CHAPITRE VI
Sommaire. — Une halte.— Mon premier succès. — Georgette ou la Nièce du tabellion. — Mme de Saint-Phar. — Les soirées , du Marais. — Une mansarde. — Conmient naissent les siluations romanesques. — Hubert, libraire des galeries de bois, au Palais- Royal. — Premier argent touché. — Frère Jacques. — Mon voisin Raymond. — Chez Ladvocat. — Chateaubriand. — Gustave ou le Mauvais Sujet. — Cris de paon des pudibonds. — Un duel avec un pharmacien. — Une bonne fortune. — Oie, dinde ou poulet. — Comment l'aventure devait finir. — Un galant qui se sauve à toutes jambes. — Nicolas Barba. — Visite à Pigault- Lebrun. — Encore Ladvocat. — Charles Nodier et Zozo. — Le libraire aux truffes. — Hippolytc Souverain, meunier. — M. Alexandre Dumas fils. — Baudry. — Lachapelle. — Alexandre Cadot. — Comment on dînait chez lui. — Sartorius. — Un'éditeur dont je. ne parlerai pas.
Dans les cinq chapitres qui précèdent, et qui, selon le mode de classification que je me suis assignée au début, commençant en 1793 pour aboutir à 1815, représentent, en quelque sorte, la première partie de mes Mémoires, je vous ai initié, sinon jour par jour, au moins à peu près année par année, à tout ce que, de mon enfance et des premiers temps de ma jeunesse, j'ai jugé
capable de vous intéresser. Maintenant,- j'irai à })lus larges enjambées à travers mes souvenirs, d'abord parce que ce n'est pas l'histoire de ma vie ({ue j'ai entrejDi^is d'écrire ici (ma vie, et je m'en félicite, a été trop calme et trop simple toujours pour mériter que le public s'en occupe); ensuite, parce que l'obligation de suivre un ordre chronologique et méthodique, dans ces récits, me paraissant non moins gênante que monotone, j(^ trouve bon de ne m'y point astreindre.
Ainsi, par exemple, je vous ai dit comment j'avais publié mon premier roman et fait représenter ma première pièce; eh bien! assurément, je me garderai de vous donner, l'un après l'autre,, l'historique de chacune des œuvres, sorties de ma plume, qui ont suivi, en librairie et au théâtre, VEnfant de ma fcnnuc et Madame de VaJnoir. J'ai éci'it, jusqu'à ce jour, près de quatre cents volumes, et fait représenter plus de deux centspièces : mélodrames, drames, opéras-comiques,, féeries, comédies et vaudevilles; convenez que, si je voulais vous parler en détail de tout cela,, je montrerais une grande vanité en mettant votre patience à une terrible éi)reuve.
Donc, quand une anecdote me viendra, au courant de la mémoire, à propos de tel ou tel de
mes romans, de telle ou telle de mes pièces, ou bien encore de telle ou (elle individualité, plus ou moins marquante, avec laquelle j'ai été en relation, cette anecdote, je vous la rapporterai. Mais, c'est convenu, de ce moment, dans cette seconde partie, mes souvenirs ne s'inquiètent plus de l'ordre des dates ; ils vont, à leur fantaisie, en avant ou en arrière. Qui m'aime me suive!
Cependant, je croirais manquer à tous mes devoirs de gratitude, si, revenant pour une seule ibis sur ma détermination, je ne disais pas tout de suite à qui je dois la publication de mon second roman, Gcorgrftc on la Xihr du tabellion^ c'est-à-dire mon premier succès comme romancier, celui qui commença de me faire sortir de l'ombre. Entre nous, l'Enfant de ma femme m'y avait complètement laissé.
Et, après que j'en aurai terminé sur le chapitre d'un libraire dont le nom est resté dans mon esprit et dans mon cœur comme le synonyme de gracieuseté, d'honnêteté et d'obligeance, faisant d'une pierre deux coups, j'esquisserai la silhouette de quelques autres de mes éditeurs. Une dette, pas uniformément de reconnaissance, celle-
là, que j'acquitterai encore envers ces messieurs.
Vous vous rappelez que j'avais entamé Geor- (jcttc en me croyant lancé, et que, trop tôt désabusé d'un glorieux espoir, voyant qu'on n'achetait pas mon premier roman, j'avais renoncé à en écrire un second. Mais s'il est vrai que « qui a bu boira, » il est plus vrai que (c qui a écrit écrira. » Le succès de Madame de Vainoir, h l'Ambigu, m'avait été très-agréable sans doute; mais, tout en conservant le désir de continuer de travailler pour le théâtre, je sentais d'instinct que ce n'était pas là que je me ferais une réputation...
En conséquence, je me remis à Geortietfe.
Si Gcortjelte ou la Nièce du tabellion n'est pas encore un de mes bons romans (je park% bien entendu, pour ceux qui estiment que j'ai fait de bons romans), il est évident, néanmoins, qu'il y a progrès dans cet ouvrage sur son aîné. C'est que, dans Georgette, la part faite à l'imagination, il y en a une, et la plus large, tout à l'observation. Je commençais à comprendre, en l'écrivant, que, dans le genre comique surtoul, un romancier est bien mieux inspiré de copier sur le vif que d'inventer. Ainsi, un des chapitres, de Georgette, intitulé une Soirée au Marais, est
la icpiudiictioii exacte d'une réunion hebdomadaire à laquelle j'assistais souvent. C'était au Marais, en effet, rue du Pont-aux-Choux, chez une ilame de Saint-Phar.
Quelles joyeuses heures j'ai passées dans cette maison! Car, si le plus grand nombre de ses commensaux habituels se composaient de gens peu divertissants, en revanche il y en avait aussi de fort aimables, principalement dans la partie féminine. On dansait, on faisait de la musique, et l'on jouait aux jeux innocents, chez ^l""' de Saint- Phar; j'y étais tombé amoureux d'une certaine demoiselle... majeure, Caroline M***, une grande blonde qui ne demandait qu'à être aimée. Un soir, justement, en jouant à cache-cache, je ne sais comment il se fit que sortis, Caroline M*** et moi, de l'appartement de la maîtresse de la maison, nous nous rejoignîmes, tout en haut de l'escalier, dans une petite chambre mansardée dont, par heureuse aventure, la porte s'était trouvée ouverte devant nous. Ah! c'est que nous tenions à nous bien cacher, ma belle et moi! Et nous y serions peut-être encore, dans cette hospitalière petite chambre... du diable si l'on nous eût cherchés là !... si la personne à qui elle appartenait, une ouvrière gantière, ne nous y eût dénichés. Elle était des-
ccndue dans le quartier acheter son souper, cette grisette, et, comme elle ne redoutait pas les voleurs, elle avait négligé, en sortant, de fermer sa jiorte. Yoyez-vous sa surprise, à son retour à son logis, d'y apercevoir un jeune homme et une jeune fille, assis sur une seule chaise, en train de se jurer qu'ils s'adoreront toujours! Une bourgeoise eût crié... la gantière se mit à rire; je crois même qu'elle poussa la gracieuseté jusqu'à nous éclairer pour regagner l'étage de M™' de Saint- Phar. Car nous ne savions plus où nous étions ni l'un ni l'autre. On se perd dans le septième ciel.
Gcorgette on la Nièce du iahclUon vaut donc mieux que l'Enfant de ma femme ^ et, comme /'Enfant de ma fenune, pourtant, Georgette eut il suljir les rebuffades des libraires, et, de guerre lasse, la retraite dans une armoire. Elle y resta môme plus longtemps que l'Enfant, daiis son armoire. Quatre ans. Pendant quatre ans, j'oubliai volontairement mon second roman. Mais je n'étais pas resté inactif ces quarante-huit mois; j'avais ûiit des mélodrames, des vaudevilles. Un beau jour, en vendant le manuscrit d'un mélodrame à Barba, car j'étais entré en relations d'affaires avec le célèbre Nicolas Barba du Palais-
Royal, je me souvins de Georgcttc et j'eus l'audace de la lui proposer.
— Je ne veux plus éditer de romans, me ditil, mais apportez-moi le vôtre, et, s'il en vaut la peine, je vous adresserai à un confrère qui l'imprimera.
Ce confrère était Hubert, établi, à quelques pas de Nicolas Barba, sous les galeries de bois.
Je vois encore la figure affable de Hubert lorsque je lui fis ma visite :
— Mil vous êtes M. Paul de Kock... Donnezvous dune la peine de vous asseoir. J'ai lu votre roman, qui m'a beaucoup plu. Nous allons mettre cela sous presse tout de suite, quand nous aurons décidé un prix. Un prix doux; pour une première affaire je ne puis pas vous payer- cber. Mais si, comme je le suppose, votre Georgette marche bien, je vous ferai des conditions plus avantageuses à votre ouvrage suivant. Oh! vous verrez, je suis sûr que nous nous entendrons!
Et moi aussi, j'en étais sûr, que nous nous entendrions!... Nous nous entendions déjà. Hubert avait lu mon roman « qui lui avait beaucoup })lul... ftOh! il l'avait dit!... Et non-seulement il allait le mettre tout de suite sous presse, mais il me le payerait!... El m'invilait à lui eu faire
DE l'AlL DK kOCK. IG!)
un aulre!... Mais ce notait pas un libraire qiuï cet homme, c'était nn bon ange!... le bon ange des jeunes auteurs. S'il leur cachait ses ailes, c'était pour ne point les intimider.
Ah! quand je quittai sa boutique, emportant dans ma poche la moitié du prix de la vente de- Gcorijette... car nous signâmes immédiatement notre traité, et il me versa immédiatement la moitié du prix arrêté entre nous, et que je n'avais pas longtemps débattu, je vous jure... les galeries du Palais-Royal n'étaient pas assez élevées pour moi... j'en touchais les voûtes du iront. Imprimé... et payé!... J'avais un éditeur qui me payait!... Plus tard, j'ai vendu mes romans assez cher. L'Amauf de la lune, notamment, dix Aolunies, me fut payé comptant, par Baudry, vingt mille h-ancs. Eh bien! alors, ces vingt gros billets de banque étalés sur mon bureau ne me firent pas le plaisir que m'avaient causé jadis les quelques louis de Hubert. J'aurais voulu à la lois les conservei^ toujours, comme le premier et précieux fruit d'un travail aimé, et les dépenser tous, d'un seul coup, dans une fèfe de réjouissance.
Je ne les dépensai pas d'un seul coup ni ne les conservai, mais l'amour et l'amitié protitèrent de mon bonheur. Caroline M***, la demoiselle du
caclie-cacltc, eiil une Ijngiie on turquoises, et Maricot, Paris, et deux nuires amis encore à uioi, les frères C.z, firent avec moi, à mes frais, un excellent dîner chez Beauvilliers. On y but à la santé de Gcorijcttc et de Hubert. — « De uouyeaux mariés?» nous demanda un vieil indiscret, notre voisin de table. — (( Pas encore, monsieur, lui répondit gravement Maricot; Hubert et Geor- (jette ne sont encore que fiancés; mais leur ma-' liage ne tardera pas; et, nous l'espérons, ils seront heureux... et ils auront beaucoup d'enflmts!... — Ainsi soit-il! fit le vieux curieux. — Ainsi soit-il! )) répétâmes-nous en chœur.
Après Georf/rfte, Hubert édita Gustave ou le Mauvais Sujet, puis Frère Jacques, puis Mon voisin Raymond, rpi'on s'accorde à considérer comme mon meilleur ouvrage. Chateaubriand, qui, quoiffue poète, ne méprisait pas le rire (une différence à son avantage entre lui et Lamartine), Chateaubriand en personne me fit l'honneur, un jour, de me complimenter sur ce roman. C'était trois ou quatre mois avant la révolution de juillet; j'étais chez le libraire Ladvocat quand M. de Chateaubriand y arrivn. Je me disposais à me retirer, mais Ladvocat, me retenant du uesle, dit à rauteui" (YAtala :
DE PAUL DE KOCK. 17t
— Monsieur clc Cliatcaubriaiid, voiilez-vous. me permettre de vous présenter l'auteur d'un livre qui, m'avez-vous dit maintes fois, est un des plus amusants, des plus gais, des plus franchement gaulois que vous ayez lus : Fauteur de Mon voisin Raymond.
— M. Paul de Kock!... dit M. de Chateaubriand en s'avaneant vers moi avec un aimable sourire; mais je suis enchanté de foire votre connaissance, monsieur. Oui, certes, Mon voisin Raymond est un très-joli roman; une des études de mœurs parisiennes les plus vraies et les plus spirituelles qu'on ait écrites. Mais je n'ai pas lu que ce roman de vous, monsieur; j'ai lu, je crois, la plupart de vos ouvrages, et, s'ils ne m'ont pas tous satisfait au même degré que Mon voisin Raymond, je me plais à reconnaît l'e, au moins, quej'ai remarqué dans tous une gaieté... un peu vive quelquefois, peut-être, mais jamais de mauvais aloi. Continuez dans cette voie, monsieur, et, je vous le prédis, vous aurez votre place parmi les romanciers français.
On m'accusera peut-être, après avoir lu ce qui précède, de me pourlécher trop complaisainment les lèvres au souvenir du lait que daigna me verser jadis un illustre écrivain. Mais si je n'ai
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jamais voulu rrpoiidrc aux criLiquos acei'bcs dont j'ai été souvcul rolijd, et si ces critiques n'ont laissé dans mon esprit pas ombre même de ressentiment, ne suis-je pas excusable aujourd'hui de citer un épisode de ma vie littéraire dont je suis en droit d'être fier, et que je n'ai, jusqu'à présent, jamais raconté qu'à mes intimes? Au surplus, que je sache, on n'écrit guère ses Mémoires qu'en vue de la partie du public qui s'intéresse à vous conuue hoiume, parce qu'on lui est sympathique comme auteur. Donc mon anecdote sur ma rencontre avec Chateaubriand ne saurait in'être reprochée par mes lecteurs, et au contraire, puiscpi'elle leur prouve qu'ils ne sont pas si malavisés d'aimer des romans auxquels Chateaubriand l'econnaissait du mérite.
Gcorgctte ou la Nircc du tahcUioii se vendit bien, mais ce lut surtout Gustave ou le Mauvais Sujet qui commença de faire parler de moi. Pas d'une fliçon élogieuse par tout le monde... Non!... Beaucoup de personnes trouvèrent le livre quelf jue peu leste, et je conviens qu'elles n'eurent pas tort; mais je déclare aussi, sans vergogne, que je ne ressentis alors, pas plus que je ne ressens à présent, le moindre remords de mon crime.
Franchement, voyons, un roman qui a pour titre (î/islare ou le Mauvais Sujet, ne saurait avoir rien <!(' commun avec Télêmaque,.. si ce n'est lorsque Je fils d'Ulysse se laisse aller à causer, en catimini, dans les grottes, avec la belle nymphe Eucharis. Eh! eh!... il n'y a pas à le nier, Télêmaque est bien près, là, de ressembler à mon Gustave. Enfin, l'apparition de ce livre souleva contre moi, non-seulement dans les journaux, mais dans ({uelques rayons de mon entourage, des tempêtes tle pudeur alarmée. Où allais-je, mon Dieu! Mais la Folie espagnole, de Pigault, n'était que <ln Ducray-Duminil près de Gustave!... L'Arétin ('tait ressuscité; il s'appelait Paul de Kock. Chez nnc amie de ma mère, où je m'immolais parfois ;iux somnolentes douceurs d'un boston à un liard la fiche, une dame, que six semaines plus tard son mari surprit en conversation criminelle avec un de ses cousins, refusa de s'asseoir en face de moi à la table de jeu, sous prétexte que je l'é- [louvantais. Ailleurs, une autre dame, déjà mûrs et très-laide, que, par politesse, j'avais invitée à danser, s'évanouit lorsque je lui pris la main. Elle dit, le lendemain, qu'il lui avait semblé que mes doigts étaient des charbons ardents. Comme les doigts de Satan, ni plus ni moins. Je riais de ces
simagrées; mais un jour, dans un atelier d'artiste, un monsieur s' étant permis de dire, en ma présence, que « 6^'// était du gonvcnicment, il ferait brûler Gustave en place de Grève, comme livre obscène, et jeter, pour le restant de ses jours, son auteur dans un cul de basse-fosse, » la moutarde me monta au nez si fort que le nez même du monsieur en eut à souffrir. Je lui administrai la plus magnifique chiquenaude que, probablement, il eût jamais reçue.
Échange de cartes. Mon adversaire... que nous nommerons Durand; il existe encore, et, si je ne m'abuse, continue quelque part son état... mon adversaire était un pharmacien. Où la pudibonderie va-t-elle se nicher!... Le lendemain, à huit heures du matin, nous nous rencontrions au bois de Boulogne. Paris et Maricot étaient mes témoins; ceux de M. Durand devaient être de ses confrères; au moins avaient-ils la mine de gens habitués à manier d'autres instruments que des pistolets. C'était au pistolet qu'il avait été arrêté que se viderait l'affaire.
Je me promenais depuis un quart d'heure à l'écart, attendant qu'on eût chargé les armes, et^ quoique peu inquiet de ses conséquences, commençant à trouver que les dispositions du combat
^ traînaient bien en longueur, lorsque je vis venir à moi Maricot et Paris se tordant de rire.
— Qu'y a-t-il donc? demandai-je.
— Il y a, parbleu! répliqua Maricot, que ton duel est terminé.
— Complètement terminé! dit Paris.
El le combat liiiit, faute de conibaltants;.
— Commenl! M. Durand?...
— M. Durand a pris la poudre d'escampette.
— Mais ses témoins?
— Oh! ses témoins, en liotnmes prudents, l'avaient prise avant lui.
— Vous vous moquez!...
— Du tout .
<(. D'abord, quand j'ai tiré les pistolets de lem-^
boîte, un des messieurs qui assistaient M. Durand... un petit jaune... tourna subitement au vert d'une si effroyable manière que nous ne nous étonnâmes point, Pâiis et moi, qu'il manifestât le désii^ d'aller reprendre haleine plus loin. Le second témoin fit meilleiu-e contenance; il assista à la charge d'un pistolet, mais lorsque je passai au second : « — Achille est peut-être malade, nous dit-il (il paraîtrait que le monsieur
qui avait luiiL vcrcli se nomme Achille) ; je vais voir s'il n'a pas besoin de moi. »
« Et, sans attendre notre réponse, le second tcmoin de s'éloigner en courant, à travers les taillis, par le même chemin que le premier.
« Cependant M. Durand, qui avait vu, de loin, s'éclipser l'un après l'autre ses seconds, s'approcha de nous :
(( — Où sont donc allés mes amis?
(( — Ma foi! monsieur, nous l'ignorons, répondit Paris; mais nous croyons que vos amis ne sont pas très-familiarisés avec les choses du duel, et que, si vous désirez que celui-ci suive son cours, vous ferez bien de leur remonter un peu le moral pni" quelques mots de fermeté.
«; — Ah! murmura M. Durand, qui, tandis que Paris parlait, considérait les pistolets d'un œil hagard, ah! l'aspect de ces instruments de mort a affecté mes témoins!... Eh bien! messieurs, veuillez patienter quelques minutes, je vous prie; je vais les chercher... et vous les ramener... Oh! je vous les ramène dans une minute, soyez tranquilles! .. »
Maricot s'était arrêté à ce passage de son récit pour se remettre à rire, de concert avec Paris.
— Et puis après? dis-je, riant à mon tour,
gagné par l'exemple; sans doute, selon sa promesse, M. Durand va ramener ses témoins...
— Ah! bien oui! reprit Maricot, combattant et témoins sont loin, s'ils ne sont ])as tombés tous trois dans un fossé!... Tu penses bien qu'après le discours de M. Durand nous ne sommes pas restés en place, Pài'is et moi. Nous avons voulu voir ce qu'il allait faire. Nous l'avons donc suivi à distance...
— Et vous avez vu...
— Nous avons vu ton adversaire rejoindre au g^ilop ses amis, à trois ou quatre cents pas de cette clairière, dans une allée qui conduit à Paris, et, leur prenant à tous deux le bras, avec eux, toujours au galop, s'acheminer, sans même se retourner, vers la capitale.
— Ce n'est pas possible!...
— C'est si possible que je vais, de ce pas, remettie dans leur étui les pistolets que j'ai laissés là-bas sur l'herbe, et que, si tu en crois ma vieille expérience, Paul, sans plus attendre, nous nous occuperons de déjeuner. Après cela, si tu veux accorder le quart cVheure de grâce à ton farouche ennemi, libre à toi. Mais ce sera de la patience perdue, va. Tu sais comment nos pères appelaient les gens de pharmacie? « Les mousque-
taircs à genoux. y> M. Durand ne se battra pas... il ne peut pas se battre. Allons donc!... mais si les apothicaires se battaient, qui est-ce qui nous donnerait donc des clyslères!...
Ce duel est le seul que j'aie eu, et je ne le regrette pas, car j'estime le duel une absurdité; et^ si j'eusse été désolé d'occire un pharmacien, je dirai, comme Calino, que s'il m'eût tué, ce pharmacien, je ne me le fusse pardonné de ma vie.
Gustave ou le Mauvais Sujet ne me valut pas, d'ailleurs, que de méchants propos et des querelles. Tous les lecteurs ne se ressemblent pas, et heureusement! Ce qui déplaît aux uns plaît aux autres. Et il est probable que les autres furent en majorité, pour mon roman, puisque sa première édition s'écoula en quatre mois.
En tout cas, beaucoup de dames se montrèrent fort gracieuses avec moi après avoir lu Gustave. Des dames qui aimaient les mauvais sujets, évidemment. Il y avait de ces dames-là autrefois.
A ce propos, une historiette :
Un matin, chez Hubert, un commis me remit un billet qu'une domestique avait apporté à mon intention, la veille, à la boutique. Ce billet était ainsi conçu :
(( Monsieur l'auLeur,
(( Ne sachant pas votre adresse, je vous écris <( chez votre hbraire. J'ai hi votre Gustave^ et ca <f m'a donné l'envie de vous connaître. Voulez- (( vous venii' souper après-demain à la maison? «( Nous ne serons que nous deux, ça va sans <( dire! Je n'ignore pas que ce n'est guère la mode <( que les femmes invitent les hommes, mais je (< suis une bonne bourgeoise qui y va à la bonne « franquette; si le cœur vous en dit, promenez- K vous après-demain jeudi, à sept heures du soir, «: devant la Porte Saint-Martin ; vous verrez arri- « ver, du côté de la rue, une servante d'une cin- (c quantaine d'années, coiffée d'un bonnet de <• Normande et tenant un plumeau d'une main < et un balai de l'autre. Ce sera ma servante. V' Vous irez à elle et vous lui direz : « C'est mol « Je monsieur. » Elle vous conduira où il faut.
« Tàtez-vous. Si ça peut vous décider, je suis '< veuve, j'ai vingt-huit ans, et tous les hommes ^<- me reluquent. Voilà!
« ilon petit nom est
« Joséplnne. x
18'J MfiMOir.ES
Une buniie bourL^coise. Le style du billet et les nombreuses fautes d'orthographe qui remaillaient eussent suffi à m'apprendre qu'il n'avait pas été tracé par une duchesse. Mais <( veuve, vingt-huit ans, > et a reluquée par tons les hommes!... » J'étais jeune, curieux d'aventures de toute sorte; je ne me tâtai pas longtemps... ^
Le surlendemain, à l'heure dite, j'étais au lieu du rendez-vous.
La servante normande y arriva bientôt, munie •de ses signes de ralliement : son plumeau et son balai. Je m'en approchai et lui glissai la phrase' convenue : « C'est }uni Je monsieur. » Elle me regarda, et il me parut que ses yeux exprimaient de l'étonnement. Le monsieur qu'elle s'attendait à voir n'était pas celui qu'elle voyait, peut-être. Pourtant, faisant ime inclinaison de tète :
— Bon ! bon ! dit-elle, si c'est vous le monsieur, suivez-moi; je marche devant.
J'y comptais bien qu'elle marcherait devant ! Quoiqu'il fût nuit, je ne me souciais pas de causer en route avec cette vieille Marton campagnarde...
Nous n'allâmes pas loin; rue Saint-Martin, à la haut(nu' à peu près de l'endroit où s'étend aujourd'hui le square des arts et métiers. Une
maison à allée avec une boutique de rôtisserie à (lioiteet d'épicerie à gauche.
— Nous y sommes, dit la Normande. Emboîtez-moi toujours le pas.
— Est-ce haut? demandai-je en touchant la rampe de l'escalier, un escalier sombre, tortueux et sale. <
— Non, à l'entresol. Vous avez peur de monter?
— Je n'ai pas peur, mais ça m'étoufTe.
— Je conçois ça!
Ilein! pourquoi concevait-elle ça?... Décidément, je ne lui revenais pas, à Marton!...
Elle m'avait introduit dans une antichambre, et de là dans un petit salon, pas luxueux, mais qui, toutefois, sentait son honnête aisance : un meuble en acajou recouvert de velours; une pendule à sujet, en cuivre, flanquée de vases en porcelaine garnis de fleurs artificiefles; des portraits de fiimille accrochés aux murailles...
— Je vais avertir madame que vous êtes là, dit la servante.
J'examinai les portraits : des têtes laides et communes, et quelle peinture! Gela avait dû coûter quinze francs pièce, cadre compris. Mon
opinion est qu'on peut juger de l'espèce des gens
chez qui Ton est par les tableaux qu'ils étalent. M""" Joséphine devait être une bourgeoise tout ce qu'il y a de plus bourgeoise.
Mais la porte par laquelle la bonne s'était éloignée se rouvrit. J'étais en train d'étudier l'image d'un gigantesque monsieur à barbe en , collier, à chaîne d'or grosse comme le petit doigt, encadrant deux fois le gilet... l'époux de ma veuve, peut-être... je me retournai... j'étais devant M""" Joséphine : une grosse commère pas laide, elle, non! très-fraîche, même; mais si grosse, si grosse!... Ah! certainement le monsieur à la chaîne d'or avait été son époux!
Ma physionomie décela-t-elle le vague effroi que me causa l'apparition de tant d'embonpoint? Toujours est-il que, pour son compte. M"'" Joséphine ne dissimula pas une légère grimace en me voyant.
Il y eut un moment de silence assez embarrassant pour tous deux. Enfin, preiiant la parole :
— Vous êtes M. Paul de Kock, monsieur? me dit la veuve.
— Oui, madame.
— C'est drôle!...
— Qu'est-ce qui est drôle?
— Eh bien!... d'après votre livre, je m'étais
figuré que vous étiez... tout autre que vous êtes!
— Ah! ah!... quel homme supposiez-vous donc que j'étais?... Contez-moi ça, madame.
— Dame! je croyais... je pensais...
— Que j'étais un grand jeune homme de six pieds... aux larges épaules... à la chevelure épaisse... à la barbe bleue?...
— Oh! je ne tenais pas absolument à la barbe bleue... mais... vous ne devez pas être fort, de santé, hein?
— Mais pardonnez-moi, madame; je suis rarement malade.
— C'est singulier! vous êtes si mince. Au moins, vous avouerez que vous n'avez pas bonne vue?
M""" Joséphine faisait allusion aux besicles que je portais depuis mon adolescence, et que je portai jusqu'à l'âge de trente-cinq ans. Ce ne fut ijue vers 18^8 que ma vue, ayant repris de la Ibrce, put se passer d'un auxiliaire (jui nuit beaucoup à la physionomie, cela est positif.
Je me mordis les lèvres. Ma veuve m'agaçait avec ses questions. Ce n'était pas une amoureuse ([ui m'avait écrit, c'était un président de conseil de révision.
— Mon Dieu! madame, répliiniai-je assez
sèchement, il est viaij'ai la vue très-basse; mais mes besicles ne m'empêchent ni de manger, ni d'aimer, et, si je les garde ordinairement à table, je les retire au lit.
]\P' Joséphine éclata de rire.
— Eh! eh! fit-elle, vous avez raison. Je suis bete de m'interloquer comme ça parce que vous ne ressemblez pas à un Hercule. Il y a des Hercules... d'apparence... qui ne sont pas si solides que ça! Mon mari, tenez... on aurait cru qu'il défoncerait un mur d'un conp de poing... et il n'était pas capable seulement de défoncer une cloison. Je le boulais d'une main quand je voulais.
(( Et puis, n'est-ce pas? un auteur n'est pas obligé d'être bâti en fort de la halle.
(( Allons souper, mon petit. Avqz-vous faim?
— Hum! hum!...
— L'appétit vous viendra en mangeant. A table!...
M™' Joséphine m'entraînait, c'est le mot, dans la salle à manger, au milieu de laquelle était dressé le souper. Une oie rôtie de taille à rassasier un régiment.
. Près de la table un panier rempli de bouteilles.
— Aimez-vous l'oie? me dit ma veuve.
DE PALL DE KOCK. lh'5
— Ilum! hum!...
— Encore : hum! hum!... Vous auriez préféré nue dhide, peut-être?...
— Oh!...
— Faut pas vous gèuer!... Si vous préférez la (Uncle, je vas dire à Gervaise de descendre nous en choisir une... ou un poulet... Oui, hein? un poulet vous irait mieux. Eh! Gervaise!...
Puisque je n'avais de penchant ni pour Foie ni pour la dinde, on allait me clioisir un poulet... Ce mot fut une révélation pour moi. Cette houtiqne de rôtisserie que j'avais remarquée en entrant dans la maison, appartenait à j\P" Joséphine. J'avais fait la conquête d'une rôtisseuse. Et la conquête... en imagination, car, en réalité... Oh! mes besicles avaient bien refroidi ma grosse marchande!...
Gervaise était accourue. Elle sourit ironiquement en s'entendant ordonner de remplacer la volaille servie par une pièce moins substantielle. « Pas de souffle! pas d'appétit!... Un piteux galant que madame a déniché là! » disait ce sourire.
Le fait est que plus je considérais M""' Joséphine, et, contre ma propre assertion, moins je me sentais jaloux de lui prouver qu'on peut por-
ter des liiiiettes etôlre uulbrl convenable amoureux. Ce n'était pas une remnie que cette rôtisseuse, c'était un pliénoniône. La Vénus tiottentote de la rue Saint-Martin. Rien que pour lui baiser la main il devait lalloir une heure!...
Gomment me tirer de ce guêpier?
Elle m'avait fait asseoir à table à ses côtés.
— Nous pouvons toujours boire un coup en attendant le poulet, dit-elle en em])lissant mon verre jusqu'aux bords.
— Merci!... nous avons le temps... murnuirai-je.
— Vous ne voulez pas trinquer avec moi?
— Pardon!... Mais je n'ai pas l'habitude, avant de manger, de...
— Oh! oh! Ah! bien, moi, je flûte sans me gêner ma bouteille pendant qu'on trempe la soupe! Buvez donc. Il est bon, mon vin; c'est du mâcon.
« Comme ça, c'est votre état de flaire des livres? Ça rapportc-t-il un peu, cet état-là? Non, pas vrai? On gagne plus dans le commerce. Mais où prenez-vous toutes les bêtises que vous y mettez, dans vos livres?
— Je ne les prends pas, on me les donne.
— Qui ça qui vous les donne?
— Une infinité de gens que je rencontre parloul. Oh! il ne manque pas de personnes disposées à me fournir de sujets et de types pour mes romans.
— Tiens! tiens! Je me figurais, moi, que vous les recopiiez dans d'autres vieux bouquins que \ ous achetiez sur les quais, vos romans. En les arrangeant, en les retapant.
Bête, avec cela! Non-seulement énorme, cette rôtisseuse, mais bète!... Mon parti fut pris. Gervaise rentrait.
— jMadame, il ne reste plus de poulet; je monte une demi-dinde en place.
— Bon! bon! Tant pis! n'est-ce pas, luon pelil ? Vous mangerez, pour une fois, de la dinde?
— Certainement, madame; mais, auparavant...
Je lu'étais levé...
— Quoi? fit M"' Joséphine. Vous avez besoin (le quelque chose?
— Oui; avec votre permission, j'aurais besoin d'être seul... cinq minutes... dans votre salon.
— Dans mon salon? Pourquoi dans mon salon?
— Parce que j'y serai à merveille pour écrire (juelques lignes sur mon agenda.
— Ah! c'est pour écrire que... Je croyais...
— Excusez-moi, mais, dans mon état, voyezvous, quand il vous pousse vme idée, il est urgent de la noter...
— Très-bien! Allez! allez!... Je m'en vas découper la moitié de dinde pendant que vous écrirez votre idée.
Entrer dans le salon, où j'avais laissé mon chapeau, le traverser d'un bond, ainsi que l'antichambre, puis, quatre à quatre, descendre l'escalier, tVanchir l'allée, et, une fois dans la rue, m' enfuir à toutes jambes dans la direction des boulevards... tout cela fut, pour moi, l'aiïairc de quelques secondes...
Ma rôtisseuse ne devait pas avoir détaché une aile de sa moitié de dinde que j'étais devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin, jurant de ne plus mordre si facilement, à l'avenir, aux billets doux des bonnes bourgeoises...
Faut de la bonne franquette, mais pas trop n'en faut.
Et M""" Joséphine en avait vraiment trop.
Après Hubert, dans cette revue rétrospective de mes libraires éditeurs, je dirai quelques mots
de Nicolas Barba, bien'qiie certains vilains événements, dont il ne nie convient pas de parler, survenus qnelqnes années avant sa mort, et dans lesquels il joua, à mon égard, un assez triste rôle, aient rompu brusquement toutes relations entre nous.
Au demeurant, c'était un brave liomme que Nicolas Barba; Icgi'os Barba, comme on l'appelait à juste titre, car il avait à la fois l'encolure et la taille d'un géant. Un peu bavard, un peu hâbleur, mais hâbleur et bavard souvent spirituel. Pigault- Lebrun était son dieu, et, en vérité, il est si rare de voir des marchands se montrer reconnaissants envers l'artisan de leur fortune, que c'était sans fatigue qu'on écoutait le gros Barba vous parler sans cesse de son cher auteur et ami. Il fit mieux que de parler de l'affection qu'il avait vouée à Pigault, il la prouva en lui payant, sa vie durant, à dater de la publication de son quarantième volume, une rente annuelle de douze cents francs. Douze cents francs !... L'exiguïté du cliifire vous fait sourire; mais, il y a une quarantaine d'années, une telle somme semblait encore très-respectable.
Je rencontrai plusieurs fois, dans ma jeunesse, Pigault-Lebrun chez Nicolas Barba, à son appartement de la cour des Fontaines, mais af-
fecta toujours taiil de rroidciir ;i mon égard que, malgré moi, car j'avais toute l'estime possible pour son mérite, je dus m'en tenir près de lui à de simples compliments de politesse. En i8']2, cependant, un jour d'automne, me promenant avec ma femme à la Celle-Saint-Cloud, où il s'était retiré, j'acceptai la proposition que me fit Nicolas Barba de rendre visite à Pii^ault-Lebrun. Il était bien vieux alors; il touchait à ses quatrevingts ans; mais il était vert encore. Il m'accueillit, cette lois, très-cordialement.
— Vous me continuez, me dit-il. Je ne lis pas vos romans... il y a longtemps que je ne lis plus rien... mais on m'a dit qu'ils sont très-gais. "Vous avez raison; faites rire; c'est plus difficile que de faire pleurer.
Nicolas Barba fut longtemps un des flmiiliers démon ûiodeste logis. Quand j'eus acheté, après d830, ma première maisonnette au bois de Bomainville, il ne restait pas une semaine sans me consacrer au moins une journée. Il arrivait, de son pied léger, du Palais-Royal, appuyé sur sa canne à bec de corbin, à l'aide de laquelle, pour amuser mes enfants, il s'en allait, dans les champs environnants, gauler des pommes et des noix, au risque de se faire un mauvais parti avec le mes-
sier ou garde champêtre. Il nous contait sa vie, à ma femme et à moi; ses aver tares de soldat. Il avait été chassem^ au régiment de Boulonnais, et il n'en était pas peu fierr II nous disait les escapades de Pigault en compagnie du prince Jérômeescapades qui ont fourni matière au fameux roman intitulé Mon oncle T/iomas.
Un nuage au ciel... un nuage qui ne tarda point à se convertir contre moi en un orage, et adieu Nicolas BarJjaî adieu sans retour. J'en fus chagrin; je l'aimais. Peut-être, par la suite, lui-même songea-t-il quelquefois, en soupirant, à ma petite maison, à mes enflmts, à nos causeries. Enfm!,.. J'avais appris déjà, à l'user, que, pas plus que les serments d'amour, les serments d'amitié ne sont gravés sur l'airain; j'en fus quitte, pendant des années, en passant au Palais-Royal devant la boutique de Nicolas Barba, pour détourner la tête. Un torticolis périodique. On n'en meurt pas.
J'eus peu de rapports commerciaux avec Ladvocat, le célèbre éditeur de quantité de Mémoires dont il tira des monceaux d'or... qu'il eut la maladi'esse de jeter par les fenêtres; je ne fis guère pour lui qu'un article dans son ouvrage des Cent- ^/-^^;^• mais je me plais à me souvenir de lui
192 MÉMOIRKS
comme criin homme aimable, au Ion et aux manières ne sentant, en quoi que ce fût, son marcliand. Et cet éloge n'est-il pas, dans l'espèce, une critique? N'eût-il pas mieux valu, pour Ladvocat, être moins gentilhomme et plus commerçant, pour n'en être pas réduit, à bout d'efforts, à se faire couturière'? Car, chacun le sait, c'est ainsi que finit Ladvocat. De la librairie il passa à la couture. Il n'est pas prouvé qu'il prît en personne la mesure des robes qu'on taillait dans ses ateliers, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il présidait, et s'en vantait, à leur confection.
J'ai dit que j'avais eu flionneur de me trouver chez lui avec Chateaubriand. Un autre jour que j'y causais avec Merle, l'auteur du Ci-devant jeune homme et du Bourgmestre de Saardam, le rédacteur du feuilleton théâtral de la Quotidienne; comme Martainville, un royaliste forcené, et, comme Martainville, un écrivain de talent; je vis entrer un homme d'assez haute taille, aux yeux très-vifs, au nez un peu prononcé, à la bouche moqueuse, au-devant duquel Ladvocat, nous quittant brusquement, Merle et moi, se précipita, les deux mains tendues, en s'écriant : « Ah! ce cher Nodier! Comment vous portez- vous? »
— Connaissez-vous Charles Nodier? me demanda Merle.
— Du tout!
— Eh bien ! il vous connaît, lui ! et il y a longtemps!
— Bah!... Qui est-ce qui vous a dit cela?
— Lui.
— Et d'où me connaît-il? Où m'a-t-il vu?
— Quelque part où vous alliez beaucoup, parait-il, autretbis. Attendez; il va vous conter cela
Il lui-même.
Merle était allé à Nodier et, en me désignant à lui du regard, lui avait dit quelques mots à demivoix. Aussitôt, Fauteur de la Fécaux miettes venant à moi :
— Merle ne vous a pas trompé, monsieur Paul de Kock, me dit-il, il y a plus de vingt ans que j'ai le plaisir de vous connaître !
— En vérité, monsieur! Et auriez-vous la bonté de m'apprendre...
— Où nous nous sommes rencontrés non pas une fois, mais cent... deux cents!... Très-volontiers.
Io: Nous sommes en 1833, n'est-ce pas? Eh bien! au temps où le boulevard du Temple était encore le boulevard du Temple, c'est-à-dire l'en-
droit le plus original de Paris, avec ses baraques de saltimbanques attitrés, ses salons de figures de cire, ses phénomènes et ses ménageries, vous souvient-il de certain paillasse, moitié Jocrisse, moitié Arlequin, dont les parades étaient ce qu'il y avait de plus désopilant?
— Zozo?
— Zozo, c'est cela; Zozo. De iSiO à 1820, n'est-il pas vrai que, bien jeune encore, vous étiez un des spectateurs les plus assidus des parades de Zozo?
— En effet. Habitant du quartier, il ne s'écoulait pas deux jours sans que j'allasse écouter l'amusant bobèche.
— Eh bien! quoique ne demeurant pas au Marais, moi aussi, qui aimais... quedis-jeîqui adorais Zozo, je ne restais pas deux jours de suite sans aller me tenir les côtes de rire à ses farces. Et comme, à force de iaire partie de son public, j'avais fini par en posséder dans les yeux les figures les plus intelligentes à mon sens... parce qu'elles étaient celles qui, comme moi, riaient le plus franchement... il n'est donc pas extraordinaire que, lorsque Merle vous a montré à moi, il y a un mois ou deux, au théâtre, je me sois écrié: « C'est là Paul de Kock! Eh! il v a des siècles
que je le connais! Et, sans avoir jamais échangé un mot avec lui, je parierais que c'est un excellent homme! Il rit bien. »
Un liljrairc qui avait de grands points de ressemblance, comme manières et comme lanaa^e, avec Ladvocat, c'était Gharlieu, l'éditeur de mes romans dans le format in-quarto illustré. M. de Gharlieu était le type du négociant grand seigneur. Il avait des voitures, des chevaux; maison de ville, maison de campagne. Très-riche, d'ailleurs, par lui-môme, et faisant de fort bonnes affaires, il pouvait se permettre les joies du luxe sans crainte qu'on ne l'accusât de leur sacrifier ses intérêts. Possesseur de grandes propriétés dans le Midi, il ne manquait pas, chaque hiver, et cela à trois on quatre reprises, de m'expédier quelque magnifique terrine, quelque succulent pâté de foies gras, bourrés de truffes noires récoltées dans ses terres. Et, je ne le cache pas, il no m'était pas désagréable d'être en relation avec un libraire qui récoltait des truffes dans ses terres... et qui m'en envoyait dans des pâtés de foies gras!...
Je suis gourmand, je favoue. Est-ce un défaut? Pour ceux qui ne le sont pas, oui. Mais
j'avoue encore que je ne connais rien d'ennuyeux, à lable, connue les personnes qui n'ainieuL rien et ne mangent de rien. En définitive, qu'est-ce que cela prouve? Qu'elles ont un mauvais estomac, voilà tout! Et èlre sobre, parce qu'on a un mauvais estomac, c'est de la prudence, ce n'est pas de la vertu.
C'est comme les gens qui vous disent, d'un petit air pincé, quand vous leur proposez une partie de bouillotte ou de whist : « Merci ! je ne joue jamais! Je n'ai, de ma vie, touché une carte. Oh! j'ai le jeu en horreur! » Défiez-vous de ces puritains; en les grattant au vif, vous découvrirez des pingres. Ce n'est pas dans l'horreur du jeu qu'ils puisent leur soi-disant sagesse, c'est dans la crainte de perdre une pièce de cent sous. Que de fois j'ai répété ce mot de Voltaire à une dame, à de jeunes hommes qui croyaient faire merveille en se posant devant moi en contempteurs et ennemis du jeu :
« Vous ne jouez pas? Je vous plains! Vous vous préparez une bien triste vieillesse!... »
Sans doute, le jeu, comme l'entendait mon beau-père surtout, a ses dangers, mais... mais je bavarde, je moralise à ma manière, et cela à propos de l'esquisse d'un de mes éditeurs! Pas-
sons à une aiitro bien vite; à celle d'IIippolyte Souverain; un grand éditeur encore, celui-là, dans son temps; qui publia nombre d'ouvrages ■de nos écrivains les plus célèbres : les Balzac, les Durnas, les Soulié. Un homme d'esprit aussi, Souverain! Fin! très-fm! archifm! Un exemple: le premier de mes romans pour lequel nous fîmes afïaires, c'était Ce Monsieur. Deux volumes. Au moins l'avais-je écrit pour deux volumes, et traitâmes-nous en conséquence. Je ne fus donc pas peu surpris, en commençant de corriger les épreuves de Ce Monsieur, de voir que Souverain prenait ses dispositions pour l'imprimer en trois volumes.
J'allai le trouver.
— En effet, me dit-il, Ce Monsieur aura trois volumes. Mais que vous importe?
— Il m'importe... que je ne vous en ai vendu que deux... et que je suis étonné...
— De quoi? Raisonnons, s'il vous plaît. Vous iii-je, oui ou non, payé vos deux volumes le prix que vous m'en avez demandé?
— Oui.
— Eh bien! parce que, d'un blé que j'ai acquis de mes deniers, il me convient, en meunier habile, de tirer trois moutures au lieu de deux, où
est le iiiar? Ce qui est à moi est à moi pour en faire l'usage qui me semble le plus profitable. Je vous défie de me prouver le contraire!
Je ne répondis point, bien que le raisonnement de ce cher Souverain me parût spécieux; mais, à notre prochaine afïliire, je me promis d'agir en sorte d'avoir ma part de toutes les montures qu'il tirerait de mon blé!
Cette fois, ce fut l' Amoureux transi que je lui cédai. (( En trois volumes... » lui dis-je, en lui remettant le manuscrit.
— Soit! répliqua-t-il sans sourciller; je vous 1 payerai donc trois volumes.
Et il me les paya réellement. Mais de ces trois volumes, il en fit quatre! Comme libraire, décidément, Souverain était un meunier trop habile pour moi ! Je me déclarai vaincu.
Conteur instruit, car il a beaucoup voyagé, causeur attachant... excepté quand il se lance dans certaines dissertations religieuses et sociales... — excepté pour moi, parce que ses dissertations ne sont pas le moins du monde dans mes eaux, — Souverain, même après avoir cessé dï'tre mon éditeur, a continué d'être amicalement accueilli dans ma maison. Il y a deux ou trois ans, il me parla du désir que lui avait manifesté
Alexandre Dumas fils de se rencontrer avec moi.
— Mais je ne demande pas mieux que de satisfaire au désir de M. Dumas tlls! repondis-je.
— Alors vous acceptez de déjeuner avec lui et moi un de ces jours?
— J'accepte.
A ime huitaine de là, je recevais un billet
Jj m'invitant à me trouver le surlendemain, à midi, H au restaurant Notta, au coin du faubourg Poissonnière et du boulevard. Je me rendis au rendezvous; Souverain m'y attendait, et x\I. Alexandre Dumas fils ne tarda pas à nous y joindre. Je passe sur les compliments qu'il voulut bien m'adresser; la gracieuseté comme l'esprit est dans le sang chez les Dumas ; je le savais déjà par les quelques entretiens que j'avais eus avec le père; mais ce sur quoi je ne passerai pas, parce que i. cela m'amusa extrêmement, c'est sur l'étude que Dumas fils se plut à taire de moi, à table, en même temps que j'en faisais une de lui. J'ai conservé jusqu'à présent, et j'en remercie le ciel, un excellent appétit, et l'on se rappelle que j'ai confessé que je suis quelque peu amateur de bonne chère. Il résulte de là que... lorsqu'on m'a invité à déjeuner... je déjeune. En sa qualité d'amphitryon. Souverain me laissait carte blan-
che pour commander le memi... je le commandai à mon goûl : Imîlres d'Ostende, filet aux trufles", salade de homard, salmis de perdreaux, asperges en branches; le tout arrosé, an début, de vin de Sauterne, et, dans le courant du repas, de vieux bourgogne. Cependant, Dumas fils, qui mangeait connue nu oiseau, liu', et qui trempait son vin d\me eau minérale quelconque qu'il avait apportée dans sa voiture, de me regarder officier en souriant et en s'écriant, de temps à autre :
— C'est bien cela! oh! c'est bien cela! Voilà bien le Paul de Kock bon vivant tel que je me Tétais imaginé!... C'est superbe!...
Mais où la gaieté de mon jeune confrère éclata, c'est, au moment du dessert, lorsque lui... et Souverain aussi, ma foi!... se déclaraient satisfaits, je déclarai, moi, que je mangerais encore volonh(M's la moindre des choses : par exemple, une tranche de plum-pudding au rhum; et que, pour laire couler le fromage, je boirais avec plaisir nn verre de Champagne.
— Du Champagne! du jîlum-pndding! s'écria Alexandre Dumas fils. Allons, j'ai mon Paul (Je Kock complet.'...
Je me tus, parce que, j'en suis sûr, le mot n'avait pas été dit à intention méchante, mais,
en vérité, quelle belle balle l'auteur de la Dame aux camélias me lançait là pour lui répondre :
— Oui, monsieur, vous avez votre Paul de Kock, complet encore à soixante-dix ans, comme j'ai mon Dumas fils, complet déjà à quarante. Nous sommes chacun, selon notre époque, dans notre caractère. Je mange et je bois toujours, et vous ne mangez ni ne buvez plus. Et si, des choses physiques, nous passions aux choses intellectuelles, si de l'estomac nous passions au cœur, parions que ma vieillesse aurait encore l'avantage sur votre jeunesse, car je crois encore à tout ce à quoi il est doux et consolant de croire en ce monde, et, si j'en juge par vos écrits, vous ne croyez plus guère à rien de bon!...
Mais, je le répète, M. Alexandre Dumas fils s'était montré trop aimable avec moi pour que je parusse me formaUser de l'expression de son jugement, tant soit peu railleur, sur ma personne. En manière de petite revanche, aujourd'hui seulement je me permettrai une observation à son sujet : entre nous, j'avais supposé qu'en se rencontrant avec Paul de Kock, Dumas fils, ne fûtce que par curiosité du passé, ne serait pas fâché d'écouter causer le vieux romancier. Or, pendant
tout le déjeuner, ce fut lui qui parla toujours. J'en pris d'autant plus aisément mon parti qu'il parle i'ort bien, et que, de ma nature, je suis peu causeur. Mais quand je revis Souverain, qui me demanda si je m'étais amusé à son festin : (( Oui, lui répondis-je, le festin était excellent et M. Dumas y a été charmant. Mais, je vous prie, pourquoi a-l-il d(''siré de me connaître, M. Dumas fils? Il ne m'a pas laissé dire deux mots. A ma place, à table, on eût mis mon portrait, qu'il m'eût tout aussi bien connu. ))
De l'éditeur Baudry je n'ai rien à dire, si ce n'est qu'il est le premier qui m'ait payé mes ouvrages en raison des bénéfices qu'il savait devoir en tirer. Or, comme je n'y avais pas été accoutumé jusqu'alors, semblable procédé me parut des plus agréables, et mérite bien que je le menlionne ici à titi'e de bon souvenir de son équitable créateur à mon endroit.
Je glisserai également sur Lachapelle, qui publia, de 184^ à 1844, plusieurs de mes romans; ^et éditeur, en dehors de la peine extrême qu'il ressentait à verser ses écus, et de son singulier état physique (par suite d'une maladie terrible, il avait les os transparents; on pouvait lire le
journal à travers son dos) ; cet éditeur n'ayant laissé qu'une trace bien effacée dans ma mémoire.
J'appuierai davantage sur Alexandre Gadot, un digne et galant homme, dont je n'eus jamais qu'à me louer. Et mon fds, en contractant avec lui une liaison d'affection qui ne s'est pas démentie une minute depuis dix ans, m'a prouvé que mon estime pour Gadot n'était que juste; car Henry n'est pas prodigue de son amitié. Je n'adresserai qu'un reproche à Gadot, non pas comme éditeur, mais comme maître de maison, c'est, quand on dîne chez lui, de vous faire manger six heures de suite sans débrider. Je me souviens, entre autres, d'un dîner auquel j'assistai, dans son appartement de la rue Serpente, en compagnie de mon fds et de ma fille, et de MM. de Fondras, Paul Duplessis et Xavier de Montépin. On s'était mis à table à six heures; à minuit, quand on était raisonnablement en droit de croire qu'on allait prendre le café, on servit une poularde truffée! Gomment, môme après six heures d'exercice, rester indifférent aux séductions d'um^ poularde truffée?... Son apparition avait étonné... mais on en mangea... on en mangea même beaucoup, et Paul Ihiplessis surtout, un inmancier de talent, mort
si Irislcjiicnt dans ces dei'iiicrs lenips (I), Pau. Duplcssis, qui était, comme moi, une hdlc fourchelt(\ me tint tète en face de la poularde. Mais mon lîls, qui est un peu, à table, de l'école de M. Dumas fils, qui a tout de suite fini d'avoir faim, et qui n'a jamais soif, mon fils ne put s'empêcher de s'écrier :
— En vérité, ce n'est plus un diner (jue vous nous donnez, Cadot, c'est un guet-apens que vous nous tendez!... Vous voulez nous renvoyer,, demain, tous morts d'indigestion, à nos logis !
En tout cas, le guet-apens n'avait rien de cruel; et je plaisantais, tout à l'heure, en accusant Cadot de nourrir trop bien ses convives; cela vaut certes mieux que de ne point les nourrir assez, comme je l'ai vu faire à tant d'amphitryons... que je ne nommerai pas, qu'ils se rassurent ! Je n''ai pas la rancune de l'estomac.
Que dirai-je de Sartorius, mon dernier éditeur? Que c'était, lui aussi, un bon et honnête homme. C'était, car il est mort dernièrement; il est mort comme Hubert, connue Nicolas Barba, comme Ladvocat, comme Charlieu, comme Baudry,
(1( Siibilcment, dans la ni", d'une niplurc d'anéviis,mc. (P. de K-
comme Lachapelle, comme de Polter; comme im autre encore, que je n'ai pas nommé, que je ne nommerai pas, estimant inutile, sinon pénible, de parler d'un homme qui, en échange de la fortune qu'il m'a due, et qui ne lui a guère profité, d'ailleurs, n'a su que me fliire du mal. De tous les libraires avec qui j'ai été en relation, il n'en est plus que deux aujourd'hui à qui je puisse encore serrer la main : Gadot (1) et Souverain. C'est ainsi quand on Iburnit une longue carrière; les rangs s'éclaircissent autour de soi. Amis et ennemis disparaissent. Et il suffit alors de se rappeler ses amis sans faire aux ennemis riionneur d'un souvenir.
(1) Mon père écrivait ces lignes vers la fin de 1861). Qucl({ues mois plus tard, en avril 1870, des deux derniers de ses éditeurs, dont « il était heureux de pouvoir encore serrer la main, » un mourait, jeune encore, Alexandre Cadot, pleuré de tous ceux qui, comme moi, ravalent intimement connu. Henry de Kock.