CHAPITRE X
Sommaire. — On nest jamais content. — « Fais élever ton toit ! » — La maison selon mon rêve. — Et il y a un billard ! — Nous entrons dans mon Abbotsford n" 2. — Agrément d'avoir un marchand de cheveux pour locataire. — Pourquoi je porte des moustaches. — Catastrophe subite. — Mort de ma femme. — Deux mots sur mes enfants, Caroline et Henry. — Histoire de Victor Hugoet de quatre mille cinq cents litres de tafia. — La gaieté rentre à Romainville. — J'achète un bois. — Mon théâtre. — Ce qu'on y jouait et comment on y jouait. — Spectacle, bal et souper. — Mes commensaux habituels à Romainville. — Charles Monselet y vient trop tard. — L'âge et la goutte.
Car il e.^t bien vrai qu'on n'est jamais satisfait, et que, peu soucieux de la sagesse dé l'axiome, quand on se trouve bien on aspire à èire mieux!...
Depuis dix ans nous passions, heureux, la belle saison dans notre chaumière, à Romainville, lorsque je m'avisai d'y vouloir posséder une vraie maison avec un vrai jardin. Et j'osais dire tout à l'heure que je n'étais pas ambitieux!... Pour mon excuse, je ferai remarquer qu'en réalité notre ha-
hilalion de campagne était devenue insuffisante pour nous avec le temps. Mes enfants avaient grandi; mon fds était un homme; ma fille tournait à la demoiselle ; franchement, si, tant qu'ils étaient petits, j'avais pu, faute d'espace, les astreindre à coucher, six mois de l'année, dans des pièces dont leur tète touchait le plafond, je ne pouvais maintenant, sans paisser pour un méchant père, continuer de les loger d'une si étroite façon!...
— Si tu veux que je me plaise sous ton toit paternel, fais-le élever d'un mètre! me disait Henry. Et il avait raison.
Or tout près de nous, justement, contiguë à ma bicoque, existait une maison dont le propriétaire, un ancien marchand de rouenneries nommé Salmon, songeait à se défaire, en 1842. Une maison selon mon rêve : entre deux jardins, dans chacun desquels le mien eût dansé une sarabande. Et des jardins plantés d'arbres d'agrément ou fruitiers! de vignes en plein rapport! Ornés, l'un d'une tonnelle sous laquelle quarante personnespouvaient dîner sans se toucher les coudes, l'autre d'une pelouse où une compagnie de gardes nationaux... à pied eût pu à l'aise manœuvrer. Et il y avait un kiosque rustique dans l'un des jar-
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(lins!... Et deux entrées, au uiicli sur l'avenue du ehàteau, au nord sur la rue de Pantin! Et la jiiaison!... Qnatre 'chambres à coucher; salon, salle à manger, cabinet de travail, salle de bain, <;uisine, office, salle de billard!... une salle de billard!... On me laisserait le billard si j'achetais la salle. Or j'aime beaucoup le jeu de billai'd. Entre nous, j'aime tous les jeux; je vous ai fait ma profession de foi à cet égard.
J'abrège. Le prix que me demandait M. Salmon de sa propriété n'était pas excessif, je lui donnai ce prix, et, au mois de mai 1842, nous pnmes possession de notre nouveau domaine; mon Abbotsibrd n" 2. Je conservai pourtant mon n" i . Je ne me fusse pas sans regret délait de cette maisonnette. Je la louai. Dernièrement, elle était occupée par un marchand de cheveux... (ne lisez pas : chevaux)... c'était très-commode quand j'avais besoin de renouveler ma coiffure. Car je ne vous dissimulerai point que, de longue date déjà, je porte ce qu'on intitule, au théâtre, nue réchauffante. La nature m'avait donné des cheveux; le temps et, je présume aussi, le travail jne les ont enlevés; non par coquetterie, mais par mesure d'hygiène, pour ne pas être continuellement enrhumé du cerveau, comme le père Du-
cantal dans les Saltimbanques, j'ai réparé, autant que possible, les outrages des ans et les conséquenees du travail à l'endroit de ma nuque. Et, pendant que je suis dans un courant de confidences qui ne sauraient coûter à un homme de mon âge, voulez-vous que je vous révèle pourquoi, moi que jusqu'alors on avait toujours vu dédaigner cet ornement, si c'en est un, qui a nom des moustaches, je me suis mis à en porter à soixante ans? Eh! mon Dieu! encore un artifice pour parer aux désagréables effets du temps. Je n'ai plus de dents; les moustaches, en couvrant la lèvre supérieure, empêchent de voir qu elle ne couvre plus rien. J'en suis quitte pour avoir Tair,, au dire de mes amis, d'un vieux général. Je ne fais pas fi de cette ressemblance. N'est pas vieux général qui veut !
Je plaisante... et voilà que je me reproche presque ma gaieté, quand l'ordre même de mon récit m'oblige à évoquer le souvenir d'une de mes plus grandes douleurs : la mort de ma femme. Oh! c'est que je l'aimais bien, allez, mon Élise! Je l'aimais... non pas comme je vois tant d'hommes affecter d'aimer la compagne qu'ils se sont choisie : avec des mots, des phrases... Je l'aimais sans le
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lui dire, au contraire, et je n'avais pas besoin de lui dire que mon cœur lui appartenait, et que son bonheur était ma joie, pour quelle n'en doutât point. Qui était-elle? Quand l'avais-je épousée? Ceci ne \ous importe pas; je ne me confesse pas ici, je me souviens. Ce dont je puis vous répondre, c'est que c'était la plus honnête et la plus digne des femmes, et que je m'étais uni à elle parce que je l'adorais. Elle avait passé, avec moi, sans se plaindre jamais, bien des mauvais jours !... Des jours d'hiver où Ton ne se chauffait pas parce qu'on manquait d'argent pour acheter du bois; des jours d'été où l'on se contentait de respirer l'air à la fenêtre parce qu'on manquait de chapeau ou de robe pour aller se promener. Souvent, cela je l'avoue, je lui avais donné des motifs de chagrin, car elle était jalouse et elle avait souvent sujet de l'être... mais alors même c'était en cachette qu'elle pleuiait, et si je lui reprochais... car je le lui reprochais !... d'avoir les yeux rouges, bien vite elle essayait de sourire en me disant : « Mais lu te trompes ; si j'ai les yeux fatigués, c'est que j'ai peut-être nn peu trop travaillé!... » !
Et c'est qu'en effet elle travaillait beaucoup i quelquefois... et qu'il le fallait bien!...
Et c'était au moment où la vie lui souriait en-
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lin, calme et heureuse, dans le présent et Tavenir, ([lie la mort me la prenait, toute jeune encore. Elle avait quarante ans. Oh ! il semblait aussi qu'un pressentiment secret de sa fin prochaine, dans notre nouvelle demeure, l'agitât le premier jour qu'elle y était entrée!
Elle se promenait dans le jardin...
— Es-tu contente ? lui dis-je.
Elle se pencha, sans me répondre, pour cueillir une fleur.
— Ne m'entends-tu pas? repris-je. Es-tu contente de i'à grande maison?...
Elle tourna la tête vers moi. Une larme mouillait sa joue...
— Ne me gronde pas ! murmura-t-elle, ne me gronde pas !...
— Mais?...
— Mais je suis une sotte, là ! J'aimais mieux la petite!
C'était le 25 septembre 1842; j'étais parti après dîner pour Paris, où un rendez-vous d'affaires me réclamait; en môme temps, comme on devait donner, le surlendemain, à la Porte-Saint- Martin, la première représentation d'un drame tiré d'un roman d'Eugène Sue, Mathilde^ je
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m'étais engagé à aller, dans la soirée, demander des places aux frères Cogniard, aloj's directem^s de ce théâtre.
Cependant mon intention était de revenir coucher à Romainville, car Élise était un peu souffrante ce jour-là; elle s'était plainte de douleurs de tête. jMais elle-même avait combattu mon désir.
— Non, non, m'avait-elle dit, tu seras peutêtre forcé de rester tard à la Porte-Saint-Martin pour avoir des places... je ne veux pas que tu remontes ici après dix heures. On peut faire de mauvaises rencontres, la nuit, sur la route; tu reviendras demain matin.
— Mais tu es indisposée. Si tu allais te trouver plus malade cette nuit?
— Du tout! J'avais la migraine; c'est passé, ne t'inquiète pas!
N(i fi Inquiète pas!... Et, vers minuit, la pauvre femme, se traînant comme elle pouvait hors de sa chambre jusqu'à celle de sa fdle, la réveillait pour lui dire : « Viens ! viens vite, Carohne!... Il me semble que je vais mourir!... » Caroline avait tout au plus douze ans à cette époque. Voyez-vous la malheureuse enfant, sans autres secours que ceux d'une domestique, car,
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par une fatalité cruelle, Henry non plus n'était pas revenu coucher à Romainville ce soir-là, voyez- vous la malheureuse petite, agenouillée devant ce lit où sa mère succombe aux atteintes d'une congestion cérébrale, l'entendant répéter d'une voix de plus en plus étouffée : «: Je meurs!... 0 mon Dieu! et ton père et ton frère ne sont pas là ! »
Averti par la bonne, un voisin, un brave ouvrier, accourut chez moi, à Paris, à deux heures du matin. Je ne croyais pas encore à tout mon malheur! Est-ce qu'on croit que les gens qu'on aime peuvent mourir?... Les gens qu'on aime, c'est soi... on se sent fort... pourquoi désespérerait-on? Qu'il me parut long, pourtant, ce voyage nocturne du boulevard Saint-Martin là-bas, dans un cabriolet, au cocher duquel j'avais donné de l'or, mais à qui, hélas ! je n'avais pu donner un l)on cheval! Enfin j'arrive... je me précipite!... Ahî... cette tète que j'avais vue, quelques heures auparavant, souriante... un marbre!... un marbre représentant la dernière et effrayante expression d'une épouvantable angoisse! Ces lèvres qui avaient pressé tout à l'heure les miennes... glacées! Ces yeux qui me disaient toujours : « Je l'aime!... » sans regard ! Si! avec un regard, un
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regard terrible : le regard des morts. Un regard qu'on n'oublie pas quand il a croisé le vôtre en semblant vous dire : « Je n'ai plus de larmes, aies-en pour moi!... »
Et ce qui ajoutait à ma désolation, c'était cette pensée que, si j'avais été près d'elle, je l'eusse sauvée peut-être, moi !...
On l'enterra dans le cimetière du village de Romainville. C'étaient des paysans qui portaient, Tun après l'autre, son cercueil. Ils l'aimaient tous! Elle était si bonne!... Mes enfants la suivaient avec mes amis... Moi, j'étais seul, dans sa chambre, me demandant encore si vraiment mon Elise m'avait quitté pour toujours!...
Je suis resté près de trois semaines sans travailler à ce livre; pardonnez-le moi, lecteur, mais, à soixante-seize ans, voyez- vous, on ne repose pas impunément ses yeux sur une tombe! J'étais triste; j'ai voulu laisser se remettre mon àme.
J'ai eu sept enfants de ma femme. Deux seu-
lement ont vécu; un lils et inic fille, Henry et Caroline.
De Caroline, je ne dirai qu'un mot qui résume tous les éloges que je pourrais faire d'elle : pour ne pas abandonner ma vieillesse à des soins étrann-ers, elle a dix fois refusé de se marier.
D'Henry, qui s'est toujours montré pour moi, comme homme, un fils aimant, respectueux et dévoué, comme romancier, je dirai... que je me réserve de parier de lui tout au long dans le chapitre où je traiterai, à mon point de vue, des qualités et des défauts des écrivains de notre époque. Car enfin, j'imagine, parce qu'Henry de Kock est son fils, il n'est pas défendu à Paul de Kock de dire ce qu'il pense d'Henry de Kock en bien ou en mal ; et plus en bien qu'en mal, je le déclare, sans vergogne, tout de suite !
Ce qu'il y a de certain, c'est que mon fils ne doit sa réputation qu'à son travail et à son talent. Il se nomme Paul comme moi, il pouvait donc signer : Paul de Kock fils. L'éditeur qui lui acheta son premier roman lui en offrait mille francs de plus s'il voulait le signer ainsi; il refusa.
— J'arriverai ou je n'arriverai pas, répondit-il, mais je ne continuerai pas une maison, J'essatjerai d'en faire une.