CHAPITRE XIV
naissances. De combien de petits drôles ne suis-je pas le parrain ! J'étais le conseiller , l'arbitre , le médiateur, l'excellent ami , le juge, le poète, le sauveur, toujours avec complaisance et sans sortir du badinage. Toutes les jeunes filles de la troupe avaient des dispositions a bien jouer et l'envie de réussir ; il fallait les aider , donner des leçons; et comme on écoutait bien mes avis ! Je leur enseignais la langue , la bonne prononciation ; elles me montraient leurs lettres, ornées des fautes d'orthographe les plus incroyables, que je corrigeais patiemment.
Dans la belle saison , lorsqu'on quittait Venise , suivant l'usage , la poste m'apportait chaque jour un boisseau d'épîtres , les unes gaies , les autres fâchées , quelques-unes tendres. Il en venait de Milan, de Gênes, de Turin , de Parme , de Mantoue , de Bologne. On me demandait des conseils , on me faisait part de ses querelles, jalousies, amourettes. Je répondais exactement, tantôt sur le ton sévère et paternel , tantôt affectueusement , tantôt avec malice pour éveiller l'esprit , car la correspondance est un exercice très-utile pour la comédienne.
Celui-là se trompe qui s'imagine pouvoir vivre au milieu des actrices sans faire l'amour. Pour mener comme on veut ces pauvres filles , il faut les aimer ou en faire semblant. C'est le moyen de les stimuler, de les diriger , de les conduire au bien , d'élever leurs sentiments et de développer leurs talents. Avec l'amour , on peut les perdre ou les régénérer. Elles sont pétries de pâte amoureuse. À peine ont-elles leurs dents de
douze ans, que l'amour est déjà leur guide : elles l'aperçoivent de loin et suivent son flambeau dans les ténèbres de leur enfance. J'ai assez observé ces êtres faibles et intéressants pour savoir que, sur l'article de l'amour, l'austérité reconnue de la compagnie Sacchi existait en paroles. Avec les actrices, le mot d'amitié est fabuleux ; on le remplace par le mot amour , sans perdre son temps dans les nuances; et, si on parle d'amitié entre femmes, c'est pour se jouer de mauvais tours et se donner des baisers de Judas. Cependant je certifie, comme un honnête témoin, que les comédiennes de notre compagnie faisaient l'amour avec précaution, décemment, sans éclat et jamais par un vil intérêt.
Dans la plupart des troupes comiques , on avoue sans pudeur des manèges blâmables ; on dépouille les jeunes gens ; on vit a leurs dépens ; on finit par ne plus rougir , et le langage même tombe bientôt jusqu'au degré repoussant du cynisme. Il y a dans les coulisses deux expressions odieuses a l'usage de la fourberie ; l'une est le mot miccheggiare , qui signifie mettre adroitement un amoureux dans l'obligation de faire un présent; l'autre terme est celui de gonzo, qui veut dire niais, dupe, soupirant sans appointements , dont on se moque et qu'on ruine. Dans la compagnie Sacchi, on avait banni ces mots honteux du vocabulaire, et jamais, a ma connaissance ,. la chose ne fut pratiquée au théâtre Saint- Samuel. Ces pauvres filles aimaient par instinct, par inclination , et pour suivre scrupuleusement l'exemple de leurs parents. Elles encourageaient de préférence les