‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 21 sur 27 · G MÉMOIRES · texte numérisé non relu

G MÉMOIRES

— Excepté, je suppose, dans le cœur de ceux et de celles qui y auronl perdu un èlre aimé : un frère, un mari, un fils.

— Ah!... Que voulez-vous! On ne fait pas d'omeleltes sans casser des œufs.

— Oui, oui, un très-joli proverbe pour les amateurs d'omelettes, mais pas pour les poules.

C'était à mon corps défendant que j'étais allé à l'hôtel de ville avec Paris. La foule populaire m'épouvante. Je trouve que, même en joie, elle a l'air d'être en colère. Mais quand on est resté trois jours et trois nuits de suite enfermé chez soi, on veut à tout prix respirer, marclier. Et c'est que nous n'avions pas été h la noce, ma femme, mes enfants et moi, dans notre appartement du boulevard Saint-Martin, pendant les journées du 27, du 58 et du 29 juillet 1830. Le boulevard Saint-Martin n'était pas alors, comme il l'est maintenant, sur la moitié de son parcours, orné (dois-je dire orné ?) d'une sorte de chaussée creuse bordée d'épais remparts; il s'en allait, montant de plain-pied, du faubourg jusqu'à l'Ambigu; configuration de terrain des plus commodes pour les charges de cavalerie. Aussi s'y était-on beaucoup battu, sur mon pauvre boule-

vard. Les vieux ormes qui rombrageaient avaient perdu leurs plus belles branches; toutes les persiennes de ses maisons ressemblaient à des écumoires.

Et ce que c'est que la curiosité! Nous n'ignorions pas, ma femme et moi, qu'en regardant à travers nos persiennes pendant le combat, nous nous exposions à nous faire blesser, et c'était irrésistible : nous voulions regarder... et nous regardions, en nous reprochant mutuellement notre imprudence, notre folie. Une triste folie, somme toute! C'est un vilain spectacle que celui d'hommes frappés mortellement, se roulant dans leur sang, en proie à l'agonie. Ce spectacle s'est renouvelé sous mes fenêtres au '24 février iSiS, mais, cette fois, je n'ai pas cherché à le voir. Retiré avec ma fille au fond de mon appartement, j'ai attendu que la tempête eût cessé sans désirer d'y assister.

Cependant, Paris ne s'était pas trompé; dès le 31 juillet, des affiches, collées à tous les coins de rue, les ayant avisés que la Charte serait désormais une vérité , les Parisiens, de lions qu'ils étaient la veille, étaient devenus des moutons. Que leur fallait-il? Que la Charte fût désormais vue vérité. On le leur jurait ; on le leur affi-

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('hait; ils enterraient leurs morts et pansaient en liant leurs blessures...

Toutefois, comme il est avéré que, lorsqu'ils ont pris un fusil, les Parisiens ont une peine extrême aie lâcher, il avait été organisé, par toute la ville, en crainte d'un retour agressif des troupes royales, une manière de garde nationale à laquelle il était du devoir de tout bon citoyen de concourir. J'étais un bon citoyen, je devins garde national. Quatre nuits de suite, je fis mon service. Frédérick-Lemaître, qui demeurait dans la même maison que moi, au boulevard Saint-Martin, en 1830, était de ma compagnie. Il doit se souvenir d'un soir, où notre caporal étant entré tout pâle, au poste, annoncer qu'on redoutait | quelque chose pour la nuit, que des fausses patrouilles avaient été signalées, c'est-à-dire des patrouilles composées d'ennemis, de Suisses ou de gendarmes, quelques instants plus tard, quand il fut question d'envoyer en reconnaissance une vraie patrouille, sur 25 hommes que nous étions à l'arrivée du caporal, nous ne nous trouvâmes plus que sept. Dame! écoutez donc ! tout le monde ne se soucie pas d'affronter le danger! Et Frédél'ick-Lemaître avouera avec moi que, s'il l'affronta alors comme moi, pas plus que moi il n'éleva

d'objections lorsque le chef du poste, ayant stigmatisé en termes énergiques la conduite des soldats citoyens disparus, conclut en disant aux soldats citoyens restants :

— Enfin, messieui's, puisque ces lâches nous y obligent, c'est cruel, mais comme on ne peut pas laisser le poste abandonné, nous ne ferons pas de patrouilles!... de vraies patrouilles!... Paris se gardera sans nous.

Louis-Philippe, dit la meilleure des républiques, fut donc proclamé roi des Français le 9 août, et Paris ne fut pas peu fier d'avoir prophétisé si juste.

— Nous voilà tranquilles, me dit-il, tranquilles pour toujours.

— Hum! pour toujours!... reparlis-je; en êtes vous sur?...

Et je chantonnai :

Ni jamais, ni toujours,

C'est la devise des... Français.

— J'en conviens, reprit Paris, les Français sont inconstants. Mais que voulez-vous qu'ils lient jamais de mieux que ce qu'ils ont mainteaant? Un roi constitutionnel.

— Je ne sais pas ce que les Français pourraient avoir de mieux, mais je vous répète que je serais fort étonné que, même pour avoir plus mal, ils ne fissent pas, un jour, à Louis-Pliilippe I", ce qu'ils ont fait à Charles X.

— Bah! Lafayette est là pour maintenii- le peuple !

— Lafayette n'est plus jeune.

— Penh!... Quel âge a-t-il? Soixante-treize ans à peine. Il a encore dix ans à vivre, et, en dix ans, on a le temps d'asseoir un gouvernement.

Paris aimait beaucoup Lafayette, qu'il n'appelait que le Vétéran de la liberté. Dans l'hiver de 1831, il voulut absolument me conduire en soirée chez le général. Je m'y refusais, alléguant assez logiquement que je n'étais pas invité...

— Il est inutile d'être invité pour aller chez Lafayette, me dit Paris. Lafayette reçoit tous ceux qui se présentent, et il est heureux de les recevoir...

— Même sans les connaître ?

— Quelle nécessité y a-t-il pour lui de connaître les noms de ses visiteurs? N'est-il pas assuré qu'ils sont tous ses amis?...

(( Allons, venez donc avec moi, Paul de Kock.

— Mais quelle figure ferai-je, moi romancier, chez votre grand homme politique?

— Vous n'aurez pas de figure à faire, car nul ne s'occupera de vous, et le général moins que personne. Vous le saluerez, il vous tendra la main, et tout sera dit; vous vous promènerez ensuite par les salons en regardant, en ohservant, puis, quand vous en aurez assez, vous partirez.

Cette façon de salon puhlic devait être, en effet, fort curieuse à étudier. J'accompagnai Paris, rue d' Anjou-Sain t-IIonoré, chez Lafayette.

C'était un mardi, jour de réception du général; il n'était pas neuf heures quand nous arrivâmes, et déjà les salons regorgeaient de visiteurs. Pas tous d'une tenue irréprochable... oh! non!... J'en remarquai même un grand nombre qui, si leurs moyens leur déiendaient de porter des gants, eussent pu, du moins, se faire décrotter avant d'entrer. Mais ces messieurs pensaient sans doute que la crotte est une marque de libéralisme. D'ailleurs, l'appartement de Lafayette était d'une simplicité, comme décoration et comme ameublement, qui bravait ces libertés démocratiques. Nous vîmes le général, nous le saluâmes, et, selon le programme établi, il répondit à notre salut par une cordiale poignée de main qui, pour

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ma part, me produisit un toiicliant effet. On a pu railler Lafayette, Mirabeau a pu l'appeler Cromwe/l-Graiidissou, et Napoléon le traiter de niais, ce n'était pas le premier venu que cet homme qui avait été l'ami de Washington, et qui, s'il n'avait pas souvent joué un rôle brillant dans les événements qui se sont succédé en France depuis 1789, y avait toujours, du moins, joué un rôle honnête. Et puis, c'était un contemporain de mon père; peut-être l'avait-il connu; peut-être cette main qui pressait la mienne en avait-elle autrefois serré une que mes lèvres filiales n'avaient jamais eu le bonheur d'eflleurer...

Bref, je ne regrettai pas ma visite à Lafayette; ce que je déplorai seulement, c'est, pour une vingtaine de notabilités politiques et autres qu'on me montra chez lui, d'y avoir rencontré tant de nullités de mauvaise mine. La popularité n'est pas tout roses, et il devait falloir un fier coup de balai dans les salons du général après que ces gens-là y avaient passé.

Mais en voilà assez, n'est-ce pas, lecteur, sur ces sujets llairant la politique, et pour clore à mon gré, et au vôtre aussi, je l'espère, ce pre-

mier volume de mes Mémoires, j'ai bien envie, laissant à dessein de côté toute autre histoire, de vous donner celle de cette résidence d'été qui a été ma joie depuis tantôt quarante ans, et qui l'est aujourd'hui encore, en dépit des changements, assez laids pour la plupart, que le temps et les hommes ont apportés dans ses alentours :

I~ Romainville, maintenant Les Lilas. Romainville, c'est mon Abbotsford; mon Abbotsford de romancier populaire. Walter Scott avait un château, Paul de Kock a une maisonnette. Mais qui a été plus heureux, dans son chez soi, du petit propriétaire ou du grand châtelain ? Entre nous, je ne parierais pas pour Walter Scott. Pendant quarante ans, j'ai travaillé, libre et content, à Romainville; j'y ai ri avec mes amis; j'y ai pleuré aussi, avec eux, quand la mort m'a brusquement enlevé deux de ces chers êtres qu'on ne remplace pas dans sa vie : ma femme et ma mère...

Enfui, commençons donc l'historique de Romainville. Vous allez voir que cela ne vous ennuiera pas.

D'abord, je vous ai dit déjà que ma prédilection pour ce pays datait de ma jeunesse; je vous ai dit qu'à vingt ans, les dimanches et les jours de fête d'été, quand j'avais une maîtresse à pro-

mener, c'était au bois de Romainvillo que je In conduisais. Et où Irouver, à une heure de l'aris, montre en main, un but de promenade plus agréable?... Et, notez bien, un but de promenade qui n'exigeait pas le concours d'une voiture; ce qui n'était pas son moindre avantage. JOn montait, bras dessus, bras dessous, le faubourg du Temple et la Gourlille; on traversait Bellcville, on passait par le chemin du parc Saint-Fargeau, eu laissant sur sa droite le télégraphe, sur sa gauche les Prés- Saint- Gervais, puis, immédiatement, de-| vaut soi, on avait la campagne, les champs de seigle et de blé, entrecoupés de massifs de groseilliers et de cassis où Ton laisait, en automne, de petites haltes furtives, ombragés de pruniers et de noyers auxquels on empruntait subrepticement quelques I fruits. Subrepticement, car les gardes champêtres veillaient par là, et ils n'étaient pas caressants pour les Parisiens, les gardes champêtres de Romainville ! Enfin Ton touchait au bois, sur la lisière duquel, avant de s'engager plus loin, un cabaret, comme il y en avait en ce temps-là, un bon cabaret villageois, d'aspect à la fois propre et simple {A la Poule russe; il existe encore), vous invitait à entrer vous rafraîchir. Du petit vin de Bagnolet : du picton. Quatre sous la bouteille. I

C'était excellent en biclioff. J'ai connu, en 1812, une fleuriste qui l'aimait tant, le petit vin de Bai^nolet en bichoff, qu'une fois attablée sous les })anipres d'une tonnelle de la Poule russe, il n'y avait plus moyen de l'en arracher. Trois fois je voulus la conduire au bois de Romainville, et trois fois je ne la conduisis qu'à la Poule russe. Je fus contraint d'y renoncei'.

Le bois, sans être considérable comme étendue, était assez grand encore pour s'y égarer quand on ne le connaissait pas. Je le connaissais \ comme ma poche, donc, quand je m'y égarais ave(^ une de mes conquêtes, ce n'était que pour récolter le bénéfice de ses terreurs. Les femmes qui ont peur deviennent généralement trèstendres. Et est-ce que je me trompe et que les Ueux et les objets gagnent à être vus à travers le prisme d'un doux souvenir, mais il me semble que le bois de Romainville était charmant, bien plus charmant que tous ceux des environs de Paris, par ses dispositions accidentées de terrain et la sauvagerie pittoresque de ses ombrages. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ses allées n'étaient pas tirées au cordeau comme celles du bois de Boulogne ou du bois de Yincennes; c'est qu'on lui permettait de pousser à sa guise, follement, en

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petit bois d'amoureux et d'artistes qu'il était, sans élaguer correctement ses taillis, sans émonder régulièrement ses futaies...

Et en descendant du côté de Pantin, le long du parc de M""' de Montesson, par quel admirable point de vue on était tout à coup surpris!... Paris et toute la plaine Saint-Denis se déroulant sous vos yeux en un panorama féerique. Un bon point à ce panorama; je lui dus, en 1816, le premier baiser d'une gentille repriseuse de cachemires. Mon amour, le bichoff, un fm déjeuner chez le garde-chasse, une promenade sous la feuillée, l'avaient laissée farouche; le magnifique point de vue l'apprivoisa...

— Ah! que c'est beau! s'exclama-t-elle.

— Pas plus beau que vous ! répliquai-je. Et, soyons juste, je n'avais que ça à répondre.

Elle sourit... Je cueillis ce sourire sur ses lèvres émues. Une heure plus tard, elle m'appelait « mon cher Paul ! »

J'ai parlé d'un déjeuner fin chez le gardechasse. J'ai peut-être un peu bien flatté ce déjeuner, car, à vrai dire, ce scélérat de gardechasse, abusant dé ce qu'il n'y avait alors, dans le bois, que sa maison où l'on pût se sustenter, ne se mettait guère en frais de cuisine. Des œufs

et des côtelettes, ou des côtelettes et des œufs; sa carte ne sortait pas de là. Ce ne fut qu'en 1818 qu'un ancien maître d'hôtel de Gambacérès, nommé Robert, eut l'intelligente idée d'ouvrir, au bois de Romainville, un restaurant qui devint bieutôt célèbre : le Tournehridc. C'était un type que Robert; passionné, comme Vatel, pour son art, et cuisinant réellement à merveille. J'eus le plaisir d'aider au succès de sa maison en en parlant dans quelques-uns de mes romans; il s'en montra toujours infiniment reconnaissant. Le jour où il apprit que j'allais habiter le pays, il s illumina. Robert entendait, par silhnnine}\ se griser. Très-bien, sur le conseil même, comme on sait, d'IIippocrate, de se donner, de temps à autre, une pointe, mais très-mal quand l'ivresse dégénère en habitude. Robert finit par s'illuminer si souvent qu'il s'en éteignit, après avoir coulé, de fond en comble, son établissement. Son successeur, un cuisinier médiocre, végéta. Le Tournebride disparut. A sa place, aujourd'hui, il y a une maison de santé. Ses cabinets particuliers sont devenus des chambres de malades ; on tousse, on crache et l'on geint là où l'on riait, chantait et s'embrassait. Pauvre Tournebride!...

Ce fut vers 1818 également que des loueurs

de chevaux pour la promenade, sentant de l'argent à gagner de ce côté, commencèrent d'installer leurs écuries au bois de Romainville. Un nouveau motif pour moi d'y aller souvent. N'ayant jamais pris de leçons d'équitation, j'étais, je l'avoue, un assez mauvais écuyer, si mauvais qu'il ne m'arrivait guère de monter à cheval sans en descendre, au moins une fois, la tôte la première. Mais un plaisir ne se paye jamais trop cher. J'aimais l'exercice du cheval; son ingratitude à- mon égard ne me décourageait pas. Pendant plus de dix ans, je ne suis pas resté une semaine sans aller, avec un ou deux amis, galoper au bois de Romainville et dans ses environs : Noisy-le-Sec, Montreuil, Yillemomble, Montfermeil. Et, quand je fus marié, il fallut que ma femme vînt à son tour se promener à cheval avec moi. C'était de l'é^oïsme, direz-vous ? Soit!... Mais ma femme ne le disait pas, elle. Ma bonne et bien aimée Élise!... Pour m'être agréable, elle m'eût, sans hésiter, accompagné en ballon. Un jour, cependant, une chute qu'elle fit dans le bois, et qui eût pu avoir les conséquences les plus fâcheuses, me donna à réfléchir. Si j'avais le droit de jouer à me tuer, je n'avais pas celui de risquer la vie de ma femme. De ce moment les courses à cheval cessèrent pour elle; moi-môme,

à la suite d'un bain forcé, en société d'un de mes coursiers de location, dans l'étang de Bagnoletje sentis se refroidir mon ardeur équestre....

— Nous irons toujours nous promener à Romainville, dis-je à Élise, mais nous nous promènerons à pied.

— Je ne te cache pas que j'aime mieux cela ! me répondit-elle... encore sans hésiter.

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