CHAPITRE YIII
Sommaire. — Je dîne à riiôtcl de ville. — Le comte de Chabrol.
— Casimir Delavigne. — Point de départ d'une scie. — « Il n'y a encore rien là, il faudra que nous y fassions mettre quelque chose. » — Révolution de 1830. — La scie se continue. — M. de Salvandy. — Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, etc., etc. — Dupeuty s'en mêle. — Mes protecteurs malgré moi refusent de me protéger. — Décoration bien ordonnée commence par soimême. ■ — Une preuve de l'estime en laquelle daignait me tenir le pape Grégoire XVI. — Visite mystérieuse. — Voudrait-on me faire carbonaro ? — -On veut me décorer de certain ordre italien.
— Ma réponse à cette proposition. — Trente ans de discrétion.
— La scie reprend de plus belle. — Les journaux, sous l'empire, au 15 août et au 1«'' de l'an. — « Ce bon vieux Paul de Kock ! »
— Mon martyre. — Le monsieur qui fréquente les esprits. — « Votre père est décoré. » — « C'est moi !» — Je veux être nommé commandeur. — Un cri du cœur de Lambert-Thiboust.
— Le renard trop mùr pour les raisins. — La meilleure des républiques. — On ne se battra plus jamais. — Au corps de garde avec Frédérick-Lemaître. — Les fausses patrouilles empêchent les vraies patrouilles. — Je vais en soirée ehez Lafayette. — Ce que j'y vois. — Assez de politique, causons de Romainville. — Romainville-Abbotsford. — Le bois de Romainville autrefois. — La Poule russe et son bichoff. — Comment une repriseuse de cachemires devenait tendre. — Le Touniebride. — Robert ou le traiteur qui s'illumine. — Promenades à cheval. — J'oblige ma femme à faire de l'équitation quand même. — Mon repentir. — « J'aime mieux cela ! »
J'ai dit, je crois, quelque part plus haut, que je n'ai jamais rien reçu craucun gouvernement ni
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d'aucun pouvoir qui s'y rattachât. Je me suis lrom[)é. Réparation. En iStil), j'ai reçu de M. de Chabrol, préfet de la Seine... une invitation à dhier à Thôtel de ville, et, cette invitation, j'ai eu la bassesse de l'accepter... avec une certaine joie même. Le comte de Chabrol, qui était un homme de grand mérite, et il fallait bien qu'il fût tel pour avoir été maintenu par la restauration dans un jioste qu'il occupait sous l'empire, le comte de Chabrol avait la réputation d'aimer et ■de protéger les arts. En me conviant à sa table, moi romancier populaire, il me reconnaissait donc une valeur. On n'a pas d'amour-propre, mais on n'est pas fâché de rencontrer, de temps '611 temps, surtout quand on est souvent attaqué, quelqu'un qui vous prouve, par ses actes, le peu de cas qu'il fait de ces attaques. Je le répèle : ce fut donc avec un vif plaisir que j'acceptai l'invitation du préfet.
On m'avait placé, à ce diner qui comptait une quarantaine de convives, des peintres, des écrivains et des musiciens, pour la plupart, entre Auber et Casimir Delavigne. J'étais de longue date déjà en relations amicales avec Auber, mais je ne connaissais Casimir Delavigne que de vue. Des compliments que je lui adressai à propos de
DE PAUX :DE KOCK. iîQ
SOU Mai'iiw Falicro, qu'on venait de représenter à la Porte -Saint -Martin, eurent bientôt rompu !a glace entre nous. Casimir Delavignc, dont ou dénigre aujourd'hui le talent, comme si Fou possédait aujourd'hui beaucoup de poètes ({ui le vaillent, était fort aimable et fort simple comme homme. Ennemi des réunions officielles, se plaisant bien plus au sein de sa famille que dans le monde, ce n'avait été que sur les instances de ]VL de Chabrol qu'il était venu à ce Jjanquet. Et, en vérité, je compris qu'un gran.d repas fût sans attrait pour lui, car, en obéissanciaux ménagements excessifs que lui imposaient les soins d'une santé délicate, il ne mangeait que des légumes et ne buvait que de l'eau.
— Pauvre Delavigne ! disait Auber, qui, comme moi, jouissait d'un excellent estomac... et en jouit encore, j'imagine, car, quand nous nous rencontrons maintenant, c'est toujours dans une boutique de marchand de comestibles : chez Potel et Chabot, ou Chevet... Pauvre Delavigne! cela doit Aous ennuyer de voir défder devant vous, sans y toucher, tous ces mets succulents, tous ces vins généreux !
— Mais non! repartit en riant l'auteur de l'École des vieillards, je vous regarde, mon
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cher Auber, vous et M. Paul de Kock, fêter en maîtres et ces vins et ces mets, et, comme il y a du plaisir dans Tadmiration, je ne m'ennuie pas.
Dans la soirée, le comte de Chabrol eut , en particulier, pour moi, quelques paroles des plus flatteuses que je juge superflu de répéter ici; mais ce que je répéterai, c'est un mot du préfet de Charles X qui est resté dans mon souveniicomme le premier épisode d'une manière de scie (on sait ce que c'est qu'une scie en argot d'atelier) à laquelle j'ai été en butte depuis quarante ans, et qui, dans ces dernières années surtout, contre l'intention, j'en suis persuadé, de ceux qui m'en rendent l'objet, et qui, ce faisant, se figurent au contraire m'obliger, m'est devenue souverainement odieuse. Elle produit, approchant, sur moi, cette scie, lorsqu'on m'y soumet, l'effet que manifestait si ckôlement, si vous vous le rappelez, Ravel, dans iine Fièvre brûlante, quand il était surpris par les sons d'un piano : elle me donne envie de hurler. Si je ne hurle pas comme Ravel, c'est, n'aimant pas les chiens, pour n'avoir, même par hasard, rien de commun avec eux.
Je m'explique. Aussi bien il y a assez longtemps que j'endure mon martyre sans crier :
(c Assez ! )) Et où, mieux que &aï\s mes Mémoires^ Iroiiverais-je si bonne occasion de décharger mon cœur?
Donc, après le dîner, le préfet s'était promené une vingtaine de minutes, en causant, avec moi, dans un des salons. Sur le point de me quitter pour s'occuper d'un autre de ses invités, il me dit, en touchant du doigt la boutonnière de mon habit :
— Il n'y a encore rien là... il faudra que nous y fassions mettre quelque chose un de ces jours !
Ce quelque el/ose, on devine ce que c'était, et j'avoue, en toute humilité, que la pensée qu'on pouvait me gratifier de ce quelque c/iose n'eut rien qui effarouchât ma modestie. On procède d'ordinaire par comparaisons en semblable circonstance. Je voyais chaque jour décorer des hommes de lettres dont je me croyais l'égal; je ne me jugeais donc pas au-dessous d'une faveur qu'on leur avait octroyée.
Mais si M. de Chabrol était sincère, et je suis convaincu qu'il l'était, si vraiment il songeait à faire récompenser en ma personne un écrivain léger, très-léger, c'est possible, ne recherchant jamais, pour fixer l'attention, ni les savantes con-