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ceplions dramatiques, ni les effets de style, mais qui, tout en ayant adopté pour devise de son œuvre ces deux mots : « Rire (l'abord/ » n'a jamais voulu non plus justifier cette devise aux dépens de ce qui a droit au respect : la Morale et la Religion, les événements s'opposèrent à ce que ses bonnes intentions à mon égard se réalisassent. La révolution de 1830 éclata; M. de Chabrol disparut dans la retraite; et ce bout de ruban, qu'il m'avait en quelque sorte offert, ne vint pas fleurir ma boutonnière.
Pendant le règne de Louis-Philippe, je ne dirai pas cent, mais deux cents, trois cents personnes reprirent à tour de rôle, à mon adresse, en le variant de forme, le mot de M. de Chabrol : « Il n'y a encore rien là, il faudra que nous y fassions mettre quelque chose. » Je citerai : M. de Salvandy, avant qu'il ne fût ministre; M. de Salvandy, que j'avais connu en 1 8*2 4, lorsqu'il s'essayait comme romancier, et qui daignait alors I me traiter de c confrère ». Alexandre Dumas, qui ne me rencontrait pas une fois sans me dire : (( Donnez-moi donc votre secret pour écrire un , Monsieur Dupont, Paul de Kock ! » Scribe, Bayard, v Mélesville, Méry; Gérard de Nerval, que je n'avais jamais vu, et qui, me rencontrant un jour au
iliéàtrc, me dit en me serrant la main à la broyer : « Comment, vous n'êtes pas décoré, monsieur l'aul de Kock! Mais c'est une intamie!... A quoi songent donc tous ces cuistres du ministère!... » Aliel de Pujol, le peintre; Gomis, le musicien; Ihivid d'Angers; Dantan
J'accueillais d'un remercîment toutes ces offres ■(' service, ou tous ces regrets, d'autant plus i^racieux que je ne les avais pas sollicités; mais (luand on s'est évertué, comme cela, une quinzaine d'années, à remercier toujours sans recevoir jamais, on conçoit qu'on commence à se sentir quelque peu d'humeur.
En 1839, un vaudevilliste, qui avait été plusieurs ibis mon collaborateur au théâtre, et avec qui, notamment, j'avais fait Un de plus, au Vaudeville, Dupeuty, trouva moyen de pousser h bout ma patience à ce sujet. Très-souvent Dupeuty m'avait dit : a II est vraiment déplorable que vous ne soyez pas décoré, Paul de Kock! » Un jour, dans mon cabinet :
— Mon cher ami, entama-t-il, soyez franc. Il ne vous serait pas désagréable d'avoir la croix, n'est-ce pas ?
— Non, sans doute!... si, pour l'avoir, il ne me fallait pas la demander.
— Hum !... c'est qu'il faut toujours ki demander pour l'avoir!
— Alors n'en parlons plus !
— Pardon, parlons-en, puisque, si vous le permettez, je m'oifre à faire pour vous ce que vous refusez de lliire vous-même : les démarches nécessaires. J'ai de nombreux amis dans les rangs de l'opposition; je suis convaincu qu'avec un coup d'épaule de deux ou trois d'entre eux, j'enlèverai votre nomination !....
— Mon bon Dupeuty, vous êtes bien aimable, mais si ces démarches doivent vous causer la moindre peine...
— Mais du tout ! Autorisez-moi seulement à manœuvrer à ma guise, et... on s'occupe justement en cet instant de récompenses, à l'occasion du jour de l'an... et, avant quinze jours, je ne vous dis que ça!.... votre nom est au Moniteur parmi ceux des nouveaux décorés.
— Eh bien! soit. A^îissez h votre liuise et recevez d'avance mes remercîments.
— Oh ! il n'y a pas de quoi ! Je serai plus heureux que vous, peut-être, de vous voir la croix!...
Quinze jours, trois semaines, un mois, deux mois s'écoulèrent sans nouvelles de ma croix. Je
\ oyais souvent Diipeiily, pourtant, mais il ne me j)arlait plus de rien. îl est vrai que je ne le questionnais pas non plus. Un soir enfin, jugeant [irobablement qu'il me devait au moins une explication :
— Mon ami, me dit-il, en prenant une mine (Tune aune, je vais vous aftliger... mais, vous savez, l'affaire en question ?... J'ai le profond regret de vous apprendre qu'elle a échoué.
— Ah ! ah !
— Oui. Ceux à qui j'en ai parlé... trois députés de la gauche qui n'ont qu'un mot à dire pour obtenir tout ce qu'ils veulent... ont absolument refusé de la pousser. Ils ne contestent pas votre popularité; non!... mais ils m'ont dit : « Demander qu'on décore Paul de Kock!... nous!... Eh! si nous faisions cela, les journaux ministériels n'auraient pas assez de moqueries à nous jeter à la face!... Bes libéraux s'intéresser à l'auteur de la Piicelle de Bel le vil le et du Cocî?.^.. Nous serions bafoués, conspués, vilipendés!... S'il veut la croix, que Paul de Kock s'adresse directement au roi. Nous ne serions pas étonnés qu'il la lui donnât. On assure qu'il aime beaucoup Paul de Kock, Louis-Philippe, et que, de temps en temps, il expédie une caisse de ses ouvrages, accompagnés
(Je vin de Champagne de premier choix, à la reine Victoria. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié! Ce à quoi nous pouvons seulement nous engager, par amitié pour vous, dans nos journaux, c'est, le jour où Paul de Kock sera nommé chevalier de la Légion d'honneur, à ne pas éplucher de trop près cette nomination fantaisiste!... »
Je fronçais les sourcils. Dupeuly s'arrêta une seconde, puis :
— Je m'en doutais, reprit-il, ce que je vous conte vous chagrine, Paul de Kock ! ^lais, vous l'avouerez : ce n'est pas ma faute si...
— Pardon, interrompis-je, d'un ton un peu sec, c'est parfaitement votre foute, mon cher ami, si, sous prétexte de me rendre un service que je ne vous demandais pas, vous avez compromis mon nom et mon caractère près d'individus dont je n'eusse, certes, jamais, personnellement, réclamé la protection.
— Mais...
— ^lais vous n'ôterez pas de l'idée de vos trois députés libéraux que c'est moi qui vous ai supplié de vous adresser, à mon profit, à leur puissance... et c'est là seulement ce qui me chagrine; du reste, je m'inquiète peu! La morale que nous
<l( VOUS tirer de cette aventure, mon cherDupeuty, c'est, pour vous, qu'il ne faut pas obliger ses amis malgré eux, et, pour moi, que c'est une sottise de se laisser obliger, malgré soi, par ses amis !
Ce brave Dupeuty!... Malgré tous ses efforts, il n'avait pu obtenir la croix pour moi, et, sans trop de difficultés, je pense, à quelqiie temps de là, il l'obtint pour lui. Il est vrai qu'il était auteur, en collaboration d'une vingtaine de confrères, d'une cinquantaine de vaudevilles et de drames, presque tous imbus d'idées extra libérales. Or on a toujours volontiers décoré les républicains sous les gouvernements monarchistes. Une façon, sinon de se les attacher, au moins de les détacher. Avec un bout de ruban, ça n'est pas cher.
Eh bien! je fus un des premiers à offrir à Dupeuty mes félicitations, qu'il mit, ma foi, gravement en poche, sans broncher ! J'aurais souhaité pour lui qu'il en rît un peu.
Ici une aventure qui, tout en ayant trait au sujet qui m'occupe en ce moment, se rapporte à ma promesse, au chapitre IV, de fournir une preuve curieuse et ignorée de la bienveillante
estime dont le pape Grégoire XVI daignait honorer mes livres.
C'était en 1840, quelques mois après ce que' j'appellerai : l'alfaire Dupeiity^ ou Décoration bien ordonnée commence par soi-même; c'était une après-midi, je travaillais, lorsqu'on m'annonça une visite. Un monsieur qui ne voulait pas se nommer. « Serait-ce quelque nouveau Villeneuve ? » pensai-je. Mais non, à première inspection, je ne doutai pas que mon visiteur n'eût rien de commun avec un comédien, encore moins avec un quémandeur d'aumônes. C'était un homme de soixante ans environ, tout de noir hahillé et ganté; d'une tournure à la fois aisée et grave ; la figure, complètement rasée, distinguée et fine, empreinte, à ce qu'il me parut, d'un caractère étranger.
Et, dès les premiers mots que m'adressa cet homme, ma conviction fut établie. C'était un Italien.
— Monsieur, commença-t-il, je suis fâché de vous déranger...
— Il n'y a pas de mal, monsieur. Mais pourrais-je savoir...
— Qui je suis? Je vous demanderai la permission de ne vous le dire... si je dois vous le dire...
lii'après que je vous aurai appris le but de ma .'isile. Et je vais vous expliquer pourquoi j'agis de a sorte. Je suis chargé de vous faire une propoition qui peut aussi bien ne point vous agréer ]ue vous sourire. Or, dans le premier cas, s'il déive de soi que vous sachiez qui est venu à vous, Duisque ce sera par mon canal que la proposition 6jn question aura son effet, dans le second cas, u contraire... Ce qu'on refuse, il est bien inutile lie savoir qui vous l'offre. Il doit suffire d'avoir efusé. Cela n'est-il pas juste ?
— Fort juste ! répliquai-je, passablement inrigué des façons mystérieuses de l'étranger. Que
|venait-il me proposer, grands dieux!... D'entrer ans une Charbonuerie quelconque?...
Il reprit en souriant, comme s'il eût deviné ma ague inquiétude :
— Et, avant tout, ne vous effrayez pas, mouleur; il n'y a rien de politique dans ma dé-
Jmarche. Nous savons que vous êtes du nombre des rares écrivains qui se contentent d'étudier et de peindre les mœurs, sans prétendre à réformer à coups de plume les lois de la société. Je respirai.
— En deux mots, voici ce qui m'amène, poursuivit le monsieur mystérieux. Vous ne pouvez
tu MÉMOIRES
ignorer, car à diverses reprises déjà des journaux français ont répété ce fait, et puisque qui de droit ne l'a pas démenti, c'est qu'il est exact... vous n'ignorez pas que vous êtes fort aimé, comme romancier, dans certaine cour d'Italie? Fort aimé! Le plus haut personnage de cette cour a tous vos ouvrages dans sa bibliothèque, et il se plaît à les hre, les trouvant toujours amusants et jamais dangereux.
Je m'inclinai. Si je ne comprenais pas absolument encore, au moins étais-je sur la voie.
— Eh bien! continua mon visiteur, c'est... je ne dirai pas au nom, ce serait trop dire, mais avec l'assentiment, l'agrément de ce haut personnage, en témoignage de son estime particulière pour votre talent, que je viens vous offrir le brevet de chevalier dans un ordre dont il est le chef suprême. Un ordre qui porte une dénomination chère à tout bon chrétien.
Je m'inclinai derechef.
— Vous acceptez ? reprit l'étranger.
— Non, monsieur, répliquai-je, je refuse; mais je refuse en vous priant d'être bien convaincu de la reconnaissance dont me pénètre votre démarche.
— Si l'offre vous parait mériter votre gratitude, pourquoi donc la repoussez-vous ?
— Je pourrais vous répondre : d'abord, parce que je suis de l'Église réformée.
— Ah ! fit l'Italien en devenant soudainement sérieux, vous êtes protestant?
— Oui, monsieur, je suis de la religion qui était celle de mon père. Mais, cette raison de refus, je ne l'invoquerai pas, puisque, catholique même, je vous répondrais encore : Votre offre me touche et m'honore, mais je ne l'accepte pas.
— Et vous ne l'acceptez pas, parce que?....
— Parce que, dans mon opinion, lorsqu'on n'est pas jugé digne d'être décoré de l'ordre national par le gouvernement de son pays, il ne vous est pas permis d'accepter une décoration étranoère.
Mon visiteur se leva, et, me tendant la main :
— Cette raison est péremptoire, dit-il, et c'est la seule aussi, de votre refus, que je rapporterai... là-bas, où, j'en suis sur, elle sera appréciée à sa valeur. On regrettera, comme je le regrette le piemier, que le manque de justice rendue, en haut lieu, dans votre pays, à vos travaux, vous fasse une loi de décliner les récompenses qui pourraient leur être offertes ailleurs.
(( Et sur ce, monsieur Paul de Kock, notre entrevue n'ayant eu d'autre résultat que de m'avoir procuré l'avantage de vous connaître, est-ce trop exiger de votre discrétion de vous demander, nonseulement de me permettre de me retirer sans vous avoir dit qui je suis, mais encore...
— De garder pour moi seul le souvenir de cet entretien? Non, monsieur. Je vous le promets : je ne parlerai à personne de votre visite. A personne!...
J'ai tenu ma promesse depuis trente ans. Aije tort, aujourd'hui, de rompre le silence? Que ceux qui sont de cet avis me blâment ; bien d'autres, j'en ai la conviction, m'absoudront, estimant, avec moi, que trente ans de discrétion ont suffisamment payé mon engagement d'honneur. Maintenant, j'entends d'ici des railleurs s'écrier : « Mais que prouve votre histoire, puisqu'il vous est impossible de l'appuyer d'un nom? Que vous avez été probablement mystifié par quelque mauvais plaisant, qui eût été bien embarrassé si vous l'eussiez pris au mot avec son ordre... « à la dénomination chère à tout bon chrétien ». Mystifié.... D'abord, mon Italien n'avait pas la mine d'un mystificateur, je vous le jure. Et puis,
on ne mystifie guère que les gens qui y invitent par leurs prétentions, leur vanité, et je défie qui que ce soit de dire que j'ai jamais été ni prétentieux ni vaniteux.
Enfin, j'ai raconté cette aventure parce que j'ai pensé qu'elle avait sa place dans mes Mémoires. Qu'on en dise ce qu'on voudra; elle peut être sujet à raillerie, je ne crains pas qu'elle le soit à démenti.
Je reviens à ma scie.
Pendant les premiers temps du gouvernement actuel, on me laissa un peu tranquille. Gomme son oncle. Napoléon III, les huit ou dix premières années de son règne, n'avait pas les allures d'un souverain à qui l'on Ibrcc la main. Il ne me décorait pas... Si les amis de ma boutonnière avaient la bonté d'en gémir (de gémir de €e que ma boutonnière demeurât vierge), au moins ne me tourmentaient-ils plus de leurs compliments de condoléance. Mais la main de l'empereur s'allégea; cela la fatiguait, je suppose, d'être toujours rude; aussitôt, les susdits amis réenfourchèrent leur dada; on recommença de tous côtés, à tous propos, à me poursuivre de ces deux phrases : « Comment, vous n'êtes pas décoré,
Paul de Kock! Mais il faut absolument qu'on vous décore! » Et si cela se fût toujours passé en | petit comité, encore! Mais, vers 1861 ou 1862, à l'occasion de la fête de l'empereur, un journaliste fit un article sur ce sujet.... Ce fut le signal. De cette date, plus de jour de l'an, plus de 15 août, sans qu'on lût, dans une demi-douzaine de journaux : « Ah çà ! il faut espérer qu'on va décorer Paul de Kock, cette fois!... » Ce cri du cœur enjolivé généralement de commentaires dans le goût des suivants : « Ce pauvre vieux Paul de Kock, qui a tant égayé nos pères, c'est bien le moins qu'on lui fasse plaisir avant qu'il ne descende dans la tombe!... — Ce pauvre vieux Paul de Kock, qui serait si heureux d'avoir la croix!... — On affirme qu'il est au désespoir de ne pas avoir la croix, ce bon vieux Paul de Kock!... Il n'en dort plus!... »
Évidemment, tout cela est charmant comme fond, si cela pèche un peu comme forme. Eh! mon Dieu! quand on est vieux, on le sait bien^ allez! On ne le sait même que trop; on n'a pas besoin de se l'entendre dire. Mais, sans parler de cela, ô messieurs des journaux, si vous vous doutiez de ce que, chaque année, l'expression de vos vœux aimables me vaut d'ennuis, je crois que
VOUS y réfléchiriez à deux fois, à l'avenir, avant de continuer à m'en accabler. Le premier jour de l'an, à Paris, et le 15 août, à Romainville, je n'ai plus une minute de repos. C'est une lettre, c'est dix lettres, c'est vingt lettres qui m'arrivent successivement, toutes conçues à peu près sur ce modèle :
« Enfin vous l'êtes donc, mon cher Paul de (( Kock! Justice vous est rendue! J'espère être le (( premier à vous ofli'ir mes chaleureuses félici- (( tations. »
Puis, ce sont les visites d'amis, accourant presser la main du nouveau chevalier...
Ils entrent...
— Eh bien?...
— Eh bien! quoi?...
— C'est donc fait?
— Qu'est-ce qui est fait?...
— Mais je l'ai lu hier dans le journal dn soir : vous avez la croix.
Ils l'ont tous lu!... tous!... L'amitié exagère volontiers les choses. Le journal leur a dit que j'allais peut-être être décoré... ils ont entendu que je l'étais. Comment donc! mais, l'année dernière, j'ai fliilli me tacher avec un ancien compagnon de ma jeunesse, parce qu'il m'avait trouvé,
le -15 août, dans mon jardin, sans mon ruban.
— Tu as tort, mon cher, me dit-il gravement; aussitôt qu'on Ta, on le porte.
— Qu'est-ce qu'on porte?
— Allons! Est-ce parce qu'on te l'a donné un peu tard? Mieux vaut tard que jamais! Mets-le, mon ami, mets-le tout de suite, autrement tu aurais l'air d'en faire fi!...
Plus fort encore :
Il y a quatre ou cinq ans, la veille du 15 aoù(, en entrant à l'orchestre d'un théâtre, mon ûh est retenu par le bras par un monsieur qui, m'at-on assuré, est en commerce suivi avec les esprits... Ce dont on ne se douterait guère à sa mine.
— Et puis, dit le monsieur à Henry, vous êtes content, j'espère?
— A quel propos?
— Mais vous l'ignorez donc? Votre père est décoré. Cela paraîtra demain au Moniteur.
— Ahl... si cela était vrai, j'en serais trèsheureux, en effet, mais...
— Mais cela est vrai! C'est signé. Et je le sais bien, que diable! C'est moi qui ai fait inscrire son nom sur la liste de...
Ici un nom de ministre, que je tais; ce nom,
mis en avant par nn mauvais farceur, n'ayant que faire d'être répété.
Cependant , comme le monsieur " aux esprits avait la réputation d'être en outre du dernier bien avec quelques personnes très-haut placées... auxquelles il explique leurs rêves, sans doute, comme Joseph à Pharaon... mon fds, lui serrant la main, lui dit :
— En ce cas, il me reste à vous remercier pour mon père et pour moi, mon ami.
— Ohî il n'y a pas à me remercier, mon cher! Il y avait longtemps que je m'étais dit : « Il faut que Paul de Kock soit décoré ! » Il l'est. Si j'y ai un peu aidé, je n'ai fait que mon devoir!
Le lendemain, Henry venait exprès à Romainville m'apprendre cette nouvelle que j'accueillais d'un haussement d'épaules, car, plus perspicace que lui, j'y voyais un mensonge.
— Mais c'est impossible! me répétait luon fils. Pourquoi Z. m'aurait-il menti?...
— Pour le plaisir de te mentir, mon ami; tout simplement ! Ce monsieur éprouvait le besoin de se poser en protecteur devant toi... il s'est posé!...
— Et il m'a fait poser. Une fantaisie qui pourrait bien lui valoir quelques claques.
— Allons donc ! Est-ce qu'on se fâche avec les
"im MÉMOIRES
blagueurs ! On leur rend la monnaie de leur pièce, c'est bien plus drôle! Quand tu reverras ton monsieur à qui je dois la croix, dis-lui qu^ je le remercie, mais que je ne suis pas entièrement satisfit, et que, pendant qu'il est en train, et puisqu'il joue si bien du ministre, il devrait, au jour de l'an, me faire nommer commandeur!
Mais en voilà suffisamment sur ce chapitre. Il ne faut pas que ma scie en devienne, ;i leur tour, une pour mes lecteurs. Je termine donc par celte déclaration, que je supplie messieurs les journalistes qui ont la gracieuseté de s'intéresser à ma boutonnière, d'accepter pour sincère. Je n'ai menti de ma vie; ce n'est pas à soixante-seize ans que je commencerai.
J'ai pu, tout comme un autre, désirer la croix. Je ne la il es ire plus. Et je ue la désire plus parce qu'après avoir vu, tour à tour, depuis quarante ans, décorer la plupart de ceux qui sont entrés après moi dans la carrière des lettres, à mes yeux, aujourd'hui, la croix, au cas où on me la donnerait, serait moins une récompense dont j'aurais à m'enorgueillir qu'une manière de fiche de consolation... bien inutile, puisque, ne regrettant rien, je n'ai à être consolé de rien. En ré-
sumé, j'aime encore mieux qu'on dise de moi : (( Pom'quoi nel'est-il pas? » que ce qu'on dit de tel ou tel : <c Pourquoi l'est-il? » Il y a quarante ans, à mon avis (j'ai promis d'être sincère, je le suis), que je devrais être décoré. Je ne le suis pas ; je ne le serai pas. Qu'on n'en parle donc pas plus désormais que je n'en parle moi-même; on m'obligera.
Il y a trois ou quatre ans, un soir (|ue je l'avais rencontré sur le boulevard, Lambert-Thiboust, un vaudevilliste d'esprit avec qui j'ai lait une Maltresse bien agréable, aux Variétés, un aimable garçon dont la mort presque soudaine m'a été particulièrement sensible, me dit, dans un moment d'effusion :
— Yoyez-vous, monsieur Paul de Kock, je ne mens pas : pour moi, je serais lionteux de porter la croix quand vous ne l'avez pas!...
— Là! là! mon ami, lui répliquai-je, n'y mettez pas tant de conscience! Fleurissez, quand vous le pourrez, votre boutonnière, et ne vous inquiétez pas de la mienne qui se passe très-bien de coquelicot!...
— (( Les raisins sont trop verts, maître renard! » me crie, en riant, un journaliste qui veut
avoir le mot de la fin sur ce sujet, mais qui ne l'aura pas, car je lui réponds... sans rire, moi :
— Non, monsieur, ce ne sont pas les raisins qui sont trop verts pour le renard, c'est le renard qui est trop mûr pour les raisins. Le goût lui en est passé; il n'a plus envie d'en croquer.
Où en étais-je? En 1829, au mois de septembre, autant que je me rappelle, dînant à' l'Hôtel de ville, chez M. de Chabrol, préfet de la Seine, sous le règne du roi Charles X.
Eh bien! quelques mois plus tard, le 31 juillet 1830, le roi Charles X était en fuite, M. de Chabrol n'était plus préfet de la Seine, et à l'une des fenêtres de l'hôtel de ville, devant lequel je me trouvais ce jour-là, vers midi, en compagnie de mon ami Paris, je voyais le duc d'Orléans, ayant à sa droite le général Lafayctte, et, derrière lui, Laffite, Benjamin Constant et M. Viennet, agiter un drapeau tricolore aux acclamations enthousiastes de la foule...
Ce qui signifiait, m'expliquait Paris, qui était un profond politique à ses heures, que la révolution était finie, bien finie, et que nous n'avions plus qu'à nous réjouir, attendu que le duc d'Orléans ayant accepté les fonctions de lieutenant général du
royaume, qui lui avaient été offertes par la Chambre, le royaume allait être plus heureux qu il ne l'avait jamais été sous aucun gouvernement.
— Alors on ne se battra plus dans les rues? demandai-je à Paris.
— Mais certainement, qu'on ne se battra plus! qu'on ne se battra plus jamais!... Charles X était devenu impossible, vous concevez, mon ami, avec ses idées réactionnaires. Ses dernières ordonnances sur la presse et sur les élections ont été son coup de grâce. On l'a chassé, on a bien fiiit. Le duc d'Orléans est nommé, aujourd'hui, lieutenant général du royaume... avant huit jours il sera nommé roi.
— Ah! vous croyez qu'il...
— J'en suis sûr! Lalayette l'a dit : il voit en lui la meilleure des républiques.
— Ah! siLafayette l'a dit!... Pour moi, ce que je demande, c'est qu'on puisse, au plus tôt, se mettre à sa croisée sans risquer de recevoir une balle dans la tête, et, surtout, sans craindre de voir mourir, sur le pas de sa porte, des malheureux qu'on n'ose pas descendre secourir!
— C'est fini, je vous le répète, mon cher Paul ; absolument fini! Avant un mois toutes traces de ces trois terribles iournées seront efflicées!...