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CHAPITRE XIV. — Anaplastie du scrotum et de la verge

« Art. 1er. — Prépuce. — Des causes diverses peuvent amener la destruction partielle ou totale du prépuce : la gangrène, des chancres, certaines opérations, la circoncision, par exemple, conduisent à ce

vice de conformation; le besoin d'y remédier s'est fait sentir dès la plus haute antiquité. Galien, d'après Antyllus, décrit déjà le genre d'anaplastie qu'on lui appliquait autrefois. Après avoir isolé des corps caverneux dans toute leur circonférence et dans l'étendue d'environ un pouce les téguments de la verge, Antyllus tirait sur le fourreau, le ramenait en avant, de manière à en couvrir le gland. L'opération en elle-même n'offre ni difficultés, ni dangers ; mais par l'effet seul de leur rétractilité, les téguments se retirent peu à peu en arrière, et reprennent bientôt leur première situation : se collant sur la circonférence du gland, ils produisent une difformité pire que la première. Je crois donc, en conséquence, que Yanaplastie du prépuce, telle qu'elle a été comprise jusqu'ici, ne mérite pas d'être conservée. Simple repli tégumentaire, le prépuce n'est pas un organe assez important dans l'économie pour justifier des opérations de ce genre. »

Paul d'Egine, Tagliacozzi, Fabrice d'Acquapendente, J.-L. Petit, Sabatier, s'il en avait parlé, n'auraient pas dit mieux. Que répondraient Celse, et Dieffenbach, et Galien, et Antyllus? Le rapprochement entre tous ces passages et toutes ces éditions rend, je le crois, tout commentaire superflu, et montre d'une manière évidente que Velpeau a été trahi par quelque élève qui, ayant sans doute perdu un feuillet de copie en se rendant chez l'imprimeur, aura glissé coupablement une page de sa prose pour remplacer le vide causé par son étourderie.

Combien, mon cher et savant maître, le métier de critique est cruel; le devoir nous oblige à exposer la vérité, malgré qu'elle soit souvent sévère; il nous force à poursuivre l'erreur pour garantir contre elle nos successeurs et nos contemporains, et les obligations devant lesquelles nous ne pouvons reculer sans une faiblesse coupable font pleuvoir sur nos têtes un torrent de malédictions. Quand on s'évertue, à force de citatrons textuelles, à rendre à chacun ce qui lui appartient, cent voix crient au scandale; on nous accuse de dépouiller les vivants au profit des morts, comme s'il était plus honnête d'ouvrir les tombeaux pour couvrir sa nudité de la défroque des trépassés. On lance contre les véridiques toutes sortes d'épithètes qu'on croirait empruntées au journal V Univers, et les consciences timorées, les gens modérés et honnêtes, détournent la tête en vous voyant, ou à votre approche changent de trottoir sur la voie publique, de peur que les ongles de votre dextre leur fassent à la main cinq plaies exposées au contact incessant, mais funeste, de l'air atmosphérique.

176 LETTRE CHIP.UUGICALE

Il y a des gens timides qui se pratiquent l'occlusion permanente des paupières ou qui bourrent leurs oreilles de charpie quand surgit une question de priorité ou de vérité historique. Ignorent-ils donc que, si on laisse sur les épaules de Pierre un manteau dérobé, Paul est exposé à mourir de froid, et la justice, qui ,est une, s'accommode-t-elle de ces transactions coupables?

D'autres, moins polis, vous traitent de charlatans scientifiques; d'autres, plus sages mais plus prudents et surtout plus taciturnes, accordent que la vérité est belle en elle-même, mais que son vrai domicile étant le fond d'un puits, il est bon de ne pas l'en tirer; aller la chercher là, c'est, suivant eux, jouer le rôle d'un seau et mériter la corde; car pour peu qu'on y mette un peu de verve et de feu, on se fait beaucoup de tort. Le vodà lâché ce grand mot, se faire du tort! Passe encore s'il s'appliquait à de pauvres hères comme votre serviteur, qui touche à peine le premier degré de l'échelle des honneurs; mais n'est-il pas risible qu'on l'invoque encore, ce misérable argument de la peur, contre des gens dont la réputation est faite et méritée? Dans la dernière discussion académique (1) dont l'enseignement, je l'espère bien, ne sera pas perdu pour l'avenir, j'entendais quelques voix douces dire tout bas, le long d'un pilier : « X..., au fond, a raison, mais il se l'ait bien du tort » ; et aussitôt il me revint en mémoire ce vœu drolatique d'un sacripant condamné au dernier supplice, et qui pour toute grâce demandait à ne pas être pendu un vendredi, parce que ça portait malheur!!! On ne peut pas s'habituer à séparer les personnes que nous apprécions comme elles le méritent des ouvrages sur lesquels nous avons droit de vie et de mort, et on nous accuse de faire du dénigrement quand nous ne pratiquons que l'équité. Il nous est pourtant plus agréable de dire le bien que le mal, et nous éprouvons une véritable satisfaction quand nous rencontrons un travail, sinon parfait, au moins soigneusement et consciencieusement élaboré. Hélas ! pourquoi sont-ils si rares, et combien ils le seraient plus encore peut-être, si la vigilante critique n'effrayait pas un peu les plumes trop faciles!

Jetons un coup d'oeil en arrière. Nous avons vu qu'après Fabrice d'Acquapendente, Boyer était le seul qui ait rétabli le texte de Gelse, et que, dès lors, ce dernier avait joui en paix de l'honneur plus ou moins estimable de ses procédés. Survient Blandin, qui supprime Celse et qui fait surgir Galien, Paul d'Egine et Antyllus. Cette erreur

(1) Ceci a été écrit le 24 avril 1857.

ne fructifie que trop ; elle engendre d'abord l'anachronisme que vous avez lu tout à l'heure : « Galien d'après Antyllus » ; puis vient le commentaire de Malle : « le prépuce peut se trouver détruit, etc, etc.. » A en croire Galien, Antyllus aurait déjà recours à une opération de » ce genre à l'aide du procédé suivant : après avoir isolé la verge ou » au moins les téguments du périnée du corps caverneux dans toute » leur circonférence dans l'étendue de trois centimètres (un pouce), » Antyllus tirant alors sur le fourreau, le ramenait en avant, de ma- » nière à recouvrir le gland. » Ainsi, voici Galien écrivant dans le IIe siècle et citant Antyllus, qui lui est évidemment postérieur, quoiqu'en disent Haller et Peyriihe. D'ailleurs, tout le monde s'accorde à dire que Galien ne cite jamais Antyllus (l), et c'est à ceux qui écrivent « Galien d'après Antyllus » à prouver le contraire. Et puis, voilà ce dernier qui pour faire un prépuce, taille les téguments du périnée!!! dans l'étendue de 3 centimètres !!! Après cela réclamez donc pour la France l'honneur d'avoir découvert le système métrique!

Pourtant Malle paraît avoir un remords, car il ajoute : « Celse, qui s'est occupé aussi beaucoup de ce sujet sous le nom de recutili, a indiqué deux moyens d'y remédier. » Alors il analyse lestement les deux procédés en question, non toutefois sans de légers enjolivements. Ainsi on fixe l'ouverture du nouveau prépuce « avec un fil y> sur une canule de plomb introduite au préalable dans l'urèthre. »

On pourrait croire, d'après la disposition de ce texte, que Celse a vécu après Galien et Antyllus ; ou penser aussi que l'antiquité nous a légué trois procédés différents, car Malle a si singulièrement défiguré le premier que personne ne se douterait qu'il n'est autre que le second de l'auteur romain. Est-ce là de la science et doit-on hésiter à stigmatiser une pareille contrefaçon?

Mais ce n'est pas tout, et j'ai résolu de vous mener jusqu'au bout. J. Jobert a écrit un traité d'autoplastie assez complet, et pour lequel, sans doute, il a consulté les articles incriminés. Aussi nous dit-il : « Dans les temps les plus anciens, on s'est occupé de réparer le prépuce, et dans Galien il est question du mode anaplastique dont on faisait usage autrefois. »

« V autoplastie dont parle Celse d'après antylus n'était autre chose que le décollement périphérique » ; c'est l'anachronisme élevé à la

(1) Voir Broca, Des anévrysmes, 1856, p. 201. — ; Dezeimeris, Dkt. historique, art. Antyllus. C'est ainsi qu'il faut écrire son nom et. non pas Antylus, Antillus, Antilus, comme le font beaucoup d'auteurs même parmi les modernes. verneuil. 12

deuxième puissance. Comme palliatif, J. Joberl nous donne textuellement les deux procédés de Celse, sans indication bibliographique à la vérité.

Mais en revanche je remarque avec étonnement que, dans un ouvrage publié en 1848, il n'est fait nulle mention des observations de Dieffenbach, connues en France depuis 1830 (1).

Du reste, comme je l'ai déjà remarqué pour d'autres, J. Jobert, dans l'historique général de l'autoplastie, ne parle pas des procédés de Celse applicables au prépuce ; il paraît les attribuer à Galien et à Paul d'Égine. (Même ouvrage, t. Ier, p. 4.) Je suis fort étonné de voir qu'on n'utilise pas dans l'exposé général des faits dont on se sert dans les chapitres particuliers et réciproquement. 11 faut croire que, lorsqu'on écrit deux gros livres, on a oublié, en rédigeant le second, les documents rassemblés dans le premier. N'ayant pas encore produit d'ouvrages de longue haleine, j'ignore si ce genre de distraction est facile ou non à éviter.

M. Sédillot,.dans le court préambule historique qu'il consacre à l'autoplastie, ne signale qu'un seul des procédés de Celse. Il ne le rapporte pas complètement, il ne consacre pas d'article spécial à la restauration du prépuce, de telle façon qu'on peut bien lui reprocher une omission, mais non pas une erreur (2).

Un des articles les moins incomplets sur le sujet qui nous occupe est celui d'A. Bérard (art. Pénis du Dictionnaire en 30 volumes, t. XXIII, p. 424, 1841). On y reconnaît de petits lambeaux de tous les auteurs, et par malheur quelques erreurs se sont glissées dans ce résumé pourtant assez pur. Telle l'expression de reciUili pour recutiti; telle encore la canule de plomb introduite dans l'urèthre, attribuée à Celse, et dont il n'a jamais parlé. Je crois que A. Bérard avait lu Celse, J.-L. Petit et Boyer; mais je suis surpris qu'il ne dise pas un mot de Dieffenbach.

Ce dernier auteur a, du reste, subi largement la peine du talion. Il n'avait cité personne de ceux qui l'avaient précédé, et ses observations n'ont été pour ainsi dire citées par personne de ceux qui ont écrit depuis 1830. Je suis loin de donner mon assentiment à ces re-

(1) Traité de chir.plast., t. II, p. 226, 18-19. Il faudrait 1818, car l'ouvrage avait paru avant la fin de cette dernière année. Les éditeurs ont la manie de postdater leurs ouvrages, ce qui est souvent une cause d'embarras dans ces questions de priorité. Je n'ai pas besoin de rappeler que tout dernièrement cette babitude que personne n'ignore, ni ne doit ignorer, a suscité une difficulté que M. Bouvier considère comme une méprise.

(2) Traité de médecine opératoire, t. II, p. 221, 2e édit., 1855.

présaîlles, mais je les constate. En effet, lisez l'article de la fabrication d'un prépuce (Gazette médicale, 1830, p. 105), vous n'y trouverez point d'anachronismes. Ni Celse, ni Galien, ni Antyllus, ni Paul d'Égine ne sont compromis. J.-L. Petit ne l'est pas davantage, et pour de bonnes raisons. Si le grand chirurgien autoplaste de Berlin avait connu le second procédé de Celse, il n'aurait pas manqué de le dire, et il n'aurait pas eu la peine d'inventer, lui aussi, cette opération, du reste restée infructueuse même entre ses mains. Je suis plus étonné du silence gardé par Yelpeau, A. Bérard, Malle, Chélius et son traducteur (1), Yidal (2), M. Sédillot, sur l'opération très-ingénieuse de la duplication du feuillet cutané préputial. Puisqu'on accorde si souvent une mention à des observations absurdes et impossibles, on ne devrait pas supprimer aussi lestement des tentatives logiques, bien conçues, bien exécutées et d'ailleurs couronnées de succès. Ne pensez-vous pas comme moi?

J'ignore, mon cher maître, si vous avez eu le courage de me suivre jusqu'ici ; quant à moi, je suis harassé de cette longue course à travers les bouquins. Je n'irai pas plus loin, je ne consulterai pas d'autres ouvrages, dans la crainte de retrouver encore de nouvelles erreurs. Ce qui me dépite surtout, c'est d'avoir usé autant d'encre et de papier, d'avoir gaspillé autant d'heures pour un aussi mince sujet; et pourtant pouvais-je m'en dispenser? Si j'étais venu vous dire avec aplomb : L'histoire de l'autoplastie est bien mal faite; le nom de méthode française est une usurpation patriotique peut-être, mais injuste; on n'a pas seulement pu lire exactement un chapitre de Celse, quand on -a des éditions de Celse tant qu'on veut pour 1 fr. 25 cent. ; les auteurs classiques les plus estimés sont pleins d'erreurs ou d'omissions; si j'étais donc venu vous débiter un réquisitoire aussi irrévérentieux, peut-être vous m'auriez écouté, parce que vous m'avez plusieurs fois déjà honoré de votre bienveillance, et que d'ailleurs le paradoxe ne vous irrite pas trop les nerfs; mais vous m'auriez sagement répondu que de telles accusations se lancent alors seulement qu'on est en mesure de les prouver. Pour vous convaincre, j'aurais fourni mes textes. J'ai commencé tout d'abord par où j'aurais fini, et j'espère que vous voudrez bien trouver que j'avais quelque raison.

(1; Traité de chir. Trad. fr. de Pigué, t. II, p. 39, 1844. Chélius ne parle pas non plus de l'absence du prépuce ni de sa réparation.

("2i Traité depath. ext. et de médee. opérât., t. V, 3e édit. , 1851. L'auteur ne dit qu'un mot de l'absence du prépuce « qui a fixé de tous les temps les chirurgiens, puisqu'on trouve dans Celse un procédé destiné à le corriger » ; rien de plus.

J'ai d'ailleurs fait tous mes efforts pour concilier la sévérité inflexible de la critique avec l'urbanité qui la rend moins amère.

Il ne me reste plus que deux choses à faire pour le moment. D'abord je dirai : Fais ce que dois, advienne que pourra. Puis je vous demanderai la permission, dans une prochaine épître, de vous soumettre une seconde difficulté bibliographique ayant encore trait à l'autoplastie dite française.

Recevez, etc.

[La lettre précédente, quoique sérieuse au fond, est rédigée sous une forme très-familière, qui pourrait étonner et choquer même le lecteur si je ne fournissais quelques mots d'explication.

Au temps où j'avais des loisirs j'écrivais, dans la Gazette hebdomadaire, des feuilletons intitulés : Erreurs, lacunes et imperfections delà littérature médicale, et dans lesquels, tout en badinant, je critiquais vigoureusement la négligence impardonnable avec laquelle ou traitait dans les ouvrages, même les plus répandus, les questions d'histoire.

A l'époque même où j'écrivais ainsi sur l'autoplastie, on discutait à l'Académie de médecine les origines historiques et scientifiques de la méthode sous-cutanée. Un orateur qui s'attribue volontiers la découverte entière de cette méthode, malmenait fort les érudits qui protestaient contre ses prétentions. Il nous accusait entre autres choses d'avoir ramassé, pour le combattre, nos arguments dans les ruisseaux de l'érudition (sic). Si je ne rappelais pas ce détail on ne comprendrait guère les allusions que je fais à l'action de l'air et plusieurs autres passages énigmatiques.

J'ai cru devoir laisser à ma lettre sa forme primitive un peu frivole, en pensant bien qu'on oubliera cette forme pour ne garder que les arguments dont je maintiens la solidité et l'exactitude.

Les mêmes remarques s'appliquent à un autre passage relatif au phimosis et qu'on lira plus loin.] A. V. 187B.

L'HISTOIRE DE L'AUTOPLASTIE(1)

Le caractère du xixc siècle, c'est la critique. ...Le temps des systèmes est passé, les maîtres n'ayant plus assez d'autorité pour former école, ni les élèves assez de docilité pour accepter une direction exclusive.

(Renan, Etudes d'histoire religieuse, p. 49.)

Le désir des découvertes, une propension ardente à pénétrer l'avenir et à tracer des voies nouvelles sur les débris des doctrines passées, constituent sans doute les tendances les plus marquées de l'époque où nous vivons, et assigneront dans l'histoire des progrès de notre science une place importante à la fin du xixe siècle. Mais, à côté de ce torrent qui porte la foule en avant, et qu'il est aussi impossible de nier qu'imprudent d'entraver, marche un courant en sens inverse, plus lent, plus calme, plus silencieux surtout, qui nous fait remonter vers les sources de l'histoire et chercher dans ses annales les idées ou les faits dont nous pouvons tirer profit.

On l'a dit récemment et avec vérité, nous sommes à une époque de réparation scientifique qui rendra à nos prédécesseurs, *sous forme de louange ou de blâme, la part qu'ils méritent, et dans la période de transition actuelle, nous devons tendre une main au passé, et de l'autre montrer la route de l'avenir.

Mieux qu'aujourd'hui, plus tard, peut-être, on rendra aussi justice à ceux d'entre nous qui, ne sacrifiant pas tout au présent, auront partagé leurs veilles entre ces deux grandes tendances et qui, franchissant les barrières étroites de la spécialité, auront cherché la vérité

(1) Mémoire lu à l'Académie de médecine le 19 mars 1858 et publié dans la Gazette hebd., 1858, p. 393.

dans l'observation, l'expérimentation, le microscope, la balance, et aussi la poussière des livres. Convaincu pour ma part, et depuis longtemps, des immenses ressources que l'érudition fournit à la chirurgie militante, j'ai porté mon zèle vers ce côté; c'est pourquoi je viens réclamer aujourd'hui l'attention pour un essai de ce genre relatif à la chirurgie restauratrice.

Je ne puis ni ne veux rappeler ici toutes les petites misères et les vicissitudes inséparables de ce genre de travail. Ceux-là les connaissent qui ont été parfois dans l'obligation de consulter l'histoire; je dirai seulement qu'occupé depuis plus de deux ans à rassembler les matériaux d'un traité de chirurgie restauratrice, les plus grandes difficultés m'ont été suscités jusqu'à présent par la manière déplorable dont l'historique de ce sujet a été traité, j'ai dépensé un temps infini à rectifier les innombrables erreurs dont les monographies et les traités dogmatiques fourmillent, et pour cela il m'a fallu remonter toujours aux sources, souvent écrites en langues étrangères. Je n'ai pas encore rencontré un article sur l'autoplastie dans lequel il n'existe ni lacunes, ni interpolations, ni erreurs. Quelques-unes de celles-ci sont des plus grossières.

Je ne puis songer davantage à présenter ici, même en résumé, les résultats démon enquête bibliographique, caria critique des opinions et l'examen des textes sont nécessairement très-prolixes. Je me contenterai d'énumérer quelques propositions générales, ce qui me permettra ensuite d'étudier avec documents et preuves un point circonscrit de l'histoire de l'autoplastie.

J'affirme d'abord que l'histoire de la chirurgie restauratrice en général, c'est-à-dire de l'anaplastie, n'a jamais été écrite; la confusion faite par l'immense majorité des auteurs entre deux mots à sens bien différent, savoir anaplastie et autoplastie, a fait perdre de vue le général pour le particulier et prendre la partie pour le tout : ainsi nous n'avons presque rien sur l'anaplastie; nous avons au contraire, sur l'autoplastie, qui n'est qu'un des nombreux modes de la chirurgie restauratrice, quelques esquisses historiques passables, quoique entachées d'un assez grand nombre d'erreurs.

Ici comme ailleurs le langage a été longtemps indécis; de nos jours même il est loin d'être définitivement fixé. Celse, ïagliacozzi, Carpue, Percy, avaient désigné par des périphrases les opérations dont ils avaient été les vulgarisateurs. Grsefe le premier avait, à l'aide de deux radicaux grecs, créé pour la restauration du nez le mot trèsheureux de rhirioplastie. Ce mot lui-même était dérivé d'un terme remontant à la plus haute antiquité : je veux parler du mot anaplastie,

qu'on trouve déjà dans Hippocrate; mais il avait un sens très-général et un peu différent de celui qu'on lui attribue aujourd'hui; il signifiait refaire, former de nouveau.

Après Grsefe on avait appelé cheiloplastie, otoplastie, la restauration des lèvres,, des oreilles. 11 fallait donc une dénomination particulière pour désigner la série déjà nombreuse des opérations caractérisées par l'emprunt d'un lambeau. Malgaigne créa pour ce besoin le mot autoplastie, en 1834. Ce terme, sans être irréprochable, peut être cependant regardé comme un néologisme heureux et qui d'ailleurs devenait nécessaire. Il faut noter cependant que les anciens avaient déjà imaginé le mot anaplérose pour désigner l'ensemble des opérations destinées à réparer les parties mutilées.

Je dois constater que Velpeau a évité le vice de langage contre lequel je m'élève; il a adopté avec raison le terme à'anaplastie pour désigner la réparation des parties mutilées en général, et il a divisé la chirurgie réparatrice en divers chapitres, dont l'un intitulé Anaplastie par transposition répond assez bien à l'autoplastie (1). Par malheur, lorsqu'on écrit un ouvrage aussi vaste, il est difficile de consacrer à chaque partie un temps suffisant, c'est ce qui explique les grandes imperfections qui déparent un article dont le plan d'ailleurs était très-bon.

Les esquisses historiques que nous possédons sont d'ailleurs d'autant plus imparfaites qu'elles ne renferment guère que l'éternelle histoire de la rhinoplastie, et d'inévitables récits d'une authenticité douteuse. Telle entre autres l'histoire du chirurgien mahratte transmise par le beau-frère de Dulrochet. Voltaire s'était déjà fort égayé sur un récit semblable dans son admirable Dictionnaire philosophique.

Les autres faits de restauration organique comparables et analogues pris dans d'autres régions sont relégués à l'écart. Blandin luimême, dans une thèse devenue célèbre, n'a pas évité cet écueil, car les divisions qu'il a tracées dans son historique sont plus factices qu'importantes.

Les tentatives les plus récentes d'histoire générale de l'autoplastie remontent au moins à vingt ans. Depuis cette époque, je ne retrouve guère que des reproductions plus ou moins fidèles, plus ou moins amplifiées de Percy, Carpue, Graîfe, Labat, Blandin et Serre (de Montpellier). Or, d'année en année, on a vu se produire des applications nouvelles; des procédés nombreux ont été imaginés, et quel-

(I) Nouv. élém. de méd. op., t. I, 607, édit. 1859.

ques-uns d'entre eux créés d'abord par la nécessité, puis généralisés plus tard, méritent d'être élevés à la dignité de méthodes. L'expérience a de plus condamné quelques opérations, et elle en a vivifié quelques autres; en un mot les choses ont tellement changé que sous le double rapport scientifique et pratique, l'historique et les classifications tracées il y a vingt ans ne représentent que très-imparfaitement aujourd'hui l'étendue et la diversité du sujet.

Il me paraît donc tout d'abord indispensable de diviser l'histoire de l'autoplastie en deux grandes périodes.

La première, période ancienne, commence àCelse et finit vers 181-4, époque où la chirurgie anglaise ressuscite la rhinoplastie par l'entremise de Carpue.

Certes, dira-t-on, Franco et Tagliacozzi ont fait plus que Carpue pour faire renaître au xvic siècle l'autoplastie tombée clans l'oubli; et cependant leurs tentatives sont restées sans écho, si ce n'est, pour le dernier, l'écho du doute, du blâme et du ridicule même. Il en est des découvertes comme des graines, elles ne germent qu'en tombant sur un terrain fertile.

La seconde période, ou période moderne, n'est point encore close, la chirurgie des deux mondes l'enrichit tous les jours. C'est de la première phase que je compte m'occuper dans ce moment.

Puisqu'on s'est contenté d'écrire la seule histoire de l'autoplastie, il faut bien accepter le fait; reste à savoir si les recherches entreprises par nos prédécesseurs et nos contemporains sont suffisantes, et si l'on peut accepter sans révision les documents que nous fournissent actuellement les meilleures monographies, les ouvrages les plus classiques et même les traités ex professa. Je réponds hardiment par la négative; et comme il convient de prouver une semblable assertion, je prendrai pour exemple la méthode ancienne, autoplastie de voisinage, et, poursuivant son évolution depuis l'origine jusqu'au xixc siècle, je ferai voir : 1° qu'elle compte beaucoup plus de faits qu'on n'en cite habituellement; 2° que si ces faits étaient plus connus, on ne verrait pas de nos jours encore certains chirurgiens réclamer l'invention d'idées générales produites et appliquées depuis des siècles. Mon sujet ainsi circonscrit, je pénètre au cœur de la question. Si je réussis à convaincre le lecteur, l'opportunité de ce travail pourra se passer d'autre démonstration.

Coup d'œil historique sur l'autoplastie ancienne.

J'appelle méthode ancienne l'ensemble des procédés qu'on trouve décrits dans Celse. On a déjà fait bien des commentaires étendus sur le chapitre ix du livre VII; mais on n'a pas toujours été heureux dans l'interprétation du texte. Je veux moins renouveler ces commentaires que montrer dans les siècles suivants le développement et les applications variées des principes posés par l'écrivain romain.

Si l'on consulte les auteurs à l'endroit des origines et du développement de la méthode ancienne, on trouve alignés à peu près dans le même ordre une certaine quantité de noms qui nous indiqueraient les promoteurs de cette méthode. Celse, à bon droit, ouvre la liste, puis viennent Galien et Paul d'Egine, suit Franco, et enfin Chopart. L'intervention de nos deux célèbres compatriotes à valu à l'autoplastie par glissement la dénomination patriotique à la vérité, mais fort inexacte, de méthode française. A notre époque, on nomme Delpech et Larrey père. Après ces grands noms tout le monde s'étant mêlé de la chose, nous ne trouvons plus que des vulgarisateurs et des inventeurs du second ordre, qui appartiennent d'ailleurs à la période moderne.

Or mes recherches me permettent de substituer à cette énumération que tout le monde copie scrupuleusement, une liste plus complète et plus exacte. L'autoplastie ancienne, comme toutes les méthodes opératoires qui remontent aux origines de l'art, a sa phase nébuleuse.

Personne ne sait qui le premier a imaginé de restaurer le nez, les oreilles, les lèvres, le prépuce à l'aide de la peau saine du voisinage.

Celse, utile compilateur, se fait enfin l'éditeur de ces premiers essais ; il nous lègue dans le livre VII un chapitre fort élégant peutêtre au point de vue de la langue latine, mais assez obscur néanmoins pour avoir fourni aux lettrés eux-mêmes matière à de nombreux contre-sens.

Sans me prétendre meilleur latiniste que les écrivains qui ont traduit déjà ce chapitre, j'y vois clairement l'indication de la cheiloplaslie, aussi bien que celle du bec-de-lièvre. Le rétrécissement de la bouche, qui n'a jamais lieu dans cette dernière difformité, me paraît nettement indiqué, ainsi que les lésions diverses qui nécessi-

tent l'opération et les points où l'on peut faire les emprunts. Le commentaire de ce chapitre est donc à refaire. Je' crois pouvoir expliquer pourquoi il est resté incompris jusqu'à ce jour, en faisant remarquer que les commentateurs principaux écrivaient à une époque où l'attention n'était point fixée sur la cheiloplastie proprement dite. (Voyez chapitre ix, Curla in auribus, labrisque acnaribus quomodo sarciri et curari possint.)

Quelques pages plus loin se trouve, au contraire, sur la restauration du prépuce, un autre chapitre qui non-seulement est remarquable par sa clarté, mais qui facilite singulièrement l'intelligence ■du premier. Il est intitulé Ad tegeudam glandem colis si nuda est. J'ai, dans une série de feuilletons, étudié ce chapitre et suivi ses traces dans la chirurgie ancienne et moderne. Ces longs développements donnent un exemple, pris entre mille, de la manière dont les auteurs classiques traitent les textes originaux (1).

Je m'explique difficilement la destinée de ce passage si curieux. Parmi les auteurs qui ont écrit sur l'autoplastie, les uns n'en ont eu aucune connaissance; les autres ont attribué les procédés qu'il renferme à Galien, à Antyllus, ou à Paul d'Egine; d'autres enfin, qui 'l'ont cité d'après Celse, l'ont défiguré ou bien en ont méconnu la ;portée.

Ce n'est pas pour apprendre à refaire un prépuce que les chirurgiens auraient dû lire et méditer le paragraphe en question, car si j'en excepte Dieffenbach, personne n'a songé de nos jours à réhabiliter celte opération inutile; mais si nos modernes historiens l'avaient connu, ils y auraient trouvé l'indication explicite des deux modes principaux de l'autoplastie dite française (2), savoir : 1° les incisions cutanées pratiquées à distance pour favoriser les migrations de la peau dans les régions ou celle-ci est assez mobile pour que la formation de véritables lambeaux ne soit pas nécessaire : c'est le premier procédé.

2° La formation de lambeaux saignants à leur face profonde, isolés •par décollement, c'est-à-dire à l'aide d'incisions qui détruisent les -adhérences des téguments aux couches sous-jacentes : c'est le second procédé.

Les modernes sont d'autant plus fautifs d'avoir ignoré ou altéré les

(1) Galette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1857, nos i, G, 8, 16 et 17.

(-) Si j'emploie parfois cette expression, c'est qu'elle rappelle à l'esprit une série de procédés connus et qu'elle est synonyme de méthode ancienne; de même, lorsque je dirai méthode de Celse, cela n'impliquera pas que Celse en est l'inventeur, puisqu'il est douteux que jamais cet écrivain ait pratiqué l'art médical.

deux procédés de Celse pour la restauration du prépuce, que ces procédés sont reproduits plus ou moins fidèlement par une foule d'écrivains postérieurs, savoir : Galien, Paul d'Égine, Ambroise Paré, Fabrice d'Acquapendente, Tagliacozzi, Dionis, etc. Outre que l'ouvrage de Celse n'est pas rare, la trace des opérations en question n'était pas difficile à retrouver, et cependant à peine sont elles indiquées dans quelques publications récentes. Chose plus singulière. J.-L. Petit s'avise de faire un prépuce à un jeune homme ; sans citer Celse, il suit rigoureusement un de ses procédés. Il fait en un mot une véritable autoplastie par décollement qui pourtant n'a pas trouvé place dans l'historique de cette partie de la chirurgie.

Après Celse, on cite Galien et Paul d'Egine, qui n'ont rien à réclamer pourtant qui leur soit propre; ils ont été dans cette circonstance simplement des copistes infidèles de l'auteur romain, dont, ils ne rapportent pas même le nom.

Or, il faut les rayer désormais de la liste des autoplastes, et il faut grossir celle-ci du nom de tous ceux qui ont reproduit el commenté les chapitres ix et xxv du livre VII du De re medica. L'exemple suivant montrera comment a pu de nos jours s'accréditer l'usurpation contre laquelle je m'inscris.

Voici en effet une citation de M. Labat (De laRhinoplastie, p. 8, 1834), qui, placée entre guillemets à la manière des traductions littérales, pourrait faire croire que Galien avait sur la restauration du nez en particulier des idées fort nettes : ce Lorsque par suite d'une action vuînérante, le nez aura été détruit en partie ou enlevé en totalité, il faut en faire un nouveau ou au moins recouvrir son emplacement aux dépens de la peau de la face. »

Le texte est fort clair et bien plus explicite que celui de Celse, au moins en ce qui touche la rhinoplastie. Par malheur, si on le compare au texte original, on s'aperçoit bientôt que la traduction, outre qu'elle renferme un contre-sens grossier, est pour le reste d'une liberté un peu trop grande.

Voici ce que dit Galien (texte latin de l'édition de Kiïhn, Methodus medendi, liv. IV, chap xvm, t. X, p. 1002.). Après avoir parlé de la chirurgie decurlis seu eolobomatis « nam ita vocantquœ in'labiis aut narium alis aul aare deficiunl », Galien ajoute : « Nammelhodo quodam curantur hœc quoque, primum quidem excoriata utrinque cute, deinde adductis conjunctisque inter se cutium labris, ac utrïusqùe quod callosum est detracto, mox quœ reliqua sunt adsutis atqne àgglutinalis. »

On trouve sous une forme presque semblable la même idée repro-

duite quelques pages plus loin au chapitre xvm, même volume, p. 1014. « Atque in naso vel aure,rel labio suntcurta, ea quidem ut reficisse non licet, itadecorem aliquamhis adjicere licet, si quis divisam utriumque cutim mox in unum conduclam queat agglutinars. »

La comparaison des textes suffit pour juger. M. Labat, non content de cette traduction par trop négligée, imagine ou emprunte à d'autres tout un roman sur la manière dont Galien aurait eu connaissance des procédés clesbrahmines. Je ne perdrai pas mon temps à le réfuter.

Paul d'Egine est. beaucoup moins clair et beaucoup plus concis que Celse en ce qui touche la restauration des lèvres et du prépuce. Il y consacre à peine une vingtaine de lignes ( liv. VI, chap xxvi et lui). Il signale en revanche une opération dont l'exécution n'est guère possible sans qu'on exerce sur les lèvres de la plaie des tractions analogues à celies que l'on met en usage dans les autoplasties par glissement; je veux parler de la cure des fistules aériennes après la trachéotomie. Après avoir décrit l'opération d'après Antyllus, Paul d'Egine ajoute : « Lorsque le danger de la suffocation est passé on rafraichit les lèvres de la plaie et on les réunit par une suture ayant "soin de coudre seulement la peau sans les cartilages. Si la conglutinafion ne se fait pas, nous employons un pansement sarcotique ; nous faisons usage du même traitement s'il se présente à nous quelqu'un qui, désirant la mort, s'est lui-même coupé la. gorge. »

Pour quiconque se rappelle la disposition de la plaie qui succède à la trachéotomie il est évident que pour coudre la peau sans le cartilage, il faut faire glisser la première dans une certaine étendue. J'ignore si cette opération est de Paul ou d' Antyllus ou de tout autre; j'hésite même à la ranger dans les autoplasties véritables; mais elle n'en est pas moins curieuse comme une des premières indications de l'anaplastie appliquée aux fistules aériennes.

De Paul d'Egine, les écrivains nous font sauter sans transition à la fin du xvi siècle, c'est-à-dire à Franco, pour nous signaler quelque nouvelle opération autoplastique ; je veux parler de cette fameuse génoplastie couronnée de. succès qui a valu à l'illustre chirurgien provençal le titre de restaurateur de l'autoplastie ancienne. Or, il n'est plus possible aujourd'hui de croire à un aussi long interrègne. Un passage tiré de Tiraboscbi, et traduit littéralement par Malgaigne, démontre péremptoirement que plus d'un siècle avant Franco, un chirurgien sicilien, Branca, restaurait le nez en prenant un lambeau sur la figure même du malade (1).

(1) Nous ne connaissions jusqu'à présent qu'un Branca, cité par Pierre Ranzano,

Antoine Branca, son fils, étendit la sphère des réparations du visage ; il refit des nez comme son père, et de plus des lèvres et des oreilles. Mais, pour éviter de faire des cicatrices sur le visage, il imagina de prendre la peau sur le bras, ce qui permet de le considérer comme le véritable inventeur de la méthode italienne. Malgaigne .pense que les Branca ont puisé dans quelque exemplaire de Celse l'idée des restaurations de la face. Cette opinion est d'une probabilité qui atteint presque l'évidence; elle est, dans tous les cas, bien préférable à l'hypothèse de Carpue, de Grœfe et de Spreugel, qui s'évertuent à chercher comment les Siciliens ont reçu des Indes l'indication de la rhinoplastie.

J'ajouterai de mon côté -un argument à l'opinion de Malgaigne. Celse réparait le nez, les lèvres, les oreilles; les Branca réparent le nez, les lèvres, les oreilles. Celse se servait pour cela de la peau voisine; Branca père refait le nez avec la peau voisine. Antoine Branca va plus loin, et il étend son industrie aux lèvres et aux oreilles, mais il abandonne la méthode paternelle et en invente une autre. On comprend bien pourquoi : d'abord il veut éviter les cicatrices delà face; puis sans doute la méthode ancienne lui parait insuffisante pour la rhinoplastie, lorsque la perte de substance est un peu étendue : il y a entre toutes ces opérations une lkiison, un air de famille qu'on ne saurait contester.

L'autoplastie indienne ne s'occupe que de la restauration du nez et nullement de celle des lèvres et des oreilles; elle n'emploie que la peau du front. Or, Tagliacozzi, qui d'ailleurs fait preuve d'érudition, consacre un chapitre particulier à passer en revue les régions où l'on peut prendre les lambeaux. Le front n'est point compris cbins cette énumération, et cependant l'auteur se donne la peine de démontrer qu'il serait fort gênant pour le malade d'emprunter la peau de la jambe pour restaurer le nez. Il est donc évident que les Italiens n'eurent aucune connaissance de la chirurgie indienne.

Cent cinquante ans après les Branca, nous trouvons encore en Italie un vestige de la méthode ancienne, et c'est le grand vulgarisateur de l'autoplastie h distance, c'est Tagliacozzi lui-même qui nous le fournit. S'appuyant sur différentes raisons physiologiques, il rejette la peau du bras pour la réparation de l'oreille et préfère em-

évêque de Lucera. Tiraboschi emprunte un passage à Bartolommeo Fazio, qui parle d'un Branca fils, véritable novateur. Malgaigne a fait là une découverte importante au point de vue de l'histoire. Ce n'est pas, du reste, la seule qu'on trouve dans la belle introduction aux œuvres d'Ambroise Paré (voir cette introduction, p. 100).

prunier le tégument au voisinage de l'organe mutilé, c'est-à-dire à la parlie supérieure du cou.

Mais je reviens à Franco et à sa remarquable tentative. Blandin prétend que ce chirurgien ne fit qu'aviver et rapprocher les parties(i). Cette erreur est d'autant plus singulière qu'il donne l'indication bibliographique exacte du passage de Franco. M. Rigaud a déjà relevé celte inexactitude (2).

Je suis convaincu que Blandin n'avait pas lu cette observation quand il lui refusa le caractère de l'autoplastie véritable, et quand il prétendit que le texte était obscur. Rien, au contraire, n'est plus lucide, et quiconque se donnera la peine de lire l'original verra que non-seulement il s'agit d'une autoplastie- très-bien caractérisée, mais que Franco combina les deux procédés de Celse, c'est-à-dire le décollement périphérique des bords delà brèche préalablement avivés, et les incisions à distance. Il faut même reconnaître qu'il pratiqua ces dernières avec une grande hardiesse; car pour rapprocher les bords de la large perforation génale, il incisa la peau vers l'oreille, vers l'œil et vers la mandibule inférieure, c'est-à-dire dans tous les points du contour où .ces incisions étaient praticables (3).

Franco a créé la génoplastie, mais il n'a fait ici aucune application intelligente des manœuvres opératoires qu'il avait coutume d'employer dans certains cas de bec-de-lièvre compliqués et qui me paraissent sans nul doute constituer de véritables chéiloplasties. Écoutons notre auteur au chapitre cxx, qui traite de la cure des lèvres fendues : « Si les leures eslayent distantes par trop l'une de l'autre, comme j'ai veu plusieurs fois, tellement qu'on ne peut les rassembler par aucun moyen, il faudrait copper les disles leures en dedans, en long et à travers pour les resioindre, en contregardant tant qu'il sera possible les muscles à cause du mouuement. Toutefois s'il est nécessaire on peut les copper plustôt que de laisser une telle œuvre :'car de deux maux fault eslire le moindre. Il se fault garder de copper la peau en dehors parce que par icelle elles pourront estre alongées comme j'ay fait plusieurs fois. P. -460. »

La seule différence qui existe entre les règles posées par Celse

(1) De l'autojjlastie, thèse de concours, 1836, p. 31.

(2) De l'anaplastie des lèvres, des joues et des paupières, thèse de concours, 1841, p. 9.

(3) Traité des Hernies, contenant une ample déclaration, etc., édifc., 1561, Lyon, chap. cxxn, intitulé : Cure des dents de Heure, p. 4-62. C'est en effet à propos du bec-de-lièvre que Franco Cite la génoplastie. Voir les chapitres cxyiii, cxix, cxx, cxxi, 2° édition.

et la pratique de Franco, c'est que ce dernier proscrit les incisions à distance pratiquées à l'extérieur, c'est-à-dire sur la peau. Il est juste de dire que ces incisions ne sont presque jamais nécessaires.

La cure des lèvres fendues et l'observation de génoplastie se trouvent dans le même chapitre. La seconde opération n'est que le corollaire des premières, les deux textes s'éclairent l'un par l'autre. C'est toujours la combinaison des deux procédés de Celse, mais ces opérations sont au même titre des autoplasties véritables. Donc la chéiloplastie parla méthode dite française est fort ancienne. Si l'on refuse d'ailleurs à certains procédés employés pour le bec-de-lièvre compliqué le caractère des autoplasties par glissement, je renonce à la définition de ce genre d'opérations chirurgicales.

Je remarque en passant que la description des incisions faites pour combler la perte de substance de la joue est beaucoup plus claire que celle des incisions faites pour le bec-de-lièvre; de même que dans Celse le chapitre xxv (restauration du prépuce) est bien plus intelligible que le chapitre ix (restauration du nez, des lèvres et des oreilles). Les écrivains qui sont venus après Franco, en y comprenant même ceux du siècle dernier et bon nombre de contemporains, ont presque tous passé sous silence l'opération originale de Franco. Depuis la fin du xvie siècle, tous les chirurgiens qui ont opéré des becs-de-lièvre avec grand écartement ont sans scrupule taillé et décollé la lèvre, qui en dehors, qui en dedans, qui horizontalement,. qui verticalement; mais tous sans contredit en agissant ainsi ont pratiqué la cheiloplastie, peut-être, à la vérité, comme M. Jourdain faisait de la prose, c'est-à-dire sans le savoir. Pour accepter l'assertion que je formule ici, il suffit de connaître l'histoire de l'opération du bec-de-lièvre, en ce qui touche surtout les moyens d'accroître l'extensibilité des bords de la fente par les incisions.

A Franco revient l'honneur d'avoir si bien compris les ressourcesde ces manœuvres qu'il a pu sans hésitation sortir de la tradition et leur donner une extension nouvelle. A mes yeux son mérite serait complet s'il n'avait oublié de citer Celse qu'il connaissait certainement. La politique silencieuse, pour employer une expression trèspolie de Malgaigne, la politique silencieuse, dis-je, qui consiste à prendre les idées d'autrui sans citer la source, était déjà malheureusement en vigueur dans ce temps de naïveté et de candeur prétendues. Un bel exemple de cette discrétion bibliographique se trouve dans Guillemeau, qui traduit presque mot à mot le passage de Celse, en omettant la partie la plus importante du procédé, les incisions prégingivales. Celse n'est point cité, mais Galien seulement, qui dit

fort peu de chose sur la restauration des lèvres. Il y a dans toutes ces questions une difficulté réelle; Guillemeau (et ce que je dis s'applique à bien d'autres) a-t-il été véritablement plagiaire, ou bien tirait-il ces notions de passages traduits sans noms d'auteurs et transportés de main en main? La chose est difficile à croire, car au moment où Guillemeau écrivait (1649), il existait déjà au moins une vingtaine d'éditions du De re medica (1).

Depuis cette époque, la cheiloplastie n'a pas cessé d'être en honneur, et je m'étonne que l'on n'ait pas fait marcher son histoire à côté de celle de la rhinoplaslie, qui certainement a été pratiquée plus rarement. Mais on m'objectera peut-être qu'il ne s'agissait que du bec- de-lièvre avec perte de substance. Si cette puérile fin de nonrecevoir m'était opposée, j'y répondrais facilement. J'ouvre en effet Fabrice d'Acquapendente au chapitre où il nous enseigne comment on raccommode les lèvres tronquées (2). Il sait d'abord que l'on peut remédier à la perle de substance des lèvres et du nez en empruntant la matière d'ailleurs et de loin, du bras par exemple, pour le nez; mais il avoue n'avoir pas d'expérience personnelle à cet égard. Pour lui, lorsque la perte de substance vient de naissance ou de blessure, il ne prend pas la matière d'ailleurs pour le raccoutrage susdit, mais il a coutume de l'emprunter de la lèvre même et non d'ailleurs : « Ce que je fais, dit-il, parce que les lèvres, outre qu'elles sont molles et humides, se peuvent étendre notablement sans beaucoup de difficultés. » Suit alors la description de plusieurs procédés en un ou deux temps qui comprennent toujours : 1° l'avivement; 2° la séparation de la lèvre d'avec la gencive, expression qui, pour le dire en passant, ne laisse aucun doute sur le siège précis des incisions libératrices. On voit par ce passage qu'il ne s'agit plus seulement du becde-lièvre, mais aussi des lèvres tronquées par blessures. Yoici donc la cheiloplastie qui prend de l'extension. (Il est assez. remarquable que dans le chapitre des plaies des lèvres, fort curieux d'ailleurs (p. 322) il n'est point question des incisions libératrices nettement indiquées dans le chapitre des lèvres tronquées. Celse n'est cité ni dans l'un ni clans l'autre de ces passages.)

Fabrice ne songeait pas encore cependant à la restauration après l'ablation des cancers au moins très-étendus de la lèvre inférieure.

(1) Guillemeau, Les œuvres de chirurgie, V traité, chap. n, p. 682, édition de Rouen, 1619.

(2) 11 faut lire sur ce sujet deux chapitres de Fabrice : 1° le chapitre xxxir, lre partie, liv. II : on y traite plus particulièrement du bec-de-lièvre; 2° le chapitre xxix, seconde partie, p. 322 et 588, édition française. Lyon, 1658.

Cette lacune va être comblée par Van Hoorne, et quoique le texte de cet auteur soit beaucoup moins explicite que ne le ferait supposer un passage de Velpeau, on peut être assuré que le chirurgien hollandais employait la réunion immédiate après l'extirpation des tumeurs de la lèvre, et qu'en cas de larges pertes de substance il se comportait exactement comme dans les cas de bec-de-lièvre avec écartement; c'est assez dire qu'il détachait la lèvre de la gencive sans hésitation (audacter dit le texte). Voici un extrait textuel du Microtechne :'« Il y a deux espèces de fente à la lèvre supérieure, surtout le bec-de-lièvre de naissance et après blessure. Il n'est pas difficile de corriger ce vice. Il faut amener les bords en contact et les y maintenir pour obtenir leur agglutination après l'avivement fait avec des ciseaux. Quod si magna labii porlio defuerit audacter ab inleriore parte labium separandum ab osse malœ subjecto, quo possit et amplius extendi labium et hiatus intègre expleri (1). »

Velpeau attribue également à Henri von Roonhuysen un véritable procédé de cheiloplastie après l'ablation des tumeurs de la lèvre ; or je n'ai pas été assez heureux pour retrouver ce passage dans la traduction allemande. J'ai vu seulement que dans certains becs-de-lièvre, Roonhuysen ne se faisait pas scrupule de détacher la lèvre de ses attaches pour la mobiliser (2).

En revanche, nous trouvons dans le livre du même chirurgien une très-curieuse observation de rhinorrhaphie fort altérée par les rares auteurs qui l'ont reproduite. Les détails de ce fait intéressant ne permettent pas de le considérer comme une autoplaslie véritable, et les difficultés que le chirurgien eut à réunir sur la ligne médiane les lèvres de la plaie indiquent qu'il ne songeait nullement à appliquer les incisions à distance ou les décollements latéraux qui y eussent fait merveille. 11 a laissé ainsi à Larrey père l'honneur de cette nouvelle extension de l'autoplastie ancienne (3).

(1) Van Hoorne, Microtechne seu methodica ad chirurgiam introductio, sectio secunda, pars prima, 559, p. 420. Leyd, 1663, in-12.

(2) Roonhysen a beaucoup fait pour la chirurgie restauratrice. On trouve dans son ouvrage des observations intéressantes sur la syndactylie, les imperforations del'anus, du vagin, et surtout un long passage sur le bec-de-lièvre plus cité que connu. Il est bien à regretter que nous ne possédions pas en France une traduction des œuvres de ce grand praticien.

(3) Historische Heil-Curen, lre partie, obs. 24, p. 89; von einer darchschnittenen und gàmlich zerklobenen Nase. Mrnberg, 1674. Rlasius rapporte de son côté, et sommairement, cette observation (Observ. medic. rarïor.. 5e partie, lre Observation, p. 61, 1678), M. Labat cite Rlasius et Roonhuysen, et compte ainsi deux faits au lieu d'un. (Rhinoplastie, p. 173.)

verneuil. 13

— Après cette excursion dans la chirurgie étrangère, je reviens à nos compatriotes; ils vont nous fournir des documents d'un grand intérêt.

Je remarque tout d'abord que si l'anaplastie n'était pas très-répandue, du moins sa place était marquée. Ambroise Paré intitule son livre XXIII : Des moyens et artifices d'ajouter ce qui fait défaut. Par malheur il ne parle guère que des appareils mécaniques et indique avec assez peu d'enthousiasme la rhinoplastie italienne, dont au reste il connaissait mal les procédés. S'il avait songé à faire pour la restauration organique ce qu'il a fait pour la prothèse, l'anaplastie aurait dès cette époque pris un véritable corps. C'est, à Tagliacozzi qu'il appartenait de tracer dans son bel ouvrage les règles importantes qui président encore de nos jours à la réparation des parties mutilées; puis voici venir encore une espèce de chirurgien moitié sédentaire à Montélimart, moitié voyageant en Bourgogne et pays circonvoisins pour pratiquer des tailles : je veux parler de Gouillard, qui vers le milieu du xvne siècle, nous lègue un intéressant recueil d'observations iatrochirurgiques.

On y trouve un chapitre dont le titre assurément est fort curieux et très-significatif. Il est intitulé Diverses réparations mutileuses de la face. Il y est d'abord question d'un-bec de lièvre d'excessive grandeur, si diligemment réparé qu'à peine pouvait-on discerner qu'il y «ht eu aucune réparation à cette lèvre. Une seconde observation (observation 29) plus curieuse a trait « à une jeune femme hideuse à voir, d'autant qu'un charbon pestilentiel avait consumé ses lèvres de telle sorte que les gencives et les dents de l'une et de l'autre mâ- •choire étaient à découvert avec une perpétuelle salivation et ne pouvait boire que couchée sur l'un ou l'autre côté. Il y avait plus de deux travers de doigt de chaque côté qu'il fallait remettre à rapprocher. » JNotre chirurgien se mit à l'œuvre, et ce ne fut pas sans beaucoup de peine; cependant, il nous dit avoir procédé avec tant de soins, assiduité et diligence, que cette réparation jugée par le passé impossible à tous ceux qui l'avaient aperçue, fut parfaite dans une vingtaine de jours (1).

Il s'agit sans doute d'une double cheiloplaslie; mais Couillard a négligé de nous dire comment il avait procédé, ce qui diminue beaucoup l'intérêt de son récit; toutefois il parle de divers rhabillements

(1) Velpcau est tombé à propos de ce passage dans une singulière erreur; il «onfond la première observation avec la seconde et attribue au bec-de-lièvre la description de la lésion et l'opération anaplastique pratiquée (Médecine opératoire-, i. III, p. 501, édit. 1839).

qu'il a faits à Lyon et dit que son opération eut pour témoins huit médecins ou chirurgiens dont les noms sont cités. On ne peut mettre en doute la véracité de l'auteur. Je conclus qu'il était quelque peu autoplaste.

Couillard exerçait la chirurgie en Dauphiné, non loin de Lyon, où l'ouvrage de Franco avait été publié en 1556 et 1561. Probablement il s'inspira de cet ouvrage et suivit des procédés analogues.

Un simple fait montre bien jusqu'à quel point l'autoplastie était oubliée et négligée en France à la fin du siècle dernier. En effet, Thomassin publia en 1791 une seconde édition de Couillard et l'augmenta de nombreuses notes. Le chapitre des réparations inutileuses de la face eût certes fourni matière à d'utiles commentaires, et cependant l'éditeur le reproduit sans y annexer la moindre remarque. (Voir l'édition de 1791, p. 240.) Mais je vais produire une observation bien autrement intéressante. Jusqu'alors, aussi bien à l'étranger qu'en France, on n'avait restauré que des nez, des oreilles et des lèvres; il suffisait pour agir ainsi d'avoir lu Gelse ou quelques-uns de ses successeurs. L'imagination n'avait pas eu beaucoup à s'exercer; seul Franco avait dépassé les barrières de la tradition. A la (in du xviie siècle, un de nos grands chirurgiens, Barthélémy Saviard, transporte le procédé des incisions à dislance dans toute autre région et l'applique à la cure des fistules uréthrales.

Cette innovation me paraît majeure, et je suis bien surpris qu'elle ait passé si complètement inaperçue que le hasard seul me l'a fait découvrir. L'observation est si importante, si bien rédigée, si claire, la conception opératoire si bien déduite du raisonnement, que je ne puis résister au désir d'en donner ici une courte analyse.

Saviard avait taillé, en septembre 1693, un garçon de six ans fort protégé par un abbé ; la plaie n'en devint pas moins fistuleuse. L'enfant fut donc renvoyé chez lui non guéri et même en assez triste état. L'anné suivante, il revint pour être traité de sa fistule; mais au bout de quatre mois de cautérisations et de pansements la maladie, pire qu'avant, allait être déclarée incurable. « J'allais renvoyer l'enfant, y> nous dit Saviard, si je n'avais fait réflexion sur les recommanda- » tions qui m'avaient été faites à son occasion, et sur le déshonneur * que je pourrais recevoir en le renvoyant une seconde fois sans être » guéri. »

Notre auteur, fort chatouilleux, comme on le voit, sur le point d'honneur chirurgical, songeant alors qu'on renouvelle les bords du bec-de-lièvre pour les réunir, pensa qu'il pourrait peut-être réussir •en faisant la même chose à cette fistule. Seulement, au lieu de cou-

perles callosités, c'est-à-dire d'aviver avec les ciseaux, il les consuma avec des trochisques de minium, et au bout de douze heures, il fit autour de la fistule des incisions en forme de croissant dont les pointes regardaient la fistule même, et il les fit très-profondes, de manière $11 on aurait pu coucher une grosse plume à écrire dans chacune de ces incisions, ce qui causait un grand relâchement à la peau et lui donnait lieu de serapprocher du côté delà fistule.

Au lieu de sutures, on employa pour la coaptation des bords de la fistule des bandages et des compresses graduées. La guérison radicale ne se fît pas longtemps attendre.

Cette observation peut se passer de commentaires, elle me paraît constituer la première application de l'autoplastie à la cure des fistules au moyen de ces incisions à distance de Gelse, si souvent mises en usage avant Diefïenbach, auquel on en a trop généreusement attribué même la réhabilitation.

Notons bien le caractère spécial de cette opération :

L'urétrorrhaphie après la taille uréthrale et comme moyen préventif des fistules urinaires était déjà connue et employée depuis longtemps; ce n'est donc pas là le côté original de l'observation, mais bien les incisions cutanées à distance.

L'ordre chronologique ramènerait ici la fameuse restauration du prépuce pratiquée par J.-L. Petit et dont j'ai parlé au commencement; mais je renvoie, pour plus amples renseignements, au long commentaire que j'ai publié sur cette observation. Je dirai seulement que la chirurgie française fit encore ici un effort pour vulgariser l'autoplastie ancienne; mais l'insuccès qui suivit cette tentative fut sans doute plus nuisible qu'utile à la cause; dans tous les cas il ne provoqua pas d'essai nouveau.

On l'a dit assez de fois pour qu'il soit superflu d'y insister. Le règne de l'Académie de chirurgie fut un long silence pour la chirurgie restauratrice. On a lieu de s'en étonner. La rude guerre que les chirurgiens physiologistes de cette époque firent à l'antique doctrine de la régénération des chairs aurait dû précisément ramener l'attention vers l'autoplastie qui nous apprend à mettre une pièce là où l'étoffe fait défaut. L'indication de combler les pertes de substance avec des lambeaux était même théoriquement si précise que tous les chirurgiens du moyen âge et de la renaissance, en parlant des plaies avec perte de substance, admettent unanimement que la peau comme partie spermatique est incapable de se régénérer. D'un autre côté, la proscription inintelligente de la suture et la confiance que l'on accordait à la rétraction réparatrice des bourgeons charnus expliquent un

peu l'indifférence des praticiens du xviii0 siècle pour celte importante partie de la chirurgie.

La restauration organique par emprunt à distance, c'est-à-dire l'autoplastie italienne, avait d'ailleurs à cette époque, et surtout en France, perdu ses partisans; le retentissement avait été grand, la chute ne le fut pas moins, et Tagliacozzi mort, la rhinoplaslie, la cheiloplastie, l'autoplastie italienne tombèrent dans l'oubli ou furent traitées de fables ou de mensonges. La réaction contre ces grandes conquêtes dura jusqu'à nos jours, et les efforts de Grsefe n'ont pu même les faire revivre. II semble que les procédés de Celse furent compris dans le même anathème. Toujours est-il que la cheiloplastie elle-même n'intervint plus guère que dans l'opération du bec-delièvre et resta tout à fait inconnue après l'extirpation du cancer des lèvres. Encore faut-il noter que De Lafaye, le premier peut-être, protesta contre les incisions libératrices; il rejeta avec assez de raison les balafres extérieures de Celse, de Thévenin, de Guillemeau, mais il proscrivit de même les incisions dans l'intérieur de la bouche. Je doute fort que De Lafaye ait jamais lu Celse, et je suis sûr qu'il n'a pas lu Franco, quoiqu'il le cite. Dans tous les cas, il n'a compris exactement ni l'un ni l'autre. Louis, comme Valentin l'a prouvé, a multiplié les erreurs sur ce sujet (1).

L'Académie de chirurgie, comme toutes les institutions devenues caduques, fut emportée par la révolution sans avoir réhabilité l'autoplastie. Vers cette époque, et sans qu'il soit possible de préciser la date, la restauration des lèvres après l'ablation des cancers est encore une fois retrouvée par deux chirurgiens français : Chopart et notre grand praticien Boyer. La mention s'en trouve explicitement dans un travail rédigé en 1791 et qui ne fut publié que l'an VI11 de la République française. Je veux parler du Mémoire sur la meilleure forme des aiguilles propres à la réunion des plaies. J'y trouve d'abord l'observation de Chopart qui me parait avoir été rarement consultée dans l'original. En effet, tous les chirurgiens qui citent cette remarquable observation l'ont tronquée et plus ou moins dénaturée. Aucun n'a fourni l'indication bibliographique que j'ai cherchée vainement pendant plus de six mois. Philippe Boyer seul l'a donnée dans une note ajoutée à l'ouvrage de son père. Si l'on avait lu plus attentivement le mémoire de Boyer, on y aurait vu aussi le décollement appli-

(1) De Lafaye, Obs. sur les becs-de-lièvre venus de naissance, Mémoires de l'Académie de chirurgie, 1er vol; et Valentin : Recherches critiques sur la chirurgie moderne, Amsterdam, 1772, 5e lettre, p. 257 et suivantes.

que à la cheiloplastie après l'excision du cancer de la lèvre inférieure par le procédé en V.

Chose très-curieuse, les opérations de Chopart et de Boyer ne se retrouvent plus dans les ouvrages dogmatiques de ces deux mêmes chirurgiens (1).

Il ne s'agit point seulement ici d'une simple restauration partielle de la lèvre inférieure, mais d'un cas beaucoup plus compliqué. L'ulcère chancreux occupait toute la lèvre inférieure et s'étendait jusqu'à la joue droite et à la lèvre supérieure; une série d'incisions difficiles à décrire circonscrivit le mal ; en somme, on emporta presque toute la lèvre inférieure, une partie de la joue droite et de la lèvre supérieure. On ne pouvait songer à réunir par la suture seule une plaie aussi vaste; Chopart eut alors une idée lumineuse; il commença à rapprocher les bords de la plaie de la joue à l'aide de deux aiguilles, puis il pensa à restaurer la lèvre inférieure en faisant servir une partie des téguments du cou pour remplir le vide. C'est pourquoi il circonscrivit par deux incisions un lambeau de téguments qu'il disséqua et qu'il ramena de bas en haut sur la portion de la mâchoire qui était à découvert. La suture, soutenue par un bandage méthodique, assura la réunion qui au douzième jour était aussi parfaite qu'on pouvait le désirer..

Il est impossible, je crois, de trouver une indication plus nette d'autoplastie ancienne. Une brèche large et irrégulière existe, on rapproche ce qu'on peut; là où les bords sont trop écartés et rendus immobiles par les adhérences à la mâchoire, on comble le vide au moyen d'un lambeau pris au cou dont, les téguments sont très-mobiles, on fixe le tout par la suture. L'opération est couronnée de succès, et cependant le fait passe presque inaperçu. N'est-ce pas le cas de dire des chirurgiens français d'il y a soixante ans : Oculos habent et non videbunt.

Boyer, de son côté, après avoir raconté l'observation de Chopart, réinvente à son tour le décollement de Celse et de Franco, comme le démontre une courte observation qu'il intercale dans son mémoire.- Un homme de trente-six ans étant affecté d'un cancer qui occupait la totalité de la lèvre inférieure, Boyer circonscrit le mal entre deux incisions obliques qui se réunissent à angle aigu vers le menton; mais auparavant il avait détaché la lèvre par une incision transversale qui divisait la muqueuse et quelques fibres du petit incisif. C'est comme

(1) Voir le mémoire cité, clans les Mémoires de la Société médicale d'émulation, t. III, an VIII, p. 79.

on le voit le procédé en V combiné avec les incisions libératrices pratiquées sur les insertions de la lèvre à la mâchoire. Il ajoute que cette incision favorise singulièrement le rapprochement de la partie inférieure de la plaie, et il s'étonne qu'aucun auteur n'en ait parlé; en cela il est dans l'erreur, puisque cette manœuvre est formellement conseillée au moins par Van Hoorne. Mais bien plus grande fut la faute des chirurgiens qui ne profitèrent pas de renseignement fourni par ce fait et qui laissèrent dans l'oubli et cette observation et celle de Chopart.

Je crois qu'il conviendrait de rattacher à la méthode ancienne ou, au moins de signaler comme innovation autoplastique l'ingénieuse opération imaginée par Zeller pour la syndactylie congénitale. Ce procédé consiste, comme on le sait, à tailler un lambeau sur la partie dorsale delà membrane interdigitale, puis à coucher ce lambeau dansl'angle qui résulte de la séparation des doigts réunis, de manière à former en ce point une commissure nouvelle s'opposant à l'agglutination des doigts séparés. C'est là le germe de toute une série de procédés applicables à la séparation des organes fusionnés et à l'agrandissement permanent des orifices trop étroits. Werneck en 1817, par conséquent bien avant Dieffenbach, en fit l'application pour l'orifice buccal. Je suis tout prêt à reconnaître que ce procédé s'éloigne beaucoup de ceux de la méthode ancienne, mais il diffère tout autant des méthodes italienne et indienne. Je pense que, réuni avec ses congénères, il devrait constituer une méthode autoplastique distincte qui a reçu déjà beaucoup plus d'extension qu'on ne le suppose et qu'il conviendra désormais de décrire isolément. Si j'en parle ici, c'est pour montrer que dès les premières années de ce siècle l'esprit des praticiens commençait à se porter vers la chirurgie réparatrice.

En effet, j'ai déjà, dans un autre article, discuté les droits de Zeller à la découverte de ce procédé qu'on attribue à d'autres chirurgiens (1).

C'est en 1810 que la publication en aurait été faite. Je n'ai pu me procurer l'original et m'en rapporte à Chélius, qui renvoie à l'ouvrage suivant : Ueber die venerischen Localkrankheitsformen, Vienne, 1810,. p. 109.

Mais peut-être ai-je déjà abusé de l'indulgente attention du lecteur; je mets donc un terme à l'exhibition des textes. Nous voici d'ailleurs, arrivé à une époque où les progrès de l'autoplastie sont si rapides, si nombreux, qu'il ne suffit plus pour en écrire l'histoire d'exhumer des. observations plus ou moins oubliées.

(1) Voir Revue de thérapeutique médico-cliirurgicale, 1856, p. 20.

J'ai voulu seulement prouver qu'on pourrait suivre à travers les temps, depuis le siècle d'Auguste jusqu'à Carpue, des traces de la méthode ancienne.

Celse nous lègue des préceptes assez clairs pour réparer les mutilations du nez, des lèvres, des oreilles, du prépuce; mais, partageant le sort de l'héritage scientifique ancien, ces préceptes tombent dans l'oubli et y restent longtemps ensevelis.

Branca père paraît les retrouver pour la restauration nasale, qui moins que toute autre se prête à leur application. Les inconvénients de la méthode ancienne enfantent la méthode italienne, et dès ce moment la chirurgie possède deux ressources au lieu d'une. La sœur cadette prospère quelque temps, comme l'attestent les faits rapportés par Ambroise Paré, Fabrice deHilden, et surtout la statue élevée à Tagliacozzi par ses concitoyens.

Que devint la méthode de Celse pendant cent ans, depuis Branca, 1442, jusqu'à Franco, 1556-1561 (1)? on n'en sait rien. Toujours est-il que ce dernier la retrouve et l'enrichit; à la vérité, il ne parle pas de réparer le nez, les oreilles, le prépuce; mais il formule la cheiloplastie dans le bec-de-lièvre et la génoplastie pour une perte de substance accidentelle. Tagliacozzi et Franco imprimeront-ils à l'autoplastie une impulsion forte et durable? Non. Cependant après eux la destinée ultérieure des méthodes ancienne et ilalienne est bien différente. La dernière perdra son état éphémère, elle disparaîtra sous le poids du doute et de la raillerie; les efforts même de Grsefe en notre siècle ne la relèveront pas de sa déchéance. Je n'insiste pas, comptant rn'occuper plus tard de cette grandeur et de cette décadence (2).

(1) La fameuse génoplastie se trouve déjà dans la première édition de Franco, p. 122.

(2) J'avais eu le projet d'écrire l'histoire de la méthode italienne et commencé même à rassembler les documents bibliographiques. Je dus renoncer à l'entreprise faute de pouvoir remonter directement aux sources, l'expérience m'âyant appris ce que valent les citations de seconde main.

Cette lacune vient d'être récemment comblée et de la manière la plus brillante par M. le professeur Corradi, de Pavie. Son dernier mémoire est très-complet et très-intéressant. Jamais il ne m'eût été possible de réunir tant de travaux publiés en Italie.

Je ferai à ce propos une remarque générale. Lorsque en faisant des recherches historiques on est obligé de remonter jusqu'aux deux derniers siècles, on a déjà beaucoup de peine à se procurer les textes originaux publiés dans son propre pays, et à plus forte raison ceux qui n'ont paru qu'à l'étranger. De là des erreurs presque inévitables.

Jusqu'à nouvel ordre et comme œuvre préparatoire, les érudits de chaque nation

La méthode ancienne, au contraire, surnagera; Couillarcl, quelque peu plagiaire de Franco, continue son œuvre. J.-L. Petit retrouve la restauration du prépuce. Saviard imagine l'uréthroplastie; nous suivons la clieiloplastie tantôt en termes obscurs, après l'extirpation des tumeurs des lèvres, tantôt en indications claires dans l'opération du bec-de-lièvre congénital ou accidentel. On reconnaît ici à la fois Franco et Celse; par malheur on comprend mal le texte de ce dernier; on compromet souvent la méthode par des modifications inutiles, sinon choquantes et nuisibles, et je fais allusion ici aux incisions verticales pratiquées sur la face interne des joues ou sur la peau à l'extérieur. Heureusement, le temps le plus important,- c'està-dire l'incision prégingivale, reste définitivement acquis. Mais en chirurgie comme dans toute science, s'arrêter c'est rétrograder fatalement; sous l'Académie de chirurgie, l'autoplastie est encore oubliée pendant un siècle; en 1791, Boyer devait lire devant l'illustre aréopage un mémoire qui réhabilitait la suture et faisait revivre la restauration autoplastique. Chopart et lui venaient de retrouver la cheiloplastie de la manière la plus claire. Les événements firent que le travail ne fut pas lu. S'il en avait été autrement, peut-être l'opinion aurait-elle changé, et peut-être, grâce à quelque Lavoisier d'hôpital, la renaissance de l'autoplastie eût été hâtée de vingtcinq ans; notre pays aurait ajouté un beau fleuron de plus à sa couronne. Il n'en fut pas ainsi. C'est pourquoi l'on trouve à peine quelques vestiges de chirurgie réparatrice dans les œuvres de Desault, de Pelletan et de Sabatier; Richerand et Dupuytren ne suivirent même le mouvement que de loin. L'article de Pércy sur l'ente animale est à peu près la seule exception que je constate.

Tout d'un coup la méthode indienne, qui en Angleterre était à l'état d'incubation depuis le commencement du siècle, se formule nettement dans l'ouvrage de Carpue. Enfin, cette fois,. les esprits ne furent plus rebelles, l'impulsion se propagea vivement; Grœfe, à Berlin; Earle, Astley Cooper, en Angleterre; Delpech, Larrey en France, se mirent à l'œuvre, et les trois grandes méthodes produisirent parallèlement leurs œuvres et le progrès marcha pour ne plus s'arrêter.

pourraient se contenter de rassembler et de commenter exactement et consciencieusement les matériaux épars dans leur littérature; plus tard avec ces éléments on arriverait à construire des historiques vrais.

Ainsi ai-je fait, dans la question de l'autoplastie ancienne pour nos vieux chirurgiens français. J'ai tout récemment suivi la même marche dans mon dernier travail sur la Forcipressurc .

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