IM MÉMOIRES
— Vous avez été malheureux?...
— Je l'ai été et je le suis encore. Vous voyez... le plumage répond au ramage. J'ai toute ma garde-robe sur le dos, et elle n'est pas brillante, hein?... Ah! il est loin le temps où l'on lu'appelait l'élégant Villeneuve. Mais, d'abord, si vous vous le rappelez, "en 18^0, ma femme est morte... <.'t cela a commencé à jeter du désarroi dans mon oxistence. Non pas qu'elle eût beaucoup d'ordre, ma femme ! Oh ! l'économie et elle n'ont jamais habité sous le même toit! Mais c'est égal... elle me tenait en bride; elle m'empêchait de faire des sottises... des coups de tête. Si elle eût vécu, jamais, par exemple, je n'aurais quitté l'Ambigu- Comique!...
ce Eh! eh! vous souvenez-vous? c'est moi qui ai créé le principal rôle dans votre première pièce, h l'Ambigu.
— Oh ! je m'en souviens très-bien.
— Madame de Valnoir, un bon petit mélodrame, ma foi! pour un débutant... à la lîn delà première "représentation duquel on voulut vous porter en triomphe à cause de certaine tirade... où l'on s'imagina voir une allusion...
— Qui n'y était pas. Et d'où venez-vous, maintenant, Villeneuve?
— .rarrive de province. J'ai traîné mes guêtres un peu partout, depuis une quinzaine d'années... dégringolant de plus en plus à mesure que je vieillissais. J'étais engagé pour jouer les premiers rôles à Bordeaux... maintenant, c'est à peine si l'on veut de moi pour porter les lettres dans les théâtres de Meaux ou de Coulommiers!...
« Et vous, mon cher Paul de Kock? Vous, <''est différent, vous êtes plus heureux que jamais à présent?
— J'ai beaucoup travaillé.
— Oui! oui!... vous vous êtes Hiit un nom roiiime romancier, je sais cela. Oh! j'ai lu plusieurs de vos ouvrages en province. Entre autres votre Maison blanche. C'est très-bien. Il y aurait un fier mélodrame à tirer de là dedans!
« Ah çà! vous ne m'en voulez pas de vous avoir flùt une petite visite... à titre de vieille connaissance ?
— Non, certes ! Mais quel est votre projet en revenant à Paris? Est-ce que vous espérez...
— Rentrer dans un théâtre? Non! je suis trop vieux. Oh ! je ne m'illusionne pas. Je suis trop vieux. Aucun directeur ne peut vouloir de moi aujourd'hui. Ce que j'ambitionne... et j'ai quelques protections pour l'obtenir... c'est d'être
admis dans un genre d'établissement tout différent. Eh! eh!... j'ai soixante-douze ans... l'âge exigible...
— Et le nom de cet établissement ?
— C'est Bicêtre, parbleu! Au moins, là, je ne crèverai pas de foim !
Pauvre Villeneuve!... réduit à l'hôpital!...
— Tenez, mon ami, lui dis-je en lui glissant un louis dans la main, en attendant votre admission à Bicêtre, voici de quoi vivre quelquesjours.
Il regarda la pièce d'or comme s'il eût eu envie de l'embrasser.
— Merci! fit-il. Vous êtes bon... je n'en espérais pas moins de vous. Ah! ça me rajeunit, parole d'honneur! la vue de ce jaunet!... Avant que je n'entre là-bas, vous me permettez de re- ^enir vous rendre mes devoirs?
— Très-volontiers.
— Merci encore, et au revoir!
Le vieux comédien s'était éloigné. Onze heures sonnaient; je déjeunai, puis je sortis. J'avais l'habitude, à cette époque, chaque malin, mon premier repas achevé, d'aller lire les journaux au café de l'Ambigu, café-restaurant, alors tenu par un nommé Quiney, dont les amateurs appréciaient
DE PAUL DE KOCK. ir>'>
les talents comme cuisinier, tout en enviant son bonheur comme époux. Le foit est que si lesmets préparés par O^iney étaient excellents, sa femme, chargée de rédiger au comptoir les cartes à payer, était bien jolie! trop jolie!... Point de rose sans épines. Le bruit courait que Quiney était jaloux comme un tigre de sa séduisante moitié. Othello restaurateur! Othello contraint de surveiller un coulis en même temps qu'un galant!... Othello- Quiney a dû bien souffrir.
J'avais déjeuné; ce fut dans la salle réservée aux consommateurs de rafraîchissements que j'entrai. Le matin, il y avait peu de monde, j'y pouvais lire tranquillement ce qui m'intéressait. J'avais franchi le seuil de celte salle, et déjà je tenais en main un journal, lorsqu'une voix joyeuse^ proférant ces mots, sollicita mon attention :
— Tiens, tiens!... Paul de Kock!... Vous faites comme moi, cher ami, vous venez prendri^ votre petit café après di^euner...
Je me retournai vivement, et, je l'avoue, je demeurai pétrifié. Celui qui me parlait ainsi n'était autre que Villeneuve ! Villeneuve, le vieil acteur à qui je venais de faire l'aumône, et qui, par moi surpris en train de prendre du superflu, quelques minutes après que je lui avais donné de
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quoi se procurer un peu du nécessaire, ne craignait pas de m'interpeller en plaisantant!
La chose me sembla d'une telle force qne je ne trouvai rien à répondre. Cependant, sans paraître autrement ému de mon silence, Villeneuve, qui avait humé son petit café, payait le garçon, et, passant devant moi en me saluant d'un signe familier :
— Au revoir, mon cher Paul de Kock! disait-il.
Quiney entrait dans la salle comme Villeneuve en sortait.
— Est-ce que ce vieux monsieur a déjeuné ici? demandai-je au restaurateur.
— Oui.
— Quelle espèce de déjeuner, s'il vous plaît?
— Mais une assez bonne espèce, et, entre nous, cela m'a même étonné, car il ne paye pas lie mine, le bonhomme! Des huîtres, un fdet aux olives, une sole frite, du roquefort, et une bouteille de moulin-à-vent. Il en a eu pour ses huit francs.
(c Mais pourquoi me demandez-vous cela, monsieur Paul de Kock ? Vous connaissez ce vieux monsieur?
— Oui, je le connais un peu; c'est un ancien
«'Oinédien. Mais ma qneslioii n'a pas d'imporî a lice. Je vous suis obligé, monsieur Quiney.
Celait trop fort! Il avait dépense huit francs à son di^jeuncr, et, avec des protections, tout son avenir se réduisait à une cellule à Bicètre!... « Faites donc l'aumône à des flirceurs pareils !...)> Lçrondais-je entre mes dents.
Mais la réflexion me calma. Grands ou petits, riches ou pauvres, il est notoire que les artistes ne comprennent pas, ne comprendront jamais la vie comme le commun des martyrs de la vie bourgeoise. A la veille de manger le pain bis de la charité, Villeneuve avait voulu mander une dernière fois le pain blanc du plaisir. Et pour- <[uoi pas? Pour une misérable pièce de vingt francs que je lui avais donnée, étais-je en droit de lui re])rocher sa dernière joie? Je regrettai de lui avoir fait froide mine. Je lui eusse souri que, je gage, il eût été ravi de me rendre politesse pour [lolitesse en m'offrant, avec mon argent, dwji petit café.