LE MONDE RENVERSÉ; LA CENSURE LIBERALE
Que le seigneur Gratarol , enveloppé dans les filets de l'Amour, ait ajouté foi aux perfides insinuations de son Armide, cela n'a rien d'étonnant ; mais si ce jeune homme eût eu dans la tête le moindre grain de prudence , il aurait prié sa maîtresse de ne point faire de bavardages sur un sujet si délicat, et il aurait avisé aux moyens d'étouffer l'affaire. Au lieu de cela , le pauvre fou jeta les hauts cris, proféra des menaces en public, tâcha d'exciter contre moi la bonne société de Yenise et les autorités , ce qui souleva des rumeurs étranges par toute la ville. Le signor François A gazi, secrétaire-réviseur au tribunal du Blasphème, envoya l'ordre a Sacchi de soumettre une seconde fois la pièce des Drogues de V Amour & la censure. Au lieu d'obéir sans délai, l'imprudent Sacchi répondit qu'il avait prêté le manuscrit a une dame. Lorsque le capo-comico me raconta cette prouesse , je le grondai sévèrement et lui reprochai de m'exposer a la colère de la magistrature la plus impérieuse et la plus redoutable du monde.
— Laissez, laissez, me dit le vieux Truffaldin, je sais ce que je fais. Vous avez trop de scrupules. Il ne faut pas souffrir qu'on nous marche sur le pied. Cette pièce-là sera pour moi une mine d'or.
MÉMOIRES DE CHARLES GOZZf. 2ol
je ne savais plus que penser; mais les propos malins volaient de bouche en bouche ; le public , impatient , voulait voir le Gratarol travesti et berné. Ce jeune homme remuait ciel et terre, faisait antidiambre le matin chez les membres du conseil des Dix , portait ses plaintes a des hommes puissants. Ces démarches n'étaient pas de nature à. me rassurer. Le peuple aime a donner aux petites choses qui l'occupent des proportions gigantesques; il lui faut des sujets de s'étonner , de crier, d'ouvrir de grands yeux; et, quand il s'empare d'une bagatelle, il change les zéphyrs en trombes d'eau. Ma pièce fut réputée, en un moment, satire sanglante et personnelle contre un fat qui m'avait enlevé une maîtresse. Bientôt ce ne fut pas seulement le Gratarol que j'attaquais, mais telle dame, tel sénateur, tel bourgeois, tel marchand, avec tous leurs amis, toute leur famille, tout le cercle de leurs connaissances. Le théâtre n'aurait point suffi a contenir le troupeau de victimes que je sacrifiais a mes rancunes. On se racontait une anecdote sur chaque personnage traîné a mon pilori, et les narrateurs tenaient ces histoires de sources certaines. Pendant ce temps-la, on avait lu mon manuscrit chez la grande dame qui protégeait Sacchi, et un parti composé de personnes bien élevées et intelligentes soutenait que l'ouvrage était innocent, qu'il devrait être représenté pour ma justification, et que Pierre- Antoine Gratarol avait fait du bruit pour rien. Je vivais dans des transes mortelles, attendant quelque coup de foudre du tribunal du Blasphème ou du conseil des Dix.
Un matin ? je vois paraître en face de moi le visage sévère du réviseur François Agazi , vêtu de sa toge et couvert de son bonnet.
— Yous avez donné , me dit-il d'un ton magistral , une pièce intitulée Les Drogues de l'Amour, a la troupe de Sacchi. Cette comédie a été lue, examinée et renvoyée au théâtre San-Salvatore , avec F autorisation du tribunal de la mettre en scène. Elle ne vous appartient plus. Rappelez-vous que vous ne devez point vous opposer a la représentation de cet ouvrage : le tribunal ne se trompe pas.
J'avais peine a revenir de ma surprise,
— Mais , signor réviseur, répondis-je doucement , il me semblait avoir entendu dire que vous désiriez faire un second examen de ma comédie. Le plus grand service que vous me puissiez rendre, est de garder, retenir et ensevelir la pièce sous le prétexte de ce nouvel examen.
— N'avez-vous pas remarqué , reprit le magistrat avec plus de sévérité, que j'ai supprimé une dizaine de vers sur votre manuscrit? Cette correction prouve que j'ai lu la pièce avec l'attention nécessaire, et même avec rigueur : le tribunal ne se trompe pas. Nous examinons les comédies , guidés dans nos jugements par la connaissance que nous avons de l'esprit de notre population. Il y a de par le monde certaines personnes qui voudraient se mêler de donner des ordres, mettre des empêchements et exercer des influences sur des matières qui ne les concernent point. Je vous le répète : le tribunal a prononcé, et il ne se trompe pas.