‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 106 sur 134 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

l'Opéra, et quantité d'autres artistes. Sacchi arrive le visage tout enflammé :

— Demain, dit-il à haute voix, je devais aller chez le seigneur Gratarol avec notre ami et cher poète, avec Fiorilli et Zannoni ; mais je viens d'apprendre que des actrices sont aussi engagées, et que ce festin est donné pour célébrer l'heureux accord entre le maître du logis et la signora Ricci. Je ne fais point l'entremetteur des jeunes premières de ma troupe, morbleu! Par le corps, par le sang du Christ ! . . .

Sacchi ajouta un torrent d'imprécations. J'essayai de lui imposer silence ; mais avant de se calmer , il lança mille injures grossières; la Ricci, déconcertée , craignant la violence du capo-comico , n'osait ouvrir la bouche, et les autres actrices jouissaient de sa confusion. Quand l'orage fut apaisé, je rentrai chez moi et j'écrivis au seigneur Gratarol dans les termes les plus civils que je pus trouver, pour lui annoncer qu'un accès de fièvre me privait du plaisir d'assister a son souper. On me répondit que le signor était au désespoir de me savoir souffrant ; qu'il m'excusait , me plaignait et me chérissait. Le festin fut splendide , et tout s'y passa trop bien pour qu'on eût le temps de m'y regretter. Le lendemain, j'étais en robe de chambre, lorsqu'on m'annonça la visite du seigneur Gratarol. Ce jeune homme parfumé vint a moi de l'air le plus cordial , me prit les mains, m'accabla de flatteries, d'éloges, de démonstrations amicales. Il me consulta sur ses affaires, me proposa la direction d'une troupe de comédiens amateurs, et me dit plus de bagatelles que je n'eusse osé en at-

tendre d'un secrétaire du sénat et d'un futur résident près le roi des Deux-Siciles. Tandis qu'il me parlait en grasseyant , avec des mines anglaises, des affectations de bouche , une voix de casse-noisette, je tombai dans la stupeur. Soit effet de l'ennui, soit que ses parfums m'eussent troublé le cerveau, je demeurais absorbé et comme somnambule.

— Ce garçon-la , me disais-je, n'est pas un Vénitien. Ce n'est pas même un Italien. Est-ce bien un homme? Non, il ressemble plutôt a un oiseau. Grand Dieu ! si c'était un esprit revêtu d'une forme humaine, mal a l'aise dans cette écorce , et non encore habitué a jouer son rôle , qui me fut envoyé pour me tourmenter !

Peut-être aurais-je du considérer cette idée comme un trait de lumière ; mais je la chassai parce qu'elle offensait la majesté de notre sénat, qui, assurément, n'aurait pas confié les fonctions de secrétaire a un esprit ni même a un oiseau. Le Gratarol partit enchanté de mon bon accueil , et me laissa plus enchanté encore de son départ.

Cependant la réputation de Ricci était outrageusement déchirée. Les actrices avaient épié les démarches de leur compagne. Fiorilli, qui savait admirablement manier la plaisanterie, décochait dans les coulisses des traits satiriques dont pas un ne manquait son but , et je ne pouvais plus venir au secours de ma commère sous peine de me couvrir de ridicule. Jamais hiver ne me parut plus long que celui-là.

Enfin la mi-carême arriva et les représentations cessèrent. Tous les ans , avant le départ de la troupe

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