VENGEANCE INGENIEUSE DE THEODORA
Aux approches de la semaine sainte , je reçus un jour une grosse vilaine lettre de huit pages. A peine en eusje brisé le cachet que je regrettai de l'avoir ouverte. Elle était du mari de la Ricci, homme débonnaire et incapable de me manquer de respect , a moins d'y être poussé par sa femme. 11 me reprochait avec plus d'insolence que de chagrin d'avoir abandonné ma commère après cinq ans de bons rapports. Ma conduite, disait cet imbécile , n'était pas digne d'un cavalière ni d'un galant homme, et une vingtaine d'arguments ridicules me prouvaient avec évidence que je devais m'empresser de retourner aux genoux de la jeune première pour y faire amende honorable ; c'est pourquoi je jetai l'épître au feu et n'y songeai plus. Peu de jours après , le mari de la Ricci entra dans mon cabinet de travail. Il tournait son chapeau entre ses mains , d'un air embarrassé.
— Je viens , dit-il en hésitant, je viens dire adieu a votre seigneurie de la part de ma femme. Nous allons a Mantoue avec la troupe.
— Eh bien , répondis-je , bon voyage et bon succès. Le pauvre homme demeura un instant interdit ; puis
il reprit courage :
MÉMOIRES DE CHARLES GOZZI. 2<*l*
— Je suis venu. aussi, dit-il, au sujet d'une lettre a laquelle votre seigneurie n'a point répondu.
— Vous avez mal fait de m'écrire cette lettre ; j'ai eu raison de n'en tenir compte et de l'oublier.
— Au contraire, reprit-il en élevant la voix, j'ai bien fait de vous écrire cette lettre.
— Tu as mal fait , répondis-je en colère , et tu es bien hardi de venir m'ennuyer chez moi. ^'abuse pas de ma patience; ne t'avise pas de vouloir répéter ici tes sots arguments , et bois plutôt cette tasse de chocolat.
Mon valet de chambre entrait portant un plateau. Ricci , pâle et tremblant, but la moitié de son chocolat , et rendit la tasse en disant qu'il se sentait un peu malade. Aussitôt le valet de chambre sorti , le malheureux tomba éperdu a mes pieds en me demandant pardon de sa faute.
— Signor ! s'écria-t-il , voila la vérité comme je la dirais devant l'autel : le jeune Gratarol a ensorcelé ma femme avec ses flatteries et ses diablotins de Naples. Malgré moi et sous mes yeux , elle a reçu de lui des billets doux auxquels je ne pouvais l'empêcher de répondre. Je lui défendais de voir cet étourdi , mais elle se moquait de mes défenses. J'avais beau lui représenter qu'elle perdrait , a ce jeu-là , l'estime et la protection de notre bon compère le comte Gozzi , a qui elle devait sa réputation d'actrice et d'honnête femme, elle ne m'écouta point et m'envoya délibérément a tous les diables. Je vous jure que les visites du seigneur Gratarol
, ont commencé et se sont multipliées en dépit de mes remontrances et contrairement a ma volonté.
— Voila qui est bien , répondis-je , je t'ai honoré en allant chez toi. Il ne me convient plus de voir ta femme. Je t'épargne les raisons qui m'ont déterminé a changer de conduite. Va, mon ami, je te pardonne à la condition de me laisser en repos.
La tournée de la compagnie en province me débarrassa de ces ennuis pour six mois. J'employai la belle saison au rétablissement de ma santé. Les eaux de Cila m'étaient ordonnées parles médecins; je les bus; elles me firent beaucoup de mal, et comme les Esculapes de Venise m'écrivirent de continuer le traitement, je m'en allais tout droit de vie a trépas si je n'eusse pris sur moi de me soigner a ma guise. Une nourriture abondante, des vins généreux et tous les aliments qu'on m'avait sévèrement interdits me rendirent en un mois les forces et la santé. Que deviendraient les pauvres mortels sans les secours de la science?
L'été passa comme une ombre. Au retour de la troupe comique, j'écrivis, selon l'habitude, mon prologue d'ouverture , que la Ricci récita , et je me rendis le soir dans les coulisses du théâtre. La première actrice avait mis de côté toute hypocrisie , et son véritable caractère se dévoilait. Quelle révolution dans ses manières , sa tenue, son langage, sa conduite! C'était a ne plus la reconnaître. Quel luxe dans ses habits ! quelles dépenses! Plus de vertueuses chandelles dans ses flambeaux ; la cire aristocratique brûlait sur la table de sa loge, a côté des flacons de vins d'Espagne, des cafetières pleines de moka , des corbeilles de dragées , des chocolats choisis et de cent autres délices. Mon silence taciturne parais-