont j'avais besoin ?
Mais le jeu est la plus décevante des ressources ; celle sur laquelle il y a le moins à compter. Depuis des années, n'en avais-je pas eu mille fois la preuve dans les combats mille fois livrés et mille fois perdus, sur les tapis verts, par M. Gaigneau? Il est vrai, mon beau-père perdait plus souvent qu'il ne gagnait; mais c'était un joueur d'habitude, mon beau-père ; las de ses luttes incessantes avec lui, le sort, neuf fois sur dix, lui tournait le dos. Moi, au contraire, je serais un joueur de hasard. Ah! favorisé ou non, je le jurais, je ne retournerais jamais au jeu! Et qui sait! « Aux innocents les mains pleines! » dit le proverbe. Qui sait si mon inexpérience même, ma gaucherie, ne me seraient pas des motifs de bon accueil près du sort ?...
Je mis mes deux cents francs dans ma poche et je m'acheminai, par les boulevards, vers le Palais-Royal.
Je passais en face de la Porte Saint-Denis quand je m'entendis appeler par une voix connue, la voix de mon beau-père qui revenait de son bureau.
— Où cours-tu donc ainsi ?
— Je... je vais à un rendez-vous.
— Ah î... Ta mère est chez elle?
— Oui... c'est-à-dire, j e ne sais pas. Si, cependant, je crois qu'elle y est.
J'étais troublé, le trouble d'une conscience en faute. M. Gaigneau s'en aperçut, car il reprit :
— Ah çà ! qu'est-ce que tu as, ce soir, Paul ? Tu n'as pas ta figure accoutumée. Est-ce qu'il t'est arrivé quelque chose de désagréable, dis-moi ^a, mon ami ?
M. Gaigneau avait prononcé ces mots d'un ton affectueux, en glissant son bras sous le mien. Après tout, ce n'était pas un Caton que mon beau-père, et tant s'en fallait ! En échange de la confidence de mon projet, il pouvait, mieux rpie qui que ce fût, me donner un bon conseil.
— Eh bien ! cher père, lui dis-je, tu ne me gronderas pas ! Voici ce que c'est : j'ai absolument besoin de sept cents francs, et je vais tacher de les gagner à la roulette.
M. Gaigneau fit un soubresaut.
— Gomment, malheureux, tu vas jouer!...
-Oh!...
— Oui, je sais bien qu'il ne m'appartient guère de faire de la morale à propos du jeu!...
— Oh! ce n'est pas cela que j'ai voulu dire, cher père ; et, quoi que vous fassiez pour votre part, je vous reconnais tous droits de vouloir
nf empêcher, pour la mienne, de faire peut-être une sottise. Mais, je vous le répète : il me faut sept cents francs.
— Pourquoi donc faire, ces sept cents francs?
— Pour imprimer mon roman. Les libraires me repoussent... je veux me passer des libraires. Vous concevez ? quand mon Enfant de ma femme sera imprimé, il faudra bien qu'on le lise!...
— Il fliudra... Enfin, c'est ton espoir, mon ami, et j'aime mieux, d'ailleurs, te voir dépenser ton argent de cette façon qu'en folies d'une autre espèce. Ça te rapportera toujours davantage.
(k Et combien as-tu pour tâcher de gagner sept cents francs?
— J'en ai deux cents. Mes appointements que j'ai touchés tantôt.
— Deux cents. Oui, il y a moyen de se retourner avec deux cents francs.
<( Et où avais-tu l'intention d'aller jouer?
— Quant à cela, je ne sais pas trop, puisque c'est la première fois que. . .
« J'avais pensé au 113, ou ;'i Frascati.
— Frascatil Non, non! ne vas pas à Frascatil C'est une très-dangereuse maison pour des joueurs jeunes. Ily a des femmes.... et les femmes... à ton âge... ça trouble. Va plutôt au Palais-
Royal... ou mieux encore... Mais non, tu n'as pas été présenté, on ne te recevrait pas au cercle des Étrangers.
— C'est bien, le cercle des Étrangers?
— C'est l'endroit le plus convenable en ce genre, le plus sérieux, le mieux tenu. C'est un ancien chambellan de l'empereur qui le dirige : le marquis de Cussy.
— Et vous y allez, vous, au cercle des Étrangers?
— Quekpiefois, oui, quand je suis en fonds. J'y ai même été assez souvent heureux!
— Ah! ah!...
— Mais la meilleure de ces maisons n'est toujours qu'un triste Heu, mon ami... je suis payé pour le dire!... et si tu étais sage...
— Cher père!...
— Non... tu ne veux pas être sage! tu as résolu de risquer tes deux cents francs!... Eh bien! il me vient une idée, une idée qui ne te i)laira peut-être pas!... N'importe, je vais te la comnuiniquer.
— Je vous écoute.
— Tu n'as jamais joué... donc, tu ne sais pas jouer. Avec cela, tu es nerveux... impressionnable; tu joueras mal... et tu perdras!
— On assure pourtant que ceux qui jouent pour la première fois...
— Gagnent toujours? C'est bon à dire aux niais, ces bètises-là! Non, non, la Fortune n'est pas si gracieuse que cela pour les novices; sinon tous les novices seraient sûrs de leur affaire : ils feraient, à tour de rôle, sauter toutes les banques ! Il y a un certain talent dans la manière de jouer... du sang-froid à montrer... des calculs, basés sur des probabilités, à faire. Evidemment, malgré tout cela, on n'est pas sûr de...
— Et votre idée, mon père?
— Ah! mon idée... elle est bien simple! Ce qui arrive souvent... très-souvent... oh! ce que l'on remarque tous les jours... c'est que, lorsqu'un joueur joue pour le compte d'un autre... avec l'argent d'un autre... il gagne.
— Ah! ah!...
— Tu as confiance en moi?
-Oh!
— Tu me confies tes deux cents francs; j'entre au cercle des Etrangers; tu te promènes devant la porte en m'attendant. Je joue... je joue prudemment... mais pas en poltron, cependant! comme pour moi. Et, je te le jure, tu entends, Paul? je te le jure sur mon honneur, dès que je
t'ai gagné mille francs... sept cents francs, ce n'est pas un compte... je te les apporte!
(( Et puis? qu'en dis-tu? »
J'hésitais; non que je doutasse de la loyauté de M. Gaigneau! Mais risquer ainsi mes dix napoléons, et les perdre peut-être, sans avoir eu même les bénéfices de l'émotion du jeu!...
Mais si cette émotion même était cause de ma perte?...
— J'accepte! dis-je.
Sans prononcer un mot de plus, ni l'un ni l'autre, nous gagnâmes à grands pas la rue de Richelieu, où était situé le cercle des Étrangers, à peu de distance de Frascati.
M. Gaigneau y resta une heure. Une heure que je trouvai longue comme un siècle. Oh! la plus jolie femme de la terre eût pu me sourire en passant devant moi, cette heure durant, je ne m'en fusse pas plus soucié que d'une bossue. Enfin, de l'autre côté de la rue, où, à bout de force, je m'étais assis sur une borne, je vis apparaître mon beau-père. Il me sembla pâle, défait. Ce fut d'un air lugubre qu'il me rejoignit...
— Eh bien?
— Eh bien! mon pauvre ami, ce n'est pas ma faute!...
J'eus un nuage sur le cœur et sur les yeux. Mon Enfant retournerait dans son armoire!
Mais, surmontant mon chagrin :
— Il suffit! dis-je. N'en parlons plus, mon père.
— Ah! s'écria M. Gaigneau, changeant tout à coup de ton et de visage, tu es trop gentil, Paul c'est un meurtre de te faire souffrir !
« J'ai gagné tes mille francs !
— Vrai?... Comment, bien vrai?... Vous... vous ne vous moquez pas?...
— Dieu m'en garde! Entrons dans un café, je t'y remettrai ton bien.
Résigné devant l'adversité, j'étais comme un fou dans la joie. Blotti, avec mon beau-père, dans un coin d'un café, je ne me lassais pas d'admirer mes mille francs! Mes douze cents francs, car mon beau-père avait gagné mille francs intégralement. J'étais donc plus riche que je ne l'avais souhaité! J'étais trop riche.
— Je ne désirais que sept cents francs, dis-je H M. Gaigneau, j'en ai douze... il est juste que vous en gardiez cinq cents.
— Non! non! tout est à toi!
— Je vous en prie!...
— Du tout, mon ami; mieux vaut que tu aies
plus que moins pour publier ton livre. Il peut se présenter des frais que tu n'as pas prévus.
— Eh bien! je garderai neuf cents francs et vous en prendrez trois cents.
— Mais non!
— Si! ou je me fâche!
M. Gaigneau empocha les trois cents francs, puis :
— Soit! dit-il, je les prends... et sais-tu pourquoi je les prends? Parce que j'ai la certitude de te les rendre avant une heure, après en avoir i^asrné mille autres.
— Ah! vous croyez?...
— Je suis en veine, ce soir, je le sens! Aussi, il m'a fallu du courage, va, pour quitter le tapis!... Mais je l'avais juré!...
(( Attends-moi là... attends-moi! Ça ne sera pas long! »
Comment dire à quelqu'un qui vient de vous rendre heureux : « Prenez garde!... la Fortune est inconstante! » D'ailleurs, je suis franc : je ne m'imaginais pas que M. Gaigneau pût perdre...
Ce ne fut pas long en effet. Le temps d'aligner quelques chiffres relatifs à l'impression de mon livre, tout en prenant un riz au lait, et je vis reparaître mon beau-père.
Il essayait de sourire...
— Vous avez gagné?
Il secoua négativement la tête. Je crus qu'il plaisantait encore.
— Allons! dites?
— J'ai tout perdu, mon ami. Oh! cette lois, c'est sérieux. En cinq coups... psiiitt!... raflé!... Mais c'était inévitable, je n'y ai pas réfléchi. J'avais coupé la veine en quittant le jeu... je n'ai pas pu la recoudre.
Je fouillai à ma poche.
— Voulez-vous?...
— Quoi?
— Que je vous donne encore deux cents francs?
M. Gaigneau avança vivement la main, la main du joueur. Mais l'homme, le père, l'ami, eut honte de ce mouvement, et, son geste attractif se transformant en geste répulsif :
— Non! dit-il vivement, c'est assez! Paye la consommation et rentrons nous coucher, il est tard.
Et pour se dérober, probablement, à la tentation, tandis que je soldais le garçon, mon beaupère sortit précipitamment du café. Je ne le rattrapai que boulevard Bonne-Nouvelle.
126 iMÉMOIRES
Terminons avec un épisode sur lequel je me suis peut-être un peu trop appesanti : celui de la publication de mon premier roman. Mais il faut me le pardonner, lecteur : si faible que soit ce livre, c'est le point de départ de ma carrière, et si vous m'avez donné sujet de me féliciter d'avoir voulu être un romancier, je serais un ingrat de mépriser mes débuts, quelque peu éclatants qu'ils aient été.
Je fis imprimer mon livre chez un imprimeur, rue de Turenne. Cinq cents exemplaires qui me coûtèrent, couvertures et brochage compris, seize sous le volume.
Ci, pour mille volumes : huit cents francs.
Maintenant, il y avait la remise aux libraires; le droit de commission à Pigoreau...
Plus une infinité de faux frais auxquels je n'avais pas pensé, tels que le transport de l'édition chez le vendeur, l'hommage, par deux exemplaires, de l'ouvrage aux principaux journaux. Si je désirais que les journalistes parlassent de mon livre, il fallait bien que je le leur fisse connaître.
Bref, mon édition, tout entière vendue, si j'étais rentré dans mes déboursés, je devais m'estimer très-satisfait.
Et la douzaine d'exemplaires que j'avais gardés pour offrir à mes amis et connaissances, que je ne comptais pas!...
Eh bien! ce lut la répartition de cette douzaine qui me procura le moins d'agrément.
Ma mère et mon beau-père me firent quelques (''loges. Paris et Maricot aussi. Mais mes autres lunis!... — « Ah! c'est de vous, ça!... Ah! ah! nous voulons devenir un homme célèbre!... llum! une rude tache, mon cher! Vous connaissez l'axiome : Non licet omnibus adiré Corinf/ram. — L'Enfant de ma femme... je n'aime pas ce titre! il n'est pas de bon goût!... — Y a-t-il des revenants, des fantômes, dans votre roman? Il n'y a que ça qui m'amuse. — J'ai lu votre livre, mon cher Paul; c'est drôle. Mais défiezvous! vous avez du penchant aux choses égrillardes... et un écrivain qui ne respecte pas son lecteur, voyez-vous, ne sera jamais qu'un écrivain de troisième orcke! »
Et le mot d'une dame galante, à qui je faisais la cour à ce moment, et à qui je m'étais empressé de porter mon livre, sitôt son apparition, me llattant que cela m'avancerait dans ses bonnes grâces : — « Par exemple, vous êtes bien bon de vous donner la peine d'écrire ainsi des vo-
lûmes!... » Ce « vous êtes bien bon » me sembla si bête que mon amour n'y résista pas.
Cependant, j'allais chaque jour chez Pigoreau m'informer du résultat de la vente. La première semaine, elle monta à quatre douzaines. Je jubilais. Point de doute : en deux mois l'édition serait épuisée. Mais, la seconde semaine, on ne vendit que deux douzaines; qiùme la troisième. Puis, plus de douzaines du tout! Un, deux exemplaires par-ci par-là. J'avais ébauché, de verve, un second roman, Georgette ou la Nièce du tabellion... ma verve se glaça net. Pourquoi écrire si l'on ne me lisait pas! J'étais d'autant plus attristé que, dans les premiers transports d'ivresse que m'avait causée la vente des quatre douzaines^ j'avais quitté ma place. Romancier en réputation, pouvais-je rester petit connnis?... Oui, mais le petit commis gagnait deux cents francs par mois, et le romancier... dans l'attente de la réputation, ne gagnait rien.
Je m'en revenais un soir, rêveur, de chez Pigoreau, lorsque, en descendant la rue Montorgueil, je rencontrai Caigniez, l'auteur, alors célèbre, de quantité de mélodrames qui rivalisaient de succès avec ceux de Guilbert de Pixérécourt. On appelait Caigniez le Racine et Pixérécourt
DE PAUL DE KOCK. i29
le Corneille du boulevard. Racine-Caigniez était un petit homme, d'une cinquantaine d'années déjà à cette époque, doux et modeste, qui m'avait pris en affection parce qu'en lui rappelant une de ses premières pièces, que j'avais vu jouer n'ayant pas plus de sept ans, /a Forât cucliantce on la Belle au bois dormant, mélodrame-féerie représenté en l'an YIII au théâtre de la Gaîté, je lui en avais cité, tout au long, un couplet. Il avait été un des premiers à qui j'eusse offert un exemplaire de mon roman, et il m'avait fait, à son sujet, un compliment que je n'ai jamais oul)lié :
— On peut juger de l'avenir d'un écrivain par son premier ouvrage. Le vôtre n'est pas un chefd'œuvre, mais il a de la gaieté. Quand on a écrit cela à dix-huit ans, on doit être un homme de talent à trente.
Caigniez est mort fort vieux, car il venait encore me voir en 188^2 ou 1833, à liomainvillc Ma femme, par parenthèse, se souciait peu de ses visites, et voici pourquoi : dans sa jeunesse, fauteur de la Pie voleuse avait eu la lèpre; oui, la lèpre; et il se plaisait à réveiller ce souvenir; ii lui semblait curieux d'être l'unique Parisien peut-être qui pût se vanter d'avoir été lépreux. Une
manie de vieillard. En tout cas, chaque fois qu'elle le voyait arriver, ma femme faisait la grimace. J'avais beau lui dire qu'il n'y avait pas de danger, que Caigniez était guéri depuis longtemps, elle n'était tranquille, après qu'il était parti, que lorsque j'avais lavé, à grand renfort de savon et d'eau de Cologne, la main qui avait serré celle du bonhomme.
Retournons aux premiers jours de 1814 et à ma rencontre avec Caigniez rue Montorgueil.
— Eh bien! me dit-il, comment va notre Enfant?
— Comme ci comme ça, monsieur Caigniez. Il est vrai que Pigoreau m'assure que la vente, en librairie, l^aisse toujours au mois de janvier...
— Il a raison; le mois de janvier n'est bon que pour les marchands de joujoux et de bonbons...
— Et pour les théâtres.
— Hum ! cette année, les théâtres commencent mal ! Après cela, les affaires politiques sont si sombres! On n'a pas envie de courir les spectacles .
« Et où allez-vous ainsi, de Kock?
— Je rentre chez mes parents.
— Vous n'avez pas dîné? Voulez-vous dhier avec moi chez Baleine? Sans façon.
L'invitation était trop cordiale pour que je la refusasse. J'entrai, avec Gaigniez, au Roc/ier de Cancale, restaurant sis au coin de la rue Mandar^ que les dîners mensuels du Caveau moderne avaient mis en vogue. C'était justement le 50 du mois, jour de réunion des chansonniers. Pour les entendre chanter à travers les cloisons, on se disputait les cabinets avoisinant la salle réservée à ces messieurs. En sa qualité d'habitué de la maison, et surtout d'auteur dramatique, titre fort prisé de Baleine, Gaigniez obtint un de ces cabinets. Mais il était de bonne heure encore,, nous eûmes le loisir de diner et de causer avant que l'assemblée des chansonniers n'entamât le feu de ses refrains.
— Pourquoi n'essayez-vous pas de faire du théâtre, mon cher de Kock? me demanda Gai-gniez entre la poire et le fromage.
— Je crains de ne pas réussir.
— Bah! ce n'est pas la mer à boire que d'écrire un mélodrame ou un vaudeville. Un roman exige des mois de travail, tandis qu'en trois semaines, quand on veut, on écrit ses trois actes.
— Mais je ne connais pas les directeurs de théâtres .
— Vous ferez connaissance. Corsse, le directeur (1(^ rAmbigu-Gomique, est un très-bon entant .
— Et M. Bourguignon, de la Gailé (1)?
— Bourguignon est aimable aussi, mais c'est sa femme qui porte les culottes, et elle ne les porte pas toujours très-gracieusement.
— Alors, mieux vaut que je fasse quelque chose pour l'Ambigu...
— Que pour la Gaîté, oui. Travaillez, et, quand vous serez prêt, je vous présenterai à (Corsse.
— Oh ! je vous remercie d'avance.
J'étais si content de me voir une nouvelle voie ouverte que, tout en prêtant une oreille distraite aux chansons de ces messieurs du Caveau, car ils avaient commencé de chanter, je ruminais déjà un plan de mélodrame. Gependant, les éclats de rire et les applaudissements me rappelèrent bientôt à l'attention due au talent et au renom de mes voisins. Caigniez, (jui les connaissait intimement presque tous, me nonnnail chacun d'eux, sur l'organe, à mesure qu'il prenait le galoubet; ex})ression consacrée pour dési-
(1 1 r.clui qui avait succcdc à Ribié. iW di' K.)
gner le chanteur succédant, dans l'arène, à un confrère. Il y avait Piis, qui cumulait alors les lauriers du chansonnier et les émoluments de secrétaire général à la préfecture de police; Armand Gouffé, qu'on appelait le Panard du xi\' siècle; Brazier; Eusèbe Salverte, qui, délaissant plus tard la poésie pour la politique, entra à la Chambre et se mit dans l'opposition; de Jouy, qui n'avait pas encore fait Guillaume Tell avec Rossini, mais qui avait lait déjà la Vestale et Fernand Cortez avec Spontini, et, tout seul, l'Ermite de la chaussée dWntin, deux volumes qu'on s'arrachait; Rougemont; Désaugiers, le plus franchement gai de tous; Théaulon; Béranger, qui chanta, ce soir-là, à la demande générale, son Roi d'Yvetot, cette spirituelle critique du gouvernement despotique de l'empereur, plus semblable, malheureusement, en 1 81 4, à un De profuiidis qu'à une chanson railleuse.
Je me liai par la suite avec la plupart de ceux que je viens de citer, et je dus mêuKî à Armand Gouffé, qui était l'homme le })his aimable du monde quand il n'en était pas le plus vert et le plus aigre, l'idée de commettre, moi quoque, des chansons. Sous la Restauration, notamment, j'en fis une dont, sans doute, vous n'avez jamais en-
tendu parler, quoiqu'elle ait, en son temps, couru, non pas' seulement Paris, mais toute la Francesur tous les orgues de Barbarie. L'air était de Mengal et est resté des années au théâtre. Cela, s'intitulait le Chevalier errant, et me valut l'honneur d'une réplique, sur le même air, d'un poëtede Bordeaux, me disant, au nom du beau sexe de sa ville natale, que si mon Chevalier errant \ n'avait pas trouvé de dames fidèles, c'est qu'il n'avait pas poussé jusque dans le chef-lieu de la Gironde.
Yoici le premier couplet du Chevalier errant;
Dans un vieux château de l'Andalousie, Au temps où l'amour se montrait constant. Où beauté, valeur et galanterie Guidaient au combat un fidèle amant; L'n preux chevalier, un soir se présente. Visière levée et lance à la main, Il vient demander si sa douce amante N'est pas, par hasard, chez le châtelain.
Il y a quatre couplets, mais, ne vous effrayez pas, je ne vous en donnerai qu'un! Cependant, jeune homme qui me lisez, si vous avez encore votre grand-père ou votre grand'mère, mettez-lui ce couplet sous les yeux, et en le ou la voyant aussitôt sourire, en le fredonnant, doux souvenir de sa jeunesse, gageons que vous ne regretterez
pas que je vous aie parlé de ma première chanson!
J'étais en bonne veine le soir du 20 janvier 1814, car, comme nous nous en retournions chez nous par les boulevards, Caigniez et moi, nous fûmes accostés par Martainville, q»e je ne connaissais encore que de réputation, et avec qui je lus très-fier de causer en prenant un verre de punch au café du théâtre de la Gaité.
Quand je dis causer... on ne causait guère avec Martainville, par ce motif que c'était lui qui parlait toujours. J'ai rencontré, dans ma vie, beaucoup de gens de l'école de Martainville. A vingt ans, au surplus, en pareille occasion, je n'avais rien de mieux à faire que d'écouter. Ce que je fis. Et, vraiment, je n'eus pas à m'en repentir! Qu'il avait d'esprit, ce Martainville! Quel entrain!... Les mots drôles, les unocdotes comiques affluaient sur ses lèvres. On sait qu'il était royaliste. Flairant déjà, à ce moment, le renversement de l'empire, ébranlé par plusieurs revers successifs, il ne tarissait pas en railleries à propos de M. de Buonaparte et de toute sa farceuse de famille, je cite ses expressions, « qui allaient enfin être balayés de France par notre roi légi-
136 MÉMOIIIES
timc. )) On pourrait augurer des destinées d'un gouvernement par le plus ou moins de sans gêne avec lequel on s'exprime sur son compte dans les lieux publics. Six mois auparavant, Martainville n'eût pas dit la moitié de ce qu'il dit, ce soir-là, au café de la Gaîté, sans être arrêté.
Il nous quitta pour aller, nous assura-t-il, « travailler à une pièce que Bourguignon venait de lui commander. » Et Caigniez, haussant doucement les épaules, en le regardant s'éloigner, me dit:
— Quel fou!... un fou pétri de talent; mais (fui, malgré tout son mérite, mourra sur la paille. Que gagnera-t-il à ce que Louis XVIII balaye M. de Buonaparte et sa farceuse de famille? Martainville ramènerait demain, dans sa poche, les Bourbons aux Tuileries, qu'après-demain les Bourbons auraient complètement oublié l'auteur du Pied de mouton. C'est toujours une faute de la part d'un écrivain léger de vouloir jouer à l'homme politique. On n'accepte pas que celui qui vous a fait rire d'une bêtise, hier au soir, ait la prétention, demain, de vous entretenir de choses sérieuses. ï>
Pas trop mal raisonné pour un fabricant de mélodrames, n'est-ce pas? Et Caigniez prophé-
lisait. Martainville, royaliste quand même, Martainville, plus royaliste que le roi, n'en fut pas le bon marchand. Il ne trouva ni le bonheur ni la fortune sous les plis du Drapeau blanc.
En passant, deux anecdotes non politiques, à son sujet, que Caigniez me conta, et qui sont, je crois, peu connues :
Martainville avait promis, depuis longtemps, une féerie à Ribié, alors directeur de la Gaité, et il ne s'exécutait pas. Un jour, ayant besoin d'argent (un besoin qui le pressait souvent), il s'en va en demander, à titre d' à-compte sur sa pièce, à Ribié.
— Je ne vous donnerai pas d'à-compte, lui répond celui-ci, parce que vous m'avez prouvé vingt fois que les à-compte ne vous engageaient à rien; mais, nous sommes le 10 du mois... venez, le 30, me lire les deux premiers actes de votre féerie, et je vous verse illico cinq cents francs comme avances sur vos droits d'auteur.
Martainville réfléchit une seconde, puis :
— Soit! dit-il; mais ce n'est pas le 30 que je viendrai, c'est le "20. Dix jours me suffisent pour écrire deux actes.
— A votre aise, je vous attends.
Au jour fixé, Martainville arrive à midi dans
le cabinet directorial, où il trouve Ribié en compagnie de Marty, un de ses principaux artistes et son conseiller ordinaire en fait de questions administratives. Martainville tient sous son bras ses deux actes entourés d'une faveur rose. Il s'installe près de la fenêtre et entame sa lecture, que Ribié et Marty, assis à quelques pas, devant la cheminée, écoutent, dès la première scène, en se tordant de rire. Le premier acte est lu. Au tour du second. Martainville ne se donne pas le temps de boire le verre d'eau sucrée sacramentel, tant il a hâte de recevoir les éloges de son auditoire. Et il les reçoit : le second acte vaut au moins le premier!
Sa lecture est terminée; il a remis son œuvre en rouleau, et le rouleau sous la faveur rose.
Ribié et Marty rient encore. C'est charmant! cela aura cent représentations. Ah! que Martainville se dépêche d'apporter le troisième acte!...
— Vous l'aurez dans huit jours. Maintenant, mes cinq cents francs.
— Les voici! Oh! vous avez tenu votre parole, je tiens la mienne !
— Très-bien ! Au revoir.
Martainville a glissé les vingt-cinq napoléons dans sa bourse, il jette son manuscrit sur une
table, et s'esquive en répétant : « Dans huit jours! 0
— Quel succès! quel succès! continue Ribié, occupé de refermer son secrétaire. Je parlais de cent représentations... il y en a trois cents là dedans, si...
— Ah!...
— Qu'est-ce?
Ce cri, qui a interrompu Ribié, a été poussé
par Marty en train de feuilleter le manuscrit déroulé et dégagé de son ruban rose...
— Mais qu'est-ce donc? réitère le directeur en s'élançant vers son ami.
— Voyez!!...
Horreur!... Le manuscrit se compose d'une
couple de mains de papier absolument vierges de tout signe calligraphique!... Pas une ligne nulle part, pas un mot, pas même un pâté !
Pour gagner ses cinq cents francs, Martainville avait improvisé, séance tenante, les deux actes de sa féerie, prose, couplets et trucs. Il ne l'écrivit que six mois plus tard. Et Ribié et iMarty disaient qu'elle ne valait pas celle qu'il leur avait lue... dans sa tête.
En tout cas, celle-là valait bien, comme tour de force littéraire, cinq cents francs.
La seconde anecdote est d'un genre plus... décolleté.
En été, pendant les grandes chaleurs, Martainville avait pour coutume de travailler dans le costume de notre père Adam... avant le péché. Il affirmait que les idées lui venaient plus fraîches ainsi.
Une après-midi, une dame, d'âge respectable, se présente chez l'écrivain qui, justement, pour l'instant, n'avait pas de domestique.
Préoccupé de son travail, Martainville, sans songer an laisser-aller de sa mise, va ouvrir...
Et la dame de s'enfuir en poussant des cris de paon.
Cependant, comme il fallait absolument qu'elle lui parlât, la dame court chez le commissaire du quartier qu'elle supplie d'aller inviter M. Martainville à faire choix d'une tenue plus décente pour la recevoir. Le commissaire, qui connaissait l'auteur de Grivoisiana, se rend, tout en riant in, petto de sa nouvelle excentricité, à son logis. Mar(ainville était toujours dans le même costume primitif.
— Monsieur Martainville, on vient de se plaindre de vous à mon bureau, et je vois que Ton a eu raison.
DE PAUL DE KOCK. Ut
— On s'est plaint!... et qui ça? et pourquoi, monsieur le commissaire?
— Une dame, que des affaires d'intérêt appelaient chez vous... et qui vous y a trouvé... comme je vous y trouve moi-même.
— Ah! c'est juste!... Mais que voulez-vous! il fait si chaud!... Et puis, chez soi, est-ce qu'on n'a pas le droit...
— On a le droit, chez soi, de travailler tout nu, sans doute! Pourtant, lorsqu'il se présente une visite... sérieuse...
— Eh bien! je vais réparer ma faute, monsieur le commissaire; soyez tranquille! Où est cette dame, s'il vous plait?
— En bas de votre escalier, attendant que je lui dise qu'elle peut monter.
— Qu'elle monte donc dans cinq minutes. Ma tenue sera irréprochable, je vous le promets!
— A la bonne heure!...
Le commissaire a rejoint la dame et lui a fliit part du résultat de son intervention. Dans cinq minutes Martainville sera en état de la recevoir. Les cinq minutes sont écoulées; la dame monte et sonne derechef...
Et derechef elle jette un cri d'indignation et s'enfuit à l'aspect de Martainville revêtu, pour