‹ Mémoires de chirurgie (volume 4)Chapitre 43 sur 192 · Alger médical, janvier-février 1886, p · texte numérisé non relu

Alger médical, janvier-février 1886, p

Les sourcils et les globes oculaires ayant seuls conservé leur mobilité dans ce spasme généralisé, on s'en sert pour interroger le malade, qui pour répondre oui porte le regard à droite, et à gauche pour répondre non. On apprend ainsi qu'il ne souffre pas.

On porte le diagnostic de tétanos spontané, parce qu'on ne trouve sur la surface du corps aucune lésion pouvant servir de porte d'entrée à un virus, ni provoquer l'irritation du système nerveux et parce que le malade n'a eu ni chute ni refroidissement.

Prescription : repos absolu, soustraction à toutes les causes d'excitation : froid, bruit, lumière, mouvements ; chloral à haute dose ; courants continus (20 éléments de Gaiffe) descendant de la nuque au sacrum.

Le soir, à cinq heures, grande amélioration ; la contracture générale a cessé ; le patient, que l'électrisation fait souffrir, a pu se débarrasser des électrodes. Le trismus et la raideur de la nuque ont diminué, mais persistent encore.

Le 28 novembre (matin), le mieux continue; 6 grammes de chloral ont été ingérés. On se demande si une rémission aussi prompte est due à l'électricité ou au chloral, et si d'ailleurs il s'agit d'un tétanos vrai ou d'accidents tétaniformes chez un hystérique. On continue le chloral, on suspend l'emploi des courants. Le soir même, accès très violent d'opisthotonos. Le malade, couché et raide comme une barre de fer, ne repose que sur l'occiput et les talons*, on reprend l'électrisation qui ramène le calme.

Le 29 novembre, état satisfaisant, journée bonne. Potion avec 5 centigrammes de morphine et 10 grammes de chloral.

Le 30 novembre, l'électrisation est suspendue, le trismus persiste encore, mais l'amélioration est sensible. Elle se continue les jours suivants, de sorte que le patient est hors de danger le 2 décembre.

M. Moreau ajoute à son récit quelques réflexions. Il insiste d'abord pour savoir s'il a eu affaire à une vraie attaque de tétanos ou seulement à des accidents tétaniformes chez un hystérique. Alors, en se livrant à une enquête rétrospective sur les antécédents morbides du patient, il constate d'abord l'absence des phénomènes caractéristiques de l'hystérie masculine ; puis apprend que le tétanos prétendu spontané pourrait bien avoir été traumatique, le malade ayant l'habitude de se piquer la peau avec un instrument destiné à la révulsion; enfin il recueille un renseignement beaucoup plus curieux encore.

En effet, quatorze ans auparavant, M... compromis dans l'insurrection de Marseille et condamné à mort, avait eu sa peine commuée en celle de la transportation, mais le système nerveux avait été fort

troublé par ces incidents et en sortant du conseil de guerre il se heurta la tête et se fit une plaie au cuir chevelu. Peu après éclatée rent des accidents que les médecins militaires considérèrent comme un véritable tétanos et traitèrent avec l'opium et le chloral. La guérison eut lieu au bout de quelques jours. Depuis lors, M... a eu fréquemment des crises nerveuses avec agitations et vertiges, surtout après les émotions désagréables.

Malgré tout, M. Moreau reste dans le doute, et peut-être n'a-t-il pas tort. Toutetois, il n'est pas défendu de conclure en sens inverse, et d'admettre qu'il y a eu ici, à quatorze ans d'intervalle, deux attaques de tétanos vrai.

Pour la première, précédée de blessure, les médecins militaires n'ont pas hésité ; ils ont porté le diagnostic, institué la thérapeutique en conséquence, et réussi avec l'opium et le chloral, qui aujourd'hui encore constituent nos deux meilleurs remèdes.

Dans la seconde attaque, à la vérité, la blessure préalable fait défaut, mais les symptômes semblent bien caractéristiques. Il n'y a guère, en effet, que le tétanos qui donne lieu à une contracture aussi violente, aussi généralisée et aussi prolongée, et à ces alternatives de rémission etde rechute, deconvulsionstoniquesetcloniques. Enfin le succès du traitement parait encore confirmer l'hypothèse.

L'objection principale se tirerait peut-être de la marche du mal. En effet, les accidents n'ont persisté qu'une semaine, et d'ordinaire la durée du tétanos traumatique est beaucoup plus longue. A quoi on peut répondre qu'il s'agissait ici d'un tétanos spontané, attaqué d'ailleurs très vite et très énergïquement par une médication en quelque sorte spécifique.

La brièveté et la bénignité relatives de la seconde attaque pourraient d'ailleurs s'expliquer si on admettait un accès amoindri, une forme atténuée par le fait même de l'infection antérieure. En somme, on pourrait établir de la manière suivante les phases de cette histoire pathologique: excitation nerveuse extrême; blessure intervenant; tétanos traumatique ; guérison. Quatorze ans plus tard, tétanos spontané, et comme chaînon intermédiaire, persistance entre les deux attaques d'un état névropathique particulier. La seconde attaque serait ainsi sous la dépendance de la première et en constituerait seulement le rappel, rendu possible par la persistance de la dyscrasie.

On trouvera peut-être qu'à propos d'un fait incertain j'accumule comme à plaisir les suppositions et les commentaires ; je ne m'en cache nullement : j'estime que dans les sujets obscurs on peut sans trop de scrupules se servir de l'hypothèse. L'étiologie et la

pathogénie du tétanos sont mal connues, nous ignorons pourquoi et comment on devient tétanique; pourquoi le mal survient chez l'un après une blessure ouverte, chez l'autre après un trauma profond, chez un troisième après un refroidissement; nous ne savons pas davantage ce qu'il advient des tétaniques guéris. En présence de tant d'inconnues, il n'est pas défendu de questionner et de tourmenter un peu les faits *.

A peine cette note était-elle publiée, que mon élève et ami le D1 L.-H. Petit, m'adressait la lettre suivante2 :

Mon cher maître,

En attendant que les cliniciens répondent à l'invitation que vous leuravez adressée relativement à l'intéressante questiondela récidive du tétanos, permettez-moi de vous communiquer un fait que vient de publier le New- York Médical Record du 8 mai dernier. Il a beaucoup d'analogie avec celui de notre excellent ami M. Louis Moreau, carie sujet était très nerveux, la récidive survint à l'occasion d'un trauma insignifiant, et la guérison eut lieu dans la seconde attaque comme dans la première. Voici le résumé de ce fait.

Un garçon de cinq ans, robuste, de bonne santé habituelle, mais d'un tempérament nerveux, se blessa la plante du pied avec un morceau de verre, en mai 1882; dix jours après, apparut le tétanos. La plaie ne présentait aucun symptôme inflammatoire, mais ne se cicatrisait pas. Le tétanos fut traité par l'alcool à haute dose (whiskey) et dura une quinzaine de jours. La santé redevint bonne.

Le 1er février 1883, l'enfant fut vacciné; le 22 février, l'auteur de la relation, M. Hobart Cheesman, de New-York, trouva au siège de la piqûre un ulcère d'un pouce de diamètre, profond, à bords taillés à pic et à surface inerte, durant depuis une semaine, avec douleurs dans le poignet, l'avant-bras, et crampes dans la main. État fiévreux, envies fréquentes d'uriner, incontinence nocturne; appétit normal, ainsi que les selles; insomnie depuis le 20; le 21, céphalgie,

l.Nous sommes mal placés en France et surtout à Paris, pour étudier les origines, les causes et la nature du tétanos, dont les chirurgiens les plus occupés observent à peine un cas tous les ans, et même plus rarement encore.

C'est dans les pays où la maladie est endémique, au Brésil par exemple, que l'on pourrait poursuivre fructueusement cette étude. Le corps médical si distingué de ce beau pays résoudra quand il voudra l'important problème.

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