‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 109 sur 134 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

sait l'irriter. Pour mieux me faire sentir son mépris, elle agaçait les hommes en ma présence; et jusqu'au vieux capo-comico lui-même, ce séducteur octogénaire, distributeur de satin blanc : « A présent, lui disait-elle, on peut venir me voir; je n'ai plus chez moi d'importuns prédicateurs. » La belle voulait me pousser a commettre quelque faute par dépit; mais je souriais bénignement, j'approuvais du bonnet, et si on m'adressait la parole, je répondais avec l'urbanité la plus bienveillante.

Comment cette femme avait-elle pu contraindre son naturel pendant cinq ans? c'était la un problème fort curieux et qui m'intéressait au dernier point. J'avais connu la Ricci modeste, naïve et pudique, et je la retrouvais déhontée, affectée, bavarde comme une pie, et par conséquent disant beaucoup de sottises. Elle se vantait d'avoir appris quantité de belles choses ; elle découvrait ses bras , ses épaules , sa poitrine, disant que les femmes devaient exposer leurs membres a l'air, que c'était la mode de Paris , cette grande capitale où elle désirait aller après la fin de son engagement. Venise, l'Italie entière, les Italiens surtout , lui étaient insupportables.

— Quand donc irai-jea Paris! répétait cette folle en minaudant. La, de riches financiers font la cour aux actrices et leur donnent des bourses pleines de louis d'or comme on donnerait ici une poire. A Paris, on ne songe qu'a se divertir, dépenser de l'argent, se parer et faire l'amour.

Elle ajoutait encore bien d'autres propos impudents que je ne rapporte point pour son honneur, et par lesquels on voyait que son mari et ses enfants n'entraient pour

rien dans ses beaux calculs. Les coulisses étaient empestées d'une odeur de musc insupportable. Si quelqu'un se plaignait du mal de tête, la belle souriait avec un air de mépris et des grimaces qu'elle croyait éminemment françaises, en disant : i À Paris, les arbres des Tuileries eux-mêmes sentent le musc. »

Le pire de tout cela, c'est que le débit , le geste et tout le jeu de l'actrice se ressentaient des affectations et du mauvais goût de la femme. Les mines a la française n'étaient que caricatures pour les Vénitiens, et comme a Paris on ne faisait point venir des actrices italiennes pour avoir une copie ridicule et manquée des femmes de Paris, la pauvre Théodora se préparait des chutes a Venise et des déceptions en France. Ce côté seulement de la métamorphose m'attristait un peu. Quant aux prodiges opérés par l'influence du seigneur Gratarol , j'en riais de tout mon cœur lorsque mes comédies n'en souffraient point.

Il faut savoir que, depuis un an , je gardais en portefeuille une pièce imitée de Tirso de Molina , et a laquelle j'avais donné ce titre : Les Drogues de V Amour. J'étais mécontent de cet ouvrage, écrit a bâtons rompus, retouché pendant ma maladie, abandonné définitivement aussitôt que je le relus, après l'avoir laissé reposer. Sacchi voulut absolument le connaître , et j'eus la faiblesse de le tirer du carton où il dormait. Le vieux capocomico, toujours altéré de pièces , communiqua le manuscrit a la censure, qui raya au plus une dizaine de vers, après quoi la troupe entière me supplia de distribuer les rôles. Avant de m'y résoudre, j'envoyai cette comédie

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