CHAPITRE X
médecins, toujours souffrant , fiévreux; enfin, depuis longtemps , le pauvre homme n'est plus un mari pour moi. Souvent il pleure et me demande pardon d'avoir sacrifié ma jeunesse. Je pleure a mon tour de son malheur plus que du mien. Je cherche a lui donner des illusions sur une guérison impossible. Il m'a fait une donation de huit mille ducats. Il m'accable de présents : tantôt ce sont dos sequins, des médailles d'or, tantôt des bagues , des diamants, des étoffes, des robes magnifiques, et il me dit sans cesse : « Mets cela de côté, ma fille, car tu seras bientôt veuve. Un jour tu jouiras mieux de la vie, et tu oublieras le temps de ce fatal mariage. » Telle est l'histoire que vous avez voulu connaître.
Ces sentiments honnêtes augmentaient mon respect , et j'admirais a la fois dans mon amie les vertus de Lucrèce et celles de Pénélope. Notre amour platonique se soutint pendant six mois; il m'inspira plus d'un sonnet et quantité de chansonnettes dont ma maîtresse faisait la musique et qu'elle chantait souvent en ouvrant ses fenêtres pour que sa voix montât jusqu'à moi. Elle y mettait l'accent et l'âme d'une cantatrice d'opéra.
I)ois-je raconter comment nos amours éthérées sont devenues vulgaires ? Non : le lecteur admettra trop aisément qu'entre un jeune homme et une jolie femme de dix-sept ans, amoureux fous l'un de l'autre, la vertu ne peut pas toujours conserver sa vigilance.
Les six mois consacrés a Platon furent suivis de six autres mois voués a une philosophie plus sensuelle. Mais c'est assez : tirons un rideau sur mes erreurs.
Ma maîtresse parut un jour a sa fenêtre avec un visage
fort triste. Je m'informai du sujet de son chagrin. Elle m'apprit que son mari approchait d'une crise mortelle. Les médecins lui ordonnaient l'air de Padoue. La jeune femme , obligée de veiller a certaines affaires de famille, demeurerait a Venise en compagnie d'une vieille servante.
— Ami, me dit-elle avec une larme sous la paupière, je serai infailliblement veuve dans peu de jours. Une femme de mon âge, et en cet état, ne peut pas vivre seule, abandonnée a elle-même. La maison de mon père est mon seul refuge; mais ce père de mauvaises mœurs, criblé de dettes et sans scrupules , dépensera mon bien , et la misère se joindra encore au veuvage. Je n'ai que toi en ce monde a qui je puisse confier ce que je possède. Dans une armoire sont entassés une bonne somme d'argent , mes joyaux , mes nippes ; fais-moi la grâce de recevoir tout cela en dépôt , sans quoi mon père , plein de zèle a défendre mes intérêts , aura tout dissipé en quelques mois. Tu m'aimes ; tu viendras a mon aide dans cette circonstance douloureuse.
Je compris que ce discours tendait, par un chemin détourné, a la substitution d'un mari a un autre. J'avais renoncé au mariage a cause du grand nombre d'enfants dont mes frères étaient chargés. Une abdication volontaire des douceurs conjugales pouvait encore faire de moi un oncle utile a cette progéniture si abondante. Je considérais comme une faiblesse coupable l'idée de manquer à mes résolutions , de réduire a rien le pauvre patrimoine des Gozzi, et d'ajouter au troupeau d'enfants de ce nom une bande de petits cousins destinés h vivre