CHAPITRE VII
Sommaire. — Une des bonnes époques de ma vie. — Mes travaux à rOpéra-Corniquc. — Une Nuil au château. — Le Philosophe en roijage. — Les Infidèles. — Le Muletier. — L'ne proposition de Merle. — Une de mes aversions. — Ce que me disait Nestor Roqueplan à ce sujet. — Voyage à Rosny. — Visite au ciiâtcau de la duchesse de Berry. — Rencontre de la duchesse. — Le petit tablier. — Comment deux fois, par la suite, je me suis souvenu de ce petit tablier. — Le foyer de l'Opéra-Comique. — Carat.
— Hoffmann. — M. de Saint-Georges toujours jeune. — Boïeldieu.
— Ilérold. — Fleuriste et compositeur. — Autres commensaux des soirées du foyer de l'Opéra-Comique. — Perpignan, ou le censeur comme il n'y en a plus. — Une manière de savoir ce qui se passe à Paris. — Histoire de l'acteur Piberlo et du peintre Mistenflute. — La petite bonne. — Cocu, battu, et... pas content.
— Mais philo.sophe. — Monomanie de Perpignan. — Je lui sacrifie mes assiettes. — Adolphe Adam. — Les Bergers de Syracuse. — A propos du tabac. ■ — Destruction de la salle Feydeau.
— Le chant du cv^nie. — Les directeurs de théâtre.
Une des époques de ma vie dont je me souviens avec le plus de plaisir est celle où je travaillai [)our le théâtre de TOpéra-Gomique. J'ai toujours beaucoup aime la musique; musicien moi-même, je devais me pjiiire ;ni milieu de musiciens...
Car, si vous rignorez, lecteur, je vous apprendrai, non sans une certaine vanité (on est toujours très-fier de ses petits talents), que j'ai nonseulement écrit le^ paroles, mais la musique de quantité de chansons et de chansonnettes, qui, pendant des années, ont défrayé les intermèdes de représentations à hénéfice et les cafés-spectacles. Je vous citerai notamment le Concertmonstre., qui eut la gloire d'être mis en quadrille, à grand orchestre, aux concerts du jardin Turc, par le fameux maestro JuUien. Le Maître d'école et le Caissier., que Levassor et Joseph Kelm interprétaient si gaiement.
Pour en revenir à mes travaux à l'Opéra-Comique, malheureusement je ne fus pas souvent favorisé dans ma collaboration avec les compositeurs, d'où il résulte que, sur une vingtaine d'actes de moi représentés à ce théâtre, il n'en reste qu'un au répertoire, le Muletier, avec Hérold. Encore, depuis quelque temps, ne le jouet-on plus guère, bien que ce soit une perle. Une perle comme musique, bien entendu ! Une perle dont mon libretto se contente d'être la coquille. Et Nestor Roqueplan, à son passage à la direction de l'Opéra-Comique, fut de mon avis et de celui de tous les dilettantes quant au mérite mu-
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sical du Mii/edcr, car, contrairçinciil à ses de- Yanciers, il le remonta d'une façon digne de son illustre auteur.
Mon premier opéra-comique, datant de 1818, est une N((it an château., avec Mengal, mon professeur de violon. Assurément ce n'était pas, comme musique, de la force du Muletier, cependant il y avait des qualités dans vne Nuit au château ;iii\^^[ cela fut-il honorablement accueilli. C'était joué par Iluet, Juliet fils, W Desbrosses et M"" Boulanger. Ensuite, je donnai le Philosophe en eoijage, trois actes, avec Frédéric Kreubé et Pradher. Hélas! cent fois hélas!... (Ils sont morts, je puis bien le dire tout haut.) Frédéric Kreubé et Pradher... en voilà deux compositeurs qui pouvaient se vanter de ne pas posséder le moindre talent!... Si!... Pradher avait le talent d'être le mari d'une délicieuse artiste. Délicieuse comme chanteuse et comme femme. Un bijou, auquel on n'a pu comparer, par la suite, qu'Anna Thillon. Cependant, comme la pièce était, paraîtrait-il, intéressante, le Philosophe en voyage •eut une centaine de représentations consécutives ; mais à force d'en retirer, chaque soir, un duo, imtrio, un quatuor, on finit par le jouer en comédie... ce qui flatta médiocrement Kreubé et Pra-
dher, si cela ne me chagrina qu'à moitié. Les Li/idcïcs, un acte encore avec Mengal, suivirent; puis, la même année (1823), le Muletier, chanté par Lemonnier, Vizentini, Féréol, M"' Boulanger, et la ravissante M""' Pradher. Quel succès ! J'en étais comme un fou de joie, bien qu'abandonnant sincèrement les trois (]uarts du mérite du triomphe ti Hérold, car, je dois Favouer, le public, à la première représentation du Muletier, avait jugé la pièce un peu bien égrillarde! Une pièce tirée d'un conte de la Fontaine, songez donc!... Oh! si le charme de la musique ne l'eût adouci, peutêtre se fût-il fâché tout rouge, ce bon public! On était très collet-monté, sous la Restauration; collet-monté... à la ville, pour faire du genre, car à la cour on n'affectait pas tant de rigorisme. La preuve, et ce fut ma consolation des coups de griffe que m'avait attirés, en tant que libretto trop leste, le Muletier, la preuve, c'est qu'en 1825 il fut joué, par ordre, à Saint- Gloud, et que personne, là-bas, ne s'en plaignit; au contraire; que si l'on y applaudit la musique on ne dédaigna pas de rire de la pièce. La duchesse de Berry, principalement, m'apprit-on, trouva le Muletier fort amusant. J'avais pour moi une princesse de cœur et d'esprit, je me moquais bien, désormais,
des rougeurs hypocrites de messieurs les bourgeois et de mesdames leurs épouses !
Un souvenir, ici, qui a rapport à ce sujet : J'avais donc été très-sensible à l'espèce de protection dont la duchesse de Berry avait bien voulu couvrir mon Muletier, et je ne m'en étais pas caché. Un jour, Merle, qui, je l'ai dit, était royaliste des pieds à la tête, un jour d'été, en 1826 ou 1827, je ne me rappelle plus au juste l'année. Merle, me rencontrant au foyer de l'Opéra-Comique, me dit :
— Qu'est-ce que vous fliitcs demain, Paul de Kock?
— Demain... mais je ne sais pas. Yous avez quelque chose à me proposer?
— Une promenade, oui; une promenade un peu éloignée; mais, avec un bon cabriolet et un bon cheval, quatorze heues, ce n'est pas le Sahara à franchir!...
— Quatorze lieues!... Ah! mon Dieu! Et où voulez-vous donc me conduire?
— A Rosny, voir la demeure d'une dame que vous aimez beaucoup; le château de Son Altesse Royale M""" la duchesse' de Berr^^ Nous partirons à six heures du matin; à neuf heures, nous serons à Triel, où nous nous arrêterons pour
déjeuner et laisser reposer notre cheval; à onze Il cures, nous nous remettrons en route, et nous arriverons de deux à trois à Rosny. J'ai une lettre du comte de Mesnars, premier écuyer de Madame, qui m'ouvre toutes les portes...
— Mais la duchesse?...
— La duchesse n'est pas à son château, nous aurons donc pleine liberté de visiter les appartements, la chapelle, le parc; le pays môme, ensuite; car, ne pouvant revenir que le lendemain, pour ne pas éreinter notre bète, nous dînerons cl nous coucherons à l'auberge.
« Eh bien! qu'en dites-vous?...
— Mais j'en dis... j'en dis... que j'accepte.
— Bravo! A demain donc, six heures, chez moi, heure militaire.
On l'a vu, tout agréable que me semblât la partie que me proposait Merle, ce n'avait pas été sans quelque hésitation que je l'avais accept.ée; et cette hésitation avait sa cause dans une aversion que je nourrissais, jeune homme, et que j'ai continué de nourrir jusqu'au jour où j'écris ces lignes, ce qui doit vous donner à penser qu'elle est solidement établie : l'aversion des voyages. C'est peut-être un ridicule, mais je n'ai jamais pu souffrir quitter mes pénates. La plus
grande excursion que je me sois permise, et j'avais vingt-trois ans alors, avait Beaugency pour but. Beaugency, près d'Orléans, à trente-six lieues de Paris. C'est plus fort que moi, j'ai horreur du déplacement, j'ai horreur des auberges, j'ai horreur des diligences. « Mais on ne voyage plus en diligence, maintenant, me dira-t-on; on voyage en chemin de fer! » Eh! j'exècre bien plus encore, s'il est possible, les chemins de fer que les diligences! Brrr!... Des machines qui geignent, qui grondent, qui soufflent, qui sifflent, qui crachent!... De lapoussière qui vous aveugle! De la fumée qui vous noircit ! Sans compter la perspective des explosions et des déraillements! Lorsque, pendant deux étés, mon fils habita à Gournay, près de Ghelles, il fallait, vraiment, que ce fût mon fils pour que je me décidasse à ^ller le voir.
Après Beaugency, Rosny; voilà mes colonnes d'Hercule.
— Quoi! me disait, un jour, Nestor Roqueplan, vous n'avez jamais eu le désir de connaître la Hollande, la patrie de votre père, de vos frères?
— Non.
— Il ne vous est jamais passé par la tète la
l'aiitaisie de visiter TAngleteiTe... où l'on vous ;iimc prescfiie autant que Dickens?
— Non.
— La Russie, où votre nom est aussi répandu ijuen France?
— Non.
— Au moins, vous avez vu la mer au Havre .111 à Dieppe?
— Je n'ai jamais vu que la Seine... du haut de >os quais, et, par- ci par-là, la Marne, son associée, en me promenant à Joinvillc ou à No-
— C'est trop fort!...
Pioqueplan riait, mais, soudain, redevenant M''rieux :
— Eh bien ! vous avez eu raison ! reprit-il. Paul (le Kock, l'écrivain parisien par excellence, Paul de Kock ne devait jamais s'absenter de Paris. En y réfléchissant, je m'étonne même que vous ayez l'audace de passer la belle saison au bois de Roniainville; votre unique campagne devrait être une douzaine de pots de fleurs siu' les fenêtres de votre appartement du boulevard Saint-Martin. Quand vous mourrez... ce qui n'arrivera, j'espère, ({ue le plus tard possible... il faudra qu'on mette sur votre tombe : « Ci-gît Paul de Kock, qui na-
quit à Paris, qui mourut à Paris, et qui ne sortit jamais de Paris. » Et si Paris est reconnaissant envers vous, comme c'est son devoir, ce sera sur une tombe élevée à ses frais que cette épitaphe vous sera consacrée!...
Je n'en demande pas tant qu'en désirait Roqueplan pour moi, supposant que mes entants m'aiment trop pour laisser à qui que ce soit le soin d'abriter mes restes ; mais, ce que j'affirme, c'est que je compte finir mes jours là où j'ai toujours vécu... bien que les changements qu'on y a opérés depuis quelques années en aient fait, en quelque sorte, une ville nouvelle, qui n'a plus à mes yeux le charme de l'ancienne...
Mais... le progrès, n'est-ce pas? Le progrès satisfait les jeunes, s'il mécontente les vieux. Et comme, dans l'ordre naturel, ce sont les vieux qui partent les premiers, les jeunes, en travaillant pour eux, sont donc dans leur droit de ne pas s'inquiéter des regrets des vieux.
Je reviens à mon voyage à Rosny.
Un voyage pour moi. Quatorze lieues î... Et, ce qui me coûtait le plus, dans ce voyage, c'était la nécessité de coucher hors de mon logis. Comme compensation, il est vrai, j'allais voir la résidence favorite d'une princesse aimable. Et puis, j'étais
assuré de ne pas m'ennuyer, chemin faisant, avec ]\[erle! Et puis, je lui avais dit : oui.
A six heures du matin, j'étais chez lui; à six heures cinq minutes nous montions en voiture; à neuf heures nous étions à Triel, où nous déjeunions; à onze heures, nous nous remettions en route ; bref, à deux heures et demie, nous descendions à Rosny. Oh! jusque-là rien ne clocha dans le programme indiqué. Après avoir mis le cabriolet et le cheval h l'auberge, nous nous étions empressés de gagner le château, et, tandis que mon compagnon présentait son : « Sézame, ouvre-toi! » au concierge, j'avais commencé de me dégourdir les jambes dans une magnifique avenue formée d'une double rangée d'arbres séculaires.
— Paul de Kock!...
C'était Merle qui m'appelait, du seuil du pavillon du concierge.
— Qu'y a-t-il?
— Que nous jouons de guignon, mon ami.
— ?sous ne pouvons pas entrer?
— Nous ne pouvons pas entrer parce que ^ladame est au château. Elle vient d"y arriver, il n'y a pas une heure, avec plusieurs dames de sa suite, et son premier aumônier, l'évèque d'Amiens.
216 MÉMOIHES
— Oh! oli!... Alors nous n'avons pins qu'il retourner à Paris?
— Non ! Attendez ! Le concierge est allé, avec ma lettre, demander ses ordres an comte de Mesnars.
— En effet; si M. le comte de Mesnars est là...
— Il y est... et il nous dira donc si nous pouvons, au moins, faire nn tour dans le parc.
(( Parbleu ! si le grand aumônier de Son Altesse nétait pas au château, je suis bien convaincu qu'on ne ferait aucune difficulté pour nous y laisser pénétrer!... Mais, vous concevez? un évèque...
— Ne saurait risquer de se trouver nez à nez avec deux écrivains profanes de notre sorte! Je conçois parfaitement :
— Je suis désolé, mon cher Paul de Kock, de vous avoir transporté si loin en pure perle, mais Madame ne devait pas venir à Rosny avant la semaine prochaine, et...
— Et vous n'avez pas à vous excuser, mou ami, puisqu'il n'y a nullement de votre faute dans ce contre-temps.
« Mais n'est-ce pas le concierge qui revient, là-bas?
— Oui, c'est lui!... Il précède M. de Mesnars. M. de Mesnars a pris la peine de se déranger. . . c'est d'un bon augure ! . . .
Merle avait couru au-devant du premier écuyer. Ils s'entretinrent quelques minutes. Un entretien qui fut à notre avantage, car, lorsque M. de Mesnars l'eut quitté, mon compagnon, me Taisant signe de le rejoindre, rayonnait.
— Eh bien?
— Eh bien ! nous pouvons aller partout, mon ami, partout!... C'est la princesse elle-même qui l'a voulu. M. de Mesnars n'eût pas osé prendre ^ur lui, dans la circonstance, de nous permettre plus qu'une promenade dans le parc; mais quand Madame a su que nous étions venus tout exprès de Paris pour voir sa demeure : « 11 ne faut pas que ma présence soit un obstacle au plaisir de ces messieurs! » a-t-elle dit. M. de Mesnars m'a demandé avec qui j'étais; je vous ai nommé...
— Et il n'a pas paru effarouché?
— Mais pas du tout. Tout le monde a de l'esl)rit, ici.
En parlant, Merle avait passé son bras sous le mien et nous nous étions acheminés fièrement vers le château, que, guidés par un valet de
pied, nous visitâmes en entier, à l'exception d'une pièce où la princesse se trouvait, à ce moment, avec sa compagnie : son boudoir, qui était en même temps son atelier; car on sait, ou on ne sait pas, que Son Altesse royale dessinait, et dessinait même en véritable artiste. Nous vîmes les salons, la salle à manger, la bibliothèque, la chambre à coucher de la duchesse, celle du duc de Bordeaux et celle de sa sœur, Mademoiselle. Tout cela était meublé avec une recherche plus élégante que somptueuse; on y sentait partout la femme de goût. Mais, ce qui me plut particulièrement, ce fut une galerie de tableaux parmi lesquels je remarquai un superbe portrait en pied de la princesse. Un chef-d'œuvre.
Des appartements nous nous rendîmes à la chapelle, où s'élevait le monument renfermant le cœur du duc de Berry ; puis, notre guide ayant pris congé, nous pûmes, à notre caprice, errer sous les ombrages du parc et dans les allées sinueuses du jardin anglais, découvrant, à chaque mouvement de terrain, un point de vue nouveau qui nous enchantait, sans nous douter que noire bonne étoile nous ménageait une surprise bien plus agréable encore.
Six heures avaient sonné; il s'agissait de re-
DE l'ALL DE KOCK. '219
gagner notre auberge. Notre déjeuner était loin; nous avions laini.
Nous suivions, en causant, un sentier bordé (Tune channille, et aboutissant, pensions-nous, à la grande avenue du château...
Soudain, à une portée de l'usil en avant de nous, débouchant d'une allée sur notre gauche, nous apercevons un groupe de femmes marchant < la ns notre direction.
— La duchesse! umrmure Merle.
-- Sapristi! Retournons-nous sur nos pas?
— Oh! nous aurions l'air de nous sauver. Il ne vous déplaît pas, après avoir tant admiré rimage, de voir de près le modèle?...
~ Non, certes!...
— Eh bien! nous sonunes là, restons-y.
— Restons-y.
La duchesse de Rerry, accompagnée de la comtesse d'ITautelbrt, de la marquise de Réthisy, et de deux autres dames que Merle me nomma (juclques instants plus tard (il connaissait sa cour de France sur le bout de son doigt), mais dont j'ai oublié les noms, la duchesse de Rerry continuait de s'avancer. Nous nous rangeâmes de côté pour lui livrer passage, et nous demeu-
ràmcs immobiles, le chapeau à la main, la tête respectueusement inclinée.
Madame, qui devait avoir approchant trente ans à cette époque, n'était pas jolie, dans Tacception littérale du mot, elle était attrayante. Elle avait la grâce qui vaut la beauté. Mais ce qui me frappa surtout en elle, ce fut sa toilette. Quand chacune des dames de sa suite, pour se promener dans un parc, était vêtue, comme pour une réception aux Tuileries, de soie ou de velours, la duchesse, elle, portait tout uniment une robe de toile peinte, comme on en pouvait voir, à Paris, aux petites marchandes assises à leur comptoir; et, détail original, sur cette robe s'étalait un tablier de taffetas.
Une Altesse royale en tabher!... Je ne m'étais pas attendu à cela...
Je n'ai pas l'amour-propre de croire que c'était à dessein qu'elle était venue à nous, parce qu'on lui avait dit que l'auteur du Muletier, de ce Muletier qui l'avait amusée, était un des visiteurs de son domaine, et pourtant, si mes yeux y virent clair à travers mes besicles, je certifierais que Madame nous regarda curieusement tous deux, en passant, en même temps que, d'une voix au timbre vibrant, elle nous disait :
DE PAUL DE KOCK. "Itl
— Eh bien! messieurs, comment trouvez-vous mon Rosny?
— Charmant, Madame, réphqua Merle, comme lout ce qui appartient à Votre Altesse royale.
— Il faudra donc y revenir. En automne, le parc est magnifique. Au revoir, messieurs.
Là-dessus, la dnchessc s'éloigna, suivie de ses dames de compagnie, et nous poursuivîmes notre l'oute, Merle et moi, heureux de cette rencontre, enchérissant à l'envi sur la distinction de la tournure de Madame, le charme de son organe, l'expression à la fois afflible et fine de son visage, et la simphcité de sa mise. Oh! la robe de toile peinte et le petit tablier de taffetas ne me sortaient pas de la tète!...
Trois ou quatre ans plus tard, à un mois d'intervalle, je me rappelai, en souriant la première fois, en étouftant un soupir, la seconde, lua rencontre dans le parc de Rosny avec la duchesse de Berry.
La première fois, c'était en juin 1880, un soir que le duc d'Orléans recevait, au Palais-Royal, le roi de France et le roi de Naples.
Je passais sur la place vers neuf heures. En me montrant un des carrosses de gala qui péné-
traient à cet inslaiit dans la cour du palais, quelqu'un de la ibule nie dit :
— C'est dans cette voiture qu'est Madame.
— Pas avec son petit tablier ! pensai-je.
La seconde fois, c'était après les journées de juillet, les Trois Glorieuses, comme on disait alors, lorsque j'appris que la duchesse de Berry avait quitté la France pour suivre Charles X à Holy-Rood.
— Elle ne se promènera plus avec son petit tablier dans son bien-aimé parc de Rosny! me dis-je.
En effet, ^ladamc ne revit jamais cette propriété qui lui était d'autant plus chère qu'elle la louait de son niaii. A la suite de la révolution de juillet, la terre de Rosny fut vendue et morcelée. Certains individus s'acharnent volontiers après ce qui a appartenu aux grands; une laçon, pour eux, de se consoler de ne pouvoir jamais être que petits. Le château seul, m'a-t-on dit, est resté debout. On m'offrirait, aujourd'hui, de m'y transporter en chaise longue, que je refuserais. La rencontre, à craindre, par là, de quelque grosse marchande enrichie, en robe à queue, me gâterait mon doux souvenir de la bonne duchesse, comme on l'appelait dans le pays qu'elle
comblait de bien, en petit tablier de taffetas.
De 1818 à 1829, époque à laquelle l'Opéra- Comique quitta la salle Feydeau, qui menaçait ruine, pour s'installer place Ventadour, je ne manquai pas, au moins deux soirs par semaine, d'aller passer une heure ou deux au foyer de ce théâtre ; un foyer qui ressemblait à un salon, et à un salon comme il en a, je crois, existé peu à Paris; où se réunissait tout ce que les arts comptaient d'illustrations.
Peu causeur de ma nature, je l'ai dit, et, conséquemment, plus disposé toujours à écouter... qui me paraît mériter qu'on l'écoute... qu'à m'en laire écouter moi-môme, j'ai pu observer ainsi les sommités artistiques de toutes sortes que j'ai rencontrées au foyer de l'Opéra-Gomique.
Et voulez-vous que je les ftisse passer sous vos yeux? Encore une quasi-revue nécrologique. Mais les vivants ont-ils à se plaindre qu'on leur })arle des morts, quand ces morts sont dignes qu'on parle d'eux?
Je ne choisis pas, je prends chaque figure comme elle me revient en mémoire, sans me préoccuper du plus ou moins d'importance de ses titres h la célébrité.
D'abord, voici Garât. C'est en 1818, lorsque je faisais répéter ma première pièce au théâtre Feydeau, que je vis, pour la première fois, Garât, au foyer des artistes. Toujours élégant, toujours habillé en petit-maître, bien qu'il eût, alors, déjà franchi la cinquantaine; toujours grasseyant, et toujours riant d'un rire qui n'avait rien de communicatif, et loin de là ! Le rire de Garât ressemblait au grincement d'une porte dont on a négligé d'huiler les gonds; c'était à douter, en entendant ce bruit agaçant, que la voix qui le produisait fût la même qui vous ravissait quand elle chantait. M""" Boulanger, qui jouait àsins une Nuit au château, était élève de Garât. Il assista à deux répétitions de la pièce, et, la veille de la première représentation, à propos d'un couplet que M"' Boulanger phrasait mal, à son gré, au milieu de tous les visiteurs et artistes, Garât se mit à chanter ce couplet. Ah ! de ce jour, je lui pardonnai son rire en crécelle! M""" Boulanger était jeune encore, en 1818; elle avait une jolie voix; mais elle ne chantait pas, comme Garât, mon refrain :
Oui, les femmes de ce pays Sont fidèles à leurs maris, Tout comme celles de Paris.
Garât avait une verve, un entrain de Gascon... qu'il était; il disait à merveille ses souvenirs sur la cour de Marie-Antoinette, sur le Directoire et sur l'Empire; Elleviou, qui, bien qu'ayant quitté le théâtre depuis longtemps, n'avait pas de plus grand bonheur que de se retrouver au milieu de ses anciens camarades, Elleviou causait fort agréablement aussi; mais quand Hoffmann, le critique des Débats, l'auteur du Roman d'une heure et des Rendez-vous bourgeois, était au foyer de Feydeau, « // n'y en avait plus que pour lui! » comme disait Garât, en renfonçant avec humeur son menton dans sa cravate. Et nul, au surplus, hormis Garât, ne s'en formalisait. Hoffmann avait de l'esprit jusqu'au bout des ongles; je pourrais dire : de ses griffes, car il élait méchant. Mais méchant si amusant, si vif, si original, qu'égratigné par lui on était le premier à rire de son égratignure. Et notez qu'il bégayait... ce qui est un genre d'infirmité qui éloigne d'ordinaire les auditeurs. Picard, qui n'était pas de ses amis, parce qu'il avait souvent maltraité ses pièces, disait d'Hoffmann : a II fait exprès de bégayer pour se donner le temps de mâcher ses impertinences ! » Pour ma part, j'eus le don de plaire à Hoffmann, et il me le prouva en différentes occa-
sions. Peut-être est-ce parce que j'aimais autant à parler peu qu'il aimait à parler beaucoup.
Parmi les écrivains avec lesquels je nouai d'amicales relations à l'Opéra-Comique, je citerai : Emmanuel Diipaty, l'auteur de Picaros et Diego et d'un poëme qui eut, sous la Restauration, un retentissement immense : les Délateurs; Alexandre Duval, encore un qui n'était guère républicain; le vieux Bouilly, qu'on avait surnommé le conteur lacrymal; Scribe; Planard; Saint-Georges, bien jeune à cette époque, comme moi, ce dernier. Et dois-je dire : bien jeune à cette époque, quand, par une grâce du ciel, que lui ont value probablement ses bonnes œuvres, après plus de quarante années écoulées, je vois cet heureux M. de Saint-Georges aussi droit, comme taille, aussi frais, comme teint, et aussi noir, comme cheveux, que le premier jour où nous nous sommes connus. Auber me disait, l'hiver dernier, de M. de Saint-Georges : « C'est le Laferrièi"e des auteurs dramatiques ! » Et le malin octogénaire s'empressa d'ajouter en riant : « Le Laferrière comme obstination à demeurer jeune ! Entendonsnous !... »
Parmi les musiciens, je citerai Chorul)ini, Berlon, Gaveaux; Boïeldieu, le plus modeste et le
plus bienveillant des hommes de génie; Auber et Hérold, qui rivalisaient de verve caustique avec Hoffmann; Kreutzer, Tliabile chef d'orchestre de l'Opéra; Panseron, dit Néanmoins; Carafïli, Frédéric Kreubé et Pradher; Blangini, qui avait été le directeur de la musique de Pauline Borghèse, et, suivant la chronique scandaleuse, qu'il n'avait garde de démentir, un peu aussi le dii'ecteur de son cœur. Batton, qui cumulait les palmes de l'art et les bénéfices du commerce. Il était fabricant de fleurs artificielles. Et pourquoi ne s'en tint-il pas aux fleurs toute sa vie ! Nous n'eussions pas, de complicité, commis un opéra-comique en trois actes, dont je ne veux pas même me rappeler le titre, et dont l'effroyable chute ne contribua pas médiocrement, j'imagine, à crevasser les vieilles fondations de la salle de la rue Feydeau.
Parmi les peintres, Carie et Horace Vernet, Isabey, Picot, Alaux, Ciceri.
Parmi les artistes du cru : Martin, Moreau, le beau Lemonnier, Gavaudan, Ponchard, Féi-éol, Baptiste, Vizentini, Lafeuillade, Huet, Cholet; la grosse maman Desbrosses; M"'' Pradher, Boulanger, Rigaut, Gavaudan, Ponchard, Lemonnier; M"" Jenny Colon et Jawureck.
De grands artistes d'autres théâtres assistaient parfois à ce qu'on pourrait appeler les soirées du foyer de l'Opéra-Comique. J'y ai vu Talma et M^" Mars ; Lays, une ëes étoiles, près de s'éclipsei\ de l'Opéra; Ligier; Armand; M"' Pasta, des Italiens; Léontine Fay, du Gymnase; Minette, du Vaudeville. J'y ai connu aussi un homme qui, par l'effet de sa profession, naturellement peu prisée des gens de théâtre (il était censeur), eût dû se trouver assez mal à l'aise en telle société, et qui y était au contraire accueilli toujours à bras ouverts, tant il avait d'esprit et de gaieté.
Ce censeur, comme on n'en voit plus, se nommait Perpignan. Sa joyeuse humeur était intarissable; les mots drôles, les anecdotes plaisantes, sortaient, comme l'eau d'une source, de sa bouche. Chaque soir il savait tout ce qui s'était passé, dans la journée, dans le monde artiste, et il accourait nous le raconter à Feydeau, en petit comité, dans un coin du foyer; car ses récits étaient souvent égrillards.
— Il n'est pas possible, mon cher, lui disait Hérold, qui ne détestait pas les récits égrillards, il faut que vous ayez une police à vos ordres, pour être toujours ainsi, le premier informé des scandales !
— Eu effet, répondit Perpignan, j'ai une police dans ma poche; mais, comme moi, chacun peut l'avoir dans la sienne, cette police; il ne s'agit pour cela que de savoir l'ntiliser.
— Et elle se compose ?
— De tous les imbéciles que j'ai Tavantage de connaître, et que je questionne, en leur passant la main sur le dos, quand je les rencontre. Les imbéciles sont presque toujours vaniteux et bavards. Pour faire rire leur prochain, surtout quand leur prochain a la réputation d'être un rieur, ils ne craignent pas de se mettre personnellement en scène devant lui, et cela môme dans un rôle ridicule ou sacrifié...
«a Et voilà comme, mon cher Ilérold, rien qu'en arpentant au pas, de trois à cinq heures, les boulevards, du coin de la rue Louis-le-Grand au coin de la rue Montmartre, je puis, sans la moindre peine, récolter tous les faits du jour, plus ou moins curieux, plus ou moins comiques, certain que je suis que, dans mes deux heures de promenade, je rencontrerai au moins une demi-douzaine de niais, tout prêts à m'attester leur bêtise en me contant leurs petites affaires inthnes, plutôt que de me laisser m'éloigner sans leur avoir dit : — « Merci ! elle est superbe, vo-
Ire liisloirc!... — ]\'est-ce pas? Mais gardez-la pour vous, parce que, vous concevez? je ne veux pas qu'on sache... — Allons clone ! pour qui nie prenez-vous? Ce qu'on me confie, c'est morl!... »
Une histoire superbe que je dois à Perpignan, et que j'ai placée, en l'arrangeant, dans un de mes romans, c'est celle-ci, qui avait pour héros un acteur comique des Variétés, des plus en vogue sous Charles X et pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, et un peintre de portraits, très à la mode également à cette époque.
Nous nommerons l'acteur : Piberlo, et le peintre : Mistenfïute. Les cocus laissant, généralement, des descendants, il est prudent, même après quarante ans, de ne point risquer d'effaroucher des susceptibilités de famille.
Donc, Piberlo, l'acteur, avait une femme, et une femme jolie, mais qu'il négligeait fort, d'abord parce qu'elle était sienne depuis une couple de lustres, ensuite parce qu'il riait foncièrement libertin, ce farceur de Piberlo, et que, comme tous les libertins, dont les voluptés de fantaisie ont blasé les sens, les saines joies du pot-au-feu n'avaient plus de charme pour lui.
j^jine pii^epio^ qui aimait son mari, souffiit
longtemps, sans s'en venger autrement que par de doux reproches et des larmes, d'un abandon insultant pour ses attraits. Mais on se lasse de pleurer, surtout quand cela ne sert à rien. Un jour, M"' Piberlo s'essuya les yeux en se disant : (c Ah ! c'est ainsi ! Il va de son côté ! Eh bien ! j'irai du mien ! Vienne une occasion... agréable, et que mon mari perde son nez, cause de tous ses succès, si je ne la saisis pas !... »
L'occasion agréable se présenta. Une amie de l^jmo pi]-,epiQ QYf^it fj^it faire son portrait par le peintre Mistenflute; ce portrait était très-ressemblant, très-bien peint, et, relativement au renom de l'artiste, d'un prix modéré. Ce fut l'opinion de Piberlo lui-même.
— Alors, lui dit sa femme, tu ne t'opposerais pas à ce que je me fisse peindre, à mon tour, par M. Mistenflute?...
— Moi... du tout! si cela t'amuse.
— Cela m'amusera beaucoup.
— Soit !... Fais faire ton portrait par M. Mistenflute, ma bonne.
Or, c'était moins la peinture que le peintre que M"" Piberlo avait en vue en adressant sa requête à son mari. M""' Piberlo avait rencontré M. Mistenflute chez son amie; c'était un bel homme de
trente-cinq ans... il lui avait toul de suile donné dans l'œil. De son côte, M. Mistenflute avait déployé une galanterie extrême à l'endroit de M"' Piberlo dont il connaissait les douleurs conjugales...
Dans de telles conditions, les choses ne pouvaient pas traîner. A la première séance, Mistenflute avait tout au plus ébauché les contours du visage de son nouveau modèle, mais, en revanche, il lui avait exposé l'aveu complet de sa flamme; à la seconde séance, encouragé par une éloquente rougeur, le peintre, cédant la place à l'amant, était devenu pressant. On avait résisté cette lois encore... mais si l'axiome : Je troisième coup [ait feu, est vrai, à la troisième séance, M'"' Piberlo devait avoir puni son mari de ses infidélités; d'autant mieux que, pour rendre cette troisième séance plus agréable, il avait été convenu qu'elle aurait lieu dans un cabinet de restaurant, avec accompagnement d'iuiîtres, de truffes et de vin de Champagne.
Et Mistenflute avait ses raisons pour désirer que son triomphe s'accomplît an dehors. 11 était garçon, cependant, Mistenflute, partant libre, chez lui, de ses actions. Libre en apparence, oui, mais en réalité, non; et cela par ce motif que
notre peintre, peu difficile, à ses heures, sur le choix de ses distractions, avait eu la faiblesse de se mettre, h son logis, sous le joug d'une servante maîtresse. Catherine, une petite Bourguignonne, jeune et accorte, du reste, mais jalouse !... oh ! jalouse !... Quand une dame venait poser chez monsieur, Catherine guettait, par le trou de la serrure, ce qui se passait entre monsieur et la dame, et c'était des scènes, ensuite, si elle avait cru voir ou entendre quelque chose de louche!... des scènes effrayantes!... dans le genre de celle qui couronna le départ de M"' Piberlo après la seconde séance :
— Eh! eh!... elle est à votre goût, cette dame-là, monsieur; vous ne le nierez pas !
— Quoi ? qu'est-ce que tu dis, Catherine ? De quelle dame parles-tu ?
— Pardi ! de celle qui sort d'ici. Pas de la dame de pique !
— Tu es folle !
— Ah! je suis folle!... Ce n'est pas vrai que vous l'avez embrassée?...
— J'ai embrassé M""' Piberlo!... moi?... tu l'as vu?...
— Ne faites donc pas le malin ! Je ne l'ai pas vu puisque vous aviez mis une toile devant le
trou de la serrure... une preuve que vous mijotiez une coquinerie!... Mais une toile n'empêche pas d'entendre si elle empêche de voir, et j'ai fort bien entendu le bruit des baisers ! Si bien que je me suis tenue à quatre pour ne pas enfoncer la porte et sauter à poings fermés sur votre belle dame!...
— Il n'aurait plus manqué que cela !...
— Tiens ! pourquoi qu'elle se laisse cajoler par vous? Une femme mariée... c'est honteux! Elle mériterait que son mari lui flanquât une dégelée ! Après ça, ces acteurs... car je le connais bien, son mari, à ^•otre madame Piberlo, c'est un acteur... un acteur des Variétés; je Fai vu jouer; il a même l'air assez bête en scène...
— Et puis?...
— Et puis, peut-êiro que, dans leur métier, à ces individus-là, ça leur est égal de porler des cornes !...
— Tu es folle, je le le répète, Catherine. M""" Piberlo est digne de tous les respects.
— Oui ? Eh bien ! si elle est si digne que ça de respects, croyez-moi, monsieur, écrivez-lui tout à l'heure que vous êtes obligé d'abandonner son portrait... que vous partez en voyage... que
VOUS êtes malade... Tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne la revoyiez plus.
— Allons, tu m'ennuies ! Si je t'écoutais, je ne pourrais bientôt pins peindre une seule femme.
— Peignez-en des laides, je ne vous dirai rien.
— Et moi, je te dis d'aller le promener avec ta jalousie !
— C'est votre dernier mot? Vous refusez d'écrire à ^P' Piberlo qu'elle aille se faire peindre ailleurs ?
— ^lais assurément, je refuse !
— Eh bien ! tant pis ponr vous !... Vous êtes averli : il vous en cuira !... et à elle aussi !...
— Bon ! bon ! En attendant, va faire cuire mon beefteck, cela vaudra miiMix que de me débiter des sottises.
L'ingénieuse précaution de la toile placée devant le trou de la serrure de la porte de son atelier, pendant les deux amoureuses séances, rendait fort ^listentlute. Donc, sans s'inquiéter des menaces de Catherine et de sa bouderie tout le reste de la journée, le lendemain, exact au rendez-vous accepté par M"' Piberlo, il la conduisit, en voilure hermétiquement close, au Méridien, restaurant du boulevard du Temple, renommé
pour l'excellence de ses filets de sole au gratin et l'élasticité des divans de ses cabinets particuliers.
Cependant, à l'heure où nos amants se mettaient à table, Piberlo était à son théâtre où il répétait un vaudeville dans lequel il jouait un rôle important. A l'issue d'une scène capitale, qu'il avait enlevée, aux applaudissements enthousiastes de l'auteur, il causait derrière un portant avec un camarade, lorsque le concierge du théâtre, s'approchant d'un air mystérieux, lui dit :
— Monsieur Piberlo, un mot, s'il vous plaît ?
— Qu'est-ce?
Le camarade, discret, s'était retiré. Le concierge continua :
— Monsieur Piberlo, il y a en bas, dans ma loge, une femme qui dit qu'il faut absolument qu'elle vous parle à l'instant.
— A l'instant!... Je répète, je ne puis pas quitter la répétition. Qu'est-ce que c'est que cette femme ?
— - Ça a la mine d'une domestique.
— Une domestique !...
— Oui, et j'avais commencé aussi par lui répondre que, quand vous répétiez, il n'y avait pas moyen de vous déranger. Mais elle s'est écriée
d'un ton si furibond : « Gomment, quand il s'agit d'un service que je veux lui rendre, d'un grand malheur qui menace sa tête, et que, grâce à moi, il peut éviter, M. Piberlo refuserait de m'entendre ! »
— Un service ! un malheur!... Oh! oh! c'est différent ! La répétition m'attendra !...
Piberlo avait dégringolé l'escalier des artistes; il était dans la loge du concierge avant ce dernier. La femme qui voulait lui parler, on Fa deviné, c'était Catherine; Catherine, la servante maîtresse de Mistenflute; Catherine, les joues en feu, les yeux étincelants, la respiration haletante, comme une personne en proie à une violente émotion.
Elle reconnut Piberlo.
— Ah ! vous voilà pourtant, monsieur ! Ce n'est pas dommage ! Venez vite. J'ai un fiacre; nous arriverons peut-être à temps.
— Nous arriverons à temps où cela, et pourquoi ?
— Je vous l'apprendrai en roule. Venez.
— Permettez, ma chère enfant; encore auraisje besoin, avant de vous suivre, de savoir...
— Ah ! vous voulez savoir tout tout de suite?... Soit!...
Prenant Piberlo par le bras, Catherine l'avait
-238 MÉMOIKES
entraîné hors de la loge, dans la cour, et là, lui faisant signe de baisser la tète, car il était grand et elle était petite, pour pouvoir lui parler à l'oreille :
— Vous êtes marié, n'est-ce pas, monsieur? avait-elle repris d'un ton saccadé.
~ Oui.
— Et vous aimez votre femme ?
— Hein?... Cette question!... Sans doute, j'aime ma femme ! Mais...
— Mais, en ce cas, vous avez fièrement lort, car elle ne vous le rend pas, puisqu'elle vous fait cocu !...
— Cocu !... Quoi !... qu'est-ce que vous dites, la fille?...
— Je dis que votre femme vous trompe. . . ou que, si ça n'est pas fait déjà, ça le sera bientôt; ce n'est pas l'envie qui lui en manque, à cette dame, et mon maître, M. Mistentlute, ne demande pas mieux que de l'aider à la contenter, son envie î...
— M. Mislenflule?... le peintre?...
— - Eh ! oui, M. Mistenflule, le peintre, qui, à l'heure où je vous parle, est, avec W' Piberlo, dans un cabinet, chez un traiteur ! . . .
-Oh!...
— Ah ! ça vous chiffonne, pas vrai ?
DE 1>ALL bE KOCK. i'^d
— Madame Piberlo infidèle!... Et vous savez où elle est, mainteiianl, la misérable, avec son ;iiiiant?
— Bien sur que je le sais puisque je viens Mjus chercher pour vous y conduire.
— Conduisez-moi donc ! conduisez-moi ! . . . Perfide Eléonore ! je la tuerai ! oui, je la tuerai!... Je laverai son outrage dans son sang!...
Marchant à grands pas près de Catherine, avec Catherine Piberlo avait atteint le fiacre qui avait amené celle-ci, et qui l'attendait sur le boulevard, en lace du passage des Panoramas.
La petite bonne sauta dans la voiture, en disant au cocher : (l Où vous m'avez prise, devant le théâtre de la Gaité. »
A son tour, Piberlo se jeta dans le véhicule qui commença de rouler...
Mais il est donc vrai que les libertins ne sont pas bâtis comme les hommes vertueux, c'est-àdire que, chez eux, l'instinct du vice domine toujours tout autre mobile ! Préoccupée de sa vengeance, et, d'ailleurs, dans la situation, à dix lieues de supposer que son compagnon pût avoir des yeux pour de pareilles futilités, en montant précipitamment, la première, dans le fiacre, Catherine ne s'était pas in({uiétée de montrer, un
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peu plus liaul pcul-ôlre que la jarretière, à Piberlo, une paire de mollets... que nombre de grandes dames de Paris eussent enviés à la paysanne. Des mollets faits au moule. Sveltes et musculeux tout à la fois. Des mollets gros des plus séduisantes promesses. Des mollets à se faire suivre aux quatre coins de Paris par un amateur. Des mollets, enfin, comme, assurément, M""" Piberlo n'en avait pas. Au moins leur aspect inopiné produisit-il cette réflexion dans l'esprit de notre acteur, et cette réflexion amena-t-ellc dans ses idées le revirement le plus étrange !
Il s'était assis en face de Catherine et la considérait avec attention. C'est qu'indépendamment de ses remarquables mollets, elle n'était pas mal, cette petite ! mais pas mal du tout !...
Il lui prit la main.
— Alors, entama-t-il, vous êtes au service de M. Mistenflute, mon enfant?
— Oui, monsieur.
— Pour tout faire?
— Comment, pour tout faire?
— J'entends que, si cela vous chagrine si fort qu'il courtise des dames, c'est que vous avez vos raisons pour vouloir garder pour vous ce qu'il
DE l'A IL DE KUGK. 241
<loniic à d'autres... j'entends que vous avez des droits... de tendres droits sur lui.
— Eh bien ! je ne m'en cache pas, monsieur. Je l'aime, là, mon maître !
— Ah ! ah ! Il n'est pas à plaindre, le gaillard, de posséder l'amour d'une aussi t^entille fille que vous !...
— Ah! ouiche ! Allez lui dire ça!... Il s'en fiche bien de mon amour.
— Vraiment? C'est une habitude chez lui de vous être infidèle ?
— Il ne fait que ça !... La preuve, vous voyez : il n'y a pas huit jours qu'il connaît votre femme, et...
— Et c'est un monstre, tout simplement, que M. ^listenflute, ma petite. Ma petite?... Comment vous nommez-vous, chère enfant ?
— Catherine, monsieur.
— Ma petite Catherine. C'est un scélérat que votre maître !
— Oh î oui !
— Qui n'est pas digne de posséder un bijou tel que vous !
— Oh ! je ne suis pas un bijou; et, cependant,
s'il voulait, monsieur serait si heureux avec
"lii MÉMOIUES
moi !... D'abord, je ne songe qu'à lui èlre agréable!...
— Pauvre petite Catherine !
— Et... Mais qu'est-ce qu'il vous prend donc, monsieur? Pourquoi que vous m'embrassez?...
— Parce que vous pleurez, Catherine. Ça me touche... J'essuie vos larmes.
— Merci î je les essuierai bien toute seule.
— Non ! vous ne les essuierez jamais si bien que moi!... Savez-vous, Catherine, j'ai une proposition à vous foire.
— Qu'est-ce que c'est?
«- Votre maître est un polisson... ma fennnc est une drôlesse !...
— Ohl ça, c'est bien aussi mon opinion que votre femme ne vaut pas cher!...
— Eh bien ! au lieu de nous torturer Tàme pour des gens qui nous trahissent, si nous nous consolions ensemble ?
— Hein?... Eh bien ! en voilà une idée !...
— Une idée des plus sages, ma petite Catherine, mon amour de Catherine ! Tu quittes le service de M. Mistenflute... tu le quittes, sans tambour ni trompette, dès aujourd'hui !... Tu ne retournes pas chez lui. Et, pour commencer à nous consoler, nous allons dincr en lète-à-tèle
au restaurant; et, demain, je te loue une belle L'hambre clans un beau quartier... une belle chambre que je te meuble ! Oh ! je gagne autant d'argent que M. Mistenflute, n'aie pas peur!... Et, avec moi, tu auras cet agrément en sus que lu ne seras plus domestique; tu ne feras rien, du malin au soir, qui* de m'aimer !...
« Est-ce convenu, mon chérubin? C'est convenu, n'est-ce pas? Au diable ton maître! Au diable ma femme! Vengeons-nous!... vengeonsnous ferme!... »
Stupéfiée d'étonnement, Catherine avait laissé parler Piberlo sans l'inferrompre, et, prenant ce silence pour une marque d'adhésion à ses vœux, le comédien allait tenter d'en obtenir une plus concluante. A cette lin, tandis que, d'une main, il serrait contre lui, par la taille, la petite bonne, de l'autie main il baissait les stores de la voiture. L'imminence du danger rappela Catherine à ellemême. D'un brusque mouvement elle se dégagea de l'étreinte de son adorateur, puis, plus rouge que jamais, doublemeiit rouge alors de colère et de dégoût :
— C'est-il possible ! s'écria-t-elle. Oh ! on conterait cette machine-là à cent personnes que toutes jureraient que c'est une farce!... Comment,
VOUS savez que votre femme est à gobelotter chez le traiteur avec son amoureux, et voilà l'effet que ça vous fait! Yous voulez...
— Je veux que tu sois ma maîtresse, oui, ma petite Catherine. Je ne l'aime plus, ma femme ! Je m'en moque comme de Colin-Tampon, de ma femme!... Je n'aime plus que toi !...
— Et moi je vous abomine!... Ah! j'avais bien raison de penser que, dans votre état, on ne devait pas avoir de cœvuM...
— Si, j'ai un cœur, mon oiseau bleu!... La preuve, c'est que je te l'offre dans ce baiser!...
— Allons!... me làcherez-vous, ta la fm?...
— Non, je ne te lâcherai pas!... Catherine... un baiser... un seul... comme arrhes de ma félicité?...
— Oui !... Eh bien ! tenez, les voilà, les arrhes de votre félicité!... A présent, allez chercher votre femme tout seul!... Bonsoir!...
Disant ces mots, d'un vigoureux coup de poing qu'elle lui appliquait en plein visage, pour la seconde fois Catherine se débarrassait de Piberlo, puis, ouvrant la portière, elle sautait hors du fiacre et disparaissait bientôt dans la foule des passants, sur les bas côtés du boulevard.
— Nous voilà devant le tliéâtre de la Gaîté, bourgeois.
Cet avertissement du cocher tira Piberlo de la douloureuse torpeur dans laquelle l'avait plongé l'énergique et victorieuse défense de la petite bonne. C'était vrai, il était devant le théâtre de la Gaîté. Mais après? Ignorant chez quel traiteur du quartier sa femme déjeunait avec M. Mistenflute, h quoi cela pouvait-il lui servir d'être venu là? A rien.
— Et puis, reprit le cocher, voyant son voyageur demeurer immobile; vous ne descendez pas, bourgeois?
(( Tiens!... la demoiselle qui était avec vous est donc partie?
— Oui, répliqua Piberlo en essayant de sourire; elle m'a quitté en route pour aller se foire arracher une dent; et moi, j'ai réfléchi... je ne descendrai pas ici; reconduisez-moi au théâtre des Variétés, mon ami.
Ainsi fut lait. Cocu, battu... et pas content, le comédien retourna achever sa répétition, se réservant, s'il n'avait pu surprendre, flagrante delicto, sa femme, de l'admonester sévèrement.
Mais il n'eut pas même cette consolation, car lorsqu'il voulut aborder le chapitre des reproches
-2ir, MÉMOIRES
par cette question qu'il croyait foudroyante : (( Où et avec qui donc avez-vous déjeuné, aujourd'hui, madame? »
— Rue de l'Échiquier, monsieur, avec M"*" Dul^ois, mon amie, répondit imperturbablement M"" Piberlo.
Pas de preuves pour confondre la traîtresse. La crainte, s'il disait aujourd'hui ce qu'il savait, et ce que sa femme pouvait nier en accusant Catherine de mensonge, la crainte que demain M""" Piberlo ne se moquât de lui en lui jetant au nez le récit de certaine aventure dont il lui était impossible, à lui, de contester l'authenticité...
— C'est bien! fit le prudent époux en inclinant la tête.
Et ce fut tout. Il ne poussa pas plus loin ses i investigations. Il laissa même son épouse continuer d'aller poser pour son portrait chez Misteiiflute, en se disant, peut-être, qu'en définitive, si elle n'était pas coupable (une femme ne peut-elle pas déjeuner, en tout bien tout honneur, avec un homme?), il n'y avait aucun motif de l'empêcher d'avoir son image, et que, si elle l'était, coupable, il devait en prendre son parti ■: il ne réussirait pas, en la contrariant, à obtenir qu'elle ne le fût plus.
Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que ce mari, qui, pour s'éviter les railleries de sa femme, avait philosophiquement accepté la coiffure... probable dont elle l'avait gratifié, n'eut rien de plus chaud que de tout raconter à un homme qu'il savait être une manière de gazette vivante. Gela l'étouffait de rire tout seul de son aventure, il fallut qu'il en fit rire Perpignan...
Perpignan avait raison : les imbéciles fourniraient la corde pour les pendre, pourvu qu'on leur dît en les pendant : a Ah! la belle corde!... il n'y a que vous pour avoir une si belle corde que ça ! »
Un dernier mot sur Perpignan, qui fera sourire ceux qui l'ont connu parce qu'il leur rappellera une monomanie singulière de cet amusant personnage. Cette monomanie consistait à dessiner des chevaux sur tout et partout. Certain régisseur du théâtre du Palais-Royal, que je ne nommerai pas, bien que depuis longtemps il ait pris sa retraite, pour ne pas l'obliger à rougir au coin de son foyer, avait une passion moins innocente : du matin au soir, dans son bureau, il croquait, à la plume, des... comment dirai-je cela?... Rabelais le dirait tout de suite, mais je ne suis pas
Rabeliiis! Des... des... enfin, un genre d'appas dont l'absence presque absolue chez Déjazet a été une des causes majeures de son aisance dans les travestis. Vous avez compris, n'est-ce pas? Et cette passion du régisseur en question exposait même les dames qui commettaient Timprudence de pénétrer trop brusquement près de lui, à s'en mordre les pouces, en le surprenant plongé dans ses croquis trop réalistes. Perpignan n'avait pas l'imagination artistique si décolletée, les chevaux lui suffisaient; les chevaux vus de face, de trois quarts ou de profil, en course ou au repos; galopant ou dormant. Et, en vérité, il ne les dessinait pas mal; Horace Vernet lui-même le reconnaissait. Mais il en dessinait trop ! Vous aviez invité Perpignan à dîner; profitant, avant de se mettre h table, de cinq minutes durant lesquelles vous ne le surveilliez pas, il se glissait dans votre salle à manger, et, vlan ! du bout de son bâton d'encre de Chine, sur chaque assiette plate recouverte de son assiette à potage, il déposait un clieval. A Alger, où il fut envoyé quelques années après la conquête, il faillit se faire un mauvais parti avec des officiers qui habitaient le même hùtel que lui, en illustrant ainsi, malgré eux, chaque jour, les assiettes servant à leurs repas. Ces messieurs
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avaient faim, et, au moment d'y placer une tranche de gigoL ou de rosbeel", ils trouvaient un cheval sur leur assiette; et il leur fallait en demander une autre. Après avoir ri quelque temps, les militaires se fâchèrent. Perpignan fut- contraint, sous peine d'un coup d'épée, de renoncer à l'exercice de son tic équestre sur le service de table de l'hôtel; il s'en consola en dessinant son sujet lavori par tout l'intérieur de la Casbah, et jusque dans ses réduits les plus secrets...
— Que veux-tu! me disait-il, ce n'est pas ma faute, quand je n'ai pas fait ma douzaine de chevaux dans ma journée, je suis^ malade!...
Pour qu'il ne fût pas malade, lorsqu'il venait dîner chez moi, avant toutes choses, en attendant mes autres convives, j'apportais ses douze assiettes à Perpignan. Il donnait l'essor à sa folie; ensuite il était sage.
Un homme d'esprit aussi, mais de talent en outre, celui-là, avec qui je me liai, vers 1826, au foyer de l'Opéra-Gomique, c'était Adolphe Adam. C'était... toujours : c'était! Encore un qui n'est plus ! Encore un qui est mort à la fleur de l'âge, comme Hérold, avec lequel, à mon avis, il avait beaucoup de points d'analogie, comme caractère
"250 MKMOlIiKS
et comme sentiment musical, et qui l'aimait d'ailleurs h l'égal d'un frère. Plus jeune que moi d'une dizaine d'années, Adam me manifesta tout j de suite de la sympathie. Mon genre, comme romancier, était de son goCit, et, en cela, il différait d'Hérold, qui me le reprochait comme trop leste. C'est même à cause de ce désaccord entre nous que je ne fis, avec Ilérold, que le Muletier; il ne me pardonna pas la légère opposition qu'avait soulevée, à sa première représentation, ma pièce, et qui, disait-il, non sans raison, j'en conviens, avait, un moment, failli compromettre le succès de sa partition. Et il est certain que M. de Planard, qu'il prit, après moi, pour collaborateur, ne lui donna pas les mêmes motifs de plainte. Marie ne ressemblait en rien au Mulelier.
Adam, qui n'en était encore, en 18'2G, ({ii'à composer des airs de vaudevilles, ne se montrait pas si rigoureux à mon égard. « Faites-moi un poème, Paul de Kock, » me répétait-il souvent. Je ne sais plus ce qui m'empêcha, à mon grand regret aujourd'hui, d'accéder à son désir, mais je me rappelle très-bien qu'à la suite d'une fête à laquelle nous assistâmes ensemble, une fête donnée par une société populaire, poétique et
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lyrique, dite des Bergers de Syracuse, je lui soumis une idée d'opéra-comique en deux actes, qui lui plut beaucoup.
La société des Bergers de Syracuse, qui fïo- 'issait en 1826, se composait de gens de tousméiers ; tailleurs, coiffeurs, cordonniers, chapeliers, jonnetiers, épiciers, tous adorateurs forcenés l'Apollon et d'Ërato. En entrant dans cette société, chaque individu prenait un nom en harnonie avec l'appellation d'icelle : Lycidas, Corylon, Palémon, Tircis, etc. Aux séances purement joétiques et lyriques, les femmes n'étaient pas idmises; elles eussent probablement troublé les "Aergers déclamant leurs idylles ou chantant leurs •hansons. Mais au jour solennel où ils célébraient 'la fête du Grand Pasteur, leur chef suprême, les jcrgers se renforçaient de bergères. Et ils n'a- «^aient pas tort, car on dansait, à cette fête; et un 3al où il n'y eût eu que des hommes, si bergers qu'ils fussent, eut certainement péché comme :oup d'œil.
Mon tailleur, qui était un Berger de Syracuse, m'avait, en ma qualité d'auteur dramatique, envoyé ane invitation à la fèlc du Grand Pasteur. Je lui gn demandai une seconde pour Adam. Un musicien... cela ne souffrait pas de difficultés. Adam
fut convié à m'accompagner. La fête avait lieu à Belleville, à l'Ile d'Amour. C'était au mois de juillet, le soir. Nous arrivâmes justement comme les bergers, avant de se livrer à la danse avec les bergères, chantaient un chœur en l'honneur de Sylvandre, le (jranâ pasteur, trônant au milieu d'eux, dans le jardin, sur un tertre rustique, et ayant à ses côtés une jeune fille, couronnée de myrtes et de roses, qui, nous apprit-on, représentait la nymphe Aréthuse, protectrice de la corporation. En écoutant, on peut regarder, et l'on peut même, en regardant, se dispenser d'écouler. Le chœur était fort beau, peut-être, mais nous lui préférâmes l'étude des bergères. Je n'affirmerais pas qu'elles fussent toutes jolies et, surtout, qu'elles eussent, connue tournure et comme langage, rien de sicilien. Évidemment ces bergères de Syracuse étaient des lleuristes et des lingères des rues Saint-Denis et Saint-Martin. Mais elles portaient si gaiement leur toilette uniforme : une robe blanche et un grand chapeau de paille garni de rubans roses ou bleus; elles avaient l'air d'être si heureuses... si disposées à rire, qu'au cas où deux d'entre elles, à notre choix, daigneraient nous accepter, pour quelques heures, pour leurs bergers, Adam et moi, nous
nous sentîmes enclins h nous courber sous leur houlette.
Le chœur terminé, les bergers, avec leurs petits flageolets d'ébène, garnis d'ivoire, attachés à la boutonnière de leurs habits, défilèrent devant le ffraiid pasteur et la nymphe Aréthnse; puis le bal s'ouvrit. Le bal coupé de chants entre chaque contredanse. Ah! ils ne se contentaient pas de danser, les bergers de Syracuse, il fallait qu'ils •chantassent! Et cette interruption réglée des quadrilles, qui m'avait semblé fastidieuse au début, finit par ne pas m'être désagréable, non plus qu'à Adam. Tandis que les bergers chantaient, les bergèiTS se promenaient sous les ombrages du jardin; et nous nous y promenions aussi; et nous pouvions, plus à l'aise que dans la salle de danse, causer avec celles qui nous avaient séduits : mesdemoiselles Idalie et Aminta;à la ville, Joséphine et Élisa; mic fleuriste et une brunisseuse. Si bien que, vers dix heures, ayant réussi à persuader à ces demoiselles qu'il resterait, sans elles, à l'Ile d'Amour, assez de bergères pour les bergers, nous les emmenions souper aux Vendanges de Bourgogne.
Mon tailleur me reprocha amèrement, plus tard, celte façon de détournement de bergères,
ibl MË.MOHVES
(jiii avait fort mécontenlc les bergers ses confrères.
— Ça n'est pas bien, monsieur, ce cfue vous avez fait là! me dit-iL Non! ça n'"est pas convenable!... Et savez-vous ce qu'il en résultera? (i'esl qu'Idalie et Aminta ne seront plus reçues au liamcau. Le fp'atuJ ptisteiir Ta solennelle^ ment déclaré : elles sont rayées du cadre desl)ergères.
— Bah! répliquai-je, quelle est leur faute?... Elles avaient faim, nous leur avons offert une aile de poulet; cela ne les empêchera pas, quand vous les rappellerez, de retourner à leurs moutons!
Lycidas-Bertrand, mon tailleur, secoua négativement la tète.
— Nous ne les rappellerons pas! conclut-il. Nous avons des mœurs, au Jiamcau, monsieur; nous ne voulons pas de bergères qui s'enfuient, comme des gourgandines, avec nos .invités!...
Au résumé, la société des Bergers deSyravusey si ridicule qu'elle fût par la naïve emphase de son cérémonial et les prétentions lyriques et poétiques de ses membres, n'avait en soi rien de blâmable. Ces ouvriers qui se réunissaient pour chanter ou danser, en se parant de noms cm-
pruntés aux bergeries antiques, valaient Ijien ceux d'aujourd'hui, s'assemblant, devant des brocs de vin bleu, pour discuter leurs droits de citoyens. Et puis, les fêtes populaires d'autrefois avaient cet avantage sur celles d'à présent qu'il était permis d'y assister sans crainte d'asphyxie. On buvait probablement autant qu'aujourd'hui, dans le peuple, autrefois,mais on ne fumait pas. Par curiosité, il y a deux ou trois ans, je voulus voir un bat de barrière; je ne vis rien... des nuages emplissaient la salle... mais je sentis... et je m'empressai de me sauver! Pauvre peuple parisien, un de tes sens, et un des plus précieux, celui de l'odorat, est donc bien atrophié, que tu peux trouver du plaisir à te saturer incessamment des parfums infecls de cette plante maudite qui a nom Tabac?... Le peuple me répondra que tout le monde fume, maintenant, en haut et en bas, à Paris; riche ou pauvre, artiste ou bourgeois, ouvrier ou gentilhomme. Et je lui répliquerai, moi, que c'est tant pis! si maintenant tout le monde fume à Paris... et en province aussi, je suppose; parce qu'à mon avis l'habitude du tabac est une odieuse habitude, qui a tout désorganisé chez nous : galanterie, bon ton, esprit, amabilité, politesse. Ceci va paraître un paradoxe : eh bien ! je suis
convaincu que si les Français sont toujours mécontents de tout, depuis une trentaine d'années, toujours inquiets, toujours tui'bulents, c'est qu'ils ont toujours la pipe ou le cigare à la bouche. C'est le tabac qui les rend fous ou méchants. Qu'ils renoncent à fumer, et ils redeviendront ce qu'ils étaient : intelligents et bons.
Ceci vous enseigne, lecteur, que je pratique peu le tabac. Et en effet. Je vous ai dit déjà une de mes aversions : les voyages ; le tabac est la seconde; la troisième a les chiens pour objet. Et cette dernière date de mon enfance. Tout petit, je voyais ma mère pâlir quand le plus inoffensif carlin l'approchait en aboyant ; instruit ainsi, enfant, à me garder de la gent canine, avec l'âge, j'ai continué à m'en tenir le plus possible éloigné. Tout réfléchi, pourtant, je dirai que, si l'on me mettait en demeure de choisir entre une excursion à une cinquantaine de lieues, la société d'un fumeur une journée durant, ou celle d'un chien pendant un mois, ce serait au chien que je donnerais la préférence, vu que j'ai appris, à l'user, que, si tous les chiens aboient, tous ne mordent pas, tandis que, pour moi, tous les voyages sont ennuyeux et tous les fumeurs insupportables.
Ce que j'aime, en fait de bêtes...
Mais je vous conterai cela plus loin. A présent, je termine ce chapitre.
La fête des Bergers de Syracuse, h l'Ile d'Amour, m'avait donné l'idée d'un opéra-comique qui souriait extrêmement à Adam; nous nous réunîmes même plusieurs fois pour en causer. Mais diverses circonstances nous séparèrent. Adam partit, je crois, en voyage; des travaux pressés réclamèrent mon temps; bref, les Bergers de Syracuse restèrent dans l'œuf. Ce qui ne m'empêcha pas, plus tard, d'applaudir, de tout mon cœur et de toutes mes mains, à la première représentation du premier ouvrage d'Adam : Pierre et Catherine, joué, en 18^29, à la salle Feydeau, pour sa clôture.
Sa clôtuj'e définitive. Elle était condanmée, cette salle... on la ferma, pour la dernière fois, au mois d'avril 1829; et ce ne fut pas sans tristesse. que je vis la pioche des maçons s'abattre sur ses murs. Sans doute ce théâtre était vieux; sa construction était lourde et mesquine; son entrée, obscure et étroite, aussi dangereuse pour les piétons qu'incommode pour les voitures; mais il était rempli, pour moi, de doux souvenirs; j'y avais eu des succès; entre autres, après ceux que j'ai cités, celui d'une pièce en trois actes, les Enfants de
maître Pierre, musique de Krcubé, jouée pai- Ponchard, La Feuillade, et M""' Pradher et Rigaut ; il me sembla, en le voyant détruire, que c'était moins un bâtiment public qu'on démolissait, pour cause de sûreté générale, qu'un ami à moi qu'on sacrifiait.
Et n'est-il pas naturel qu'on s'attache aux choses comme aux gens, et, si l'on pleure l'ami mort, n'est-il pas permis aussi de pleurer la maison où l'on se réunissait à cet ami?
Hérold pensait comme moi à ce sujet.
Nous passions ensemble, un soir de l'automne de 1859, devant la salle Feydeau, qui n'était plus qu'un monceau de décombres :
— C'est là, dit-il, qu'on m'a joué mes deux premiers opéras : mes Rosières et ma Clochette.
— C'est là, répliquai-je, qu'on m'a joué notre Muletier.
— Eh bien! reprit Hérold, je la regrette, cette «allé. On sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne!
Cher Hérold! Il ne devait pas survivre longtemps à la salle Feydeau ! A moins de quatre ans delà, au mois de janvier i833, il succombait, en pleine jeunesse, en pleine gloire, à une maladie de poitrine. J'étais à la première représenta-
DE PAUl !DE K0CK. 25'J
[Ion du Pré aux Clercs, saii cliant du cygne, et, (le retour cliez moi, à la suite de cette soirée îriomphante, à une heure du matin, je réveillais ma femme en jouant et cluuitant au piano ini motif de cette œuvre délicieuse qui m'avait le plus [lai'ticulièrement frappé; le chœur de soldats du troisième acte :
Nargue de la folie
De tous ces gens de cœiur'i
Ils vont jouer leur vie
Pour un faux point d'honneur.
Et, quelques jours plus tard, le cerveau puissant qui avait enfanté ces mélodies divines était Lilacé; quelques jours plus tard, je suivais Hérold à sa dernière demeure.
Pour mon compte, je ne fis plus que de rares ;!pparitions à TOpéra-Comique, transporté successivement de la rue Feydeau à la place Venta- (lour, puis à la place de la Bourse. La direction de ce théâtre elle-même changea trois ou, quatre (bis de mains dans l'espace de quatre ou cinq ans; -a troupe se renouvela en partie. J'étais dépaysé au milieu de fmures nouvelles. Je me retirai. Les (ravaux de théâtre n'étaient désormais pour moi qu'un délassement de mes travaux de roman-
fier; (lu moment qu'ils me devenaient un sujet de fatiôue et d'ennui, je préférais y renoncer plutôt que de les poursuivre par la lutte. Ainsi ai-je fait encore plus tard avec le Vaudeville et le Palais-Royal, dont les directeurs, après m' avoir longtemps sauté au cou, du plus loin qu'ils m'apercevaient, avaient l'air, ensuite, de ne plus se rappeler mon nom quand je leur souliaitais le bonjour. Ah! ce sont, en général, des messieurs très-capricieux que messieurs les directeurs de théâtre! Mais il y a quelque chose de plus fort que le caprice, c'est le dédain. Et quand vos moyens vous le permettent, c'est-à-dire quand vous avez d'autres cordes à votre arc, c'est un véritable bonheur, je vous jure, que de pouvoir carrément tourner le dos aux. "cns désaiiréables!...