M F.MO IRES
les chèvrefeuilles, plantés, y curent poussé, quanrl des fleurs de toute sorte s'y épanouirent, on s'arrêtait sur la route pour admirer notre jardinet.
C'était moi qui l'arrosais. Le puits ne me semblait plus si laid... il me fournissait de quoi rafraîchir, leur comptant, mes plates-bandes et mes massifs. Mes massifs et mes plates-bandes, mais pas nous. C'était un inconvénient alors du pays : pas d'eau à boire! Aujourd'hui, les porteurs d'eau de Seine, emplissant leurs tonneaux à Belleville, viennent quotidiennement faire leur distribution aux Lilas; mais, en i83"2, et jusqu'en 1836, on était obligé d'aller demander ce liquide indispensable à une source assez éloignée dans les champs. C'était Henry qui était chargé de ce soin, et il ne s'en plaignait pas, parce qu en revenant de chercher de l'eau dans son tonnelet porté sur une brouette, quand il se sentait fatigué, il s'arrêtait, et, quand il s'arrêtait, c'était toujours sous un arbre à fruits ou près d'un champ de framboises ou de fraises.
Lorsqu'il faisait beau, nous déjeunions et dînions dans le jardin, sous un berceau de ma fobrique. Le soir, nous nous asseyions devani notre porte pour voir le monde passer, comme de petits boutiquiers du Marais. Mais les petits boutiquiers du Marais ne sont pas si bêtes; ils
font ce qui les amuse. Nous allions souvent aussi, à la nuit, nous promener dans le bois, clans la campagne. Pas trop tard, car ma femme était un peu peureuse. Dans les premiers temps de notre villégiature, elle eut même à souffrir de quelques nuits blanches à Romainville. Ce silence profond qui régnait autour d'elle la troublait. Et puis elle ne trouvait pas les murs de notre jardin assez élevés pour empêcher les voleurs de s'introduire chez nous. J'avais acheté un fusil pour la rassurer. Une nuit, je la vis entrer toute tremblante dans ma chambre.
— Mon ami...
— Qu'y a-t-il ?
— Des voleurs ! Je t'affirme qu'il y a des voleurs !
— Chez nous ?
— Non... dans la ruelle en face de ma fenêtre, de l'autre côté de la maison de M. Nonclair. (M. Nonclair, un rentier, était notre voisin de gauche ; Robert, le restaurateur, notre voisin de droite.) Je les ai entendus marcher; ils sont au moins sept ou huit. Certainement ils s'apprêtent à escalader les murs !
Cela me surprenait bien qu'une bande de voleurs se disposât ainsi, sans plus de mystère,
puisque ma femme avait entendu le Ijruit de leurs pas, à pénétrer chez notre voisin. Cependant je me levai, et, armé de mon iiisil, je suivis Élise à sa fenêtre. La nuit était sombre. Pas de lune, pas d'étoiles. Nous écoutions, l'oreille tendue, depuis dix minutes. Rien !
— Tu te seras trompée, dis-je.
— Oh! que non! Écoute encore. Ah!... enlends-tu maintenant?
En effet, j'entendais un sourd murnuire de voix. Des voix d'hommes qui chuchotent.
— Tire un coup de fusil ! reprit ma femme.
— Mais...
— jMais ils verront qu'on veille, et ils s'enfuiront. Je t'en supplie, mon ami, lire ! tire !...
Je tirai.
Aussitôt, dans la ruelle, s'éleva coiume une explosion de pas précipités. On eût dit des gens affolés qui couraient au hasard de côté et d'autre. Évidemment, j'avais jeté le désordre dans la bande.
— Ils se sauvent ! dit ma femme.
— Je ne sais pas s'ils se sauvent, mais, en tout cas, ils n'ont pas l'air de se sauver bien loin. Ils restent dans la ruelle.
— C'est que tu en as blessé un peuL-ètre. Leur cher.
— Ce serait étonnant ; j'ai tiré en l'air. Soudain, le calme parut se rétablir parmi les
bandits. Ils cessèrent de courir. En môme temps une voix forte cria ces mots :
— Qui est-ce qui a tiré?
— Ne réponds pas ! fit Élise.
— Mais si, répliquai-je, il me semble reconnaître cette voix!
Et, tout haut :
— C'est moi qui ai tiré, répondis-je.
— Qui ça, vous? M. Paul ?... (On ne m'appelait que M. Paul à Romainville.)
— Eh bien ! oui, moi, M. Paul.
— Et pourquoi que vous avez tiré?
— Parce que... parce que... dans l'obscurité... ma iemme a cru... j'ai cru... Vous n'êtes donc pas des voleurs?...
— Des voleurs!... Ah! cette farce!... Mais nous sommes des gardes nationaux en train de voilier à la sûreté du pays!...
Des gardes nationaux!... Erreur déplorable! .l'avais tiré sur la patrouille ! ou plutôt, et heureusement ! au-dessus de la patrouille, car, tant tués que blessés, il n'y eut personne de mort dans
fette terrible aventure. Il m'en coûta seulement quelques bouteilles de vin que j'offris, le lendemain matin, aux gnrdes nationaux... des paysans, nos voisins, pour la plupart nos fournisseurs de lait et de légumes... en dédommagement de l'émotion que je leur avais causée avec mon coup de fusil.
De cette nuit, d'ailleurs, ma femme dormit plus paisiblement, tranquillisée par cette pensée qu'elle n'avait plus à redouter les voleurs, puisque la garde nationale rurale veillait sur nos foyers !
Le dimanche, nous allions voir danser les paysans au bal du bois de Romainville, et, quand nous avions quelques amis avec nous, nous ne craignions pas de nous mêler aux quadrilles villageois. La salle de bal, située en face de l;i chaumière du garde-chasse, était représentée par une grande place, au sol battu à la chaux, ombragée de chênes et de châtaigniers. Poui' orchestre, un violon, un trombone et une basse. Pour sièges, des bancs de bois. Pour éclairage, une douzaine de lanternes accrochées aux branches. Eh bien ! je vous certifie qu'il était fort amusant le bal de Romainville; fort amusant à cause des figures cocasses et aussi des t^entils
Illinois qu'on y voyait. Et puis, en ce temps-là, les paysans des environs de Paris n'étaient pas méchants et grossiers comme ils sont presque tous maintenant; ils ne se hérissaient pas au contact des bourgeois, et parce qu'un de nous les avait par mégarde heurtés en dansant, ils ne lui montraient pas le poing en le traitant à'aristo !... Amédée de Beauplan, qui possédait une charmante villa au bois, à deux portées de fusil de ma maisonnette, près de l'ancien château de M""' de Montcsson (1), ne dédaignait pas non plus, de temps en temps, d'aller, avec sa femme et son fils, regarder sauter les jouvenceaux et les jouvencelles de Romainville et de Bagnolet. C'était un homme aimable et de talent qu' Amédée de Beauplan. Compositeur léger, il a laissé plusieurs airs qui, à mon sens, valent nombre de grands morceaux d'opéra. Son Dormez, dormez, chères amours, est une mélodie déhcicusc; son Père Triiir/uefoi't, un petit bijou. Je l'avais connu dans le monde à Paris ; nous nous liâmes plus étroitement à Romainville. Il avait l'esprit un peu
(il l.a niaiiiLiisc de Montcsson, que le duc d'Orléans, pclit-fils du régent, avait, dit-on, épousée secrètement, avait fait construire ce ciiàteau sous l'empire, à la place où s'élève aujourd'hui le fort de Romainville. (P. deK.)
moqueur peut-èlre, mais original. J'ai passé bien d'agréables beures à l'entendre me dire, le soir, au piano, la romance ou la cbansonnette qu'il avait composée, paroles et musique, dans la journée. C'est cbez lui que j'ai eu le plaisir de voir, pour la première fois, une actrice, alors presque une enfant, qui devait bientôt acquérir une grande réputation : M"^ Plessy. C'était en 1834. Quel âge avait M"^ Plessy en 1834? Je ne me le rappelle pas ; et je me le rappellerais que je ne le dirais pas; il n'y a que les hommes qui ne les aiment pas qui savent l'âge des femmes; mais ce que je puis dire, c'est qu'elle était bien jolie! Elle passait souvent deux ou trois jours chez M. et M"" de Beauplan. Vn matin que je chassais dans le bois, ayant subitement rencontré la jeune artiste au détour d'un sentier, je crus... ah! ma foi! la comparaison est rococo, mais elle est juste, je ne la repousse pas!.... je crus voir une hamadryade ! M"' Plessy- Arnould se souvient-elle de cette rencontre? Se souvientelle qu'en chasseur comtois et en voisin gracieux je lui ofii'is, pour son déjeuner, une demi-douzaine de friquets que je venais d'immoler? Non sans doute. Elle a oublié ce petit, tout petit épisode de sa vie. Je ne l'ai pas oublié, moi, et je ne le
(\\che pas, en y songeant, je voudrais être encore <n 1834, au bois de Romainville, en face de mon liamadryade Sylvanie Plessy, lui disant :
— Mademoiselle, voulez-vous accepter ce produit de ma chasse? Six modestes moineaux lianes. Mais on chasse ce que l'on peut et où l'on peut. M. Scribe vous offrirait des perdreaux; moi, i'j vous offre des pierrots.
Car je m'étais mis à chasser, la deuxième année de mon séjour à Romainville. M. Bernard, le propriétaire du bois, m'avait donné le droit de 'liasse à tir et à courre par tout son domaine, et j'en abusais, nous en abusions, mon fils et moi, pour faire des razzias de moineaux francs, de pinsons et de chardonnerets. D'abord il n'y avait pas d'autre gibier, nous ne pouvions donc pas en tuer d'autre.
— (( Vous auriez mieux fait de ne rien tuer du tout! » me direz-vous. Eh bien! c'est aussi ce que nous finîmes par nous dire. Un jour, nous eûmes honte de nos massacres de petits oiseaux qui chantaient si bien... et qui, somme toute, étaient très- durs et très-amers sautés à la casserole. Nous déposâmes nos fusils. Après l'insurrection de juin, sous la seconde république, lorsque,
par mesure de précaution, le gouvernement invita tous les bons citoyens à porter leurs armes, ([p.clles qu'elles fussent, en des lieux de dépôt désignés, j'envoyai mon fusil et celui de mon fils, un petit fusil d'enfant, à un coup, à la mairie de Belleville. On devait me les rendre. Je constate que je ne les revis plus. Décidément les républiques gardent tout ce qu'elles prennent.
Donc je jardinais, je chassais, je me promenais, je dansais et je voisinais à ma campagne; mais je travaillais aussi. Le plaisir ne m'a jamais fait négliger le travail. Pendant les mois de mai et de juin, je travaillais à la maison, dans ma chambre. On taisait bien quelquefois un peu de bruit au-dessous de moi, dans le salon ou le jardin, mais le bruit ne m'a jamais gêné pour écrire. On peut causer, rire, chanter môme dans une pièce voisine de mon cabinet, cela ne m'empêche pas de suivre le cours de mes idées.
A l'époque des grandes chaleurs, mon cabinet, c'était le bois. Ma femme m'avait réservé, ad hoc, un grand chale de laine dont elle ne se servait plus; j'étalais ce châle sur l'herbe pour me garantir de l'humidité, puis, étendu dessus, à plat ventre, je laissais, parfois trois ou quatre heures
DE PAUL DE KOCK. 3i:>
de suite, sans fotiîïiie, courir ma plume sur le papier.
Un incident désagréable me déshabitua de cette manière de travailler.
Une après-midi que, mon chrde étalé sur le gazon et moi sur mon chàle, selon ma coutume, je conuuençais d'écrire, un parfum... qui n'avait pas la moindre analogie avec celui du muguet,, me saisissant violemment au nez, me conseilla d'aller établir mon camp ailleurs. Je me hâte donc de me relever, et me voilà, mon chale d'une main et mon manuscrit et mon écritoire de l'au- Ire, en quête d'une place où quelque voyageur... tourmenté n'eût pas marqué sa halte. Sous ces noisetiers? Oui; l'herbe y est fine et drue, un velours. Je serai là comme un roi. J'étends de nouveau mon chàle et je m'y recouche. Hum! humt Est-ce un mauvais sort qu'on a jeté sur moi?... Môme... parfum que tout à l'heure! Ah çà! il a donc passé bien des voyageurs tourmentés dans le bois aujourd'hui? Cherchons plus loin encore. Dans cette clairière. Sapristi ! il me semble pourtant que je n'ai rien à appréhender ici! Pas omlire de traces de mauvais aloi.
Troisième expérience et môme résultat. Pour
ySO iMÉMOIRES
le coup, c'est à désespérer ! Je rentre travailler j chez moi.
Hélas! chez moi, môme dans mon jardin, je me sentais poursuivi par cette odeur sui fjencris qui m'avait chassé du bois. D'où cela venait-il?... D'où cela venait !... Vous avez deviné probablement le dénoûment de l'histoire? Eh bien! oui; le chàleî... c'était dans le chàle!... J'emportais partout, avec mon pauvre chàle, maladroitement posé là où j'aurais dû me garder de le poser, et la cause et l'effet! Horrible cause! affreux effet!
J'en ris après, et je souhaite que, quelque réaliste que soit ce souvenir, vous en riiez également; mais, de cet instant, je renonçai à travailler sur le gazon dans le bois. L'expérience m'avait appris à mes dépens que si latet auguis in Iicrba, l'herbe est susceptible encore de receler quelque chose de plus répugnant qu'un serpent.
Mes amis venaient souvent me voir à Romainville; ils y vinrent plus souvent encore à la suite d'un procès avec un de mes éditeurs, dont nonseulement la perte jeta le désarroi dans mes modestes finances, mais qui, en outre, pendant près de deux ans qu'il traîna, fut pour moi un sujet incessant de découragement et de tristesse. Oh!
ces deux années!.... Quand j'y songe, à présent encore, j'ai la chair de poule! Je revois tous ces gens de loi avec lesquels j'étais forcé alors de me rencontrer journellement dans l'intérêt de mon affaire : et mon avocat... un homme d'un grand mérite sans doute (c'était M. de Vatisménil, ancien ministre de l'instruction publique sous Charles X), mais qui avait une figure si froide et si sévère! Et mon avoué, qui était toujours si occupé que, pour lui parler dix minutes à son étude, il me Hillait parfois attendre deux heures; et mon homme d'affaires, un ancien notaire de province, qu'un de mes amis avait chargé de me conseiller, de me piloter à travers l'océan de îa chicane, et qui n'était un bon pilote qu'à condition d'avoir, au préalable, copieusement déjeuné. Ce qui signifie que, deux fois au moins par semaine, je devais le gorger de biftecks et de vin de Bordeaux. Je revois le palais de justice!.... Ce nom seul ne glace-t-il pas le cœur le mieux trempé? La salle des Pas perdus, où les plaideurs se promènent comme des âmes en peine. L'audience, avec les juges, la tête dans leurs mains, comme s'ils dormaient, et le président, la tête en arrière sur le dossier de son fauteuil, comme s'il rêvait. Je revois ma partie adverse. Hier il m'appelait
'ii'2 MÉMOIRES
(( mon cher l'aul de Kock », cet homme; aujourd'hui il me loise d'un air moqueur et menaçant. J'entends son avocat... Hein ! mais ce procès est ^ purement civil, pourquoi donc, sous prétexte ({u'il plaide contre moi, cet avocat m'accable-t-il d'impei'tinences? ce Paul de Kock ! ... peuh ! Qu'estce, au demeurant, que Paul de Kock?... Un petit romancier populaire dont le talent est tous les jours, non sans raison, contesté! Et comme homme... » Eh quoi! monsieur, il ne vous suffit pas, dans un système agressif que je ne comprends guère, puisque mes œuvres ont enrichi votre client, puisque ce sont mes œuvres que vous réclamez, en son nom, comme votre bien; il ne vous suffit pas de dire et de répéter sur tous les tons que mes œuvres sont au-dessous du médiocre, vous allez encore me ridiculiser, m'injurier, m'insulter comme homme!... Oui!... Et, de ma place, il me faut entendre ces sottises, ces injures, sans répliquer un mot! Si je répliquais, mon avocat ennemi m'enjoindrait de me taire! Il a le droit d'être menteur et insolent, et je n'ai pas celui de lui crier : « Vous êtes un drôle!... »
Allons! je ne voulais pas me souvenir de tout cela, pourquoi m'en suis-je souvenu? Pour frémir encore, comme autrefois, d'indignation et de
colère!... Calmons-nons. Il y aura tantôt quarante ans que ce malencontreux procès a eu lieu, ne nous occupons pas des blessures qu'il m'a faites, et qui sont depuis longtemps cicatrisées; occupons-nous des amis qui m'aidèrent à panser ces blessures. D'abord mes deux frères, Henri et Jean-Pierre de Kock. Et voilà, ou jamais, l'occasion de tenir ma promesse de vous parler en détail de mes deux frères de père. Je la saisis avec empressement. Cela me remet d'avoir à vous entretenir de braves et nobles cœurs.
Je vous ai dit, au chapitre IV de ce livre, que, rentrés en Hollande en 1795, Henri et Jean- Pierre avaient été adoptés pour ses enHuits par la république batave.
Dès cette même année 1795, Henri liil (.'uiployé au ministère de la guerre de Hollande; en 1797, il alla, avec l'ambassadeur Van (irasweld, au congrès de Rastadt, et le suivit bientôt après, comme deuxième secrétaire d'ambassade, aiipivs de la république cisalpine; mais, pendant leur voyage, <ette république cessa presque d'exister de fait, et Henri resta à Paris, attaché à l'ambassadeur Schimmelpenninck. De retour en Hollande, il fut |>lacé cr*i/ime secrétaire intime anprès de l'amiral