‹ Mémoires de chirurgie (volume 4)Chapitre 106 sur 192 · APPARAISSANT EN D'ANCIENS FOYERS TRAUMATIQUES · texte numérisé non relu

APPARAISSANT EN D'ANCIENS FOYERS TRAUMATIQUES

PAR M. LE Dr MAI.ÉCOT.

« Les affections traumatiques peuvent se terminer par laguérison parfaite ou imparfaite avec difformité ou infirmité; elles peuvent s'éterniser en quelque sorte, mais elles ne récidivent jamais spontanément. Une fois l'évolution du processus traumatique terminé après un temps plus ou moins long, les choses restent dans le statu quo pour toujours. Lors donc qu'au point jadis vulnéré on voit apparaître un état morbide nouveau, on peut conclure à l'existence d'une cause pathogénique nouvelle, soit par exemple une nouvelle violence créant un nouveau trauma, soit une contamination accidentelle, l'application d'un agent physique ou chimique, elc.

« Si après un examen attentif on constate dûment l'absence de toute action morbigène locale, on peut affirmer que l'économie tout entière est envahie par un état constitutionnel extra-physiologique ou pathologique qui retentit sur l'ancien foyer traumatique, comme sur un lieu de moindre résistance.

« Ces données ont pour but de faciliter le diagnostic étiologique, en indiquant la voie à suivre dans la recherche des antécédents. t>

C'est par ces propositions que M. Verneuil terminait une de 'ses leçons cliniques de l'année 1881. Les deux observations suivantes montrent, en effet, toute l'importance des précédents préceptes.

Obs. I. — Syphilis récente; accidents secondaires légers. — Ulcération à caractères spécifiques d'une ancienne cicatrice osseuse.

Octave N..., vingt-cinq ans, journalier, entré à la Pitié le 6 décembre 1881, salle Michon, numéro 45. Ni gourmes, ni engorgement ganglionnaire dans l'enfance, excellente santé jusqu'à l'âge de quatorze ans. A cette époque, contusion violente de la crête du tibia droit. Trois semaines plus tard, inflammation locale vive, phénomènes généraux graves liés à une ostéo-périostite du tibia. Incisions multiples, amélioration rapide, mais fistule osseuse persistante. Au bout de cinq ans, M. Cruveilhier pratique l'évidement du tibia. La guérison fut complète après sept mois; il resta cependant, au niveau de la face interne du tibia, une excavation assez profonde, mais partout recouverte d'une bonne cicatrice,

). Extrait des Annales de dermatologie, et de syphiligraphie, 1882, p, 228.

Deux ans plus tard, sous l'influence de marches forcées, la plaie se rouvrit; le repos absolu fut gardé pendant cinq mois et la cicatrisation se produisit alors après l'élimination d'une esquille osseuse.

Depuis cette époque la guérison ne s'était pas démentie. N..., toujours bien portant, a pu mener une existence active, marcher des journées entières sans jamais ressentir de douleurs ni éprouver de nouveaux accidents. 11 y a deux mois, malgré cet excellent état de santé, la plaie s'est brusquement rouverte sans cause apparente, sans contusion ni excès de fatigue. Depuis, elle n'a eu aucune tendance à guérir; aussi le malade finit-il par solliciter son admission à l'hôpital. Cette ulcération, située vers le tiers supérieur de la face interne du tibia, occupe toute l'excavation précédemment mentionnée; mais ce qui frappe tout d'abord, c'est que ses caractères ne sont point ceux des plaies qui accompagnent d'ordinaire les ostéites. Les bords sont en effet taillés à pic, et le fond, d'une couleur rouge cuivrée, sécrète un pus sanieux de mauvaise nature. En aucun point l'os n'est dénudé, et il n'y a pas eu élimination de séquestre. A un centimètre au-dessous de l'ulcération principale, en existe une autre datant de trois semaines seulement, large comme une pièce de cinquante centimes, mais présentant des caractères identiques. La peau qui les entoure a une couleur rouge livide sur une étendue de trois travers de doigt; ces plaies ne sont point douloureuses.

Ces caractères étant ceux des ulcérations syphilitiques, on est conduit à examiner les organes génitaux. On découvre alors dans le sillon balano-préputial, du côté gauche, la cicatrice d'un chancre récent; les ganglions inguinaux sont engorgés des deux côtés. Enfin, comme autre manifestation syphilitique, on trouve une plaque muqueuse sur l'amygdale droite, et un engorgement des ganglions sous-maxillaires correspondants.

Le malade nous raconte alors qu'il a contracté, vers la fin de septembre, un chancre infectant et que, quelques jours après l'apparition de ce chancre, l'ancienne cicatrice osseuse s'est rouverte.

L'ulcération que nous avions sous les yeux était donc sous la dépendance de l'infection syphilitique. On ne pouvait invoquer comme cause ni la présence d'une esquille osseuse, ni l'existence d'un trauma ou de marches forcées. Les accidents s'étaient montrés brusquement, peu de temps après le chancre initial. Dans cette partie du tibia, qui avait été pendant si longtemps le siège d'un travail inflammatoire, la syphilis avait trouvé une tare locale, un locus minoris resistentiœ. De plus, elle s'y montrait dès le début, changeant ainsi l'ordre habituel de ses manifestations, et frappant

le squelette longtemps avant d'altérer le derme et les muqueuses.

Le traitement antisyphilitique s'imposait donc. On prescrivit chaque jour une pilule de proto-iodure de 5 centigrammes et on pansa simplement la plaie au vin aromatique.

Le 30 décembre, après trois semaines de traitement, amélioration considérable. L'ulcération a perdu ses caractères spécifiques ; elle marche rapidement vers la cicatrisation.

Obs. IL — Syphilis récente : accidents secondaires commençants; arthrite subaiguë survenant dans une articulation fracturée dix-sept ans auparavant.

X..., vingt ans, imprimeur, constitution assez faible, membres un peu grêles, cependant bonne santé habituelle, aucun indice de scrofule ni de rhumatisme; entré à l'hôpital de la Charité pour une affection du coude gauche. L'articulation est gonflée, déformée, sensible au toucher et spontanément; le bras et l'avant-bras sont moins volumineux que du côté opposé, et manifestement atrophiés. Mouvements de flexion et d'extension limités, difficiles et douloureux; abolition des usages du membre. Cet état remonte à huit jours environ, mais il est le fait d'un travail inflammatoire de fraîche date portant sur une jointure très anciennement lésée.

X... raconte, en effet, qu'à l'âge de trois ans il a eu le coude fracturé comminutivement. La consolidation vicieuse a laissé après elle de la raideur, de la déformation et une notable gêne dans les mouvements; toutefois, ni les douleurs, ni l'inflammation n'ont jamais reparu depuis et le patient était resté assez adroit pour exercer la profession de compositeur d'imprimerie.

Aucun renseignement sur la cause de la nouvelle attaque d'arthrite : ni fatigue, ni effort exagéré, ni contusion, ni refroidissement. L'apyrexie complète excluait l'idée d'une attaque de rhumatisme. On pouvait songer à une arthrite blennorrhagique, mais l'examen de l'urèlhre fut négatif : en revanche, en palpant le pénis, on constatait l'existence, dans le sillon balano-prépulial, d'une petite induration tout à fait caractéristique d'un chancre infectant à peine cicatrisé; les deux régions inguinales étaient le siège d'une pléiade de ganglions indurés; enfin on voyait sur les avant-bras et le haut de la poitrine une éruption papuleuse commençante.

X... avoua alors qu'il avait contracté sept semaines auparavantun chancre d'ailleurs bénin et indolent, qu'il avait traité fort simplement et auquel il n'avait opposé aucune médication interne. Dès lors le diagnostic étiologique de l'arthrite devenait très clair.

Il s'agissait simplement d'un accident syphilitique secondaire survenant sur une articulation autrefois vulnérée. En conséquence, au traitement local il fallait associer la médication hydrargyrique.

Cette observation n'a pu être continuée, le malade ayant quitté l'hôpital au bout de quelques jours.

Dans la même leçon, M. Verneuil montra un. autre malade chez lequel une lésion traumatique survenue au début de la période secondaire revêtit d'emblée les caractères d'une ulcération spécifique.

Obs. III. — Syphilis secondaire commençante. — Chute sur le grand tro chanter. — Plaie confuse. — Développement rapide d'une eschare : à la chute de celle-ci, syphilide ulcéreuse. Louis D..., vingt-trois ans, garçon de salle, entre le 25 décembre 1881 salle Michon, 39. — Vigoureux, bien musclé, bonne santé habituelle, point d'alcoolisme. Coït suspect le 6 juin. Dans les premiers jours de juillet, apparition d'un chancre à la partie inférieure du fourreau de la verge; guérison au bout de douze jours, avec persistance de la cicatrice. En août, roséole, puis éruption papuleuse et chute des cheveux. Traitement, pendant deux semaines à peine, par le proto-iodure de mercure et l'iodure de potassium.

Les manifestations secondaires, peu intenses pendant les mois d'octobre et de novembre, se sont subitement aggravées depuis le commencement de décembre. Violentes douleurs de gorge, nombreuses plaques muqueuses du prépuce, de l'anus, des lèvres; éruption papulo-squameuse confluente sur le tronc et les cuisses, chute des cheveux, céphalée nocturne ; douleurs ostéocopes, engorgement des ganglions inguinaux, sous-maxiilaires et sous-occipitaux. Enfin à la partie supérieure et interne de la cuisse droite, au niveai du grand trochanter, apparition d'une eschare de la largeur d'une pièce de deux francs. En ce qui concerne l'origine de ce dernier accident, L... raconte qu'il a succédé à une chute sur la hanche, arrivée quelques jours auparavant. En ce point sont survenues des douleurs spontanées très vives surtout la nuit, lesquelles ont entraîné par suite une claudication assez marquée.

A peine le travail d'élimination de l'eschare est-il commencé, qu'on voit le sillon tracé entre le mort et le vif se creuser en profondeur, et à la chute de la croûte il reste un ulcère à fond griseâtre, à bords taillés à pic, pigmentés, indurés. Donc chez cet homme en puissance de syphilis, non seulement le traumatisme a provoqué une manifestation locale, mais il lui a encore imprimé un cachet particulier.

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