CHAPITRE XXIII
Sur ces entrefaites, mon excellent ami Charles Maffei me demanda un moment d'entretien. Maffei est un parfait honnête homme , un esprit délicat , d'une sensibilité charmante, enfin l'un des caractères les plus honorables que je connaisse; mais facile a tromper et k séduire précisément a cause de la bonté de son cœur. Il me témoigna pour Gratarol , qu'il connaissait un peu , une extrême compassion. Ce jeune homme, disait-il, tombait dans un état d'exaltation digne de pitié; un accord entre nous était encore possible, et, pour amener cet accord, le seigneur Pierre-Antoine voulait absolument avoir une conférence avec moi.
— Comment! répondis-je, après les éclats, les dénonciations, les déclarations de guerre, les fanfaronnades de toute sorte , et la haine implacable que cet étourdi m'a vouée publiquement, il me demande une entrevue! Ypense-t-il, et a quoi pensez-vous, mon cher Maffei , d'accepter une telle commission? L'instant où je me raccommoderais avec Pierre- Antoine serait peut-être celui où les coups que sa vengeance me prépare depuis trois mois viendraient me tomber sur la tête. N'en doutez pas, cette envie tardive de s'entendre avec moi déguise quelque scorpion. Je ne verrai pas cet énergumène, ou si votre amitié m'arrache cette concession, il ne faut pas que l'entrevue ait lieu dans ma maison.
Maffei me demanda d'un air attendri s'il n'y avait donc pas moyen de retirer du théâtre ma damnée comédie?
— Ne savez-vous pas , répondis-je , tous les efforts que j'ai faits inutilement a ce sujet? Avec les protec-
tions que Sacchi s'est assurées, le mobile puissant de L'intérêt pécuniaire, les fautes commises par Gratarol , l'étrange humeur de libéralité de la censure , c'est une illusion vaine que de songer a retirer la pièce. Cependant , je vais vous dire ce que je crois pouvoir tenter en faveur de Pierre-Antoine : on doit représenter pour la cinquième fois les Drogues de ï Amour, le 18 janvier. Je prierai , je crierai , je menacerai, je baiserai plus de mains, s'il le faut , que je n'ai baisé de reliques saintes, afin d'obtenir un nouveau retard. Pour la soirée du 17, j'écrirai un petit prologue en vers, dans lequel j'annoncerai gaîment que la cinquième représentation est remise, a ma demande , parce que des discours malins, des allusions fausses , offensantes pour des personnes recommandables, m'ont obligé a retoucher la pièce et a faire quelques petites réformes nécessaires. Après cet avertissement donné au public, je me montrerai dans une loge; et, si votre ami Gratarol y veut venir, on nous verra tous deux assis l'un près de l'autre, causant ensemble comme des gens réconciliés.
Maffei parut enchanté de cette proposition, et j'avais lieu de me croire en avance de bons procédés a T égard du seigneur Gratarol ; cependant, le lendemain, comme j'achevais d'écrire mon prologue conciliant , Pierre- Antoine arrive inopinément chez moi , conduit par le faible et trop bon Maffei. Je dissimulai ma surprise et ma mauvaise humeur pour aller au-devant de ces visiteurs maladroits avec un visage ouvert. J'ai su plus tard qu'au moment où je me levais de mon siège , le Gratarol avait cité tout bas a Maffei ce vers de ma ço-