‹ Mémoires de Ch. Paul de Kock, écrits par lui-mêmeChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommaire. — Le Iciuleniain du 0 tlienniilor. — Si j'élais un historien ! — Ce qui se passait dans ma famille. — Le troisième mari de ma mère. — Chef de hureau et joueur. — Le jardin du Palais-Royal. — Histoire du tome premier d'un vieux roman.

— La petite vieille. — Origine d'une vocation. — Pourquoi jin'ai pas été mis au collège. — Le vénérable M. Bedel. — lu maître de violon. — M. Mental. — L'air du Calife de Bagdad.

— Un bal au cinquième étage. — De quelle façon s'amu.saient les bonnes gens de Paris en 1810. — Le charme de se rencontrer avec des inconnus.

Si j'étais ce qu'on intitule un écrivain sérieux, c'est-à-dire un écrivain qui s'est attribué la mission de narrer et de juger, avec plus ou moins de talent, plus ou moins d'impartialité, selon son mérite littéraire et ses opinions personnelles, les choses de Tliistoire, j'aurais beau jeu, ici, utilisant à cet effet les récits de visa de nombre de gens que j'ai connus dans ma jeunesse, à vous donner une vingtaine de pages sur les événements qui suivirent, à Paris, et par toute la France, le 9 lliermidor. Événements fort tristes. Le règne de

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lu Terreur terminé, la France, ({uoiqne respirant plus librement, ne nagea point pour cela clans l'océan de félicités que la Révolution lui avait promises. La France n'avait pas de pain. La pluie ■de sang n'avait pas fait pousser de blé. Et vous savez le proverlje : Quand il nij a plus de foui '((u râtelier... Faute de pain on se plaignait donc iilors, du matin au soir, à Paris; on redemandait la Constitution de 1703; on criait, on hurlait, on se battait dans les rues; on accrochait môme encore, par-ci par-là, quelque aristocrate, -f{ui n'en pouvait mais, à la lanterne.

Pauvre peuple! Il devait avoir appris, cepentlant, par mille et mille preuves, que ce n'est pas à tuer qu'on gagne de mieux vivre.

Enfin, si j'étais un historien, je vous écrirais de l'histoire, ou à peu près; mais je ne suis fiii'un romancier qui retrace ses souvenirs, donc je tirerai le rideau sur les événements politiques de la fin de la Convention nationale, du Directoire et du Consulat, et, d'un trait de plume, sautant de 1794 à 1806, de la République au premier Empire, je vous dirai comment, à l'âge de treize ans, je sentis s'éveiller en moi les premières aspirations à la gloire littéraire.

A treize ans!... C'était précoce! Mais je vous ai

montré que je n'attendais pas les années pour me signaler.

D'abord quelques détails de ftunille. C'est nécessaire.

Depuis sept ans déjà, en 1806, ma mère ne se nommait plus M""" de Kock, mais M"' Gaigneau. Mon Dieu! oui! elle s'était remariée en troisièmes noces. Oh! c'était, comme l'héroïne d'un de mes romans, une gaillarde que ma mère, dans la bonne acception du mot; soit une femme de résolution et de tête. Après avoir pleuré mon père cinq ans, un jour, ma mère, qui me voyait grandir, s'était dit que ce n'était pas avec ses larmes qu'elle m'élèverait. Un de ses frères, Joseph Kirsberger, négociant à Genève, à qui, en 1 790, avant d'épouser M. de Kock, elle avait confié les trois fils qu'elle avait eus d'un premier lit, et qui les aimait comme un père, Joseph Kirsberger, qui était riche, lui envoyait bien de temps à autre quelque argent; mais quelque argent, c'est peu, pour vivre, pour une femme avec un enfant. La République avait confisqué tout ce que M. de Kock possédait en France, et, s'il avait laisséquelques biens en Hollande, il était naturel que ses premiers enfants, ses trois filles et ses deux

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fils, retournés dans leur pays natal, profitassent, avant moi, de ces biens.

Je parlerai plus tard de mes IVères de père, Henri et Jean-Pierre, rentrés en Hollande en 1798, et que la Répul)li([ue batave adopta pour ses enfants, car, jusqu'à leur mort, je suis resté en relations affectueuses avec eux. Quant à mes frères de mère, ne les ayant jamais vus, et en nyant même à peine entendu parler, je n'en dirai rien. Silence pour silence.

Donc ma mère s'était remariée en 1799; elle avait épousé M. Gaigneau, chef de bureau à la <lirection des contributions. M. Gaigneau n'avait que sa place pour toute fortune, mais c'était un homme bien élevé, d'un caractère aimable, d'un âge en rapport avec celui de ma mère; il avait quarante ans, elle en avait trente-cinq lorsqu'ils se marièrent; malheureusement, mon cher beaupère était affecté d'un de ces défauts qui s'opposent fatalement à ce que l'aisance s'introduise jamais dans un ménage : il était joueur comme Béverlev.

Bon M. Gaigneau! combien de fois, le soir, lorsque ma mère le croyait innocemment occupé de me promener sur les boulevards, m'a-t-il laissé seul à l'attendre, des heures, dans le jardin du

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Palais-Royal, sous les grands marronniers plantés par le cardinal de Richelieu, tandis qu'il jetait son or à la roulette du 113 ou du 154! II est mort en 18^(3, et, près de fermer les yeux, il me disait :

« Sois tranquille, mon ami, j'ai trouvé une martingale infaillible depuis que je suis au lit. Tu verras cela. Je vais me dépêcher de guérir poui^ nous faire riches! »

Jl ne m'était pas désagréable, d'ailleurs, d'attendre mon beau-père dans le jardin du Palais- Royal; j'y jouais avec des petits garçons de mon Age, j'écoutais la musique à la porte du café des Aveugles, ou le tambourin du caveau du Sauvage; je parcourais les galeries de bois en examinant curieusement ces femmes qui, fit-il froid, fît-il chaud, s'y promenaient, invariablement fraîches et roses et souriantes, avec leurs cheveux crêpés et recouverts de larges coiffes gaufrées à gros plis, leurs caracos, leurs petits casaquins et leurs paniers. Quand M. Gaigneau avait gagné, ce que je devinais à sa mine, il me payait un rafraîchissement au café de Foij ou au café des Mille Colonnes; quand il avait perdu, nous retournions, roide comme balle, au logis.

Et, en ces dernières occasions, il ne manquait pas, chemin faisant, de m'adresser ces mots :

(( — Tu n'as pas besoin de dire à ta mère... Sous-entendu: « Que je t'ai laissé trois heures seul. ))

Recommandation à laquelle je m'empressais toujours de répondre : « Non, non, n'ayez pas peur, papa; je ne dirai rien à maman! »

Quand il avait gagné, comme il me régalait d'une glace ou d'une bavaroise, point de recommandation. Il avait acheté mon silence, il ne pouvait appréhender mon bavardage.

Or, c'était un des soirs en question; un soir d'été; le jour baissait; mon beau-père venait d'entrer dans un de ses enfers favoris, et j'errais à travers le jardin en cherchant des figures de connaissance pour faire ma partie de saute-moiitou, lorsque, au pied d'un arbre, sous une chaise, j'aperçus un petit livre, à couverture chamois, que je m'empressai de ramasser et d'ouvrir.

C'était le tome premier de :

DE PAUL DE KOCK. Bi

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