‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 105 sur 134 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

la fin du carême, et rompre avec la Ricci pendant la saison des vacances, sans que le public y fît attention. Un soir dans les coulisses, le seigneur Gratarol m'aborda courtoisement.

— Signor comte , me dit-il, Sacchi , Fiorilli et Zannoni doivent, un de ces jours venir chez moi , a Saint- Moïse, pour y manger un faisan. Je n'ose inviter votre seigneurie; cependant comme elle aime ces artistes charmants, si elle daigne les accompagner, l'honneur en rejaillira sur moi.

On ne pouvait s'y prendre plus gracieusement ; je répondis avec la politesse que réclamaient tant d'égards, et j'acceptai l'invitation en ajoutant que ma mauvaise santé me faisait regretter beaucoup de ne pas être aussi bon convive que je l'aurais souhaité dans cette occasion. Nous fixâmes ensuite le jour du souper.

Le lendemain je rencontrai par hasard le vieux Sacchi sur la Piazzetta.

— Je vous trouve a propos, me dit-il. Vous me voyez dans un embarras mortel : hier a la table d'un patricien on a parlé de mon théâtre ; une personne du plus haut parage et membre du tribunal suprême a dit ces mots : « Je ne comprends pas comment Sacchi, dont on vante la bonne administration , ose recevoir dans les coulisses des secrétaires du sénat. » Celui qui m'a répété ces paroles m'a supplié de ne point le nommer, et m'a conseillé de prendre garde a moi. Je suis menacé de quelque disgrâce. Vous êtes un homme prudent, signor comte ; donnez-moi un avis. Je n'ai point accordé l'entrée des coulisses au seigneur Gratarol. Il y est venu

donnant le bras à la Ricci, introduit par elle, et c'est ainsi qu'il s'y est impatronisé.

— Je n'ose me mêler de cette affaire , répondis-je ; parlez-en a la Ricci.

— Signor comte, vous connaissez ma violence; je m'emporterais infailliblement . Soyez assez bon pour vous charger de cette commission .

— Que ne parlez-vous aux gens avec plus de douceur?

— Je suis comme cela , signor comte ; et puis je crains que le jeune homme ne se fâche contre moi , que la Ricci ne l'excite a mal prendre la chose et ne m'en fasse un ennemi.

— En un mot , vous voulez que je tire les marrons du feu. Soit ; je tâcherai de vous servir.

La-dessus je vais chez la Ricci , je lui raconte naturellement, de point en point, ma conversation avec le directeur et ce qu'on a dit a la table du patricien . La belle entre en fureur.

— Eh ! que m'importe, s'écrie-t-elle, que le seigneur Gratarol vienne dans les coulisses ou qu'il n'y vienne pas? Suis-je chargée de la police du théâtre? Que Sacchi s'arrange comme il l'entend.

J'avais mis le doigt entre l'arbre et l'écorce. Aux yeux de Sacchi , je passai pour un maladroit. Ma commère me prit pour un jaloux, un espion ennemi de ses plaisirs , et Dieu sait ce que pensa le Gratarol , qui , depuis ce moment, ne revint plus dans les coulisses.

La veille du jour fixé pour le souper , j'étais au théâtre avec la Ricci , sa sœur Marianne , danseuse a

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