LES TROIS GIL-BLAS
ou CINQ ANS DE FOLIE.
Histoire pour les nns et roman pour les autres.
Le tout rédigé d'après le manuscrit de l'un des trois amis^
et publié par
LAMARTELIÈRE.
Comme j'ai acheté, depuis, en bouquinant, et mis clans ma bibliothèque, à titre de souvenir, un exemplaire de cet ouvrage, assez rare aujourd'hui, il m'est donc aisé d'en donner ici tout au long les titres et sous-titres.
Une gravure sur acier, placée en tête du volume, attira tout d'abord mon attention; cela représentait trois jeunes hommes en caleçons gambadant autour de plusieurs sacs d'argent éventrés sur le plancher, avec cette légende exphcative en dessous :
(( // nous fait danser en chemise autour d'un monceau d'argent. »
Qu'étaient-ce que les trois Gil-Blas? (Ces trois jeunes gens, sans doute, qui dansaient.) Et où avaient-ils pris ce monceau d'argent qui causait leur allégresse?...
On comprend que lelle était la première pensée
•.]i MÉMOIRES
qui clevail me venir, el qui me viiil, en examinant cette gravure. Toutefois, avant de me permettre (le lire, je regardai aux alentours si je ne découvrirais pas le propriétaire du volume, pour le lui rendre.
Personne. Je m'assis sur un banc et j'entamai avidement ma lecture, que je poursuivis jusqu'à la tombée complète du jour, et que, de retour à la maison, j'achevai dans ma chambre, avant de me coucher, sans en rien dire à ma mère, ni à mon beau-père. Instinctivement, je devinais que ce livre n'était pas fait pour les petits garçons. Et combien je fus contrarié en constatant que ce volume n'était qu'une partie du livre! « Fin du tome premier, » y était-il dit à la page 281 . Il y avait donc un tome second; peut-être un troisième et quatrième tomes! Je ne connaîtrais pas la suite des aventures de Charles, de Frédéric et de Henri, les Trois Gil-Blas! Je les avais laissés s'enfuyant de Strasbourg après un duel sanglant avec trois insolents officiers de la garnison, et je ne saurais pas ce qu'ils étaient devenus!... Je n'en dormis point, de regret, de la nuit!...
Eh bien ! si, je lus les Trois Gil-Blas tout entiers!
Le lendemain, sous prétexte, comme d'habi-
\E TAIL DE KOCK. 3:î
tude, de me conduire à la promenade sur les boulevards, comme d'habitude mon beau-père m'avait emmené au Palais-Royal, me plantant là dans le jardin pour courir caresser la rouge ou In noire.
J'avais emporté le volume, pour le relire, et, second motif plus vertueux, pour le restituer à son propriétaire, si le hasard me le faisait rencontrer.
Or, ce ou plutôt cette propriétaire, car c'était une femme, une petite vieille dame, était justement dans l'allée de marronniers quand j'y arrivai; assise h la place où elle avait perdu, la veille, le tome premier du roman de Lamartelière, elle lisait le tome second. Oh! je n'en doutai point, rien qu'à la couleur de la couverture!
Je m'approchai précipitamment d'elle, et, lui ])résentant ma trouvaille :
— Madame, dis-je, c'est à vous, ce livre, n'estce pas?
La petite vieille leva les yeux, et, poussant une exclamation de plaisir :
— Ah! mon petit ami, fit-elle, vous avez trouvé mon volume!
— Oui, madame; hier au soir.
— Et vous me le rapportez. C'est très-aimable à vous. Je vous remercie bien. Pour votre peine,
que puis-jc vous offrir? Des bonbons? un jouet? Nous allons vous acheter cela.
La petite vieille s'était levée, mais je demeurais immobile. Elle reprit, étonnée :
— Eh bien! vous ne venez pas? vous ne voulez pas d'une boite de dragées? d'un bilboquet? d'un cerceau?
Je secouai négativement la tête.
— Que souhaitez-vous donc?
— Que vous me prêtiez la suite de votre livre, madame.
— La suite?... Alors, vous avez lu le commencement?
— Oh! oui, madame! j'ai lu tout le premier volume, et cela m'a bien amusé !
— Vraiment!
La petite vieille dame souriait, mais elle semblait hésiter à accéder à ma requête. Elle pensait probablement qu'une telle lecture ne me convenait guère.
On s'abuserait pourtant en croyant que le roman des Trois Gil-Blas mérite d'être classé dans la catégorie de ces publications licencieuses qui foisonnèrent sous le Directoire. S'il s'y trouve quelques épisodes légers, le fond en est non moins moral qu'intéressant. Et les auteurs dramatiques
font bien vu puisqu'ils en ont tiré une demiilouzaine de pièces; entre autres : le Siège du dochc)\ un succès de l'Ambigu; Fiorella, à l'Opéra-Comique; le Triolet bleu, au Palais-Royal.
Pour en revenir à ma petite vieille dame, elle se dit probablement aussi que cette légèreté, dont elle s'inquiétait à mon endroit, n'avait au contraire rien d'alarmant, devant être pour moi lettre morte; que ce qui m'avait diverti dans ce que j'avais lu, c'avait évidemment été les combats, les sauts par les fenêtres et les cheminées, les farces enfin de toutes sortes des Trois Gil-Blas, et non leurs équipées galantes...
Bref, me tendant le volume qu'elle tenait à la main :
— Soit! mon petit ami, dit-elle; voici la suite. Asseyez- vous près de moi, et lisez.
— ^lais vous, madame?
— Oh! moi, j'ai le temps. Je lirai un journal.
— Et c'est la fin du livre, ce second volume? - — Non; il y en a encore deux.
— Et vous me les prêterez aussi?
— Certainement. Mais... ne vous grondera-t-on pas de vous voir lire au lieudc jouer? Vous n'êtes pas seul ici, sans doute?
— Si, madame. C'est-à-dire, c'est comme si
36 MÉMOIUES
j'étais seul, parce que... mon papa m'amène... le soir... mais, quand il m'a amené, il s'en va... où il a affaire... et il ne revient me chercher que plus tard.
— Bien! bien!...
Avait-elle compris quel genre d'atfaires occupait si régulièrement mon père, loin de moi, au Palais-Royal, et cela dissipa-t-il les derniers scrupules de sa conscience?... — L'enfant d'un joueur, il n'y avait pas à se piquer d'excès de moralité avec lui! — Quoi qu'il en soit, la petiti' vieille dame me laissa lire en paix mon second tome des Trois Gil-Blas, et, fidèle à sa promesse, les jours suivants, elle m'apporta les deux derniers volumes, que je dévorai comme les premiers.
Maintenant, cette lecture eut-elle vraiment de l'influence sur mon esprit ? Décida-t-elle rôellt^ment ma vocation ? Je le crois, car, à compter de cette époque, moi qui, jusque-là, m'étais montré assez indifférent à ce sujet, je ne pus voir un livre sans désirer aussitôt de le lire. Il y avait chez nous quelques romans classiques : Don QuiclioU:^ le Diable boiteux, Gil-Blas, le vrai Gil-Blas; je n'eus pas de cesse qu'on ne me les eût prêtés. Pour m'èlre agréable, mon beau-père me pro-
€iira les œuvres de Ducray-Duminil et de Mme Cottin. Ai-je assez tremblé en lisant Victor ou l'Enfant de la forêt, et Cœlina ou l'Enfant (h mystère! Ai-je assez pleuré surMalvma el Amélie de Mansfiehl! Mais pleurer ou trembler était moins dans mes goûts que rire. Les Trois Gil- Blas avaient porté coup; le genre gai, naturel, était mon genre de prédilection. Aussi quelle joie pour moi quand, trois ans plus tard, je lus les Barons de Felsheim, de Pigault-Lebrun ! Lamartelière m'avait indiqué ma voie, Pigault me la traça. On a dit que je l'avais imité; dans mon premier roman, et mon plus faible, l'Enfant de ma femme; c'est vrai. Et quel est l'écrivain dont le début n'a pas été une imitation d'un auteur favori? Mais, ensuite, j'ai l'orgueil d'avoir été moi. Qu'on compare. Pigault écrivait d'imagination, moi, j'ai écrit d'après nature. Il inventait... moi, je n'ai jamais raconté que ce que j'ai vu.
Enfin, Lamartelière et Pigault-Lebrun aidant, voilà comme quoi, à dix-sept ans, j'écrivis, tout d'une haleine, deux volumes que, d'un commun accord, tous les libraires se refusèrent à éditer.
Mais nous n'en sommes pas encore là ; j'ai à parler, d'abord, des premières années de ma jeunesse.
Entre nous, elles ne furent pas toujours trèsgaies. Je vous ai dit que mon beau-père était joueur, ce qui équivalait à vous dire que tout ce que lui rapportait son travail se fondait au trente et quarante et à la roulette. De là des scènes furibondes de la part de ma mère. Ah! quand il avait gagné, cela allait bien ! L'abondance trônait à la maison; on buvait du vin fin, on mangeait des mets recherchés, on allait au théâtre. ^la mère aimait beaucoup le spectacle et elle m'y conduisait souvent. Mais quand, à la fin du mois, l'époque du payement des appointements, des fournisseur aussi, M. Gaigneau rentrait les goussets vides, c'était des cris à affoler un sourd.
— Vous voulez donc nous faire mourir, mon fils et moi, sur la paille, monsieur?...
— Ma chère amie, ne te fâche pas ! Je n'ai pas été heureux aujourd'hui, mais demain...
— Demain! L'indigne!... Il n'a plus un sou et il songe à retourner au jeu I...
— Il faut bien que je me rattrape, sapristi ! La mauvaise chance ne peut pas toujours me poursuivre !
-- Mon pauvre Paul, mon enfont chéri, c'est pour toi que je me désole! Ah! j'ai été bien mal
inspirée en te donnant monsieur pour second père! Qu'est-ce que tu deviendras, mon Paul, lorsque l'homme cjui devrait te guider, te protéger, ne penser sans cesse qu'à ton bonheur, à ton avenir, ne s'occupe que de dissiper tout son argent au jeu!... Pour moi, mon Paul, je le sens bien, je ne résisterai pas longtemps à cette existence de privations et de chagrins ! Ma santé s'altère de jour en jour. Réjouissez-vous, monsieur, bientôt je ne serai plus là pour vous reprocher votre inconduite ! Vous m'aurez mise au tombeau ! Au tombeau où mon infortuné fils ne tardera pas à me rejoindre... faute de pain !...
M. Gaigneau ne mit pas ma mère au tombeau, puisqu'il mourut en 1826, et qu'elle no ferma les yeux queu 1854, à l'âge de quatrevingt-dix ans. Un bel âge, et qui, quoi qu'en eût dit ma mère, veuve de trois maris, témoignerait que les chagrins n'altèrent guère la santé. Et je dois constater, au reste, que cette perspective de veuvage, son ouvrage, dont sa femme lui faisait le triste tableau, impressionnait médiocrement mon beau-père. Non pas qu'il fût méchant et qu'il n'eût point d'affection pour elle; mais on se blase sur tout, et peut-être ma mère abusait-elle des images sinistres pour émouvoir le coupable.