‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 104 sur 134 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

souvent me voir avec son mari , arrivé récemment de Bologne en parfaite santé. Un jour , ma commère me demanda d'un air innocent si je connaissais le seigneur Pierre- Antoine Gratarol. Je répondis que je l'avais vu à la promenade : qu'a son habillement et a ses façons étrangères, je l'aurais pris plutôt pour un Anglais que pour un des secrétaires du grave sénat de Venise ; mais que , du reste , il passait pour un jeune homme d'esprit. J'aurais pu ajouter que c'était un fat et un libertin de l'espèce la plus antipathique; je n'en fis rien par politesse.

— Ce jeune seigneur, reprit ma commère, a grande envie de vous être présenté. Cet honneur est ce qu'il désire le plus au monde , car il vous estime singulière- * ment. Il sera nommé bientôt ambassadeur a Naples, et il pourrait me rendre des services si j'allais jouer dans cette ville.

— Je croyais, répondis-je , que votre ambition était de monter sur le Théâtre-Italien de Paris.

— Mon Dieu, dit la rusée avec une fausse simplicité, je cherche a faire mon chemin, n'importe sur quel théâtre.

Je compris tout de suite que Théodora recevait des visites du seigneur Gratarol , et qu'elle voulait me préparer a le rencontrer chez elle, quand je serais guéri de ma fièvre. Je l'aurais rencontré sans peine partout ailleurs ; mais je ne voulais pas voir ce mauvais sujet chez une personne qui me donnait déjà beaucoup de besogne dans mes fonctions d'avocat de son honneur et de sa bonne réputation.

L'ennui me chassa de chez moi avant le temps prescrit par les médecins. Je me rendis a San-Salvatore , et mon apparition causa une grande joie parmi mes chers comédiens. On ne recevait dans les coulisses qu'un très-petit nombre d'amis intimes ; rentrée en était rigoureusement fermée aux oisifs. La première figure que j'y aperçus fut celle du seigneur Gratarol, splendidement vêtu de soie rouge, avec une pelisse de fourrures du Nord , et distribuant aux actrices des fruits , des diablotins de Naples et autres douceurs. Il vint a moi , en sautillant , et m'offrit ses dragées aussi gentiment que si j'eusse été une jolie fille. Je le remerciai d'un air de cérémonie , et je me gardai bien de rien dire a Sacchi au sujet de l'infraction faite au règlement des coulisses en faveur de cet intrus. Chaque soir la boîte de dragées se présentait ouverte, et j'y puisais avec la même affectation de cérémonie , mais en évitant de faire plus amplement la connaissance du personnage. Lorsque j'allais chez la Ricci , je prenais mon temps de façon a n'y point rencontrer le seigneur Gratarol. Ma commère me voulait toujours parler de ce libertin , et je tournais constamment la conversation sur quelque autre objet. Enfin , elle me reprocha de ne pas me rendre aux avances de ce jeune homme de bonne maison, civil, bien élevé , qui m'estimait particulièrement , et qui , disaitelle, la traitait avec des égards dont une reine eût été flattée. A ces discours pompeux je répondais : « Je vous crois. Je verrais volontiers le seigneur Gratarol ailleurs que chez vous, pour des raisons que vous savez; mais ici, ne m'en parlez jamais. » J'espérais arriver ainsi a

Page 1