‹ Mémoires de chirurgie (volume 3)Chapitre 27 sur 124 · DU PUS IMPUR ET DES RAPPORTS DE LA FIEVRE AVEC LA PYOGÉNIE · texte numérisé non relu

DU PUS IMPUR ET DES RAPPORTS DE LA FIEVRE AVEC LA PYOGÉNIE

Depuis le commencement de la discussion sur la pyohémie, j'ai entassé les négations les unes sur les autres. J'ai nié la fièvre de suppuration, nié les propriétés toxiques pyrogènes ou phlogogènes du pus pur, nié tout rapport obligatoire de causalité entre le pus et la pyohémie, nié jusqu'à la spécificité de cette dernière, à laquelle je refuse même la qualité de maladie, pour n'en faire qu'une association pathologique.

J'ai énoncé conjointement plusieurs propositions paradoxales au moins pour notre époque et. pour notre pays.

J'ai appelé la pyohémie : septicémie embolique, pour indiquer qu'elle consiste dans la combinaison obligatoire d'un empoisonnement antérieur et d'un phénomène mécanique accidentel.

J'ai adopté, pour désigner le poison de la putridité, le nom encore peu usité de sepsine. Dans mon dernier article, j'ai risqué un néologisme de mon cru, et j'ai nommé phlegsine (de <p\éy&, je brûle) un autre poison engendré par le processus inflammatoire, poison organique qui, à la manière de beaucoup, d'autres, et peut-être faute seulement de recherches directes, ne nous est connu ni physiquement, ni chimiquement, mais qui se révèle avec la dernière évidence par son origine et ses effets sur celui qui le porte et celui qui le reçoit d'un autre. De tout ceci résulte que j'ai fort ébranlé le passé et poussé dans l'avenir une reconnaissance hardie.

Aussi j'éprouve le besoin de m'arrêter, sinon pour prendre du repos, au moins pour me fortifier dans les positions conquises.

Quelques points d'ailleurs dont j'ai à peine ébauché la démonstration sont d'une telle importance, qu'il en faut à tout prix établir l'évidence; je vais, en premier lieu, revenir sur les relations qui existent entre la fièvre et la pyogénie.

A peine est-il nécessaire de rappeler que la fièvre pouvant exister sans suppuration, et la suppuration sans fièvre, les deux phénomènes sont parfaitement indépendants. Toutefois, comme en maintes circonstances ils coexistent chez un même malade, on doit se demander si, en pareil cas, il y a simplement coïncidence ou rapport direct de cause à effet; si, en d'autres termes, la fièvre a engendré

(lj Gaz. hebd. de méd. et de chirur., 1871, p. 259.

le pus, ou si le pus a provoqué la fièvre. On peut chercher un premier élément de solution dans la succession chronologique des deux faits.

La fièvre a ouvert la scène, la suppuration s'est montrée plus lard, post hoc, ergo propter hoc, donc la fièvre a fait naître le pus. C'est ainsi que raisonnait J. P. Tessier quand il décrivait une fièvre spéciale, ayant pour effet constant et pour caractère essentiel la formation du pus dans le sang et dans les parenchymes. On n'a pas manqué de raisonner aussi dans un sens diamétralement opposé. Un abcès se forme, ou la suppuration s'établit à la surface d'une plaie. La réaction qui d'abord a fait défaut se montre un beau jour, c'est le pus qui a allumé la fièvre. Je pourrais citer les noms de vingt auteurs qui ont conclu de la sorte.

Or, cherchez bien et vous retrouverez, avec quelques variantes et quelques amplifications, l'un ou l'autre de ces deux syllogismes au fond de toutes les définitions de notre pyohémie chirurgicale et de toutes les théories qui ont eu la prétention d'en indiquer la vraie nature. C'est pourquoi je me décide à soumettre les hypothèses susdites à une critique sérieuse.

Cependant, il faut être juste, personne n'a attribué la formation du pus à la fièvre en général, symptôme commun à vingt maladies; on a réservé le privilège pour une fièvre particulière, spéciale, essentielle, qui, d'après J.-P. Tessier, par exemple, peut naître ou succéder à une plaie, à une -opération, à un accouchement, mais se développerait surtout par le fait de l'encombrement, c'est-à-dire de la réunion d'un trop grand nombre d'hommes dans un espace trop étroit. Cette fièvre aurait pour conséquence la production du pus, comme la fièvre typhoïde a pour suites les troubles intestinaux, et le typhus, la peste ou la fièvre jaune telle ou telle autre lésion caractéristique. En un mot, elle constituerait une entité distincte.

Malheureusement pour elle, lorsque naquit celte théorie, le dogme des fièvres essentielles s'écroulait déjà, battu en brèche par les organicièns; elle n'eut donc jamais de succès franc, mais seulement un retentissement passager qu'elle ne méritait guère ; je ne m'y arrêterais pas si l'on n'en retrouvait une sorte d'écho dans un livre étranger, qui a eu récemment l'honneur peu justifié, selon moi, d'une traduction française. Voici la définition que je trouve en effet dans le livre de Braidwood, page 32 (1) : «. La pyohémie est une fièvre qui sévit à tous les âges, et est généralement consécutive à des plaies, à des inflammations aiguës des os, à l'étal puerpéral, à des opérations chï-

(\) De la pyohémie ou fièvre suppurative. Paris, 1870.

rurgïcales ou à d'autres sources purulentes ou d'infection septique. Elle parait exister quelquefois sous forme d'épidémie. Aucune cause n'a encore été reconnue comme produisant cette maladie. »

A ceux qui chercheraient à réhabiliter la fièvre purulente comme entité distincte, il serait bon de remettre en mémoire que la fièvre n'étant jamais autre chose qu'un symptôme, c'est uniquement à sa cause et non à elle-même qu'il faut rapporter telle ou telle lésion concomitante ou consécutive. Ceci dit, nulle difficulté à reconnaître que certaines affections locales, certaines maladies générales spécifiques ou non, l'inflammation, la scrofule, l'état puerpéral, la variole, la morve, la septicémie même, se distinguent par une tendance marquée à la genèse du pus; mais nulle obligation d'expliquer cette tendance par la fièvre, qui manque dans la scrofule, les inflammations très limitées, le chancre mou, etc., et. à laquelle, dans la variole et la morve, on ne saurait attribuer des propriétés pyogéniques qui appartiennent aux virus varioleux et morveux.

Conclusions : 1° Lorsque la fièvre et la suppuration coïncident, jamais la première ne peut être réputée cause de la seconde.

2° Les expressions de fièvre purulente, pyogénique, suppurative, fièvre de suppuration, doivent disparaître du vocabulaire médical.

Mais la proposition inverse est-elle vraie? Le pus peut-il produire la fièvre? Telle est la seconde question, qu'après mûr examen je vais, je l'annonce à l'avance, résoudre également par la négative.

J'ai prouvé dans le précédent article que le pus pur n'est point pyrogène, lors même qu'il est versé dans le sang directement, c'està-dire dans les conditions les plus favorables à l'intoxication. — ■ Mais le pus est toxique s'il est impur; — il est impur non seulement s'il offre des altérations évidentes appréciables à nos sens, mais encore s'il provient d'une source impure. Cette dernière expression étant très vague, il faut en préciser la signification.

Un individu porte à la jambe un ulcère mal soigné, mal pansé, recouvert d'une sanie infecte. Un autre est affecté de chancre mou et de bubon suppuré; le pus recueilli à la surface de l'ulcère ou du chancre est évidemment impur. D'autres sujets sont affectés d'une maladie générale : septicémie, pyohémie, variole, morve; leur pus est encore impur, parce qu'il est additionné d'un virus ou d'un poison. Voici donc deux variétés d'impureté, l'une locale, l'autre générale, dont l'admission ne soulève aucune difficulté.

Mais peut-on considérer également comme impurs deux sujets atteints, l'un d'une inflammation locale non spécifique, apyrétique

même, l'autre d'une fièvre provoquée par une inflammation plus étendue, une pleurésie, un phlegmon, par exemple?

Le pus pris sur de tels patients au niveau de l'accident local ou sur tout autre point du corps, et transporté sur un sujet sain, amènera-t-il des accidents locaux au lieu de son insertion, et des accidents généraux, c'est-à-dire de la fièvre; en d'autres termes, ce pus sera-t-il pyrogène et phlogogène? Ici la méthode expérimentale répond par l'affirmative. Vous savez même que c'est d'après cette donnée que j'ai expliqué une partie des résultats obtenus par Otto Weber et Billroth, et que vous m'opposiez dans votre article.

D'où cette conclusion, en apparence irréprochable, que le pus engendre la fièvre, s'il est emprunté à un foyer inflammatoire ou à un sujet fébricitant par le fait d'une phlegmasie. Otto Weber se prononce dans ce même sens : « Par les injections répétées de pus ou de sang fébrile, dit-il, on peut amener une fièvre analogue à la fièvre hectique chaque injection nouvelle amène une exacerbation. »

(27° conclusion.)

Aux preuves expérimentales s'ajoutent les démonstrations cliniques.

Soit une blessure en voie de guérison, elle sécrète un pus louable, elle est tout à fait indolente; tout va pour le mieux. Un beau jour la douleur s'éveille, les bords de la plaie sont tuméfiés, rouges, sensibles au toucher; la sécrétion purulente est modifiée; bref, il y a inflammation locale. La fièvre s'est simultanément allumée.

Soit encore un abcès froid absolument indolent et apyrétique. On l'ouvre; tout se passe sans encombre pendant un certain temps. Mais la scène change brusquement : le foyer se gonfle, les téguments rougissent, la palpation devient insupportable; nous avons sous les yeux une sorte de phlegmon; il existe une fièvre intense. Dans les deux cas, il paraît y avoir une connexion si étroite entre l'irruption pyrétique et le développement du processus inflammatoire, qu'il est logique d'attribuer le premier phénomène au second.

Si, retournant encore une fois au laboratoire, et prenant le pus de ces deux fébricitants, on l'insère sur des animaux, on obtiendra des effets assignés aux substances pyrogènes et phlogogènes; la démonstration paraîtra donc complète.

Elle le sera, à la vérité, mais à la condition expresse d'attribuer les effets délétères, non point au pus proprement dit,{ mais bien à un poison particulier dont il n'est que Vexcipient et le véhicule.

Nous voici parvenus au point délicat du problème, aussi vais-je réclamer toute votre attention. Partons d'un peu loin. Si vous aviez à faire la transfusion du sang à quelque malade, une de vos premières

préoccupations serait d'emprunter le fluide sauveur à une source irréprochable; vous refuseriez le dévouement d'un varioleux, d'un syphilitique, d'un cachectique quelconque ; vous refuseriez tout aussi bien l'offre d'un septicémique ou d'un pyohémique.

Prendriez-vous même le sang d'un malade atteint de rhumatisme articulaire aigu ou de phlegmon simple d'origine traumatique? Je ne le crois pas. Vous voudriez transfuser du sang pur. Comme vous n'auriez guère le temps ni les moyens de consulter le creuset ni les réactifs, vous vous contenteriez d'examiner scrupuleusement la provenance et d'éliminer les sources impures. En agissant ainsi, vous n'obéiriez pas seulement à une répugnance instinctive, qui d'ailleurs serait fort légitime, mais vous seriez guidé par des notions scientifiques certaines, parmi lesquelles je place au premier rang les belles expériences d'Otto Weber. Empruntons encore quelques conclusions à cet auteur.

N° 20. — « Le sang contient dans les lièvres inflammatoires, par suite de l'absorption de substances provenant des foyers d'inflammation, des substances pyrogènes, et quelquefois des substances phlogogènes. »

N° 22. — « Ni l'eau, ni le sang artériel ou veineux, lorsqu'il est sain, introduits dans le sang par transfusion, n'amènent la fièvre. » N° 23. — « Le sang, dans les fièvres purulentes, devient pyrogène. »

N° 24-. — « Le sang, dans les inflammations traumatiques simples, non purulentes, amène par son introduction dans le sang d'autres animaux une forte élévation de température »

N° 25. — « Les sérosités provenant des inflammations s'ont pyrogènes. »

N° 26. — c< Si le sang contient des produits de la destruction inflammatoire des tissus, il est pyrogène, lors même que l'inflammation primitive est apyrélique. »

Rappelons encore la conclusion 19 : « L'intensité de certaines fièvres (péritonite, rhumatisme articulaire aigu) est due à l'introduction de ferments dans le sang, et surtout à l'absorption abondante du pus. »

Il serait trop long de reproduire, même en résumé, les expériences sur lesquelles Otto Weber a basé ses assertions, vous les avez déjà lues sans doute (in De.ulsche Klinik, 1865). Vous savez également que Biilroth attribue la propriété pyrogène à la sérosité des parties enflammées (Arch.de Langenbeck, t. VI, p. 473). On peut donc accepter ces faits comme démontrés.

Résumons-nous. Si la fièvre inflammatoire communique à la masse totale du sang la propriété pyrogène; si, en cas d'inflammation locale, cette même propriété réside dans la sérosité extraite des parties enflammées, comment s'étonner que le pus dit phlegmoneux la possède à son tour? Le contraire serait plus surprenant.

Mais comme, d'autre part, nous savons que le sang, la sérosité et le pus lui-même, empruntés à un sujet sain, ne provoquent pas la plus petite réaction fébrile, force nous est de reconnaître que ces fluides n'ont pas qualité pour allumer la fièvre. L'apparition de ce phénomène à la suite de l'introduction des substances susdites indique clairement qu'elles sont chargées d'un principe nouveau, étranger à leur composition normale, engendré par un acte morbide quelconque et jouissant par lui-même de la propriété pyrogèiïe.

Lors donc que vous verrez coïncider la fièvre et la pyogénie, n'attribuez pas sommairement la première à la seconde, cherchez un troisième facteur. Ii est tout trouvé dans le cas spécial qui nous occupe : c'est l'inflammation qui, capable d'engendrer isolément les deux faits pathologiques, leur sert de trait d'union quand ils se trouvent réunis.

J'avais donc raison d'avancer que si la fièvre n'engendrait pas le pus, celui-ci, à son tour, àluiseul, n'engendrait pas la fièvre: Quod erat démon sir andum.

C'est assez vous dire combien je trouve défectueuse la définition de la fièvre pyohémique qu'on lit dans l'article récent de Hueter (Handbuch der Chirurgie de Pitha et Billroth) :

« Les fièvres pyohémiques se développent par la pénétration dans le sang des parties constituantes du pus, soit le sérum, soit les globules, que cette pénétration se fasse directement dans les humeurs en circulation, sang ou lymphe, ou à travers les caillots sanguins des veines, dont quelques fragments tombant dans la circulation servent de porteurs à ces parties constituantes du pus. »

Mais peut-être ne voyez-vous pas bien l'utilité de cette longue discussion; sachez donc que je veux en venir à cette proposition importante : Toutes les humeurs du corps, sang, lymphe, urine, bile, salive, larmes, etc., et jusqu'à celles qui sont réputées pathologiques, pus et sérosités diverses infiltrées dans le tissu conjonctifou rassemblées dans des cavités séreuses ou glandulaires, existent aux deux étais de pureté et d'impureté : dans le premier cas, elles sont absolument innocentes, quelle que soit la porte d'entrée qu'on leur ouvre dans l'organisme, tandis que dans le second elles jouissent de diverses propriétés délétères.

D'où cette nécessité, pour le palhologisle, d'étudier les sources, les causes et les effets de l'impureté des humeurs en question.

Le développement de la fièvre est l'effet le plus commun et l'indice le plus sur de cette impureté. Le temps est proche même où tout le monde reconnaîtra que ce symptôme traduit invariablement une intoxication du sang, soit par des substances normales versées en excès par une désassimilation excessive, soit par des substances toxiques engendrées au sein de nos tissus ou venues du dehors.

Alors il faudra bien dresser la liste des matières pyrogènes, les distinguer entre elles et les dénommer. Le nombre de celles qui sont connues est déjà considérable, puisqu'il faut y comprendre les produits variés de la décomposition des tissus animaux et végétaux, puis la plupart des virus et des venins, et enfin les substances à forme moléculaire encore mal déterminée, qui engendrent les maladies infectieuses : rougeole, scarlatine, typhus, fièvre jaune, peste, érysipèle, etc.

En proposant d'ajouter un genre nouveau à cette grande classe des poisons organiques, je ne fais, ce me semble, rien d'exorbitant. Je ne vois pas en quoi l'admission delaphlegsine, ou poison inflammatoire, choquerait plus le bon sens que celle de la sepsine, ou poison putride. En invoquant cette dernière, on rend beaucoup plus claire et plus facile l'étude de la septicémie. N'en serait-il pas de même pour l'inflammation, si on lui reconnaissait un ou plusieurs genres spéciaux? n'expliquerait-on pas mieux la transmissibilité avérée, la contagiosité non douteuse, l'épidémicité même de certaines phlegmasies, comme le panaris et l'ophtalmie, par exemple?

Mais, dira-t-on, quel est ce corps nouveau qu'on n'a jamais vu, et que sans doute on ne verra jamais? Il est évident que jusqu'à ce jour personne n'a vu la phlegsine, pas même moi, qui m'en fais le parrain. Mais nul, que je sache, n'a vu davantage le virus de la variole ou de la syphilis, le venin de la vipère ou de l'abeille, dont personne ne conteste l'existence.

Dire qu'on ne verra, qu'on n'isolera jamais ces poisons, me semble très hardi; c'est engager beaucoup trop l'avenir. Quelques-uns de mes confrères qui croient la raison de mon côté dans la discussion académique pendante, n'ont pu cependant retenir un sourire en m'entendant parler du sulfate de sepsine, dont je laisse d'ailleurs toute la responsabilité à Bergmann. Je ne me porte point garant de l'existence de ce produit chimique, mais il ne me répugne nullement de l'admettre à titre provisoire. J'ai assez bonne opinion de la chimiemoderne pour croire que si l'on mettait à sa disposition un hectolitre

de sérosité vaccinale ou de salive d'hydrophobe, elle parviendrait à en extraire quelque principe immédiat amorphe ou cristallisable, mais résumant les propriétés du vaccin ou du virus rabique. Cette découverte ne me paraîtrait pas plus merveilleuse que celle de tout autre principe immédiat d'origine pathologique, de la tyrosine, par exemple, qu'on extrait de certains foies malades sous forme de beaux cristaux en aiguilles blanches et brillantes.

L'analyse chimique des matières dites extractives (sur lesquelles Chalvet a émis de très bonnes idées) n'est pas assez avancée pour qu'on sache dès aujourd'hui ce qu'on y trouvera et ce qu'on n'y trouvera pas. Le grand obstacle réside surtout dans les quantités généralement trop petites dont on peut disposer dans les laboratoires. Cet obstacle n'existe pas pour la matière putride, dont on pourrait remplir une tonne; donc, rien de plus aisé que de répéter les expériences du chimiste allemand.

D un autre côté, le microscope nous prête un puissant concours, comme l'attestent les recherches de Davaine et d'autres encore sur les maladies charbonneuses. Tiendrait-il donc du prodige d'isoler la phlegsine, si on la cherchait dans une trentaine de kilogrammes de sang provenant d'un cheval atteint de fièvre inflammatoire tranmatique! Qu'on m'accuse d'être un rêveur, de forger des hypothèses, je vous avoue que je ne m'en soucie guère, si mes rêveries ou mes hypothèses me facilitent la compréhension des actes pathologiques. Je me contenterai pour toute défense de rappeler ce qu'on fait dans d'autres branches de la science. Lorsqu'un astronome mathématicien, étudiant la marche des astres, trouve dans ses calculs des écarts et des erreurs inexplicables, il les attribue à l'action de quelque corps céleste introuvé, et se met expérimentalement à sa recherche.

Lorsqu'en biologie humaine une série de phénomènes spéciaux et d'écarts physiologiques n'a point encore reçu d'explication précise, lorsque tout devient plus clair par la supposition d'un agent spécial, il faut accepter provisoirement l'hypothèse qui déduit la cause inconnue des effets seuls connus.

C'est pourquoi la série des actes inflammatoires s'expliquant à merveille par l'intervention d'un poison phlogogène, j'admets ce dernier, avec l'intime persuasion qu'on le découvrira dans la suite, ou, qu'en le détrônant, on trouvera quelque chose de meilleur pour le remplacer.

Les symptômes classiques attribués à l'infection purulente sont loin de se présenter constamment. Voici ce que j'ai observé dans la dernière épidémie. Le frisson a manqué dans bien des cas. Les hémorrhagies consécutives, tantôt fortes, tantôt faibles, ont annoncé l'invasion de la pyobémie tout aussi souvent que le frisson qui alors peut survenir plus tard. Quelquefois les sueurs profuses ont été le seul symptôme initial, puis se sont développés les autres indices de la pyohémie.

Chez quelques blessés, aucun de ces symptômes ne s'est présenté. Je citerai en particulier l'exemple d'un jeune soldat qui mourut d'une hémorrhagie consécutive foudroyante, sans avoir éprouvé de frisson, et cependant l'autopsie révéla l'existence d'un grand nombre d'abcès hépatiques.

On voit chez certains pyohémiques survenir à l'hypochondre droit une douleur plus ou moins violente, souvent accompagnée d'une constipation opiniâtre, persistant un, deux et même trois jours. On donne un purgatif et ces symptômes se dissipent.

J'ai vu manquer les abcès du poumon plusieurs fois. Quant a»ux abcès du foie, je les ai rencontrés à peu près 5 fois sur 6; chez le soldat (jui avait succombé à une hémorrhagie foudroyante, les poumons étaient entièrement sains et cependant le foie était criblé d'abcès. J'ai observé une seule fois un abcès sous-cutané. Mais dans ce cas il existait au pied un traumatisme ancien qui pouvait n'être pas étranger à sa formation, ce qui rend douteuse la corrélation de l'abcès avec l'infection purulente.

En considérant d'une manière générale la formation des abcès dans la pyohémie je ferai remarquer leur développement fréquent dans l'articulation sterno-claviculaire, sans avoir saisi la cause de cette fréquence. Jamais je n'ai vu d'abcès dans les séreuses des autres articulations, et je n'en ai pas observé dans les bourses synoviales.

J'ai constaté l'existence d'abcès, le plus souvent dans le foie, puis danslespoumons, rarement dansles reins. Laratenem'en ajarnais présenté. Mais elle était ordinairement grosse sans être diffluente, lorsque l'autopsie était faite de bonne heure (1).

(1) Bull, de la Soc. anat., 1871, t. XLV1, p. 97.

[Nous avions tant à faire pendant le Siège et la Commune pour soigner nos nombreux blessés, qu'il nous était bien difficile de prendre des observations et de faire des autopsies avec soin. J'ai pourtant, au commencement de 1871, communiqué à la Société anatomiqueles quelques remarques qui précèdent sur l'anatomie pathologique de la pyohémie.

Pendant plusieurs mois encore j'eus l'occasion de faire de fréquentes autopsies, qui me révélèrent une particularité assez curieuse. Autant les abcès métastatiques du foie étaient communs à la fin de 1870, autant ils devinrent rares chez les pyohémiques du printemps, c'est-à-dire chez les défenseurs delà Commune.

Après avoir cherché quelque temps l'explication de cette différence, je crois l'avoir trouvée dans l'état du foie chez les deux ordres de blessés. Jusqu'à la fin de 1870 et dans le mois de janvier 1871 nous soignâmes surtout des soldats jeunes et assez vigoureux; sauf les lésions récentes, congestion, infarctus et abcès, le parenchyme hépatique était analomiquement normal ou à peu près. En avril et mai, nous avions affaire aux fédérés, presque sans exception atteints d'alcoolisme aigu ou chronique, et presque tous aussi ayant le foie dur ou gras. Or, sans que je puisse me rendre compte du fait, ces foies plus ou> moins altérés n'offraient presque jamais d'infarctus ni d'abcès.

La seconde épidémie d'infection purulente du printemps de 1871 m'a fourni de nouvelles preuves de la fréquence extrême des hémor*rhagïes secondaires dans la pyohémie et aussi de l'influence de la température sur ce symptôme. Dans la nuit du 2 au 3 juin, le thermomètre baissa brusquement, et le matin nous avions presque froid en nous levant. Or ce jour même il y eut clans mes salles de Lariboisière et dans les salles voisines plus de douze cas d'hémorrhagie secondaire d'intensité variable, et toutes annonçant ou aggravant l'infection purulente. Ayant pris des informations sur ce qui s'était passé dans les autres hôpitaux et dans les ambulances, j'appris que partout la même complication s'était montrée sur une large échelle.]

APPENDICE - - 1870

PATHOGEN1E DE LA SEPTICEMIE.

Je viens de relire avec soin les discours de 1869 et de 1871, ainsi que les annexes que j'y ai ajoutées sous forme de lettres, et je ne trouve rien d'essentiel à y changer. Je constate même avec plaisir le chemin parcouru en France par des opinions qui, il y a moins de dix ans, y avaient été fort mal reçues. J'espérais bien le triomphe d'idées profondément simples, justes et surtout utiles, mais je ne le croyais pas si prochain.

La doctrine septicémique et ses conséquences ont surtout conquis les jeunes chirurgiens qui n'avaient point départi pris, et je ne sache pas qu'il y ait de dissidents ni de réfractaires dans la génération qui entre actuellement dans la pratique. C'est que les résultats se chargent eux-mêmes de faire la plus puissante propagande, et qu'avec les divers procédés de la méthode antiseptique nous pouvons enfin pratiquer à notre tour toutes les opérations raisonnables sans trop de frayeur ni de remords, et profiter aussi des ressources entières de la chirurgie conservatrice.

Tout ce progrès était en germe dans un petit nombre de vérités de date assez récente, que je n'ai point découvertes, à mon grand regret, mais dont je me suis fait le propagateur convaincu.

Le lecteur retrouvera surtout aux pages 108, 125, 129, 131, les propositions qui les renferment, propositions dont on retrouvera l'esprit dans plusieurs de mes travaux des dernières années, et qu'aujourd'hui même je suis tout disposé à soutenir encore.

Toutefois il est un certain nombre d'entre elles qui devraient être sans doute légèrement modifiées. A la page 108, par exemple, la proposition 4 est ainsi conçue :

« La cause de ces symptômes généraux réside dans la pénétration, dans le système circulatoire, d'une substance toxique, septique, engendrée spontanément à la surface de la plaie... et à laquelle je donnerai le nom de virus traumatique... »

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Or on pourrait dire simplement de cette substance qu'elle est formée ou déposée à la surface de la plaie. — On supprimerait les mots « engendrée spontanément », parce que, depuis les travaux de M. Pasteur, on incline à croire que les matières contenues dans le foyer traumatique ne deviennent délétères que parleur mélange avec certains germes contenus dans l'air.

On modifierait par la même raison un passage de la page 110 relatif à la formation du poison. J'écrivais alors : « Le virus traumatique résulte d'une action chimique encore inconnue, que l'air atmosphérique exerce sur les éléments anatomiques mis à nu. »

Conformément à la théorie des germes, on pourrait dire aujourd'hui : « Le virus traumatique résulte de l'action exercée sur les matières contenues dans le foyer par des microbes venus de l'atmosphère et jouissant des propriétés des ferments. »

De la sorte on ferait les concessions larges à une théorie séduisante, probablement vraie, mais non tout à fait démontrée.

Au reste je ne saurais trop le redire : la valeur pratique et la destinée de la doctrine septicémique ne sont pas aussi étroitement liées qu'on le pense aux recherches d'ailleurs si intéressantes de MM. Pasteur et Tyndall.

Nous devons une grande reconnaissance à ces deux éminents biologistes, ne serait-ce que parce qu'ils ont inspiré MM. Lister et Alph. Guérin ; mais à la rigueur la doctrine des intoxications chirurgicales aurait pu se passer de la découverte des germes aériens. La donnée essentielle, fondamentale, est dans la connaissance de ce fait qu'un poison organique, subtil et énergique existe dans les plaies et que sa pénétration dans l'économie est la cause de la presque totalité des accidents dits traumatiques.

Que le poison se forme tout seul dans le foyer par décomposition spontanée des éléments anatomiques et des humeurs, ou que cette décomposition exige l'aide d'un agent extérieur animé ou non, la chose- est d'importance relativement secondaire. En effet l'observation montre que l'agent toxique n'agit que lorsqu'il pénètre dans l'économie, et qu'il ne saurait y pénétrer que par une seule voie : la plaie.

Donc, dans les deux théories, il faudra prendre les mêmes précautions contre l'entrée du poison dans le torrent circulatoire, d'où que vienne ce poison et quelque origine qu'il reconnaisse.

A coup sûr le meilleur moyen d'empêcher, l'empoisonnement est de supprimer le poison ou d'élever entre lui et l'organisme une infranchissable barrière. Mais il ne faut pas dédaigner non plus cet

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autre moyen, moins sûr mais plus à notre portée, qui consiste â laisser encore rôder l'ennemi autour de nous, à condition de fermer bien hermétiquement nos portes.

On s'étonnera peut-être de ne pas trouver ici une adhésion plus franche aux idées de M. Pasteur, qui font le tour du monde et qui sont à coup sûr une source de gloire scientifique pour notre patrie.

Les motifs de cette réserve sont faciles à comprendre. — Les idées en question expliquent certainement bon nombre de faits, mais en laissent encore beaucoup dans l'obscurité. Il n'est nullement démontré que les germes extérieurs jouent dans les propriétés ni même dans la production du poison septique le rôle prépondérant. On connaît des maladies offrant les plus grandes ressemblances de symptômes, de marche, de terminaison avec la septicémie d'origine externe et la pyohémie elle-même, sans 'qu'il soit possible de trouver une porte d'entrée superficielle pour les germes aériens; on trouve des foyers profonds, situés loin des cavités viscérales, n'ayant jamais communiqué avec l'atmosphère, et qui renferment une grande quantité de bactéries. Par contre il est avéré que les" bactéries peuvent exister dans le sang en quantité assez considérable sans déterminer d'accidents bien sérieux, et qu'introduites même par effraction dans le torrent circulatoire, elles peuvent disparaître, si elles ne trouvent pas favorable. à leur prolifération le milieu où on les a implantées.

Je pourrais signaler bien d'autres points douteux. Je sais quelle réponse est faite pour les cas paradoxaux où, les surfaces cutanées étant intactes, on trouve cependant les microbes dans des cavités bien closes, séreuses, kystes, abcès, etc. On arguë que les germes existent normalement et en abondance dans le canal alimentaire, dans l'arbre aérien -, qu'ils peuvent traverser la couche épithéliale jusqu'aux réseaux capillaires, pénétrer clans les vaisseaux, circuler avec le sang, puis sortir encore des tubes capillaires pour atteindre les foyers qu'ils rendent putrides.

Je ne conteste pas ces migrations des bactéries et de leurs spores, car nous en voyons bien d'autres dans l'histoire du parasitisme; j'ai même admis une variété de septicémie hétérochtone, ayant pour origine la voie pulmonaire, hypothèse sur laquelle un médecin distingué deprovince vient récemment d'insister (Acacl. deméd., 18 mars 1879). Mais je ne vois pas encore quelles expériences directes prouvent ces pérégrinations et indiquent les conditions dans lesquelles elles se produisent.

Lorsque, simples observateurs, nous présentons aux savants de

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laboratoire nos remarques et nos opinions, ils nous demandent aussitôt des expériences, et si nous n'en avons pas, nous tournent plus ou moins courtoisement le dos. Qu'ils souffrent qu'à notre tour nous attendions les leurs pour juger leurs théories et leurs hypothèses.

11 est surtout un point très contesté et qui partage les hommes les plus compétents ; le poison septique existe si incontestablement qu'il ne faut plus aujourd'hui discuter avec ceux qui le nient; mais nous ne saurions dire avec certitude quelle est sa nature, si c'est un virus, un ferment, ou un vulgaire produit chimique, un alcaloïde tout comme la strychnine, la quinine ou l'aconitine, qui serait d'origine animale au lieu d'être élaboré par les plantes.

Jadis j'ai comparé le toxique en question à un virus ; — on dit maintenant un ferment, ce qui n'est peut-être qu'une seule et même chose, — et pour rendre l'idée plus claire, j'ai admis que les matières putrides devaient leur propriété à un principe chimique qu'on avait isolé et appelé la sepsine.

Ce mot, sans que j'aie jamais pu deviner le pourquoi, a fortement excité la fibre de mes contradicteurs; les uns l'ont raillé, les autres se sont indignés; le comble a été atteint quand on a su que la malheureuse sepsine avait eu l'imprudence de se combiner avec un acide et qu'il y avait de par le monde un sulfate de s&psine !!f

J'ai eu beau déclarer que je n'attachais aucune importance au mot lui-même, que je n'avais jamais vu de mes yeux la sepsine ni son sulfate, que je ne faisais qu'adopter une opinion chimique qui, d'ailleurs, n'avait rien d'exorbitant; on ne voulut rien entendre, et comme on désirait, en somme, rejeter la théorie de la septicémie (que d'ailleurs bon nombre de mes argumentateurs connaissaient mal), on choisit le premier prétexte venu, et, à défaut de bons arguments, on fit à un mot une guerre enfantine.

Le poison septique n'est pas beaucoup mieux connu aujourd'hui qu'alors, mais en attribuant ses propriétés à un principe chimique déterminé, ou n'éditait pas une hypothèse si ridicule, car il paraît que, depuis, on a extrait des matières animales en décomposition non point un, mais plusieurs alcaloïdes (1). J'aurais donc beau jeu si je voulais, à mon tour, écraser les contempteurs de la sepsine.

(1) Voir entre autres : Selmi, Gli alcaloidi cadaverici, Bologn.a, 1878. — Trojttarelli, Délie plomaine od alcaloidi cadaverici, in Annali univ. di med. e chir. Avril 1879, vol. 217, p. 329.

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