MOIS PORTRAIT EBAUCHE. — ESCARMOUCHES LITTÉRAIRES
Lorsque je lis une histoire amoureuse , je ne manque jamais de me représenter le héros beau, bien fait, et le plus aimable du monde. Je gage que beaucoup de gens font comme moi ; si donc j'avais de la vanité , je devrais , après le récit romanesque de mes faiblesses de cœur, me garder de rien dire sur mon physique. Le lecteur , pour me rendre digne amant d'une belle maîtresse , aurait soin de me prêter une charmante figure , une tournure gracieuse , des manières élégantes , et surtout une toilette recherchée. Mais mon silence deviendrait une imposture, et je dois donc parler.
Pendant mon séjour en Dalmatie , j'étais si jeune que ma taille n'avait pas encore atteint sa hauteur , ce qui me permettait de me travestir en femme dans les comédies improvisées. Depuis mon retour a Venise, je n'aurais plus représenté les soubrettes avec autant de charme. Yoici de quel homme ma jolie voisine de San- Cassiano était devenue éprise.
Ma stature est grande : je m'en aperçois a la quantité de drap qu'il me faut pour faire un manteau , et aux coups nombreux que reçoit mon chapeau, quand
MEMOIRES M CHARLES GOZZÎ. 113
je passe par les petites portes. J'ai toujours eu peu d'embonpoint. Je marche d'un air distrait, le nez penché vers la terre , et je ne sais la plupart du temps où je pose mon pied. Mon visage n'est ni beau ni laid, a ce qu'il me semble : je l'ai d'ailleurs fort peu regardé ; je me passerais volontiers de miroir. Je crois que je ne suis ni bossu, ni boiteux, ni borgne, ni louche. Si j'eusse eu lune de ces disgrâces , ou même toutes a la fois, je les aurais supportées sans que ma bonne humeur en fut altérée.
Si l'on m'a vu quelquefois des habits a la mode , c'est la faute de mon tailleur. Joseph Fornace, qui m'habille depuis quarante ans, peut certifier que jamais je ne l'ai tracassé au sujet de mes vêtements. J'endosse ce qu'il m'apporte sans y regarder, tant j'ai confiance en lui; mais je déteste particulièrement la malpropreté, les taches et les étoffes râpées , comme en portent les cuistres. La coupe de mes cheveux n'a point varié de l'année 1755 a 1780, quoique le papillon de la mode ait changé plus de cent fois; je n'ai jamais cédé a ses caprices et je me suis constamment peigné de la même façon. Vous allez dire que cela est héroïque ; point du tout : c'est de l'insouciance en matière de coiffure. Je n'ai jamais renouvelé les boucles de mes souliers que quand elles se sont rompues, et si le modèle en a été tour a tour ovale ou carré, ce fut par décision de l'orfèvre, qui, dans sa prévoyance, eut soin de me donner des boucles fragiles, afin de me voir revenir le plus tôt possible a sa boutique.
Les rêveurs qui bercent toujours dans leur iète quel-
que fantaisie, ont la mauvaise habitude de froncer les sourcils, ce qui leur donne un air brusque, maussade ou fier. Il est certain que je suis gai : mes écrits le prouvent ; cependant je ne sais comment il se fait qu'un tas de pensées m'ont toujours mis la tête en ébullition. Tantôt ce furent mes affaires de famille, tantôt mes procès, les arguments que je préparais, les désordres de fortune auxquels il fallait aviser, ou bien mes compositions poétiques et mes comédies. Il en résulta que je tombai dans le travers de ces rêveurs, toujours distraits, les yeux baissés, murmurant des paroles entrecoupées; ce qui, joint a mon marcher lent, a ma taciturnité , a mon goût pour les promenades solitaires , mJa fait passer pour un homme peu sociable , et peutêtre méchant. En me voyant errer dans les recoins de la ville , morne , soucieux , le regard en dessous , on m'aura soupçonné de vouloir tuer quelqu'un, lorsque je rêvais a ma comédie de l' Oiseau vert. Je n'assurerai pas que je n'aie point été un sot, puisque les sots ne savent jamais qu'ils le sont; mais au moins mes sottises auront été brèves , et souvent un discours long et fleuri ennuie plus qu'une sottise laconique.
Quant a mon caractère , ces Mémoires le feront assez connaître. Ce que je pense de moi-même pourrait-il intéresser le lecteur ? H y a pourtant un point essentiel sur lequel je ne veux pas qu'on se méprenne : J'ai eu des procès, et ne suis point querelleur ; j'ai défendu le patrimoine de mes frères et le mien avec acharnement , et je ne suis pas avide. Je méprise l'avarice, et si je ne fus pas prodigue , c'est faute d'argent. Si j'eusse été riche ,