‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 110 sur 134 · CHAPITRE XXÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÏ

a mon frère Gaspard , en lui disant de supprimer impitoyablement tout ce qu'il n'approuverait pas. Gaspard me répondit que la pièce était un peu longue, mais qu'on ne pouvait rien retrancher sans nuire au développement des caractères ou a la marche de l'action. Tout le monde, dans notre compagnie comique, savait bien que cette fantaisie était écrite depuis un an , et qu'a l'époque où j'y travaillais je n'avais pas encore vu le seigneur Gratarol. Il est bon que le lecteur aussi soit averti de cette circonstance. La troupe se réunit donc un matin chez Sacchi en comité pour entendre et juger l'ouvrage. La Ricci , pompeusement parée, voulut s'asseoir a côté de moi. Je commençai ma lecture au milieu de cette assemblée, muette et attentive.

J'avais ajouté a la pièce de Tirso de Molina plusieurs personnages de mon invention , et entre autres un certain rôle de don Adonis , jeune fat , amoureux de luimême, présomptueux, damoiseau infatué de modes étrangères; c'était un de ces plastrons comme on en trouve dans beaucoup de pièces de tous temps et de tous pays. A la seizième scène de la comédie, lorsque don Adonis parut pour la première fois , la Ricci , qui connaissait pourtant cet ouvrage, se mit a pousser des exclamations, a s'agiter sur son fauteuil et rouler des yeux scandalisés , comme si ce passage de la pièce eût été pour elle un grand sujet de surprise. A chaque sortie du personnage d'Adonis , les grimaces de la Ricci redoublaient, et, comme j'en étais inquiété, je me tournai

vers la première actrice, en disant :

— Madame, cette lecture vous ennuie sans doute autant que moi?

— Ce n'est rien, répondit-elle. Vous vous trompez; poursuivez , je vous prie.

Arrivé a la fin de l'acte, je m'adressai de nouveau a Théodora pour apprendre d'elle si quelque passage l'avait étonnée ou choquée ; mais elle ne voulut rien articuler de précis. Je lui rappelai devant les assistants que je lui avais communiqué cette pièce l'année précédente ; qu'elle l'approuvait alors et qu'elle m'avait souvent engagé a la terminer. A tout ce que je disais la Ricci répondait avec un sourire amer, d'un ton aigre et malveillant :

— Fort bien ! ce don Adonis , en vérité , ce don Adonis est fort bien ! ... Il est de vous ce don Adonis L . .

Le sens mystérieux de ces exclamations se révéla tout k coup a mon esprit; la vipère voulait donner a entendre que le don Adonis était la personnification du seigneur Pierre- Antoine Gratarol ; elle voulait exciter son amoureux contre ma pièce, me faire blâmer des honnêtes gens , et se venger de moi , en me suscitant quelque fâcheux démêlé avec les autorités, la censure, ou au moins avec le personnage offensé. Sans laisser voir mes soupçons , j'achevai rapidement ma lecture , puis je jetai le manuscrit sur la table , en disant :

— Mes amis , vous avez demandé a juger cet ouvrage ennuyeux. Vous voila convaincus, comme moi, de ses défauts , et j'espère que vous n'insisterez plus pour le mettre en scène.

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