‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 113 sur 134 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Malgré cette singulière décision du tribunal , je me plaignis amèrement de la violence qu'on me faisait. Assurément, c'était la première fois que la censure envoyait par force un ouvrage au théâtre en dépit de Topposition de Fauteur; et cette tyrannie ne se reverra peut-être jamais. Quand il fut évident pour moi que j'avais perdu toute autorité sur ma pauvre comédie, je me condamnai au silence et j'attendis l'événement. En repassant la pièce dans ma mémoire, je retrouvais quelques endroits où le public , avec son parti pris de chercher des personnalités, devait nécessairement fausser le sens de mes phrases. J'aurais voulu au moins retoucher ou supprimer ces passages dangereux ; mais pour rien au monde Sacchi n'eût consenti a changer un seul vers , et il fit apprendre les rôles sans ma participation.

La Théodora proclamait dans les coulisses la tendresse dont elle faisait profession pour le seigneur Gratarol. Elle répétait comme un perroquet cent propos extravagants capables de ruiner une réputation plus respectée que la sienne. Lorsqu'elle vit que les Drogues de VÂmour allaient être représentées, sa fureur ne garda plus de mesure. Elle venait au foyer des acteurs le visage enflammé, l'injure sur les lèvres ; sa langue envenimée s'exerçait avec une audace impitoyable aux dépens des personnes les plus puissantes. Tel grand seigneur était un sot, tel autre un cupide dont j'avais acheté la protection; tel autre un important, jaloux de Gratarol. Telle grande dame se vantait de soutenir la canaille, telle autre était une folle, ou pis encore. — Des coquins,

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des brigands, des imposteurs et des intrigants se liguaient ensemble contre un galant homme ! Nous vivions dans un abominable pays ! C'est ainsi que la douce jeune première s'imaginait attendrir, en faveur de son ami , le public , ce minotaure impitoyable. Il ne me restait plus qu'un espoir, celui de voir la pièce sifflée, les acteurs accablés de pommes cuites , et le rideau tomber avant la fin de la soirée. Sacchi , plein de confiance, surveillait sans moi les répétitions, changeait les rôles sans me demander mon avis , et se frottait les mains en écoutant les fureurs de la Ricci. Finalement, le 10 janvier, l'affiche annonça la première représentation des Drogues de V Amour.

Plus de trois heures avant l'ouverture, le théâtre était assailli par une foule passionnée. J'eus toutes les peines du monde a pénétrer dans la salle. On s'écrasait au bureau des stalles , et j'appris que les clefs de loges se vendaient a des prix extravagants. Je trouvai les coulisses encombrées de masques qui suppliaient le directeur de les placer en quelque endroit.

— D'oii vient cette rage de voir une mauvaise pièce? dis-je a haute voix.

— Signor comte, répondit la Ricci , rouge de colère . ne savez-vous pas que votre pièce est une satire personnelle?

— Signora, repris-je, vous connaissez ma comédie depuis un an , et vous n'ignorez pas dans quel esprit je l'avais écrite. Si des menées diaboliques, de sottes imprudences , la malice d'une méchante femme, les faux

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