‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 72 sur 134 · LA VIE D'ARTISTE. — PEINTURE DE COULISSES · texte numérisé non relu

LA VIE D'ARTISTE. — PEINTURE DE COULISSES

Je considère comme un devoir de donner quelques détails particuliers sur la compagnie Sacchi , avec laquelle je vécus en bonne intelligence pendant vingt-cinq ans. Les comédiens ne cachent guère leurs passions et n'enveloppent pas leur caractère d'une écorce de convention, comme les gens du monde. Je les ai vus de si près que je lisais tous les jours jusqu'au fond de leur cœur. A force de les étudier, j'arrivai a pouvoir mettre dans la bouche de chacun d'eux des sentiments en harmonie avec leurs diverses organisations, des paroles d'accord avec leur tournure d'esprit. Sept d'entre eux avaient le génie de notre comédie nationale, et j'en tirai un bon parti pour restaurer ce genre injustement abandonné. Bientôt la compagnie Sacchi jouit d'une faveur et d'un crédit extrêmes.

Les acteurs de cette troupe se recommandaient par des vertus particulières assez rares parmi les comédiens. On respirait au milieu d'eux une odeur d'honnêteté qui me détermina tout a fait a m'attacher a leur fortune. Leur union, leur docilité, leurs bonnes mœurs, au moins en apparence ; la règle établie pour les femmes de ne jamais accepter de cadeaux des jeunes gens ga-

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lants; certains traits de charité dont je fus témoin , me prévinrent en leur faveur. Lorsqu'une actrice devenait le sujet d'un scandale, on s'assemblait pour examiner la chose, et, si le cas était trouvé grave, on la bannissait de la troupe, quel que fût d'ailleurs son talent. Je ne suis pas difficile ni prude dans mes relations, et j'ai fréquenté toute sorte de gens, mais je n'aurais point accepté la familiarité intime d'une troupe de comédiens dissolus; je ne les aurais pas vus hors du théâtre, et je ne les aurais pas aimés comme j'ai aimé cette bande joyeuse, qui m'honorait du titre de protecteur de la compagnie.

Qui pourrait compter le nombre prodigieux de prologues et d'adieux en vers que je leur ai donnés et qu'ils récitaient a l'ouverture ou a la fin de chaque saison? Que de compliments au public pour les jeunes débutantes! que de supplications débitées par des lèvres fraîches et tremblantes ! que de chansonnettes intercalées pour celles qui avaient de la voix! Combien leur ai-je fait dire de bagatelles, grand Dieu! combien de feuilles de papier noircies ! que de monologues, de désespoirs , de menaces , de reproches , de prières, de corrections sévères, de leçons morales, de propos amoureux ou passionnés, de lazzi, de niaiseries, de grosses folies , le tout pour quêter cette récompense si ardemment souhaitée , l' applaudissement ! Que de fils j'ai morigénés ! que de tuteurs mystifiés ! que de mariages aux scènes finales !

On me choisissait toujours pour compère a la bénédiction , au baptême , aux fiançailles , pour témoin aux

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