‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 15 sur 27 · U2 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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tout costume, d'un habit noir et de gants blancs. Elle venait exprès de province au nom d'un oncle qui, à la veille de mourir, avait l'intention de le nommer son léi?alaire universel. Martainville ne revit jamais la dame... mais il ne vit pas non plus l'héritage. Une plaisanterie qui lui coûta cher.

Caigniez m'avait donné trois semaines pour écrire un mélodrame; j'y mis quinze jours. Il est vrai que je travaillai d'arraché pied. Cela avait pour titre Madame de Valnob\ et était tiré d'un roman de Ducray-Duminil. Trois actes. Trois actes que je recopiai tout entiers, en deux nuits, de ma plus belle écriture, pour les porter à Caigniez, qui les lut immédiatement, le brave homme, et, quand je me représentai à lui pour connaître son jugement, qui ne me dit que ces mots : « C'est très-bien! Allons voir Corsse; il vous jouera cela tout de suite. »

Corsse, qui, après avoir, comme acteur, douze ans auparavant, relevé l'Ambigu-Comique en y jouant Madame Angot au sérail, de Aude, était devenu directeur de ce théâtre et y avait fait une fortune évaluée à trois millions, Corsse songeait à se retirer sur ses écus, en 1814, et commen-

çait déjà à laisser le soin des afïjùres administratives à son associée, M°" de Puisaye. Pourtant, quand il s'agissait de réception de pièces, il tenait à être consulté. C'est donc chez lui que Caigniez me conduisit. Son accueil fut, comme gracieuseté, au-dessus de ce que j'avais espéré. II professait pour Caigniez, à qui il devait nombre. de succès d'argent, la plus haute estime...

— Vous avez lu la pièce de monsieur, cher ami? lui dit-il.

— Oui.

— Et votre avis, puisque vous la patronnez, est qu'elle a du mérite?

— Beaucoup de mérite.

— Il suffit. J'y vais jeter un coup d'œil pour voir un peu ce que c'est, et, d'ici à deux ou trois jours, nous mettrons Madame de Valnoir en répétitions.

« Votre adresse est sur le manuscril, n'est-ce pas, monsieur Paul de Kock? Demain, probablement, je vous écrirai pour venir vous entendre avec moi sur la distribution de la pièce. Y a-l-ii un rôle pour Fresnoy?

— Oui, monsieur, et il y en a un aussi, trèsbeau, pour Villeneuve... et un également, comique, pour Raffile.

— Bien, bien!... Et comme femmes, qui voyezvous? Madame de Valnoir?...

— Ce serait M"" Le Roy.

— Il n'y a rien pour Adèle Dupuis?

— Je vous demande pardon, monsieur. Oh! M'" Adèle Dupuis a un rôle qui ne lui déplaii'a pas, je pense!...

— Bravo! Nous vous donnerons donc M'"" Le Roy et M"' Adèle Dupuis; Villeneuve, Fresnov, Raffile; nous vous donnerons ce que nous avons de mieux comme acteurs et actrices, et ce ne sera pas notre fimte... ni la vôtre non plus, j'en suis sûr... si Madame de Valnoir ne fait pas son chemin; ce sera celle de cet enragé, de ce fou, qui est en train, à l'heure qu'il est, de ruiner la France... et, par conséquent, Paris!...

Cet enragé, ce fou dont parlait Corsse, c'était l'empereur. En 1814, à Paris, après son départ, à la fin du mois de janvier, pour aller combattre l'ennemi qui envahissait la France, c'est ainsi que l'on traitait partout Napoléon. Loin des yeux, loin du cœur. On racclamait encore lorsqu'il était aux Tuileries, on avait foi en son étoile; il était en Champagne, s' épuisant en etïbrts de génie et de courage pour chasser les coalisés du sol de la patrie, ce n'était plus qu'un fou, qu'un

enragé dont chacun prédisait, je pourrais dire : désirait la chute, sans se rendre compte des irréparables désastres pour tous que cette chute d'un seul entraînerait avec soi.

Je vous donne ma pensée sur l'opinion publique en 1814 telle qu'elle me vient en écrivant ces souvenirs, car, en 1814, je confesserai huml)lenient que les événements politiques ne me |iréoccupaient guère. Comme Rétif de la Breionno, l'auteur du Pcnjsan perverti, qui, au plus Il fort de la Terreur, ne s'inquiétait que d'écrire et d'imprimer lui-même ses romans, pendant ces deux années 1814 et 1815, de si triste mémoire, puisqu'elles sont deux dates d'invasion, je ne songeais, moi, qu'à écrire et faire jouer mes pièces. c( J'étais un bien mauvais citoyen! » dira-t-on. Pas i)lus mauvais qu'un autre, car si je ne m'étais pas senti de force à défendre, comme soldai, mon pays, au moins avais-je l'honnêteté de ne point m'ériger en juge sévère des faits et gestes de l'homme qui, après l'avoir glorieusement gouverné pendant quatorze ans, l'avait précipité dans l'abîme, non plus qu'en plat flatteur de celui que les revirements de la fortune venaient d'appeler à gouverner à son tour la France. D'ailleurs, je ne le cache pas, ainsi que mon ami Benjamin

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Anticr, j'ai toujours trouve la })oliti(|ue, en tant que sujet de préoccupation, la chose la plus vainc et la plus assommante du monde. J'admets parfaitement ({u'un journalisle, qu'un député, qui se fait un nom, et parfois une fortune, ;i a})j)laiidir ou à déniiçrer, chaque jour, telle ou telle forme de gouvernement, ne partage pas mon opinion; mais si les gens qui vivent de la monarchie ou de la république ont raison... surtout quand ils en vivent bien... de préconiser l'une ou l'autre, j'estime que ceux qui n'ont rien à gagner, et tiop souvent qui ont à perdre à ce que l'on change ceci par cela, sont terriblement niais de se soucier de cela ou de ceci.

Maintenant, parce que j'évitai toujours de m'y mêler de fait ou de réflexions, est-ce à dire que je suis resté indifl^rent aux trop nombreuses révolutions que, depuis tantôt quarante ans, j'ai vues bouleverser successivement mon pays? Non sans doute. Certains événements m'ont fort chagriné, tandis qu'au contraire certains autres ont eu toutes mes sympathies. Mais, sympathies ou chagrins, j'ai tout gardé pour moi, n'attendant pas plus du maître qui me plaisait que ne redoutant celui qui ne me plaisait pas...

Et... et encore une digression qui m'a en-

liaîné loin de mon sujet! Mais il iallait bien, l)Ourtant, que je vous expliquasse comme quoi, tandis que Napoléon tombait pour céder la place à Louis XVIII, qui la lui rendait bientôt pour la lui reprendre de nouveau, je foisais, moi, des mélodrames...

D'abord Madame de Valnoir, représenté le ^i.S mars 18 14.

Puis Catherine de Couiiande, qu'on joua 1(5 1"' septembre suivant.

La Bataille de Veillaue, joué le 1^ avril 18] 5.

Et le Troubadour portugais... (hein! quel litre!)... le 7 novembre de la môme année.

Quatre mélodrames en deux ans! Un mélodrame tous les six mois! Mon Dieu! oui. Et tous les quatre à l' Ambigu-Comique. Corsse et M"" de IHiisaye m'avaient ouvert leur soin... j'y avais l'iu domicile. Et s'il est surprenant que, pendant que la France meurtrie, ensanglantée, changeait <|uatre fois de souverain, et pendant qu'à deux reprises l'étranger foulait en vainqueur \c pavé de Paris, il ait existé des plumes pour. écrire des mélodrames, n'est-il pas plus étonnant encore que, dans ce même Paris, il se soit trouvé un public pour les écouter, ces mélodrames, et les applaudir? Car, sur mes quatre pièces, deux surtout

curent du succès : Madame de Valnoir et hf Bataille de VeUlane. Madame de Valnoir, principalement, à sa première représentation, me valut une ovation dont je me fusse bien passé. Jugez-en :

Cette première représentation eut lieu, je vous Tai dit, le ^8 mars 1814, soit huit jours avant rentrée des alliés dans nos murs. Au malin du ^8 mars, une armée de cent quatre-vingt mille hommes était en vue de Paris, que Marinont et Mortier s'apprêtaient à défendre en désespérés, et, le soir de ce même jour, on jouait, au théâtre de l'Ambigu-Comique, un mélodrame nouveau; et la salle était pleine!

Du pain et des spectacles, panem et eireeuses^ voilà, dit-on, ce qu'il fallait aux Romains. Les Parisiens sont moins exigeants; pourvu qu'ils aient des spectacles, ils oublient de manger... ils oublient même de pleurer sur leurs misères.

La pièce marcha comme sur des roulettes. Fresnoy, Villeneuve, Joigny, furent superbes! Raffile fut charmant! M'^' Le Roy, le troisième rôle, la /m/ifr^'s^;^, magnifique! M'" Adèle Dupuis, la victime persécutée, attendrissante à foire fondre en larmes des rochers.

Naturellement ceci est mon appréciation de

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1814. Et, en vérité, les acteurs d'autrefois valaient bien ceux d'aujourd'hui. Ils avaient même cet avantage sur ceux d'aujourd'hui d'être infiniment moins vaniteux.

J'étais aux anges. Après le premier et le second actes, je n'avais pas eu assez d'éloges à donner aux émhicHts interprètes de mon œuvre; après le iroisième, je me proposais de leur tresser des couronnes. Des couronnes pour ces messieurs, des baisers pour ces dames. Gela se fliit très-bien, entre auteurs et actrices, à l'issue d'une premier c heureuse; et il y avait notamment, parmi mes interprètes féminins, une demoiselle Éléonore que je tenais à remercier de cette façon.

On en était à la dernière scène; quelques minutes encore et c'était fini, il n'y avait plus qu'à dire, au milieu des bravos unanimes : « Messieurs, la pièce que nous venons d'avoir l'honneur de représenter devant vous est de... » Mon nom!... mon nom que j'allais entendre proclamer!... A cette pensée, mon cœur battait à m'ôter la respiration.

La pièce se termine par cette tirade, que le comte Albert de Rivehelle adresse à Timon Vaklin :

(( Bon vieillard, j'espère que vous ne nous

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quitterez pas; nous tâcherons de vous faire oublier, par nos soins et notre amitié, le malheur d'avoir donné le jour à un monstre tel que celui dont nous sommes heureusement délivrés. »

A ces mots, prononcés par Villeneuve, représentant le comte Albert de Ri rebelle, ce ne sont pas des applaudissements qui éclatent dans la salle, ce sont des hurlements, des rugissements d'approbation. Qu'est-ce que cela signifie? De la couhsse, où je suis blotti, j'écoute, stupéfait, ces clameurs frénétiques. La toile est tombée. On demande l'auteur en continuant de crier, de trépigner. La toile se relève. Fresnoy s'avance vers le trou du souffleur....

— Messieurs, la pièce que nous venons d'avoir l'honneur de représenter devant vous est de M. Paul de Kock.

— Bravo! bravo !.. Vive Paul de Kock!... Qu'il paraisse!... qu'on nous amène l'auteur!...

Villeneuve s'approchait, en riant, de moi.

— Ils veulent me voir.... lui dis-je ahuri; à quel propos? Ce n'est pas l'habitude, il me semble?...

— Non, sans doute... si ce n'est pour les pièces hors ligne.

— Eh bien?...

— Eh bien ! cher monsieur, le succès de votre j pièce est hors Ugne, paraîtrait-il... et savez-voiis j pourquoi? A cause de sa dernière phrase :

(' Nous tâcherons de vous faire oubUer le malheur d'avoir donné le jour à mi monstre tel que celui dont nous sommes /leureusement délivrés. > '

— Je ne comprends pas.

— Vous ne comprenez pas que le public voit dans cette phrase une allusion au tijran, à Vogre de Corse, battu par les coalisés, et qui, selon l'espoir général, ne rentrera jamais à Paris?

— Ah! mon Dieu!... mais cette allusion n'a jamais été dans ma pensée!...

— Je le crois; mais il suffit qu'elle soit dans celle des spectateurs pour qu'ils veuillent vous en témoigner leur gratitude... Eh! eh!... entendez-vous? Ils vous appellent... Il n'y a pas à résister, cher monsieur... il vous faut aller savourer votre triomphe!

Villeneuve m'entraînait vers la scène, mais me dégageant de son étreinte :

— Non, m'écriai-je, non, je n'ai pas écrit cela en vue de l'empereur, je rougirais de l'avoir écrit dans cette intention insultante; je n'obéirai donc pas à l'appel dont je suis l'objet. Adieu!...

Et de m'enfuir sans remercier mes acteurs...

et, ce qui me fut le plus cruel, sans embrasser mes actrices...

Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ma mère, mon beau-père et tous mes amis étaient, comme le public, convaincus que j'avais visé Napoléon vaincu dans mon monstre. J'eus mille peines à les dissuader de cette idée. A quoi tiennent pourtant les destinées! C'eût été dans mes i^oûts, que, de ce jour, j'eusse pu me poser en écrivain politique. Heureusement que la tirade qui avait fait tant d'effet à la première représentation passa inaperçue à la seconde, par ce motif que l'approche de l'ennemi et l'imminence d'une bataille commençant, malgré tout, à effrayer quelque peu les Parisiens, c'est tout au plus s'il y avait moitié salle. Et mon horreur de la politique dominant, en cette circonstance, mes intérêts d'auteur, je fus plus satisfait que f'iché du tiède empressement de la foule.

Oh! les Parisiens! quelles gir'ouettes!... J'ai toujours plaint du plus profond de l'âme les gens qui ont entrepris l'impossible tache de les fixer.

Je les ai vus, les Parisiens, à l'Ambigu-Comique, le 28 mars 1814, applaudir à la perspective (lu renversement de l'empire...

Huit jours plus tard, sur les boulevards, je les

ai VUS salir leurs mouchoirs blancs à essuyer la 4)0ussière sous les pas des chevaux des souvcj"ains alliés caracolant à la tête de leurs armées...

Je les ai vus encore, au mois de mai suivant, <|uand Louis XVIII fut enli-é aux Tuileries, danser sous les fenêtres de ce château en hurlant : <,<^ Vive notre roi légitime!... »

Puis, ,parce que leur roi léiiitimc se permettait de ne pas penser absolument comme eux; parce que, pour récompenser ses amis d'avoir soufYert avec lui dans un long exil, il songeait à leur rendre des biens qu'on leur avait volés; parce que, dans un pieux et noble sentiment, il voulait élever une tombe aux restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, bientôt, ces mêmes Parisiens, je les ai entendus se désoler de ce qu'on leur eût ramené un Bourbon...

Regretter le pci-c la Viohilc^ ainsi que les soldats appelaient l'empereur...

Et quand il revint à Paris, en mars 1815, le père la Violette, je les ai vus l'entourer, sur la place du Carrousel, en l'assourdissant de cris de joie et d'amour... en lui jui-ant tous de mourir pour lui!

Des serments qui durèrent cent jours. A cent jours de là, les Parisiens avaient de nouveau

cessé d'aimer Napoléon pour se reprendre à chérir Louis XVIII...

Le 8 juillet 1815, ils dansaient derechef aux Tuileries, sous les croisées de leur monarque lél'itime...

Ce qui ne les empêchait pas, quelques années plus tard, en juin 18^1, de commencer une petite répétition de la révolution de juillet, sur les boulevards, aux cris de « Vive la charte ! »

Mais je m'arrête, car j'emplirais un volume à enregistrer tous les changements de iront que j'ai vu faire aux Parisiens.

Et puis, je prêche des convertis, je suppose. Mes lecteurs sont édifiés, aussi bien que moi, sur le compte de ce peuple dont je ne sais plus quel écrivain a dit qu'il serait le premier du monde, « s'il pouvait se décider une bonne fois à savoir ce qu'il aime et ce qu'il veut. »

Un matin de l'année 1837, ma domestique entra dans ma chambre à coucher, qui est en même temps mon cabinet de travail, pour m'annoncer « qu'un ancien ami » désirait me parler.

Uji ancien ami ! Son titre méritait que j'allasse au-devant du visiteur. Ce que je fis, non sans un»'

secrète défiance. Quand on a quelque réputation^ il vous pousse tant d'amis... qu'on ne connaît pas et qu'on ne se soucie pas de connaître!

Un vieillard, pauvrement vêtu, se tenait au milieu de mon salon.

— Bonjour, mon cher Paul de Kock, me dit il en me tendant la main.

Et comme la mienne restait immobile, par cette raison que je ne reconnaissais pas du tout celui qui me la demandait :

— Ah! ah! reprit-il gaiement, je conçois!... il y a si longtemps que nous ne nous sonmies vus!... Vous ne me remettez pas, et c'est tout simple! Vous, vous êtes toujours le même... mais vous, vous êtes encore tout jeune... tandis que moi... j'aurai mes soixante-douze ans le mois jtiochain! Hélas! oui, il frise ses petits soixantedouze ans, ce pauvre Villeneuve!...

— Villeneuve!... ah! pardon, mon ami! pardon de ne vous avoir pas reconnu!...

— Il n'y a pas d'offense ! Je dois être si changé depuis quinze ans que j'ai quitté Paris'l Dame ! c'est que, ces quinze ans-là, je n'ai pas mangé de biftecks aux pommes tous les jours!... C'est tout au plus même si j'ai tous les jours mangé des. pommes sans biftecks !..,

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