‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 22 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

.Sommaire. — Maison à vendre. — « Ça n'engage à rien ! » — M. et Mme Cartery. — Visite à la maisonnette. — Ma femme a réponse à tout. — Cinq mille francs... et les frais à verser ! — Un de plus. — Arnal est notre sauveur. — Nous sommes che& nous ! — Mes massifs et mes plates-bandes. — Pas d'eau à boire ! — Ma femme a peur. — Aventure nocturne. — La troupe de voleurs. — Je manque de commettre un crime. — Le bal de Ro- ^■'ainville. — Amédée de Beauplan. — Mademoiselle Plessy. — Je chasse. — Je ne chasse plus. — La république me prend mes armes. — Comment je travaillais sur l'herbe. — Le chàle. — Latet anguis in lierbd. — Souvenirs de mon procès. — M. de Yatisménil. — L'autre avocat. — Mes deux frères Henri et Jean- Pierre. — Général hollandais et colonel français. — Comment le colonel fit bien de prendre sa retraite. — Réunis. — Mme Gaigneau veut s'appeler Mme de Kock. — Le comte d'Orsay. — l]ne lettre de Bulwer-Litton. — Je ne pense plus à mon procès perdu. — Ma philosophie. — Les bètes que j'aime. — Fro^Uin, ou le chat qui cause.

C'était deux ans après la révolution de 1830, nn jour du mois de mai. Nous étions à Romainville, ma femme et moi. Après avoir déjeuné... non pas au Tournchride... c'était cher, au Tournebride, si c'était bon, et, comme nous n'étions pas

fiches, nous étions économes... après avoir déjeuné chez un petit traiteur, étabU nouvellement sur la route de Paris, qui accommodait à merveille les pieds de mouton à la poulette, et où il y avait un superbe jeu de Siam, nous nous disposions à entrer dans le bois quand, en passant devant une petite maison sise sur la route susdite, tout contre Robert, nos regards se fixèrent en même temps sur un écriteau accroché au volet d'une fenêtre, et portant ces mots : « A vendre. »

— Tiens ! dit ma femme, en s'arrêtant, elle est à vendre cette maison!...

— Eh bien?

— Eh bien! toi qui aimes tant ce pays!... Qu est-ce que ça peut valoir, une maisonnette comme ça? Pas beaucoup d'argent, certainement!...

— Eh! eh!...

— Enlin, nous pouvons toujours la visiter et en demander le prix. Ça n'engage à rien, de voir.

« Ça n'engage à rien de voir. » Les femmes ont des raisonnements à elles. Ça n'engage à rien de voir ! C'est-à-dire qu'au contraire ça engage à tout, parce que, dix fois sur douze, ce que l'on a voulu voir, on veut ensuite l'avoir.

Mais la petite maison était si attrayante ! Bien

placée au midi, en arrière de son jardin. Un jardin tout petit aussi; une cinquantaine de pas de long sur une quarantaine de large. Et c'était bien assez pour nous. Avec un grand jardin il faut un jardinier; eL nous ne voulions pas de jardinier. Ah! bien, par exemple ! C'est nous, et nous seuls qui planterions et arroserions nos fleurs. Ma femme s'y voyait déjà! **

Nous avions heurté à la porte de la maisonnette. Un vieux paysan nous ouvrit.

— Qu'est-ce que vous demandez ?

— Cette maison n'est-elle pas à vendre? Nous désirerions la voir.

— Ah ! bon ! Entrez. Hé ! Françoise, v'ià des gens qui viennent voir la maison.

— Eh ben! fais-leux-y voir. Est-il bête ce Cartery ! Je savonne. Je vas-ti pas me déranger ?

— Mais tu sais bien qu'il faut que j'aille à notre pièce biner les pommes de terre ?

— Tu les bineras après, pardi ! ils n'vont pas moisir ici, ces gens ! C'est pas le Louvre que t'as à leur montrer !

M. et M"' Cartery n'avaient pas une façon engageante de recevoir les visiteurs de la maison à vendre. Pourquoi ? C'est ce qui nous fut bientôt expliqué.

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Nous étions clans le jardin, à droite duquel, près du puits, la femme poursuivait son intéressant savonnage, sans môme nous honorer d'un regard.

— Est-ce qu'elle est à vous, je vous prie, cette maison, monsieur? demandai-je au mari.

II fit une oi'imacc.

— Elle était à moi il y a trois semaines encore, oui, répondit-il, mais, à cette heure, elle ne Test plus.

— Ah ! et comment est-elle à vendre, si vous l'avez déjà vendue?

— Je ne l'ai pas vendue... c'est celui qui me l'avait vendue à moi qui me l'a reprise pour la revendre.

— Comment, reprise?...

— Eh ! sans doute. Parce que je ne le payais pas. Voilà la chose. Yous connaissez-li M. Bernard ?

— N'est-ce pas un ancien agent de change à qui appartient le bois de Romainville?

— Juste ! Eh bien ! c'est M. Bernard qui a fait bâtir cette maison... et bien d'autres encore dans, le pays... Un commerce qu'il fait, quoi! cet homme, de bâtir des maisons qu'on lui achète à tant par anî... Concevez-vous?

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— Très-bien!

— En sorte que, tant qu'on le paye, il ne vous tourmente pas, mais que, quand on ne le paye plus, c'est une autre paire de manches! Il vous flanque dehors comme un paquet de linge sale. Et, malheureusement, il n'y a pas à se rebiffer, parce qu'on a signé un acte qui prouve comme quoi c'est son droit, à M. Bernard, de reprendre sa bâtisse quand on ne peut pas lui donner l'argent convenu! Ah! si on n avait pas signé!...

— A cause que t'as signé, imbécile? cria M""" Cartery de sa place. Je te le disais de ne pas signer!

— Mais si je n'avais pas signé, nous n'aurions pas eu la maison!...

— Eh ben! puisque nous ne l'avons plus tout de môme après avoir signé, j'avais donc raison de te dire de ne pas donner ta signature!...

J'étais édifié sur les motif de la mauvaise humeur du couple Cartery. Expropriés pour cause de défaut de payement, ils s'inquiétaient peu que cette maison, qui ne leur appartenait plus, trouvât un acquéreur. Et, disposé que j'eusse été à les plaindre si leur peine les eût laissés polis, sinon honnêtes, au contraire leur ton rogue et

leur air revêche m'inspiraient peu de pitié. Mettant un terme à mes informations, je ne m'occupai donc plus, avec ma femme, que de notre visite à l'intérieur de la maison. Au rez-dechaussée, une pièce pouvant servir de salon, une salle à manger, une cuisine et un cellier...

Au-dessus, deux chambres à coucher et trois cabinets...

Et... et voilà tout!

— C'est bien petit! dis-je à Elise.

— Petit!... Mais non! C'est très-logeable!...

(( La chambre de devant pour toi; celle de derrière pour moi.

— Et les enfants?

— Henry couchera dans un cabinet, près de toi, et Caroline près de moi, dans ma chambre.

— Et la bonne?

— La bonne, dans un cabinet, comme Henry.

— Ils sont mansardés, ces cabinets. Ils étoufferont là-dedans. Toi-même... ta chambre aussi est mansardée.

— Bah! à la campagne, qu'est-ce que ça fait?

— Ah! tu crois qu'on étouffe plus volontiers à la campagne qu'à Paris?

— Non; je veux dire qu'à la campagne il y a plus d'air, et que... par conséquent...

« As-tu vu la chambre, comme elle est gentille!... Il y a un balcon à la fenêtre, un balcon d'où Ton jouit d'une vue superbe. Tu y respireras, le soir, le parfum des fleurs avant de te mettre au lit.

— La salle à manger est bien étroite!

— Quand nous aurons du monde, nous dînerons dans le salon.

— Pas de cave!

— Puisqu'il y a un cellier!

— Ce puits dans le jardin est bien laid!

— On le cachera sous des plantes grimpantes.

— Oh ! tu as réponse à tout !

et Enfin, elle te plaît, cette maison?... Cette chaumière; car c'est plutôt une chaumière qu'une maison.

— Elle me plaît extrêmement. Je voudrais déjà y être. Sonofe donc, tu travailleras si bien ici!... Et les enfants, comme ils seront contents! D'abord je suis persuadée que cela sera excellent pour leur santé de passer l'été à la campagne!

(( Demande donc tout de suite le prix à cet homme. »

Je me tournai vers M. CarteiT, attendant impatiemment, à quelques pas, dans le jardin, que

nous voulussions bien lui permettre d'aller biner ses pommes de terre.

— Vous savez le prix de cette maison?

— Pardi! si je le sais! Ça serait drôle que je ne le sache pas après en avoir payé un cinquième!... Encore si on me le rendait, mon billet de mille francs, en me renvoyant!

— Mille francs. C'est donc cinq mille francs qu'on en veut?

— Oui, cinq mille. Avec les frais, comptez cinq mille quatre cents. Oh! ça n'est pas donné!

— Et si l'on se décidait à acheter, à qui devraiton s'adresser?

— A M. Bernard, à Paris.

— Vous savez son adresse?

— Ma foi! non; mais, si vous tenez à l'avoir^ vous n'avez qu'à entrer à côté, au Tournehrkle, Sûrement que M. Robert la connaît, lui. Quand M. Bernard vient à Romainville, c'est toujours au Tournebride qu'il déjeune.

— Bien. Merci et adieu.

Nous avions l'adresse de M. Bernard. En nous en revenant à Paris, nous ne parlâmes, ma femme et moi, que de uotre maison. Et le chemin ne nous parut pas long. Car j'avais Iiiit le difficile,

mais elle me séduisait beaucoup aussi, cette maisonnette. Il est vrai que cinq mille francs à verser... car j'entendais payer comptant; j'ai toujours exécré les dettes... cinq mille quatre ou cinq cents francs, avec les frais, c'était une somme. Mais, depuis quelque temps, mes romans et mon théâtre m'avaient rapporté quelque argent. La Femme, le Mari et l'Amant, aux Nouveautés, et l'Homme de la nature et l'Homme policé, aux Variétés, m'avaient permis de faire quelques épargnes. Et j'avais encore une grande pièce sur la planche pour cette année 1832; une pièce tirée de mon roman le Cocu, que je devais écrire en collaboration avec Dupeuty. Il n'y avait que le litre à donner à cette pièce qui nous embarrassait, car, à coup sur, la censure n'autoriserait pas sur l'affiche celui du roman. Ce ne fut qu'aux dernières répétitions que nous trouvâmes... ou, pour rendre à César ce qui appartient à César, qu'Arnal, qui jouait un des principaux rôles dans la pièce, en trouva le titre.

— Appelez-la : Un de pins, nous dit-il en riant.

Pour toute réponse, nous lui sautâmes au cou, Dupeuty et moi. Et cela valait bien cela. Ce titre qui, en trois mots, disait tout ce qu'il devait dire, était une véritable trouvaille..

Mais je retourne à notre maison; notre xn^i'èon^ ([ui fut bien nôtre à quinze jours de date de la première visite que nous lui avions laite. Oh! cela ne traîna pas! Au bout de quinze jours, toutes les formalités de vente furent terminées; le ménage Cartery eut vidé les lieux, comme on dit en style de notaire, et nous fûmes libres de nous y installer.

Comme elle s'écoula rapidement, cette premièreannée de notre séjour chez nous à Romainville! S'il est vrai, selon l'opinion de certains légistes de fantaisie, que la propriété soit le vol, convenonsque cette espèce de vol est bien excusable par les joies qu'elle procure h ceux qui s'en rendent coupables. Nous avions meublé des plus simplement notre maison, car, à la suite d'une dépense assez forte pour ma bourse, je '^e pouvais et ne voulais pas me mettre encore en frais. C'est moi qui, aidé de mon fils, avais collé le papier par toutes les pièces et mis les parquets en couleur. Pendant ce temps, Elise commençait de tracer le jardin.

— Il faut, disait-elle, que, l'année prochaine, ce soit une corbeille de fleurs.

Et elle le fit comme elle l'avait dit. L'année suivante, quand les lilas, les seringats, les rosiers.

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